VISION CATHOLIQUE: L’importance de la dimension spirituelle de l’être

L’importance de la dimension spirituelle de l’être

Par Benoit Voyer

5 février 2025

Je me souviendrai toujours d’un entretien [1] que m’accordait l’abbé Christian Simoneau, prêtre au diocèse catholique de Saint-Hyacinthe. Il me disait : « Plus on apprend à se connaître plus on réalise le besoin de spiritualité qu'il y a en soi. On découvre que Dieu a semé quelque chose de grand en nous. Il nous invite à aller toujours plus loin. Tu ne peux pas plafonner avec lui. Avec la spiritualité, tu t'ouvres à toutes les possibilités. Il est donc important de ne pas seulement chercher dans la psychologie et l'intellectualisme. […]

En rejetant la réalité religieuse de ce qui nous forme, on rejette une partie de soi. Les dimensions religiologique et spirituelle façonnent l'homme et la femme. Les évacuer de son existence, c'est rejeter une partie de son avenir, de son devenir. Sans ces réalités, un jour ou l'autre, au moment de la crise de vie, le vide surgit en soi.

Un des problèmes de l'humain qui forme la présente société c'est qu'il s'enferme dans certaines parties de ce qu'il est. Cette difficulté n'est pas unique aux jeunes. Pour être heureux, il faut retrouver son unité intérieure.

Ce que je vous dis, c'est ce que Jésus nous a enseigné. Il disait : « Ne vous enfermez pas ! Restez vivant ! Soyez ouverts ! »

Si chaque personne pouvait réaliser ce qu'elle est appelée à être, c'est-à-dire découvrir sa mission propre, il y aurait beaucoup moins de souffrances dans notre société. Je le répète, pour avancer dans la vie et être heureux, il faut qu'il y ait en soi une unité et une direction. »

L’espace caché en soi

Le spirituel est universel et au cœur de chaque personne. Il n'est pas la propriété d'une religion en particulier.

La spiritualité est toute la partie cachée au fond de soi qui n'est pas toujours clairement explicable.

« Tous les êtres humains sont de grands spirituels. On a tous un petit jardin en soi, mais il y a plein de gens qui ne le visitent pas », explique l'explorateur Bernard Voyer [2]. Pour lui, « la spiritualité est le côté inexplicable de la vie. Plusieurs personnes refusent de s'y rendre. Pourquoi? Parce que, dans notre société, on s'est donné comme défi de tout comprendre. C'est normal! C'est le propre de l'intelligence! Si on est intelligent, on veut comprendre ce qui nous entoure, on veut répondre à toutes les questions qui commencent par pourquoi. On se donne des moyens, on informatise, on cherche ... On a besoin de comprendre, mais il y a une partie que l'humain doit accepter de ne jamais comprendre »[3].

Le spirituel réfère à la dimension de l'humain qui est à la recherche d'une réponse aux questions de sa propre identité [4], de ses relations avec les autres [5], de sa relation avec un absolu ou une force supérieure [6].

En d'autres mots, la spiritualité est une force dynamique de l'humain qui l'incite à trouver un sens à sa vie, à chercher à se relier à son être profond, aux autres et à un être supérieur. Aussi, elle l'encourage à avoir un projet de vie qui le met en lien avec lui, les autres et le Tout Autre, Dieu.

De son côté, le religieux est plutôt associé à un système de croyances, pratiques, rituels et symboles et à une communauté de croyants destinés à favoriser le développement de la relation avec le sacré et le transcendant et à développer une meilleure compréhension de la relation et des responsabilités des croyants envers les autres membres de la communauté humaine. Ainsi donc, le religieux est au service du spirituel.

Dimension spirituelle de l'humain
La spiritualité est importante pour l'humain. Elle est même un besoin. Toute personne possède en soi une dimension spirituelle. C'est un « lieu où surgissent les questions existentielles : Qu'est-ce que je fais ici? Y a-t-il quelque chose qui est attendu de moi? Y a-t-il des règles de jeu que je peux découvrir et utiliser pour orienter mes conduites » ?[7]

La journaliste Anne-Marie Lecomte abonde dans le même sens : « Dans la vie humaine la spiritualité n'est pas une option. C'est un besoin. Or, si j'offre le vide à mes enfants, ils vont le remplacer par quoi? [...] J'aime autant la bergerie dans laquelle j'ai été baptisée ! »[8]

Le besoin est tellement vital pour l'humain que, lorsqu'il le chasse de son univers, la spiritualité prend de nouvelles formes en lui.

La journaliste Élias Levy explique qu’ aujourd'hui, sauf exception, c'est moins les religions qui menacent nos libertés que des croyances contemporaines déguisées en savoir. Ainsi, la science, les techniques, la publicité, l'économie, les médias ... sont devenus de véritables idoles. Ces nouveaux cléricalismes tablent désormais sur leurs prêtres et diacres, dont les discours sont assénés et reçus sans aucun esprit critique, comme parole d'Évangile »[9].

Jean-Claude Guillebaud, auteur de La Force de conviction [10], dit que « les croyances, c'est quelque chose d'archaïque; maintenant ce qui compte, c'est le savoir. Le savoir de l'économie, le savoir de la technique, le savoir transgénique ... Le fait de donner à ces secteurs-là le statut de savoir, ça leur permet de toiser avec un brin de condescendance les croyances et de les considérer comme des choses vétustes. Mais ce n'est qu'un mensonge, un subterfuge »[11]

Nous sommes entourés de savoirs qui n'en sont pas réellement. Ceux-ci sont des croyances qui se déguisent en savoir.

Il y a autant de croyances, en d'autres mots de superstitions, dans l'économie et la politique que dans le religieux et le spirituel. On essaie pourtant de nous faire croire que ce sont des sciences, comme c'est le cas des mathématiques. On nous berne!

Ces secteurs, dont le libéralisme fondé par Adam Smith et d'autres penseurs, ne sont rien d'autres que des choix éthiques, voire des philosophies. Ce n'est pas de la mathématique. On choisit une option économique ou politique dans le seul but d'en arriver à un résultat sur l'humain.

Il en va de même pour la technique. Elle n'est pas objective. Elle contient une part de croyances.

Ainsi, face à ces faux savoirs, l'humain ne doit pas sacrifier son sens critique et se soumettre aveuglément. S'il le fait, il devient esclave de systèmes de pensée.

Les principales victimes de cela sont les jeunes. « Nous voyons apparaître une génération de jeunes qui sont à la fois plus libres qu'aucun individu ne l'a jamais été face à toutes les croyances possibles, à toutes les options de vie, explique Jean-Claude Guillebaud. Cette liberté, cette autonomie, c'est une conquête formidable. Je n'ai pas du tout envie de la remettre en question. Mais, en même temps, les jeunes d'aujourd'hui sont littéralement perdus parce qu'on ne leur a pas transmis une culture religieuse, quitte à ce qu'ils se révoltent contre elle, mais qu'ils aient au moins un rapport dialectique avec cette transmission. On ne leur a pas transmis non plus une culture ouvrière, parce que celle-ci a disparu dans nos sociétés, ni une culture régionale ... On ne leur a transmis qu'une espèce d'accumulation du savoir. Et, ils sont aujourd'hui face à leur propre liberté dans un état de désarroi. Ils n'ont plus de repères, ni de mémoire, ni de culture, une culture religieuse par exemple. Dans un tel état de vacuité, ils deviennent alors les proies toutes désignées pour toutes les croyances idolâtres, les plus folles, parce qu'ils n'ont plus de moyens de défense. [...] En chassant le religieux institutionnel on a favorisé le retour des idoles. Moi, je crois que les idoles peuvent être demain encore plus meurtrières que l'était le religieux [12]. »

Dans les endroits où Dieu disparaît, l'humain ne devient pas plus grand. Au contraire, il en vient à perdre sa dignité divine. « A la fin, il n'apparaît plus que le produit d'une évolution aveugle. [...] Ce n'est que si Dieu est grand que l'homme est également grand. [...] Nous ne devons pas nous éloigner de Dieu, mais rendre Dieu présent; faire en sorte qu'il soit grand dans notre vie; ainsi, nous aussi, nous devenons divins », disait Benoît XVI, le 15 août 2005.

Une sécularisation de la spiritualité
Les idéologies issues de la modernité ont manifestement contribué à une sécularisation de la spiritualité et de la religion.

Libérée du carcan issu des grandes religions, la spiritualité est maintenant une donnée accessible à tous. Elle est même devenue un sujet à la mode. Chacun a la sienne. On en parle comme d'une donnée philosophique. Nous assistons à une laïcisation de la spiritualité. Ainsi donc, la spiritualité est devenue une forme de discours philosophique. Lorsqu'il s'agira de parler de l'expérience spirituelle concrète, on parlera plutôt de vie spirituelle.

Depuis plusieurs années, plusieurs penseurs d'ici et d'ailleurs en Occident défendent l'idée de cette libération du sacré, c'est-à-dire l'idée d'une spiritualité sans religion. Cela se remarque facilement dans la manière de penser de l'explorateur Bernard Voyer : « Qui a raison dans la spiritualité? C'est bien que personne n'ait raison et que tous aient raison! Chacun a sa couleur. Est-ce que toutes les fleurs ont les mêmes coloris? Est-ce que le vent vient toujours du même sens? Est-ce que tous les lacs ont la même forme? C'est différent! Alors pourquoi toutes la croyance serait la même? »[13]

Au milieu des années 1960, au même moment que se tenait à Rome le Concile Vatican II, plusieurs penseurs, notamment des sociologues, clament la fin de la religion au cœur de la société civile.

A la suite des travaux du théologien Dietrich Bonhoeffer, on disait que la fin de la religion permettrait de retrouver la foi à l'état pur et de la vivre dans un univers séculier adulte et autonome.

Devant le phénomène de la spiritualisation hors des grandes traditions religieuses, il semble devenu essentiel de se poser des questions : Qu'est-ce que la spiritualité? Quels sont les éléments qui la composent?

De plus, depuis quelques années, des spiritualités de diverses religions se sont ajoutées aux spiritualités chrétiennes. Se mêlent à elles des spiritualités sans dieu ou humanistes qui, souvent, font appel à des figures mythologiques anciennes.

Et ce n'est pas tout! Nous faisons face à une nouvelle réalité sociologique importante : les gens ne veulent plus être associés à une religion lorsqu'ils parlent de la spiritualité. En librairies, il est étonnant de constater le grand nombre de livres de spiritualité de tout acabit, surtout à saveur ésotérique, témoin de cette nouvelle tendance.

