LE PRÉSENT DU PASSÉ: Rhéaume Fortin, directeur général de Centraide Richelieu-Yamaska

Rhéaume Fortin, directeur général de Centraide Richelieu-Yamaska

Benoît Voyer


« Après une carrière très fructueuse dans le monde des affaires, j'ai eu le privilège, il y a huit ans, de prendre une année sabbatique pour réfléchir sur ce que je ferai du reste de ma vie. À 45 ans, j'en suis venu à cette conclusion: travailler au service des autres et les rassembler pour répondre à des questions que je me pose avec la société sur la misère humaine », raconte Rhéaume Fortin, directeur général de Centraide Richelieu-Yamaska, dont le bureau est situé à Saint-Hyacinthe, en Montérégie.

Il ne compte pas les heures. Centraide est pour lui bien plus qu'un travail, c'est sa mission. Mettre activement la main à la pâte est sa façon d'exercer son leadership au sein de cet important organisme qui finance -dans cette partie du Canada- un peu plus de 60 organismes sociaux.

Enfance

Fils de Lucille et Denis Fortin, Rhéaume Fortin est né en 1947 dans la paroisse Saint-Joseph (aujourd'hui Saint-Luc) de Granby.

Enfants du début du siècle, ceux qui lui ont donné la vie n'ont pas eu l'existence facile. Les deux grandes guerres mondiales et la grande dépression économique des années 1930 ont façonné les parents qu'ils sont devenus.

Natifs de Granby, les parents de sa mère quittent Granby pour les États-Unis afin de travailler dans le domaine du textile. Ils reviendront quelques années plus tard dans la région granbyenne avec Lucille, leur fille de sept ans. Du côté paternel, les enfants de Denis Fortin sont originaires de l'Abitibi. Le manque d'emplois dans ce coin du pays les a forcés à émigrer à Granby. C'est là qu'est né leur fils Denis.

Membre d'une famille de neuf enfants, Rhéaume Fortin est fier des valeurs qu'il a reçues de ses parents. Il n'a que des éloges à faire. Membres actifs de la JOC (Jeunesse ouvrière catholique), ils unissent leur vie lors de la célébration des 100 mariages en 1939.

« On a eu des parents qui ne vivaient que pour la famille. Mon père était un homme exemplaire, d'une patience extraordinaire, il avait un don pour communiquer et était très tolérant. Il a su s'adapter au renouveau social qui a marqué les années 50. Il avait toujours du temps pour nous. Enfin, il nous a initié à des valeurs pour nous bâtir un coffre à outils », raconte-t-il.

Rhéaume ajoute de nombreuses autres valeurs qu'il a reçues: le respect de la famille, le partage, l'entraide sur une base quotidienne sans que cela soit une charge, le respect de la société, l'écoute des gens sans préjugés, prendre le temps de vivre et amener ses enfants à prendre des décisions en offrant des possibilités.

Souffrance
« Foncièrement, je suis plein d'espoir. C'est très rare que je suis pessimiste devant une situation difficile. Je suis impulsif. Si j'ai mal à l'intérieur de moi, j'éclate: je le dis, je le crie, je pleure, après c'est fini! Je reprends vite confiance » dit M. Fortin, catholique pratiquant, marié depuis 31 ans à Diane et père de Pascal, 25 ans et paléontologue, sa fierté.

Ce qui le fait le plus souffrir est l'intolérance qu'il y a dans la société. Il n'aime vraiment pas l'exclusion. « Juste d'initier un peu d'espoir me rend heureux. »

Pour retrouver l'équilibre nécessaire à une saine santé intérieure, il se retire trois ou quatre fois par année chez les moines de l'Abbaye Saint-Benoît-du-Lac ou de Rougemont. Les religieux qu'il rencontre au fil de ses convalescences l'inspirent. Ils lui donnent des pistes pour aller plus loin, un peu comme son père faisait. La cinquantaine amène chez lui une sagesse qu'il n'avait pas il y a quelques années. Il y a des situations de la vie où l'être humain est impuissant et celui-ci doit accepter d'être vulnérable.

Centraide
La besogne qu'il réalise à Centraide Richelieu-Yamaska lui est entrée « sous la peau », pour reprendre son expression.

Il croit que ses petites actions quotidiennes au sein de cet organisme peuvent faire toute la différence. « Je ne peux pas déplacer la montagne seul, mais je crois que si nous sommes plusieurs à y enlever une petite cuillère, elle finira par disparaître! » commente-t-il.

Il loue le travail réalisé par les bénévoles de l'organisation. La région qu'il dessert est la seule qui fait encore la collecte porte à porte. Cela représente 20% du montant recueilli annuellement par l'organisme. Il insiste pour dire que 87% des montants recueillis vont directement aux 60 organismes aidés sur son territoire.

L'Engagement
Ce qui est de plus en plus difficile pour des regroupements comme Centraide est le désengagement des personnes. La manière d'être bénévole a bien changé au fil des ans.

« Les gens ne veulent plus s'engager à long terme. Les valeurs que véhicule la société sont très égoïstes. Elles commencent par soi: je me nourris le premier, je m'éduque le premier, je me sers le premier ... Il n'y a pas de don de soi. C'est malheureux! Nous devons vivre avec cette réalité » dit le sympathique directeur général.

Il remet en question les valeurs contemporaines: Il y a trop peu de gens qui osent être marginaux dans le sens positif du mot. Pour être heureux, il n'est pas nécessaire d'avoir une luxueuse résidence, deux automobiles, une piscine ou aller en Floride chaque hiver.

Il ne s'en cache pas. Les gens manquent de modèles; on se désengage partout. L'État providence est une utopie. « On se dit: il faut qu'il y ait un retour du balancier, mais quand tu as perdu le mode d'emploi depuis 30 ans, qu'est-ce que tu fais? » questionne-t-il.

Visage de Dieu
Sa relation à Dieu ressemble à celle qu'il a vécue avec son père. Pour lui, Dieu est justice. Il est aussi tolérant et bon; il fait tout pour que l'humain soit heureux. Dans son dialogue intérieur avec Dieu, il utilise la familiarité, comme s'il s'entretenait avec un ami.

« Je n'hésite pas à dire que je suis croyant! C'est ce que je suis au plus profond de moi », lance-t-il.

Depuis qu'il travaille pour Centraide, il ne porte plus le même regard sur la société. Il peut aussi répondre à une aspiration profonde qu'il porte en lui depuis toujours: se donner au service des plus démunis.

(Revue Sainte Anne, mai 2000, page 199)