LE PRÉSENT DU PASSÉ: Mgr Vincent Cadieux, évêque de Moosonee

Mgr Vincent Cadieux,
évêque de Moosonee

Par Benoit Voyer


MONTRÉAL – De passage à Montréal, Mgr Vincent Cadieux, évêque catholique de Moosonee, participait, il y a quelques semaines, à quelques activités de l'Assemblée des évêques du Québec. La Revue Sainte-Anne l'a rencontré afin de mieux faire connaître ce diocèse méconnu des Canadiens et des Canadiennes. Il préside l'association des sept diocèses du nord canadien qui couvrent les 2/3 du territoire canadien.

REVUE SAINTE ANNE – Mgr Vincent Cadieux, votre diocèse est situé à l'extrême nord de l'Ontario et du Québec. Pourriez-vous mieux nous situer le territoire que vous couvrez ?

VINCENT CADIEUX – Le diocèse de Moosonee couvre les deux côtés de la baie d'Hudson et le côté est de la Baie-James jusqu'à LG4, environ. L'évêché est situé à Moosonee, qui est du côté ontarien dans le bas de la baie. Le territoire couvre environ 1 100 000 de kilomètres carrés au nord des diocèses de Timmins et de Hearst.

Le territoire est surtout constitué d'autochtones Cris et « Ottibwés ». Il y a aussi un très petit nombre d'Inuits.

RSA – Vous êtes l'évêque de combien de catholiques ?

VC – Dans le diocèse de Moosonee, il y a un peu plus de 25 000 personnes, dont un peu plus de 6 000 catholiques. Pour vous, au sud, ça représente à peu près la moitié de la population d'une grosse paroisse.

RSA – Quelle est la principale difficulté d'être évêque d'un diocèse comme le vôtre ?

C’est surtout la dispersion des communautés chrétiennes catholiques. Dans Moosonee, nous avons surtout de petites communautés dispersées. Le principal groupe est à Moosonee.

RSA – Quelle est la langue d'usage ?

VC – Du côté ontarien, on parle l'anglais et quelques langues amérindiennes. Du côté de la Baie James, avec le développement des centrales électriques, le français y est plus présent depuis 1975.

RSA – Quelles religions côtoient les catholiques ?

VC – Au début, c'était surtout les anglicans. En ce moment, on voit apparaître des groupes protestants évangéliques. Il ne faut pas oublier tout le développement des cultures autochtones.

RSA – Vous avez affaire à plusieurs religions autochtones ?

VC – Il y a toujours eu des autochtones qui ont pratiqué certains rites propres à leur culture. De là à dire qu'il s'agit de « religions autochtones », je pense qu'il faut faire attention aux termes utilisés. Il faut parler d'une « spiritualité autochtone » ou de « rites autochtones ».

Les gens ont pratiqué ces rites jusqu'à un certain degré. Peut-être moins que dans l'Ouest du pays ou aux États-Unis où les gens ont développé davantage une forme de spiritualité à cause de leur mode de vie. Les Amérindiens qui vivaient dans le diocèse de Moosonee, par exemple, étaient des chasseurs et des trappeurs. Cela forçait les gens à vivre la moitié de leur vie dispersée dans la forêt. Et à cause de cela, ils avaient moins de chances de développer une spiritualité commune ou des rites.

RSA – Est-ce que les Amérindiens ont un attrait pour les spiritualités chrétiennes ? Est-ce qu'il est possible de jumeler les traditions amérindiennes aux spiritualités chrétiennes ?

VC – Ils ont un attrait. Les autochtones sont des gens très religieux. Ils vivent près de la nature. Ils ont une relation à Dieu qui est un peu particulière. Les gens aiment prier, passer du temps à l’église et dans la forêt à prier. Lorsque les missionnaires sont arrivés sur ce territoire, ils ne passaient pas l'année avec les autochtones. Ils passaient 2 à 4 semaines dans chaque communauté. Pendant qu'ils étaient là, ils instruisaient les gens et montraient quelques prières et chants. Par la suite, les Amérindiens se dispersaient dans la forêt pour l'hiver et se servaient de ces prières et chants.