Il y a lieu de se questionner: est-ce que l'hyperconsommation du phénomène spirituel est bonne et sain?

Le débat va son chemin. Cependant, une chose est maintenant assurée: il est de plus en plus difficile de se mettre à l'abri des autres cultures et spiritualités. Les dernières décennies ont considérablement changé le portrait du phénomène spirituel

Le réveil du religieux
Un événement majeur se joue dans l'histoire religieuse occidentale depuis 1975 environ. Il est d'une portée insoupçonnée. L'Occident connaît un réveil des âmes. Cela peut paraître étonnant, mais c'est une réalité. Nous sommes en train d'assister à quelque chose de nouveau qui a une conséquence positive extraordinaire sur le renouveau des grandes traditions religieuses, surtout le christianisme duquel est issu le catholicisme. Devant ce qui peut paraître un cul-de-sac pour le christianisme, il y a plutôt lieu de se réjouir de ce qui est en train de surgir. Le résultat est encore inconnu, mais l'avenir est à l'espérance.

Ainsi, le terme « spiritualité » a connu une évolution rapide depuis ce temps, évolution qui échappe, en ce moment, aux professionnels de la religion et de la théologie.

Le théologien Normand Provencher, professeur à l'Université Saint-Paul à Ottawa, s'étonne de cette nouvelle réalité : « Ce retour de Dieu est d'autant plus étonnant qu'il se réalise dans un contexte d'indifférence religieuse massive en Occident où la modernité a réussi à s'imposer. Par contre les idéaux de progrès sont fortement ébranlés et on constate que l'avenir de l'humanité est de plus en plus menacé et incertain. La modernité crée ainsi un espace pour des voies ou des recherches de sens, de réalisation de soi et de salut. D'où ces expressions d'un retour du religieux que nous pouvons interpréter comme les derniers soubresauts de la fin de la religion, ou comme des protestations à l'égard de la modernité qui n'a pas réussi à combler les attentes des contemporains et qui a creusé un vide spirituel. Même si le retour du religieux peut être considéré comme une réaction au désenchantement à l'égard de la modernité, il me semble que Dieu continue de s'éloigner et que l'éclipse des religions institutionnelles se fait de plus en plus totale. »[14]

Ce réveil des âmes reste donc fragile.

Reconnaissant les nombreux « progrès accomplis dans le domaine technique et scientifique » et « l'importance des "ressources matérielles dont nous pouvons disposer aujourd'hui", le pape Benoit XVI faisait observer, le 25 décembre 2005, à l'occasion de Noël, que "l'homme de l'ère technologique risque cependant d'être victime des succès mêmes de son intelligence et des résultats de ses capacités d'action s'il se laisse prendre par une atrophie spirituelle, par un vide du cœur". » [...] « La lumière de la raison ne suffit pas au cœur de l'homme », soulignait le pape. Pour lui, l’époque moderne est souvent présentée comme une période de réveil du sommeil de la raison, comme la venue de l'humanité à la lumière, émergeant ainsi d'une période obscure. Néanmoins, sans le Christ, la lumière de la raison ne suffit pas à éclairer l'homme et le monde.

Néanmoins, le réveil des âmes n'est pas pour tout le monde. Aujourd'hui, au Québec, un grand nombre des jeunes n'arrivent pas à trouver les mots pour exprimer leur foi chrétienne. « La langue de la foi n'est plus leur langue maternelle, mais bien une langue étrangère », lance le théologien Normand Provencher.[15]

La modernité et l'émergence du spirituel hors de l'univers religieux forcent les grandes religions et les Églises chrétiennes à trouver un langage nouveau pour entrer en relation avec le monde moderne.

La spiritualité chrétienne devant la modernité :
Du Dieu utile au Dieu de la grâce


Dans ce monde de plus en plus déchristianisé, Dieu semble de plus en plus inutile pour l'humain. La question se pose : Dieu est-il nécessaire?

Ebernard Jüngel pense que « Dieu est mondainement non nécessaire »[16]. On doit lui donner raison. On n'a pas besoin de Dieu pour explorer les sciences, faire des transplantations cardiaques ou aller sur la planète Mars ou dans d'autres galaxies.

Le professeur et théologien Normand Provencher lui donne également raison: « Dans la modernité, l'homme prend conscience de son autonomie et il montre qu'il peut vivre humainement sans Dieu. Des hommes et des femmes se tiennent debout sans la foi chrétienne. Ils ne comptent plus sur Dieu pour affronter leur souffrance et leur culpabilité, mais ils ont d'autres recours. La non-nécessité de Dieu pour la réussite de la vie humaine est une dimension de la modernité. »[17]

Cependant, en s'appuyant sur les propos du théologien Edward Schillebeecky [18], il se permet quelques bémols : « Mais il faut préciser aussitôt qu'il s'agit d'un Dieu utile, d'un Dieu garant de l'ordre social, d'un Dieu en compétition avec l'être humain et jaloux de sa liberté et de son autonomie. Mais est-ce le Dieu de l'Évangile? Dans la modernité, la prédication chrétienne est appelée à montrer que la puissance de Dieu est encore plus extraordinaire car elle est celle de l'amour. »[19]

Le Dieu de Jésus Christ semble avoir des affinités avec la modernité. Tout comme l'Évangile, la modernité apporta à l'humain une plus grande autonomie. Ainsi, elle se situe dans la ligne de la vision du Dieu Créateur et de l'Ascension. Lors de la création Dieu se retire et confie la création à l'humain. Il accepte de lui faire confiance. Lors de l'Ascension, au moment où Jésus disparaît de la vue des disciples, il leur donne de la place et les envoie construire un monde inspiré de son enseignement. En faisant confiance à l'humain, Dieu reste discret dans son univers. Il ne s'impose jamais, mais il est toujours présent. Lorsque l'homme et la femme ne savent plus où il se cache, c'est souvent parce qu'ils sont eux-mêmes ailleurs et distraits.

Cependant, la foi ne peut pas être au service du monde, si elle n'est pas avant tout pour Dieu. Normand Provencher explique :

« Quant à la foi chrétienne, elle-même, en voulant d'abord être utile au monde, elle risque de s'abolir finalement. La foi qui tient à être essentiellement pour le monde en vient à écouter le monde plutôt que Dieu. Non pas que la foi qui écoute Dieu n'écoute plus le monde; elle l'écoute autrement. Si la religion écoute d'abord le monde, elle en vient à ramener Dieu au "divin" abstrait qui habite quelque part les faubourgs du monde.

Dans la modernité, nous avons l'occasion de redécouvrir le Dieu de l'Alliance qui propose de se donner à nous de façon gratuite et dans le respect de notre liberté et de notre autonomie. Dieu est non utile et non nécessaire, puisqu'il est l'inconditionné, mais il peut se déterminer à se donner. En Jésus Christ, Dieu se fait infiniment proche de nous tout en restant entièrement mystérieux et discret. C'est le message de la révélation judéo-chrétienne. D'autre part, même si l'être humain peut vivre sans Dieu, cela ne veut pas dire nécessairement qu'il veut être sans Dieu. Dans l'expérience même de le connaître et de l'aimer, nous découvrons une mystérieuse affinité, une sorte de re-connaissance qui nous fait pressentir que notre cœur est fait pour lui et que nos recherches de sens s'orientaient ultimement vers lui. La foi chrétienne n'est pas un article de luxe, ni la simple réponse à un besoin religieux, mais plus profondément la libre réponse à une initiative de Dieu que Jésus nous a révélée et qui dépasse les besoins et les attentes des humains. Elle se rapporte au Dieu de la gratuité, qui étonne et qui surprend. [...]

Le Dieu à faire découvrir aujourd'hui n'est pas le Dieu qui vient agir à notre place, ni le Dieu objet de consommation et d'expérience parmi bien d'autres, ni le Dieu à notre mesure, mais le Dieu de la gratuité, le Dieu de la vérité et de l'amour, le Dieu de la démesure qui nous aime jusqu'à se donner lui-même à nous pour y faire sa demeure. »[20]

Mythologie et spiritualité
La mythologie a les mêmes fondements que la spiritualité. Toutes deux servent à donner un sens à la vie humaine.

L'histoire du Petit prince d'Antoine de Saint-Exupéry est un exemple de récit mythologique moderne. À travers un récit qui, en apparence, semble simpliste, il cherche à donner un sens à l'amitié.

Il en va de même pour le film 15 février 1839 [21] de Pierre Falardeau qui a pour but de donner du sens à la finitude des luttes libératrices du peuple francophone du Québec.

La mythologie prend habituellement ses racines dans la tradition orale. Il y a le mythe américain. Nos voisins du Sud ont fini par croire que sans eux il n'y a pas de salut pour l'avenir de la planète.

Plus près de nous, au Québec, pensons à toute la légende de René Lévesque. Il est perçu par les souverainistes comme le libérateur de notre peuple.

A quoi sert la spiritualité?

D’abord, un préambule à la question :

a) L'humain, une question :

« L'homme en son unité est dès toujours posé devant soi comme dans une question »[22]. C'est ce qu'enseigne la pensée de Karl Rahner contrairement à l'anthropologie grecque qui transporte l'humain dans un dualisme primitif ou dans de vieilles écoles théologiques qui situent l'âme comme « un élément susceptible d'être immédiatement découvert en lui-même [...] »[23]

L'homme ne peut pas « être expliqué à l'aide du modèle d'un système pluriel en régulation de soi, comme doivent le faire, au fond, toutes les anthropologies particulières, de par leur nature »[24]

b) Le non-déductible :

« L'homme est le non-déductible »[25] parce qu'il est une personne et un sujet. Il « ne peut s'édifier de façon adéquate à partir d'autres éléments [...]; il est celui qui dès toujours est remis à lui-même. Lors donc qu'il rend compte de soi, qu'il s'analyse, qu'il se reconduit à la pluralité de ses origines, il se passe encore une fois comme le sujet qui fait cela, et qui, dans cet acte, s'éprouve lui-même [...] »[26]. Malgré la finitude de son être, « l'homme est dès toujours posé devant lui-même comme un tout. Il peut tout mettre en question [...] »[27] et tout analyser à la lumière de sa singularité : Il est « l'être d'un horizon infini ».[28] « En éprouvant sa finitude de façon radicale, il passe cette finitude, il s'éprouve comme être de transcendance, comme esprit »[29]. Ainsi, l'humain « demeure toujours fondamentalement en chemin »[30]. Tout but qu'il se donne est perçu comme une étape et quelque chose de provisoire. La personne humaine est une possibilité infinie. Elle s'éprouve elle-même, car elle pose question.

L'humain est celui qui est inquiété par le surgissement de son être vers la transcendance et propulsé vers le « toujours PLUS ». Il ne peut comprendre l'appel à « CE PLUS » [31], à un au-delà de lui-même qu'en l'accueillant.

La transcendance se situe en deçà de l'origine humaine, ce qui veut dire qu'elle a précédé la vie de l'homme. Elle est hors d'atteinte concrète de ce que l'humain est, mais dans l'aventure mystique et dans la solitude, il peut toucher à « CE PLUS », cet au-delà de lui-même, ce qui le surpasse.

Avez-vous remarqué que la signe de la croix a la forme d'un plus en mathématique? Nos croix du quotidien seraient-elles des plus pour notre vie?

Alors voici quelques réponses à la question « a quoi sert la spiritualité? »

1- À mieux « jouer à la course au trésor »

La spiritualité permet « de mieux jouer au jeu de la vie » qui ressemble à une grande course au trésor. Ainsi, la spiritualité donne des indices pour trouver le trésor. La mythologie a une mission similaire en le faisant à travers de petites histoires, des petits récits quasi enfantins.

C'est ainsi que se qualifie l'explorateur Bernard Voyer : « Je fais des courses au trésor, comme lorsque j'étais enfant. J'aimais beaucoup ce jeu! J'ai décidé de faire cela toute ma vie. La vie est comme une course au trésor. C'est cela mon véritable sens de l'existence : trouver le fameux trésor ... »[32]

Mais qu'est-ce que le trésor? Il répond sans tarder que « le trésor ... c'est de chercher le trésor. Plus la course est longue, plus nous avons de plaisir. Il faut trouver des indices et ... que les étapes soient réconfortantes ... Les choses les plus importantes dans la vie, ce ne sont pas de naître et mourir! C'est ce que nous faisons entre les deux ... »[33]

2- A « philosopher »

Devant la « laïcisation de la spiritualité », nous devons maintenant faire une distinction entre la spiritualité et la vie spirituelle

Ainsi, la spiritualité fait appel à l'intelligence. Elle constitue une expérience théorique du sacré et des valeurs fondamentales de l'existence. Elle est de l'ordre du discours. Sa structure prend sa source dans les théories philosophiques, mythologiques et théologiques. Il ne faut donc pas confondre la spiritualité avec le terme « vie spirituelle ». Ce dernier est de l'ordre de l'expérience pratique.

Puisqu'elle fait appel à l'intelligence du sujet humain, la spiritualité est différente d'une personne à l'autre. Il en est de même pour l'image de Dieu que chacun se fait au fond de lui-même. Ainsi, une spiritualité ne se traduit pas nécessairement par une théophanie ou une christophanie, c'est-à-dire par une croyance en Dieu ou en Jésus ressuscité et Fils de Dieu. Bien qu'elles soient des réalités voisines, les termes « spiritualité » et « foi » sont différents. La foi implique une adhésion profonde, pas la spiritualité. Cette dernière est un discours sur l'irrationnel auquel on ne croit pas nécessairement. La foi est une croyance en des éléments d'une spiritualité ou d'un récit mythologique.

3-A l'unification de l'être

Ce n'est pas un secret, l'humain est un être déchiré par des paradoxes. En lui, il y a des désirs et des pulsions parfois contradictoires. Il suffit de penser à son dilemme interne entre le bien et le mal et, l'autre, entre la haine et l'amour. Il est aussi partagé entre le don total et désintéressé de sa personne au service des autres et ses désirs hédonistes. Il ne faut pas oublier, aussi, sa recherche constante d'équilibre entre ses devoirs familiaux et sa propre personne. Cette entreprise d'unification implique des choix.

Ainsi, le rôle de la spiritualité est d'unifier l'être divisé entre plusieurs pôles et de l'orienter dans son ensemble vers une valeur ultime et fondamentale, c'est-à-dire vers un pôle assez puissant pour ramasser tout l'être éparpillé. La spiritualité favorise donc l'harmonie en soi. Elle donne les pistes qui conduisent à l'unification de l'être.

4- Répondre au besoin de sens

La quête de sens est l'élément fondamental d'accès à la spiritualité. C'est un critère élémentaire. C'est elle qui permet à l'humain de s'ouvrir à l'expérience du sacré. Le sens donne une cohérence à l'existence.[34]

Il est intéressant de constater que l'humain est le seul être vivant à exiger un sens pour se mouvoir. C'est ce qui lui donne une raison de se mettre en action, d'espérer et de surmonter le difficile pessimisme névrotique qui habite son intelligence et sa sensibilité

« Si la dimension spirituelle est généralement considérée comme une démarche de quête de sens, la santé spirituelle prendra la couleur de découverte de sens. La santé spirituelle sera donc l'aboutissement de cette quête entreprise en vue d'un mieux-être. »[35]

Ainsi, comme on l'expliquait préalablement, la spiritualité [36] aide l'humain à répondre aux « pourquoi? » de l'existence. Pourquoi aimer? Pourquoi vivre? Pourquoi mourir ? Pourquoi travailler? Pourquoi? Ces « pourquoi? » ont pour but de donner du sens parce que sans lui l'humain ne trouve pas de motivation pour agir et pour vivre. De l'autre côté, les sciences humaines et exactes répondent à des questions plus techniques. Comment aimer? Comment vivre heureux ou en santé? Comment bien se préparer à la mort? Comment être efficace au travail? Comment?

Nous pouvons aussi illustrer la spiritualité [37] par une ligne tracée sur une feuille. Nous pourrions dire que cette ligne symbolise la vie. Ainsi, tout ce qu'il y a sur la ligne est de l'ordre du « comment? ».

De ce « comment ? » apparaissent toutes les questions que la vie de chaque jour amène. Comment faire à manger ? Comment travailler ? Comment se laver ? Comment fonctionne tel ou tel appareil ? Comment se construit un ordinateur ? Comment fonctionne Internet ?

Les extrémités de cette ligne, les endroits où le vide apparaît, sont de l'ordre du « pourquoi? ». Tout ce qui était avant et après la ligne ne peut s'expliquer par la raison. Il faut donc en appeler à l'irrationnel pour répondre aux questions que ce vide fait surgir.

Les « pourquoi ? » arrivent lorsqu'il y a un vide dans le questionnement technique. C'est l'irrationnel. Pourquoi la vie et la mort ? La question pourrait se reformuler par « qu'est-ce qu'il y a avant et après la vie ? ».

La mystique juive dit qu'avant il y avait la gouve, c'est-à-dire la fontaine des âmes, et qu'après vient la promesse de la résurrection des corps dans la Jérusalem glorieuse. Le christianisme dit qu'après, vient la résurrection de l'âme dans une autre dimension qui est symbolisée par le ciel. D'autres courants religieux disent qu'après la vie l'humain se métamorphose en d'autres formes de vie. C'est la réincarnation avec toutes ses variantes. Ainsi la réponse à « pourquoi la vie et la mort ? » pourrait être « pour bien se préparer à ce qui vient après la vie ».

Sans sens à la vie, l’humain semble ne pas savoir vers où il va. « La grande cause du suicide, c’est de trouver un sens à la vie », dit le père Michel Vigneau. Quand tu ne sais pas pourquoi et pour qui tu vis, ça amène au désespoir, a la dépression. Quand les moyens humains qu’on s’est donnés ne fonctionnent plus, on sombre dans le noir. »[38]

Le religieux a la preuve que l’espoir ne suffit guère à combler la quête de l’âme des hommes et des femmes. Pour lui, c’est l’espérance qui donne une raison de vivre.

« Dans notre société, on a beaucoup misé sur le matériel, la performance, l’estime de soi, mais quand ça devient un absolu ça ne nourrit plus. L’espoir ne peut suffire. Pour moi, l’espérance vient d’une certitude intérieure qui vient de l’Esprit de Dieu qui rassure la personne d’une présence permanente en elle »[39], ajoute-t-il.

Cet homme des profondeurs est clair : c’est un programme de vie, une vertu essentielle. Celle-ci se trouve dans la prière, le pardon et l’engagement au service des autres.

Il n’hésite pas à l’affirmer : « L’espérance a un nom : Jésus Christ! »

La plus grande difficulté pour entrer dans l’espérance, c’est soi-même quand on ferme la porte de notre cœur. Pour entrer dans le mystère de Dieu, il faut de l’humilité. L’embuche c’est de vouloir trouver une solution seul », explique Michel Vigneau, habité par l’espérance chrétienne qui donne un sens à sa vie.

Pendant longtemps, tout l'inexplicable était expliqué par la mythologie d'où prend sa source la spiritualité. La croyance était au centre de tout questionnement. L'avènement des sciences humaines a provoqué un éclatement. Les « pourquoi? » et les « comment? » se sont séparés.

Nous pourrions comparer l'évolution de la mythologie et des sciences humaines à un grand arbre. Initialement, il y avait le tronc. Celui-ci était formé de tous les savoirs. C'était l'ère où tout était de l'ordre de la mythologie. Et puis sont apparues deux branches. Ainsi se sont séparées en deux les sciences humaines et la mythologie. Les deux ont fait éclore des bourgeons et d'autres branches. Les sciences humaines ont fait surgir les sciences exactes, comme la médecine. La mythologie s'est, quant à elle, développée plus lentement, mais a quand même fait germer des souches, comme le monothéisme.

Avec les années qui avancent, quelques branches de l'arbre commencent à se ressouder ensemble. On voit apparaître de nouveaux champs d'études, comme la neurothéologie.

Le docteur Joseph Ayoub a été le témoin de ce changement qui s'opère : « Il y a une certaine réflexion qui s'établit parmi mes collègues et les autres médecins. Ils arrivent à voir que l'on peut faire une alliance entre la foi et la science. C'est une évolution de la pensée. Dans les années 1970, il fallait choisir entre l'une et l'autre. Tu ne pouvais pas avoir les deux. »[40]

Pour accéder au sacré, il suffit donc à l'humain d'être sensible au mystère et au doute qui vivent en lui et d'admettre l'existence de valeurs qui dépassent ce qu'il est et le moment présent. Il fait donc une prise de contact avec lui-même dans sa réalité la plus profonde. C'est une action primaire chez l'humain, le seul être vivant qui a accès à la conscience.

Normand Provencher clame que chaque personne doit contribuer à la quête de ce sens de la vie : « Nous ne pouvons plus admettre qu'il appartient à la science seule, ni même aux politiciens et aux juristes, de décider de la question de sens de l'existence humaine. »[41]

5- À se questionner davantage

Parler de spiritualité, c'est s'engager dans un débat de fond sur notre façon de vivre et de penser, avec ou non une référence à un être absolu. Ce questionnement permet de voir notre façon de faire une action de réflexion sur ce que nous sommes.