RSA – Quel est le portrait pastoral de votre diocèse ?

VC – L'équipe diocésaine est constituée de quatre prêtres, dont trois Oblats de Marie Immaculée (les pères Rodrigue Vézinas, Serge Allard et Maurice Provencher) et l'abbé Pierre Bernier, un prêtre du diocèse de Saint-Hyacinthe. Ce dernier dessert une partie du côté québécois, dans la région de Radisson. Se joint à nous un prêtre de Thunder Bay et quelques diacres, religieuses et agents et agentes de pastorale.

À l'évêché, nous sommes trois personnes : un administrateur diocésain, une religieuse de la Providence de Kingston et moi.

RSA – Quels sont les défis que vous avez à relever dans les diocèses du nord ?

VC – Notre plus grand défi est la formation religieuse des autochtones et la préparation à leur propre prise en charge de leurs communautés chrétiennes ?

Mgr Vincent Cadieux, o.m.i., évêque
Diocèse catholique de Moosonee
2 Bay Road
C. P. 40
Moosonee, Ontario, Canada
POL 1Y0
(705) 336-2908


(La Revue Sainte Anne, juin 2006, p. 249)

10 avril 2026

VISION CATHOLIQUE: Les appels a la paix de Léon XIV

En ce 10 avril 2026 en page 15
du quotidien Français La Croix


VISION CATHOLIQUE: Passer de la Parole aux actes

Passer de la Parole aux actes

Par Benoit Voyer

10 avril 2026

Mgr Marc Pelchat, évêque auxiliaire à Québec, écrivait : « Notre catholicisme n’est pas entré en phase terminale. Il passe cependant par une conversion radicale de notre être croyant, de nos pratiques et de notre vie en communautés de foi. Ce n’est pas tant l’avenir de l’Église qui doit nous préoccuper que l’avenir de l’évangile. Or l’Évangile a bel et bien un avenir chez nous. »[1]

Vous avez bien lu : « Ce n’est pas tant l’avenir de l’Église qui doit nous préoccuper que l’avenir de l’évangile ».

Tous ceux qui marchent à la suite du Vivant savent qu’il est agissant en ce monde. Lorsqu’on garde les yeux ouverts, on le voit, il se manifeste. Est-ce que nous en parlerons autour de nous ? Je sais, les paroles de nos bouches ne sont pas les meilleures pour en « jaser ». C’est pourquoi nous devons passer de la Parole aux actes. Il faut cesser d’être des chrétiens tièdes. Chacune de nos vies doit être une Parole vivante. Le saint pape Paul VI écrivait des paroles qui sont encore d’une étonnante actualité : « Le monde qui, paradoxalement, malgré d'innombrables signes du refus de Dieu, le cherche cependant par des chemins inattendus et en ressent douloureusement le besoin. Le monde réclame des Évangélisateurs qui lui parlent de Dieu, qu’ils connaissent et fréquentent, comme s’ils voyaient l’invisible. Le monde attend de nous la simplicité de vie, l'esprit de prière, la charité envers tous, spécialement envers les petits et les pauvres, l'obéissance et l'humilité, le détachement de nous-mêmes et sans cette marque de sainteté, notre parole fera difficilement son chemin dans le cœur de l'homme de ce temps. »[2]

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[1] Marc Pelchat. Dans « 350 ans de sens et d’action – Église catholique de Québec – Reflets d’hier à demain », le magazine officiel du 350ᵉ anniversaire du diocèse de Québec, décembre 2023, p. 39.
[2] Paul VI. Encyclique Evangelii Nuntiandi, 8 décembre 1975. https://www.vatican.va/content/paul-vi/fr/apost_exhortations/documents/hf_p-vi_exh_19751208_evangelii-nuntiandi.html

LE PRÉSENT DU PASSÉ: L’Église du Québec va-t-elle survivre à la crise?

L’Église du Québec va-t-elle survivre à la crise?