Ce questionnement est grandement associé à la vie intellectuelle. Celle-ci n'est pas à négliger. Josémaria Escriva parle de la « nécessité de faire aussi de l'apostolat avec les intellectuels, car ils sont comme les sommets enneigés lorsque la neige fond, l'eau en descend pour en féconder les vallées »[42].

Une forme de spiritualité
Il existe plusieurs modèles de spiritualité. La spiritualité chrétienne en est une et, à l'intérieur du christianisme, il existe plusieurs autres modèles.

La spiritualité mariale est une façon de vivre sa vie chrétienne. A travers elle, la personne contemple ce qu'a vécu Marie, la mère de Jésus, tout au long de sa vie.

« Je suis la servante du Seigneur » (Lc 2,19). Ce passage de l'Évangile montre à quel point elle accepte dans sa vie la volonté de Dieu en toutes circonstances. Son « oui » authentique devient l'accueil de l'accueil du Souffle (ruah) en elle.

Tout au long de sa vie, Marie « garde tout cela dans sa mémoire et y réfléchit longuement » (Lc 2,19). Ainsi, elle se souvient des événements qui ont eu lieu devant elle et en elle, les repasse dans son esprit.

Célia Chua, docteur en mariologie et Missionnaire de l'Immaculée Conception qui œuvre au village des lépreux dans la province de Sichuan, en Chine, explique :

« L'un des attributs de cette spiritualité vient de son enracinement dans la Parole de Dieu, le Fils incarné. Lorsque nous contemplons Jésus, Parole vivante, l'Esprit saint nous forme et nous transforme comme il l'a fait en Marie. Cette façon de vivre la vie chrétienne nécessite un engagement personnel, car Dieu appelle la personne humaine non seulement à suivre son fils, mais surtout à entrer en communion avec le Dieu Trinité ( ... )

Une spiritualité mariale se caractérise par une attitude de don de soi et de transcendance de soi. ( ... )

Cette spiritualité en est aussi une de communion. La visitation de Marie à sa cousine Élisabeth souligne l'union et la communication entre deux femmes. La communion entre deux femmes. La communion indique une relation entre Dieu et des personnes humaines, relation personnelle et collective, c'est-à-dire qui transforme la notion du JE en celle du NOUS. Cette communion d'amour et de sollicitude s'ouvre et s'agrandit pour atteindre la dimension cosmique de la création tout entière. En réalité, une spiritualité mariale actualise la croissance spirituelle. »[43]

Dans une spiritualité mariale, qui peut devenir un modèle de vie spirituelle (nous reviendrons sur la vie spirituelle dans un prochain module), Marie forme et guide la personne humaine vers une attitude contemplative et la rendre plus conforme à l'esprit de Jésus.

La spiritualité chrétienne devant le pluralisme

Un jour, le père Marcello Zago disait aux évêques canadiens [44] : « Ceux qui sont en recherche religieuse ne cherchent pas vraiment les religieux, mais un parcours religieux qui réponde à leurs sensibilités et qui met l'accent sur les valeurs qui ont du prix à leurs yeux ».

Pour le père Zago, les gens recherchent, une expérience personnelle plutôt qu'une doctrine ; l'intériorité plutôt que l'organisation ; la paix personnelle plus que l'harmonie sociale ; la perception du sacré plus que la conduite morale ; l'expérience d'un divin impersonnel plutôt que celle d'un Dieu personnel ; l'intégration au cosmos plus que la recherche du transcendant ; l'anthropocentrisme plus que le théocentrisme ; le salut acquis par ses propres moyens plutôt que reçu ; le choix personnel plus que l'intégration sociale ; le témoignage plus que l'enseignement ; et le groupe choisi plutôt que la communauté anonyme.

Devant la montée du pluralisme religieux, l'indifférence religieuse et le retour du sacré, l'Église n'a pas le choix de s'adapter. La façon d'évangéliser a changé.

Il disait aussi : « Le pluralisme offre pourtant aux personnes la possibilité de choisir selon leurs préférences et surtout selon les dispositions qui leur sont faites. Cela montre la nécessité et la possibilité d'une évangélisation qui soit proposition ».

Il leur disait que le pluralisme a du positif, mais l'indifférence religieuse est plus difficile à vivre. Celle-ci se caractérise par un athéisme pratique. La tendance est au syncrétisme - c'est-à-dire à l'aplanissement des différences entre les religions - et à vivre comme si Dieu n'existait pas. Chacun a sa morale personnelle. Il n'est guère surprenant que l'opinion publique soit de plus en plus favorable à l'avortement et à l'euthanasie.

Ce qui contredit plusieurs prévisions, c'est le retour massif au sacré. Il leur expliquait que « plusieurs contemporains découvrent qu'au-delà du monde rationnel, il existe une dimension humaine extrasensible et que l'objectivité de la raison est relative ».

Le défi du pluralisme
Du fait de sa nature, l'Église est missionnaire. Malgré les nouvelles réalités sociétales, elle ne peut pas se refermer sur elle-même. Il lui importe, maintenant, de se réajuster en sachant bien lire les signes des temps.

Le père Zago n’y allait pas par quatre chemins : « Le premier défi et devoir de l'Église est de se tourner vers le Christ, le sens ultime de son identité, faire l'expérience de son Sauveur, et en lui, regarder le monde, l'aimer comme lui l'a aimé en donnant sa vie […] C'est de la rencontre de chaque homme et de chaque femme avec Jésus-Christ vivant que jailliront la conversion, la communion et la solidarité comme exigences de base pour faire d'eux des apôtres de la nouvelle évangélisation ». Cela va donc plus loin qu’une simple connaissance théorique.

En second lieu, il disait qu’il faut être attentif aux besoins du monde et à ceux de l'humanité. Il reprenait le sociologue Reginald W. Bibby qui, à la suite d'une analyse, en venait à conclure que les Canadiens sont réceptifs au spirituel. Le problème vient des Églises qui ne cherchent pas à répondre à ces besoins.

Pour combler les défis du monde, il rappelait les attitudes fondamentales de présence, d’accueil, d’accompagnement des personnes et des groupes, de promotion des valeurs, d’ouverture aux besoins, de dialogue et de respect.

Il ajoutait : « En s'inspirant de la pédagogie de l'incarnation, la communauté chrétienne est appelée à marcher avec le Christ aux côtés de l'homme d'aujourd'hui, le soutenant dans la difficile recherche de la vérité et lui faisant d'une certaine façon ressentir la présence quotidienne du Rédempteur, là où il mène son existence quotidienne ».

Enfin, à ses yeux, il faut que l'Église ose proposer l'expérience d'une personne à connaître et à expérimenter. Il y a de multiples lieux pour le rencontrer : la liturgie, l'Église, la Parole de Dieu et les réalités humaines.

Mais au-delà des beaux discours, il insistait : « L'homme moderne croit davantage aux témoins qu'aux maîtres. Les témoins ne manquent pas, mais ils doivent se multiplier. Et les maîtres doivent être perçus comme des témoins ».

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[1] Cf. Benoit Voyer. « Mission possible », Revue Sainte Anne, mai 2003, pages 201 et 206.
[2] Bernard Voyer est mon petit cousin et le cousin propre de mon père Roméo Voyer. Le père de Bernard était le frère de mon grand-père paternel, Edgar Voyer. Cf. www.bernardvoyer.com
[3] Benoit Voyer, « Bernard Voyer, explorateur : "Nous ne sommes pas grand-chose !" », Revue Sainte Anne (novembre 2000), p. 439 et 478. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2026/01/le-present-du-passe-bernard-voyer.html
[4] Qui suis-je? Y-a-t-il une vie après la mort? Comment puis-je me connaître et me réaliser dans toute la profondeur de mon être?
[5] Qu'est-ce qui m'unit aux autres ? A quoi suis-je utile pour les autres ? Quelles sont les valeurs transmises ?
[6] Quelle place occupe le sacré, le transcendant ou l'absolu dans ma vie ? Comment développer cette relation ?
[7] Jean-Luc Hétu, Psychologie de l'expérience spirituelle, Montréal, Éditions du Méridien, 1997.
[8] Anne-Marie Lecomte, « Je crois en toi, maman », Châtelaine (février 2006), p. 42.
[9] Elias Levy, « Chassez le religieux et les fantômes reviennent », La Presse, 8 janvier 2006, cahier « Lectures », p. 11. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2202833?docsearchtext=la%20presse%208%20janvier%202006
[10] Jean-Claude Guillebaud, La Force de conviction, Paris, Seuil, 2005.
[11] Elias Levy, op. cit.
[12] Elias Levy, op. cit.
[13] Benoit Voyer, « Bernard Voyer, explorateur : « "Nous ne sommes pas grand-chose !" », op. cit.
[14] Normand Provencher, La foi une étrangère dans le monde moderne? Montréal, Fides, 1998, p. 22-23.
[15] Normand Provencher, op. cit., p. 8.
[16] Ebernard Jüngel, Dieu mystère du monde, tome 1, Paris, Cerf, 1983, p. 23
[17] Normand Provencher, op. cit., p. 29.
[18] Edward Schillebeecky, L'Histoire des hommes, récit de Dieu, Paris, Cerf, 1982, p. 16
[19] Normand Provencher, op. cit., p. 29-30.
[20] Normand Provencher, op. cit., p. 31-32.
[21] Cf. Benoit Voyer, « 15 février 1839, maintenant sur vidéocassette : Évangile de De Lorimier selon saint Falardeau », Revue Sainte Anne (juin 2001), p. 274-275. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2026/01/le-present-du-passe-5-fevrier-1839.html
[22] Karl Rahner, Traité fondamental de la foi. Introduction au concept de christianisme. Paris, Le Centurion, 1983 (1976), 517 pages; p.37 à 55
[23] Ibid.
[24] Ibid.
[25] Ibid.
[26] Ibid.
[27] Ibid.
[28] Ibid.
[29] Ibid.
[30] Ibid.
[31] L'expression « CE PLUS » est de Eric Nicolai : « Je prenais conscience que ce n'est pas juste moi qui planifie ma vie. Dieu est toujours là pour me demander quelque chose de PLUS. Ce PLUS était pour moi une invitation au célibat apostolique et la possibilité de travailler avec plusieurs personnes, surtout pour faire connaître l'enseignement du Chris et de l'Église. L'idée m'a fait un peu peur, mais, en même temps, elle m'attirait. » Extrait d'un article sur Eric Nicolai écrit par l'auteur de ce travail, publié dans la Revue Sainte Anne, novembre 2003, pages 441 et 446. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2024/06/il-etait-une-fois-dans-les-medias-eric.html
[32] Benoit Voyer, « Bernard Voyer, explorateur : "Nous ne sommes pas grand-chose !" », op. cit.
[33] Ibid.
[34] Ainsi la spiritualité joue le même rôle que la mythologie. Ce n'est pas étonnant puisqu'elle y a pris naissance tout comme la religiosité.
[35] Comité santé, Document de consultation - Document no 3, Diocèse de Montréal, 17 novembre 2005.
[36] La mythologie joue le même rôle.
[37] L'exemple qui suit est également valable pour la mythologie.
[38] Benoit Voyer. Trouver un sens à sa vie, Trinité - Le bulletin d’informations de la Maison de spiritualité des Trinitaires, à Granby, Vol. 1. No 1, Janvier 1997. P.1 https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2024/07/il-etait-une-fois-dans-les-medias.html
[39] Ibid.
[40] Benoit Voyer, Les Témoins de l'essentiel, Montréal, Éditions Logiques, Montréal, 2005, p. 31.
[41] Normand Provencher, op. cit., p. 35.
[42] Propos de Fidel Gomez Colomo, tirés du livre d'Andrés Vazquez de Prada, Le Fondateur de l'Opus Dei : vie de Josémaria Escriva, vol. 1, Montréal, Le Laurier, Paris, Wilson et Lafleur, 2001, p. 266.
[43] Celia Chua, « Une spiritualité mariale. Façon de vivre la vie chrétienne », Le Précurseur (automne 2006), p.4-5
[44] Benoit Voyer. « Finis les discours », Revue Sainte Anne, mars 1997, pages 128 et 129. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2025/12/le-present-du-passe-finis-les-discours.html

EN MUSIQUE: Ma mère est un ange (René Simard)


LE PRÉSENT DU PASSÉ: Expérience intérieure sur les traces de Jésus nazaréen

Expérience intérieure sur les traces de Jésus nazaréen

Par Benoît Voyer, journaliste


GRANBY - Il n'y a pas de prix pour permettre aux gens de vivre une expérience d'intériorité. Un groupe de croyants a rassemblé 22 000$ en argent pour offrir en cadeau, à la maison des Trinitaires et des captifs de Granby, une reproduction originale d'une statue de Jésus nazaréen.

Lors d'un périple en Espagne, en compagnie de quelques Trinitaires, à l'occasion du 800e anniversaire de l'ordre religieux fondé par saint Jean de Matha, l'idée d'une statue grandeur nature pour le centre de ressourcement surgit en Adrienne Matton. Dès son retour au Canada, elle convainc des gens un à un, d'investir dans ce projet. Elle ramasse juste assez d'argent pour faire fabriquer une copie en Espagne et assurer le coût du transport jusqu'à Granby.

« Lorsque je travaillais à la maison des Trinitaires, le père Armand Gagné faisait toujours ses ministères de libération intérieure devant une statuette qu'il avait rapportée d'Espagne. C'est en voyant les fruits de sa prière que je me suis attachée à ce Jésus souffrant aux mains ligotées. Je l'ai toujours trouvé beau! II m'a toujours touché! C'est comme s'il vivait les mêmes esclavages intérieurs que moi », confie-t-elle, les yeux remplis d'émotions, à la Revue sainte Anne.

La dévotion à Jésus nazaréen, un christ esclave, ne date pas d'hier. Déjà, dans les années 1600, des gens attribuaient des guérisons intérieures et physiques au contact de la statue originale, bien préservée à Madrid. Elle attire toujours un grand nombre de visiteurs et, selon la rumeur, fait encore des miracles.

Qui est ce Jésus? Adrienne Matton répond avec ses simples mots : « C'est le Jésus de la Passion, le Jésus de la Semaine Sainte. C'est le Jésus qui s'est laissé attacher, voire emprisonné, pour nous libérer. C'est le Jésus libérateur, le Jésus guérisseur. C'est pour nous guérir de nos blessures qu'il a accepté toutesces souffrances-là! »

Le contact en « chair et en os » avec la statue de Granby provoque une réaction en soi. Il amène un questionnement de l'être, une entrée en soi. N'est-ce pas le Dieu d'Abraham qui disait au père de la foi juive : « Va vers toi-même ... » (Gen 12,1) ?

L'expérience ébranle l'intériorité. Cette représentation de Jésus dérange! Comme l'écrivait Annick de Souzenelle dans son livre « Résonance biblique » : « Le danger est si grand de toujours ériger nos idées en idoles! Mourir à nous-mêmes dans ces chères idées acquises, nos vérités tenues pour immuables et nos sagesses, c'est de cela qu'il s'agit pour naître à de nouvelles lumières » (Annick de Souzenelle, Résonnance biblique, Albin Michel spiritualités, 2001, page 10).

Une dévotion, une expérience
Adrienne Matton reprend peu à peu une vie normale à la suite d'un sévère malaise cardiaque. Puisque sa santé ne lui permet pas pour l'instant un retour sur le marché du travail, elle consacre tout son temps à la propagation de la spiritualité de son protégé.

« Un jour, l'abbé Lucien Côté m'a dit : Adrienne, tu as une mission à accomplir pour le nazaréen! Je lui réponds : Je veux bien, mais quoi? Il n'a rien répondu de significatif. Quelques jours plus tard, j'ai eu l'inspiration de mettre en place des petites cellules de prière dans les familles. Dans mon cœur, je sentais qu'il fallait que je mise sur trois villes : Granby, Drummondville et Montréal », raconte-t-elle. L'expérience a également pris d'autres directions géographiques depuis ce temps.

Les soirées des cellules Jésus nazaréen sont assez simples. Chacune regroupe de quatre à quinze personnes dans une maison privée ou un logement, une dizaine de fois par année. Au centre de la pièce, quelques cierges et une représentation du nazaréen souffrant.

Après l'accueil chaleureux de chaque participant, se succèdent chants, prière petite causerie sur le thème des souffrances de Jésus et partage sur ce sujet, intercession pour les besoins du groupe, petites onctions d'huile, témoignages et, si un ministre du culte participe, eucharistie.

Les cellules Jésus nazaréen offrent une véritable et sensible expérience de rencontre intérieure avec ce Jésus qui, selon le témoignage de ses apôtres, est toujours bien vivant.

Histoire de Jésus nazaréen

La Marmora était une forteresse militaire, située au nord du Maroc et occupée par un régiment espagnol. En 1681, elle fut prise d'assaut par des forces berbères. Les survivants furent faits prisonniers et conduits à Méquinez pour être vendus comme esclaves. Il y avait également dans cette forteresse 16 statues religieuses sculptées dans le bois. Parmi elles, il y en avait une très belle et très expressive. Elle était de grandeur nature et représentait le Christ rédempteur, vénéré dans l'ordre des Trinitaires sous le vocable de Jésus nazaréen.

Habituellement, les Musulmans brûlaient ces statues après les avoir dépouillées et profanées parce qu'elles étaient considérées par eux comme des objets d'idolâtrie. Cette fois-ci, par contre, au lieu de les détruire, vu leur beauté exceptionnelle, ils ont décidé de les garder pour les revendre aux Chrétiens.

Les Trinitaires, apprenant le malheur qui frappait la Marmora, ne tardèrent pas à organiser une expédition de rédemption. En effet, l'année suivante, soit en 1682, grâce à une expédition qui fut un succès, les Trinitaires entrèrent en Espagne avec 211 esclaves et les 16 statues qu'ils avaient réussi à racheter.

Ce Jésus esclave trouva, grâce au zèle des Trinitaires, une grande popularité. Elle traverse maintenant les frontières de l'Espagne. Des répliques sont vénérées dans plusieurs pays, mais de façon particulière dans des régions où il y a eu des persécutions religieuses: la Pologne, la Lituanie, l'Ukraine, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Roumanie, la Turquie et plusieurs autres régions.

(Revue sainte Anne, mars 2002, pages 117)

4 février 2026

HISTOIRE: Michel Chartrand


Mes souvenirs du syndicaliste Michel Chartrand

Par Benoit Voyer

4 février 2026

Le 13 avril 1998, dans un mémo envoyé par télécopieur et qui est conservé dans le fonds P049 de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska, j’indique au père Claude Lavergne, secrétaire de la Revue Sainte Anne, qu’a deux occasions j’ai bavardé au téléphone avec le syndicaliste Michel Chartrand.

Je lui écris : « Malgré qu'il garde un excellent souvenir de sa formation dans l'Action catholique et de ses rencontres avec les Rédemptoristes, il a refusé de me rencontrer [pour une interview]. Il m'a expliqué qu'il a décroché de l'Église, qu'il ne se rend plus à l'église de Richelieu pour pratiquer sa foi. Pour lui, l'Église a de très beaux discours, mais ne prêche pas par son exemple, particulièrement au chapitre de la justice sociale. Il est très choqué par l'attitude de nombreuses communautés religieuses et paroissiales qui exploitent ses employés et ses nombreux bénévoles en ne donnant pas de bons salaires (cheap labor). Il affirme qu'il y a trop souvent des situations d'exploitation. Cependant, il garde les fondements de sa foi catholique et les textes pontificaux demeurent ses meilleurs moments de lecture. »

Michel Chartrand nous a quitté le 12 avril 2010.

VISION CATHOLIQUE: Demandez et vous recevrez

Demandez et vous recevrez

Par Benoit Voyer

4 février 2026

Un jour [1], le frère Denis Lévesque, fondateur des Franciscains de l’Emmanuel, me disait : « La prière et la vie spirituelle ne sont pas "des affaires de feeling". Sentir la présence de Dieu est une grâce qu’il ne faut point rechercher. Le maître du temps et de l’histoire la donne à qui il veut et quand il veut… […] Il y a des gens qui disent : « Il y a des années que je prie Dieu pour obtenir telle ou telle faveur et il ne m’exauce pas ! » Pourtant, Jésus dit dans l’Évangile : « Demandez et vous recevrez ! » (Jn 16, 24). Jésus n’est pas un menteur ! La question à se poser n’est guère : « Pourquoi il ne m’exauce pas ? » mais plutôt « Est-ce que, moi, j’exauce Dieu dans ma vie ? »

Il me faisait remarquer que Dieu fait aussi des prières à l’être humain : « Dans la mesure où nous allons exaucer Dieu, de la même manière il va nous prendre au sérieux et va se donner à nous. [La prière est] un dialogue et c’est Dieu qui a parlé le premier. La Bible contient des centaines de ses prières : les commandements, « Écoute mon peuple… », « Aimez-vous les uns les autres… », « Partagez… », « Pardonnez pour être pardonnés… », « Libérez les esclaves », etc. Il n’y a donc pas à être inquiet de ne pas sentir la présence de Dieu ou d’avoir vécu une expérience sensible, et que, tout à coup, c'est la panne sèche. C’est normal ! Plus la relation à Dieu est stable, moins il y a des hauts et des bas dans la vie intérieure. Le cheminement spirituel est une pente qui se monte tranquillement – sauf pour les débutants où ça ressemble à des montagnes russes ».