OTTAWA – L'Église du Québec traverse une crise sévère. Ce n'est plus un secret. Le sujet n'est pas nouveau et il a été traité abondamment par les médias et un grand nombre de spécialistes. La question qui est maintenant sur toutes les lèvres est : l'Église du Québec va-t-elle survivre à la crise ?

Pour Normand Prochencher, professeur à l'Université Saint-Paul à Ottawa et auteur du livre « Trop tard ? L'avenir de l'Église », édité par Novalis, cette crise institutionnelle n'est pas comme les autres qu'il y a eu au fil de l'histoire. Elle n'en est pas une de croissance ou causée par certaines circonstances. Le malaise est beaucoup plus profond. Le problème en est une d'attitude : de quelle manière l'Église doit-elle vivre dans la modernité et la postmodernité ?

« Nous sommes dans un nouveau monde. Celui-ci ne veut pas dire seulement l'avènement de nouvelles technologies. C'est une nouvelle façon de penser qui est née. Elle est venue très vite. On peut dire qu'elle commence avec le 18ᵉ siècle, mais on admettra qu'elle est surtout présente depuis la deuxième moitié du 20ᵉ siècle. Le monde a beaucoup changé. Je ne suis pas sûr que l'Église du Québec va se sortir de cette crise majeure. Entre 2007 et 2010, l'effondrement devrait se prononcer davantage », explique le théologien et spécialiste de la modernité à la Revue Sainte Anne.

Le problème est que l'Église actuelle, qui vit sur le modèle de la Réforme grégorienne, a bien de la difficulté à s'adapter à ce changement radical de l'humain.

Normand Provencher ne veut pas jouer au prophète de malheur. Il se dit réaliste. Il argumente son point de vue sur certaines données sociologiques. Parmi celles-ci figure le fait que, actuellement, 80 % des prêtres actifs dans le diocèse de Montréal prendront leur retraite dans quatre ou cinq ans et que les remplaçants se comptent sur les doigts de la main. Comme il l'écrit dans son essai, il y a autant d'évêques qu'il y a de séminaristes au pays. Il cite aussi les données sur la pratique religieuse et un ensemble d'autres faits.

Le professeur insiste : « Je ne dis pas que l'Église d'ici va disparaître ! Ce sera plutôt un effondrement majeur. Je me répète ! Je ne dis pas que c'est la fin de l'Église d'ici ! C'est plutôt la fin d'un système. Le problème est que nous vivrons cela comme une mort. » Le drame de l'Église du Québec n'est pas unique. Le phénomène s'observe aussi en France, en Irlande et en Belgique.

Malgré tout l’espérance
Il y a tout de même de l'espérance, car le modèle d'Église qui naît et qui vient remplacer celui en place est plus près de la réalité de la culture postmoderniste. « L'Église sera plus modeste, mais prophétique. Les gens deviennent de plus en plus des nomades et des pèlerins. Pour combler leur soif de spiritualité, ils vont de plus en plus à différents endroits… de temps en temps », explique-t-il.

Dans « Mon testament spirituel », paru il y a quelques mois chez Novalis, le regretté Claude Ryan en appelle à l'espérance : « La situation actuelle invite chaque chrétien à une plus grande humilité et surtout à la conversion intérieure. Les gens se rapprocheront de l'Église quand ils constateront que ceux qui s'identifient à elle, autant les clercs que les laïcs, vivent réellement leur foi et ont un souci agissant du prochain. Le chrétien doit éviter, à mon avis, de verser dans l'angoisse. Il doit faire un effort honnête pour être vrai, pour accorder sa vie et son discours […] ».

L'expérience qui se vit en ce moment est nouvelle et inédite puisque l'histoire offre peu de repères. La seule chose qui importe est de la vivre au présent. Pour qu'elle se régénère, il faut aussi que les gens d'un âge certain qui sont impliqués au sein de l'Église laissent une grande place aux jeunes et aux marginaux, même si parfois cela est déstabilisant. Bientôt, « l'Église va redécouvrir sa mission qui est d'évangéliser », conclut Normand Provencher.