Ainsi, ce que Dieu veut, pour le rencontrer, est d’ouvrir son cœur, d’accepter de faire un pas et d’accepter de le laisser prendre de la place dans sa vie.

Son confrère, le frère François Garon, ajoutait : « Notre humanité nous oriente vers Dieu si on la redécouvre, si on la connaît, si on l’accueille. Si on la rejette parce qu’on se réfugie dans toutes sortes de choses, on s’éloigne des chemins qui mènent à Dieu. »

La rencontre de Dieu est toujours une expérience humanisante, une expérience qui rend plus humain et plus proche de Dieu.

Et il concluait : « C’est dans notre humanité que nous trouvons les traces de Dieu et que nous trouvons Dieu ».

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[1] Benoit Voyer. L’homme prie Dieu, Dieu prie l’homme, Bulletin Trinité, septembre 1997, p.1. www.benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2024/07/il-etait-une-fois-dans-les-medias_0425693902.html 

VISION CATHOLIQUE: Délia Tétreault



Anniversaire de naissance de Délia Tétreault
MARIEVILLE (BV) - Le 4 février 1865, à Marieville, en Montérégie, nait la vénérable Délia Tétreault. Elle a fondé la congrégation religieuse des Missionnaires de l’Immaculée-Conception. Elle disait : « Mettez du soleil au coeur de ceux qui vous approchent. »

EN MUSIQUE: Les pieds dans le vide (Alicia Deschênes)


LE PRÉSENT DU PASSÉ: Robert Dutton, chef de direction de RONA

Robert Dutton, chef de direction de RONA

Par Benoît Voyer, journaliste

« Les fruits de mes petits gestes ne me regardent pas ... Je n'ai pas la prétention de changer des choses dans la société et le monde des affaires. Ce que je fais est ma façon de construire un p'tit bout du royaume de Dieu »

BOUCHERVILLE - « La foi est un cadeau que Dieu m'a donné. Je me suis toujours demandé pourquoi il m'a gâté ainsi. J'ai toujours aimé la solitude, avoir des moments de prière et aller à la messe. Durant ma jeunesse, je devais avoir 16 ans, je me suis interrogé : Qu'est-ce qu'il me veut? Qui suis-je pour qu'il s'intéresse à moi? Je ne suis que le fils d'un quincaillier! », lance d'entrée de jeu Robert Dutton, chef de direction chez RONA, au journaliste de la Revue Sainte Anne.

À ses questions, une autre revenait sans cesse en lui. Il s'agit de la célèbre phrase du marchand : « Est-ce que je peux vous aider? » Il se questionne sur sa vocation.

Un jour, il se rend au confessionnal de sa paroisse pour en parler au curé. Bien connu des gens de son village à cause de la situation bien en vue de son père, il se dit, qu'en ce lieu anonyme, le ministre du culte catholique ne le reconnaîtrait guère.

« Je voulais comprendre ce qui me bouleversait tant. En ouvrant la petite trappe du confessionnal, il me lance : ah! Je suis content de te voir! Est-ce que ma tondeuse est prête? (rires) », raconte le chef de direction de la chaîne de magasins

En cette journée qui l'a grandement marqué, Robert Dutton affirme avoir compris quelque chose dans la recherche de sa vocation ... Sa mission est au service des autres.

Finalement, il ne parle point de son questionnement au prêtre et repart comme il est arrivé. Robert Dutton décide de se consacrer à sa formation académique et de s'impliquer dans le commerce familial. En 1977, il termine un BAC aux Hautes études commerciales (HÉC) à Montréal.

La rentrée chez RONA
« Je suis un gars timide et réservé. J'étais très craintif d'aller travailler dans les entreprises et j'avais clairement spécifié à mon père que je ne travaillerais jamais pour RONA, dit-il. La coop et la ceinture fléchée, ce n'était pas pour moi! Quelques jours après la fin du BAC, papa m'a amené à une réunion des marchands RONA. Comme un trophée, il m'a présenté au président de la coopérative. Il était bien fier de son fils sorti des HÉC! (rires) »

Il poursuit : « Quelques jours plus tard, il me téléphone : Viens donc me voir! À son bureau, il me dit : Les projets de ton père on pense les réaliser dans deux ans. Et, il ajoute : Écoute! J'ai besoin de quelqu'un qui connaît le commerce au détail. J'aurais besoin de toi pour environ deux ans. Ton père aura le temps de mûrir ses projets et de ton côté tu verrais comment vont les nôtres! À la fin du contrat, si tu décides de retourner dans le magasin familial, tu auras une plus grande expérience de l'entreprise! Sans que je sache pourquoi, j'ai accepté! Ce fut un coup de foudre! Je suis tombé en amour avec RONA! »

Durant quelques années, il travaille comme un bon. Il se défonce. De cette manière, il rend service à la société et se réalise personnellement. Dans l'intimité, il entretient sa foi. Il prie et participe fréquemment à la messe. Son milieu n'en sait rien. Ses valeurs religieuses sont une affaire privée.

La rentrée en lui
À 28 ans, il fait un voyage d'une dizaine de jours à Vancouver, dans l'Ouest canadien. À l'approche de la trentaine, il sent le besoin de faire un bilan de vie.

Devenu directeur de la mise en marché chez RONA, il songe à manifester son intérêt pour le poste de vice-président marketing. L'entreprise est à la recherche d'une recrue.

« Je réalisais que je n 'étais pas marié, mais que ce n'était pas un drame. La vie n'avait pas permis que je rencontre une femme avec qui je veuille faire un projet. En revenant d'une marche, dans ma chambre d'hôtel, une question surgit en moi : Robert, quels sont tes objectifs de vie spirituelle? Cette journée-là, j'ai pris la ferme résolution d'agrandir ma connaissance de Dieu, d'améliorer ma vie de prière et d'augmenter ma présence à l'eucharistie en y allant aussi sur semaine », se souvient l'homme aux cheveux poivre et sel.

En ces jours de réflexion, il écrit son nouveau plan éthique. Celui-ci consiste en trois points : « a) Tu ne dois jamais rien faire pour l'argent. Ce que tu as à réaliser, tu le fais pour Dieu à travers ton service aux autres. Augmenter les revenus de l'entreprise, c'est louable! Cependant, pour toi, s'il y en a, tant mieux, s'il n'y en a pas, tant mieux aussi! Tu es au service des autres et RONA est un instrument, un lieu d'efficacité pour atteindre ton objectif de service; b) Te ne dois rien faire pour ta reconnaissance personnelle. L'orgueil éloigne de la réalité; c) Tu as des devoirs et des responsabilités envers tes employés. Attention à ta manière d'exercer ton pouvoir! »

Professionnellement, il décide de garder le cap sur la vice-présidence et, peut-être, la présidence.

Enfin, il décide qu'à 40 ans il passera à autre chose. Il songe à une vocation de service comme celles de Mère Thérésa et de Jean Vanier.

En 1990, en pleine récession économique, il atteint son objectif et devient président de RONA. Pendant quatre ans, il travaille activement à redresser la situation économique de l'entreprise et ouvre les premières grandes surfaces en créant 250 emplois.

La rentrée au Grand Séminaire
« En 1994, je rencontre le président du conseil d'administration de RONA. Je lui dis : J'arrive à 40 ans. Il me semble que j'ai réalisé tous mes objectifs. Je ne sais plus quoi faire ... Je ne suis pas intéressé par la besogne de patron d'une plus grande entreprise et travailler pour une autre que RONA. Il me répond : As-tu déjà pensé faire quelque chose pour la vie spirtuelle des gens? », raconte Robert Dutton.

Surpris par cette réponse, le chef de direction reste coi et songeur. Le président ne sait rien de son cheminement. Comment a-t-il pu lire en lui? Il y a tant d'années qu'il se questionne.

Pour la première fois de sa vie, il décide de consulter sérieusement un prêtre catholique afin qu'il puisse l'aider à discerner ce qu'il doit faire. Suite à cette rencontre, il choisit d'aller réfléchir, pendant quelques mois, au Grand séminaire de Montréal.

Ignorant tout de son questionnement intérieur, le Conseil d'administration de RONA consent à lui donner six mois de repos afin de refaire le plein. Une belle façon de souligner son vingtième anniversaire au service de l'entreprise! « De toute façon, un refus de leur part aurait simplement provoqué ma démission. Mon besoin de me retirer était trop grand! » lance-t-il.

Pour lui, il s'agit d'un des plus beaux cadeaux de sa vie. Les cours de théologie l'aide à discerner ses projets d'avenir et à réfléchir au phénomène de la mondialisation qui, selon lui, est un nouveau signe des temps, et à la dignité de la personne humaine.

L'intuition première qu'il avait en entrant au Grand Séminaire ne se concrétise pas. Après quelques mois, il décide de poursuivre chez RONA. « J'ai pris conscience que l'entreprise demeure, pour moi, un endroit de choix pour servir Dieu! », confie Robert Dutton.

« Durant ces mois, j'ai écrit un plan d'avenir pour l'entreprise. Quelles sont les valeurs que RONA doit avoir? Comment cela doit-il se traduire? etc. Les changements devaient se prendre progressivement dans le but de respecter le cheminement de chaque employé. Je suis revenu chez RONA pour créer un modèle d'entreprise afin de montrer notre différence », explique-t-il.

Plus ambitieux que jamais, il veut donner à ses travailleurs des conditions de vie respectueuses, créer encore plus d'emplois et instaurer des valeurs sociétales - comme la solidarité -, car, pour lui, il faut que le coopératisme évolue - « Le modèle de la ceinture fléchée est terminé! » - parce que les modèles économiques changent. « On est poussé à la croissance, mais pas à n'importe quel prix! », insiste-t-il pour nuancer son idée. Enfin, il met sur pied un important programme de communication pour l'entreprise. Personnellement, il décide de sortir sa foi du placard.

La rentrée au pays des grands
« Les fruits de mes petits gestes ne me regardent pas ... Je n'ai pas la prétention de changer des choses dans la société et le monde des affaires. Ce que je fais est ma façon de construire un p'tit bout du royaume de Dieu », dit-il en toute humilité - un peu à la manière de saint Joseph qu'il affectionne (d'ailleurs une petite statue qui le représente est bien en vue dans son bureau) - avant de passer à un autre sujet afin de ne pas trop s'attarder à celui-ci.

Pourtant, depuis six ans, RONA a grandement évolué. Robert Dutton et son équipe ont créé et sauvé des centaines et des centaines d'emplois en renforçant le pouvoir de l'entreprise face à la concurrence américaine et ontarienne. Avec ses 25 grandes surfaces au Québec, RONA figure parmi les grands.

De plus, la coopérative est devenue dans le milieu des affaires un modèle à imiter, notamment au chapitre des conditions de travail qui ont la réputation d'être les meilleures au Québec.

Enfin, à l'interne, il a instauré un petit temps de méditation et une brève prière au début des réunions du Conseil d'administration.

En plus de continuer sur sa lancée, il caresse un vieux rêve: implanter un « salon du silence » au siège social de RONA. Le projet est annoncé ...

Rentrer, toujours rentrer...
Le cadeau de sa foi, il le partage depuis deux ans. C'est l'abbé Roland Leclerc qui, le premier, lui a demandé d'en parler publiquement à l'occasion d'un petit déjeuner de gens d'affaires de Montréal. En 2001, il a répété ce geste une quinzaine de fois.

« Ça me faisait un peu peur ces regroupements de chefs d'entreprises qui se rassemblent pour prier Dieu! Je me disais : Ils doivent penser qu'ils l'ont acheté! J'avais un malaise. Je me suis rendu compte que ce n'est pas ça » ajoute le patron de RONA qui est devenu, depuis ce temps, président des Déjeuners de la prière de Montréal.

L'histoire est venue aux oreilles de quelques médias - Paul Arcand l'a déjà reçu à son rendez-vous télévisé- et de ses employés. Plusieurs sont touchés par son audace et ses propos et ne manquent pas de lui souligner.

« Actuellement, je commence à mijoter avec l'idée de me retirer dans deux ou trois ans afin de réfléchir encore une fois à quelle manière je pourrais être utile à Dieu », conclut Robert Dutton, 46 ans, qui se demande encore pourquoi Dieu l'a gâté de « ce si merveilleux cadeau de la foi » 

(Revue sainte Anne, mars 2002, pages 105 et110)

3 février 2026

HISTOIRE: Joseph Guibord, le damné

Joseph Guibord, le damné

Par Benoît Voyer

3 février 2026

En 1875, l'évêque catholique de Montréal, Mgr Ignace Bourget, maudit le petit coin du Cimetière Notre-Dame-des-Neiges où est enterré Joseph Guibord, un imprimeur de Montréal, excommunié du catholicisme à cause de son appartenance à l'Institut canadien. Ainsi chassé du royaume des ressuscités, Guibord est condamné à errer en enfer, au pays des damnés.

L'affaire Guibord est la plus grande saga qui a marqué l'histoire du cimetière du chemin de la Côte-des-Neiges.

L'histoire débute en 1844. Cette année-là, environ 200 jeunes fondent l'Institut canadien. Cet organisme défendait les principes démocratiques et républicains : souveraineté du peuple, suffrage universel, séparation de l'Église et de l'État, instruction publique laïque, abolition de la classe seigneuriale, réformes constitutionnelles et judiciaires.

La bibliothèque de l'institut fut rapidement la cible des attaques de Mgr Bourget. Dans cette bibliothèque publique, la seule ouverte gratuitement aux citoyens montréalais, il était possible de consulter 9000 ouvrages et des publications de partout sur la planète. Le clergé estimait que cette collection de bouquins contenait des ouvrages immoraux. Pourtant, il s'agissait des œuvres des grands écrivains de l'époque.

Prenant de plus en plus de place au Québec, car il y avait des noyaux de l'organismes dans plusieurs régions de la province, les autorités catholiques décidèrent d'en finir avec l'institut. Ils tentèrent même de créer, avec l'aide des Jésuites et des Sulpiciens, des mouvements parallèles, mais rien ne levait.

Le clergé fit donc circuler une pétition demandant la démission en bloc des membres de l'institut. Sous la pression populaire, 150 des 700 membres se retirèrent pour fonder l'Institut canadien-français, sous l'autorité de l'Église.

Ayant épuisé toutes ses ressources, Ignace Bourget décide de trancher. Il condamne d'excommunication tous ceux qui demeurent dans le regroupement. Ceux qui restent sont condamnés à finir leur existence à brûler en enfer.

Comble de malchance, Joseph Guibord décède le 18 novembre 1869. Le curé de la paroisse refuse de l'inhumer, sauf dans la partie réservée aux criminels. L'épouse de Guibord, Henrietta Brown s'objecte. Le corps est déposé au cimetière protestant et des procédures judiciaires débutent. L'affaire finit sa course à Londres. L'ordonnance du 28 novembre 1874 somme l'Église catholique d'inhumer l'imprimeur dans la partie honorable du cimetière.

Les funérailles sont fixées au 2 septembre 1875, sans la présence de la femme de Guibord décédée deux ans plus tôt. Ayant été exhortés à la messe du dimanche à ne pas laisser le cimetière se profaner, des manifestants catholiques armés de revolvers, de bâton et de cailloux empêchent la dépouille d'entrer. Les obsèques sont remises au 16 novembre. Cette fois-ci, des centaines de policiers et des milliers de soldats empêchent les manifestants de s'objecter à l'ordonnance royal.

Le 8 septembre 1875, dans une lettre pastorale, Mgr Bourget informe ses ouailles que la partie du cimetière où sera enterré Guibord est maudite et qu'elle ne fait plus officiellement partie de l'endroit

La tombe de Joseph Guibord fut insérée dans du béton, car des fanatiques menaçaient d'enlever le corps. Quelques jours après l'enterrement, la tombe est fracassée à coup de masse. La légende raconte que c'est là l'œuvre de Satan qui est venu chercher son disciple.

VISION CATHOLIQUE: Il faut accepter de partir en Exil

Jérémie
Il faut accepter de partir en Exil

Par Benoit Voyer

3 février 2026

Je trouve intéressant ce que me disait un jour le théologien Bertrand Ouellet [1] :

« Notre époque ressemble beaucoup à celle de Jérémie. Vous vous souvenez de cette période d’exil ? […] Lorsqu’il était jeune, il a vécu la réforme de Josias, la grande réforme deutéronomique où tous les espoirs étaient permis. C’était une époque de grand renouveau. C’était un peu comme notre concile Vatican II. [Dans la quarantaine] il commençait à désespérer. Il voyait bien que la catastrophe s’en venait. Il faisait des oracles : Attention ! Si on ne change pas, tout va s’effondrer ! Quelques années plus tard, il dit : « Il faut s’en aller en exil parce que tout s’écroule. » Là-bas, en exil, le peuple juif n’avait plus de roi, de temple et de terre promise. Les Israélites ont donc réinventé leur foi sans les supports institutionnels qu’ils avaient avant. »

Je lui demande alors : si les chrétiens décident de suivre leur exemple, que doivent-ils faire?

Il me répond sans hésiter : « On se concentre sur l'essentiel, comme les Israélites ont fait à l’époque. Ce n’est pas rien ! Ils approfondissent leur foi ! Durant cette période, ils ont même écrit les textes de la Bible… » […] Peut-être que les supports institutionnels doivent tomber. Et Dieu sait à quel point ça fait mal quand ça tombe. Ça va prendre, comme à l’époque de Jérémie, une bonne vie ou deux pour relever tout ça. On en est donc juste à voir les débuts de l'exil. »

Bertrand Ouellet insiste : « Il faut commencer par ne pas éteindre le feu et, surtout, il ne faut pas revenir en arrière. Il faut accepter de partir en exil. »

____________________

[1] Cf. Benoit Voyer. « Bertrand Ouellet, directeur général de Communication et société », Revue Sainte Anne, février 2003, pages 57 et 77.

VISION CATHOLIQUE: Monsieur le Cardinal Gérard-Cyprien Lacroix


VATICAN (BV) - Ce 2 février 2026, Monsieur le Cardinal Gérard-Cyprien Lacroix, archevêque de Québec, a participé dans la Basilique Saint-Pierre, au Vatican, a la messe solennelle présidée par le pape a l'occasion de la fête de la Présentation de Jésus au Temple.

EN MUSIQUE: La chanson du pêcheur (André Thériault)


LE PRÉSENT DU PASSÉ: Les confidences de Sœur Angèle

Les confidences de Sœur Angèle

« La nourriture est un beau moyen d'entrer en contact avec ses petits-enfants. Le sucre à la crème est généralement irrésistible! Une recette c'est comme un évangile ... C'est plein d'amour. »

MONTRÉAL - En l'espace de quelques minutes, sœur Angèle Rizzardo est consacrée superstar. Cette religieuse, membre de l'Institut Notre-Dame-du-Bon-Conseil fondé par Marie Gérin-Lajoie, n'en revient toujours pas. Un après-midi, alors qu'elle remplace un collègue de l'Institut de l'hôtellerie et de l'alimentation du Québec pour une simple démonstration culinaire à l'émission télévisée Allo Boubou à la Société Radio-Canada, elle devint, malgré elle, une coqueluche du petit écran. En quelques minutes, la cuisinière inconnue s'impose comme l'amie de tous les Canadiens francophones. Connue pour sa bonne bouffe, sa spiritualité et sa vie intime demeurent des mystères. À l'occasion de la sortie du livre « Les trois vies de Sœur Angèle » elle a accepté de lever le voile. Voici une interview exclusive réalisée dans l'intimité de sa résidence du boulevard Saint-Joseph, le Hollywood de sa congrégation religieuse catholique.

Par Benoît Voyer, journaliste

Revue Sainte Anne - La vie trépidante que vous menez depuis tant d'années ne semble pas avoir ébranlé la foi en votre Dieu. Quelle est votre recette?

Sœur Angèle - Je dois prier quotidiennement pour garder la foi. Ce n'est pas acquis! Ma vie est comme celle d'un couple marié ... L'homme et la femme doivent être présents l'un à l'autre pour stimuler leur relation d'amour! C'est la même chose dans la relation que j'ai avec mon Jésus.

À chaque jour, je lui dis : « Je te remercie de m'avoir choisie. » La foi, c'est-à-dire l'acte de croire en son amour, est un cadeau merveilleux qu'il m'offre. J'aurais pu faire autre chose dans la vie, mais il m'a amoureusement choisie. D'ailleurs, il choisit presque toujours des gens ordinaires, comme vous et moi!

Revue Sainte Anne - Quel est le lien entre votre travail et la foi que vous tentez de vivre?

Sœur Angèle - Pour moi, le poêle et la table sont comme une offrande, comme une messe ...

Revue Sainte Anne - C'est une belle métaphore, mais vous êtes une religieuse! Votre travail est de nourrir le coeur des gens de la Bonne nouvelle de votre Jésus!

Sœur Angèle - Je vous rappelle que le corps et l'esprit sont des complices. Si un corps est mal nourri, l'esprit ne peut pas cheminer vers mon Jésus!

Revue Sainte Anne - Il est étonnant de constater à quel point les artisans des médias vous aiment! Ils apprécient votre respect et vous le rendent bien.

Sœur Angèle -
Ils me disent souvent: Merci de ne pas nous avoir cassé les oreilles au sujet de votre Jésus, votre époux.

Sœur Angèle - Le respect des autres est très important pour moi. J'essaie de toujours imiter Jésus lorsqu'il disait: Si tu m'aimes, allez viens! Suis-moi! Viens marcher à ma suite! Il n'a pas dit: Écoute-moi! Je suis Jésus le Messie! Je suis quelqu'un, moi! Alors, pas besoin de parler! Il me suffit d'être présente dans mon milieu de vie en montrant que nous, les Chrétiens, sommes des personnes différentes, particulièrement au chapitre du pardon. En 2002, si chacun avait un petit brin plus de respect en l'être humain, tout irait mieux!

Revue Sainte Anne - Vous parlez donc de lui par votre exemple…

Sœur Angèle - Ma mère, qui a maintenant 95 ans, m'a dit dernièrement: Tu sais, parfois la vie est difficile. Il faut apprendre à se dire: Le Seigneur nous a mis sur la terre parce que nous avons une mission à accomplir. Tu as ta façon à toi de parler de lui!

Revue Sainte Anne - Pour la société québécoise contemporaine, votre Jésus, votre amoureux, c'est de l'histoire ancienne.

Sœur Angèle - Plus ça va, plus les gens vont avoir besoin de lui. Il y a eu une évolution dans la société. Les gens ont reçu beaucoup de lui, et là, ils l'ont oublié. C'est comme quelqu'un qui dit: « Bien là, j'ai assez d'argent ... Je ne passerai pas à la caisse. » Il met la banque en état d'attente. C'est la même chose pour la foi! Bien des gens ont mis Jésus en situation d'attente, sur la tablette. Par chance, il est patient! C'est sa manière de nous montrer qu'il nous aime.

Revue Sainte Anne - Comme Marie Gérin-Lajoie, vous avez une mission bien particulière. Vous arrive-t-il de vous comparer à la fondatrice de votre institut religieux?

Sœur Angèle -
Me comparer à elle serait une chose prétentieuse parce que c'était une femme audacieuse.

Revue Sainte Anne - Mais vous êtes audacieuse!

Sœur Angèle –
[elle fait silence et pense à haute voix] Oui, mais avec mon style à moi ... Elle disait, soyez, dans la société, des femmes présentes, audacieuses et qui prennent en main les choses. [Elle continue sa réflexion, après une brève rentrée en elle] J'ai peut-être un peu reçu d'elle parce qu'elle m'a saisie cette femme! [Ses yeux s'illuminent et une joie s'installe dans son visage en pensant à elle] La première fois que je l'ai rencontrée, elle m'a touchée le coeur. Elle m'a vraiment touchée!

Comme moi, elle avait une grande admiration pour la nature et pour l'être humain. Elle ne faisait pas de sélection et respectait chacun et chacune dans son cheminement. Elle disait: Nous sommes tous au service de Dieu et des êtres humains. Nous devons demeurer humbles, pauvres et audacieuses. Elle nous invitait à oser ... Quelle femme merveilleuse!

Revue Sainte Anne -
Vous avez montré au peuple québécois un autre visage de la religieuse. À votre façon, vous aussi avez beaucoup osé!

Sœur Angèle - Cette carrière publique est arrivée à mon insu. Si j'avais su, j'aurais eu peur! Croyez-moi! C'est en suivant l'exemple de Marie Gérin-Lajoie que j'ai accepté d'être là, au service des gens.

Revue Sainte Anne - Marie Gérin-Lajoie vous aurait permis une telle mission publique?

Sœur Angèle - Je me suis toujours sentie comprise de cette femme. Elle croyait en ce que je faisais. Elle m'a tellement fait confiance que j'ai pris confiance en ce que je fais. Elle voyait toujours quelque chose de grand dans l'être humain.

Revue Sainte Anne -
Comme vous…

Sœur Angèle -
Je suis entière. Lorsque je suis avec vous, je ne suis pas ailleurs. J'oublie tout…

Revue Sainte Anne - Au fil des ans, quelle valeur avez-vous voulu transmettre au public?

Sœur Angèle - L'amour de la famille. Présenter un petit plat, c'est une façon de dire l'amour. Je me suis toujours sentie complice de mon mari, de Jésus. C'est lui le plus grand. Imaginez ce qu'il a fait: La multiplication des pains, des poissons, du vin ... Il commençait toujours par nourrir les gens. Il s'assurait toujours que le vin soit toujours de bonne qualité du premier jusqu'au dernier verre ...

Revue Sainte Anne - Vous ressemblez vraiment à votre fondatrice!

Sœur Angèle – [elle sourit bien humblement et ne répond pas à ce commentaire. Elle préfère continuer sur une autre voie. Elle se permet une confidence] Un jour, Marie Gérin-Lajoie m'a dit: Vous savez, ma p'tite sœur, le Seigneur va vous demander une mission pas comme les autres. Lorsque vous commencerez à avoir un petit filet blanc dans les cheveux, il y aura une nouvelle mission pour vous, une mission différente et spéciale.

Revue Sainte Anne - Elle était clairvoyante!

Sœur Angèle - Oui! À cette époque, je pensais que je partirais pour l'Italie afin de fonder une mission! Ce n'était pas ça du tout! (Rires) C'était la vie publique qui m'attendait…

Revue Sainte Anne - Le livre biographique de la journaliste Catherine Yoffé paru il y a quelques mois, aux Éditions Québec/Amérique, révèle plusieurs de vos petits secrets. On y apprend, notamment que vous êtes « enfant de la guerre ». C'était la Deuxième Guerre mondiale.

Sœur Angèle - Je suis née au combat! Pour moi, la vie est un combat constant. Celui-ci ne doit pas en être un de tristesse, mais d'abandon, de service et d'amour en vivant un instant à la fois. Pour moi, chaque seconde ne peut pas se passer de la même façon parce que chacune est importante dans ma vie quotidienne.

Revue Sainte Anne - C'est la guerre qui a formé votre intériorité. On dirait que les enfants qui la connaisse sont façonnés avec plus de solidité en eux!

Sœur Angèle - Si les enfants d'aujourd'hui vivaient dix jours de ce que les enfants ont vécu de 1938 à 1945, ils seraient effectivement plus forts! Il faut dire aux jeunes que la vie est belle. Il y a toujours un dépassement dans celle-ci. Après les orages et la pluie, il y a toujours du soleil. Vous comprenez? Il y a toujours de l'espérance. Malgré les difficultés, il faut être forts comme les enfants au front. Avec un coeur rempli d'amour, il est possible de passer à travers toutes les épreuves. Pour arriver à apprécier la vie, il faut savoir faire silence en soi.

Revue Sainte Anne - Une petite prière avec ça? [lance à la blague le représentant de la Revue Sainte Anne, comme la petite fille de chez Mc Donald qui demande « Un chausson avec ça? »]

Sœur Angèle - (rires) Pourquoi pas! Le mal à l'âme de la jeunesse d'aujourd'hui serait moins grand si elle savait s'arrêter pour prier. Quand on ne sait guère comment prier, la vie est plus difficile. La prière aide à espérer...

Revue Sainte Anne - Qui leur enseignera?

Sœur Angèle - Peut-être les grand-mamans! Et puis, elles sont moins occupées que les parents! Elles peuvent encore faire bien des choses ... Elles ont un rôle extraordinaire! Celui-ci est essentiel. La mission de grand-maman est d'être présente et à l'écoute de ses petits-enfants. Imaginez l'effet qu'a la nourriture chez un enfant qui arrive chez sa grand-maman! La nourriture est un beau moyen d'entrer en contact avec ses petits-enfants. Le sucre à la crème est généralement irrésistible! Une recette c'est comme un évangile ... C'est plein d'amour.

Revue Sainte Anne - Nous apprenons, dans le livre de Catherine Yoffé que vous avez survécu aux bombes! Cela a dû être terrible!

Sœur Angèle - Il y avait plein d'enfants morts autour de moi. J'étais pleine de sang et de poussière ...

Revue Sainte Anne - Vous rappelez-vous ce qui se passait dans votre tête de gamine au moment où les bombes tombaient autour de vous?

Sœur Angèle - Comme si c'était hier! C'était terrible! Vraiment terrible! Je n'aime pas raconter ce que j'ai vu ... Depuis la guerre, à chaque fois que je me retrouve dans une situation extrême et que je ne sais plus ce qui va m'arriver inconsciemment, je penche toujours ma tête dans la position du foetus. Je ressens toujours le choc. C'est encore terrible! Épouvantable!

Revue Sainte Anne - La position du foetus est une position d'abandon…

Sœur Angèle - C'est un peu ça... Lorsqu'on sent la mort qui approche, on redevient comme des enfants. Tout ce qu'on réussit à faire, c'est de s'abandonner.

Revue Sainte Anne - Comme votre cher Niko a fait lorsqu'il est mort!

Sœur Angèle – [Elle s'enlise dans un long silence ... Des larmes remplissent ses yeux. Le souvenir de son cousin et ami d'enfance, décédé à l'âge de 8 ans, la plonge dans une grande tristesse. Ses yeux bleus deviennent gris. En sanglotant, elle tente de continuer l'entretien, mais ce sera son dernier propos] …Je suis sûre qu'il est à la source de ma vocation.

Revue Sainte Anne - Il veille sur vous depuis votre jeunesse ... C'est votre ange gardien?

Sœur Angèle - ... [elle répond positivement par un signe de la tête].

Revue Sainte Anne - Merci pour vos confidences.

(Revue Sainte Anne, février 2002, pages 57 et 73)