Benoît Voyer


(Revue Sainte Anne, juillet-aout 2006, p. 314)

9 avril 2026

EN LIBERTÉ avec Benoit Voyer: Qui est la vénérable Marcelle Mallet? (9 avril)


LE PRÉSENT DU PASSÉ: L'assistance pastorale et spirituelle

Aux malades incurables


L'assistance pastorale et spirituelle

Trois soirs par semaine, Marie, jeune cinquantenaire de la paroisse montréalaise Notre-Dame-des-Anges, à Montréal, se rend à l'hôpital Sacré-Cœur pour une dialyse. Depuis quelque temps, ses reins ne fonctionnent plus. De plus, depuis quelques jours, elle a des troubles coronariens. Rien ne va très bien pour elle. Ses jours, ses mois, ses semaines et ses années sont comptés. Elle se prépare pour la fin qui approche. Elle souffre d'une

Elle vit seule et isolée, dans un petit logement de deux pièces, sur la rue O'Brien. Pourtant, avant d'être si malade, elle était bien entourée. Pendant de nombreuses années, elle gérait une entreprise florissante et donnait des ateliers sur le développement de la personne. Elle a même publié un livre. Marie était populaire et très appréciée. Avec ses talents, elle a contribué au mieux-être de notre société.

Sa famille est absente. Ses frères et sœurs, ses cousins et cousines ne s'informent jamais d'elle et ne la visitent guère.

Elle trouve ses journées difficiles. Elle a peu d'énergie. Après avoir fait ses quelques courses chez le pharmacien et au supermarché, veillé à sa diète un peu spéciale, rangé et nettoyé son logement et s'être lavée, il lui reste à peine de l'énergie pour prier la Vierge Marie et suivre quelques séries à la télévision. Le reste du temps, elle dort.

Depuis quelques semaines, mon épouse, Chantal, et moi sommes ses seuls visiteurs réguliers. Chantal tente de l'aider du mieux qu'elle peut, entre ses longues heures de travail de nuit dans un CHSLD et les obligations familiales. Régulièrement, elle lui offre de faire sa lessive et de descendre ses ordures du deuxième étage, ce qui est un grand défi pour Marie.

Puisque je suis un bénévole du Service d'accompagnement spirituel des personnes âgées et des personnes malades à domicile de la région nord du diocèse de Montréal, je la visite pour la soutenir spirituellement. Ensemble, nous cherchons un sens à sa souffrance et au petit bout de chemin qui lui reste avec nous et à la vie qui se poursuivra ailleurs, car elle et moi croyons en la résurrection et en l'immortalité de l'âme.

Pour elle, je représente la communauté chrétienne à laquelle tous les deux appartenons. De mon côté, à chaque rencontre, je me rappelle ce que Jésus disait : « J'étais malade et tu m'as visité. » Cette parole ne fait pas que circuler dans ma tête, je l'expérimente avec tout mon être.

Selon Benoît XVI, trois défis se présentent à celui qui visite des personnes porteuses d'une pathologie incurable ou d'une maladie infectieuse : « Être proche du malade », « Évangéliser le milieu culturel » et « collaborer avec les différentes instances publiques »

Comme les 135 autres accompagnateurs du Service d'accompagnement, c'est ce que je tente de réaliser.

La Journée mondiale des malades, qui a lieu chaque 11 février, revêt une signification particulière à mes yeux. Je prie pour cette dame et demande à Dieu de me donner la grâce d'être une présence signifiante pour elle.

D'ailleurs, je téléphone à d'autres personnes malades et je vais les visiter. Elles ont tant besoin d'une oreille attentive et d'une présence pleine de tendresse.

Benoît Voyer
Coordonnateur,
Service d'accompagnement spirituel

(Revue Sainte Anne, avril 2007, p. 164)

8 avril 2026

ACTUALITÉ INTERNATIONALE: Le fondamentalisme religieux à la base de plusieurs conflits armés

L'Iran attaquée par les États-Unis
Le fondamentalisme religieux à la base de plusieurs conflits armés

Par Benoit Voyer

8 avril 2026

Les conflits contemporains attribués à la religion sont étonnants parce que les Musulmans, les Juifs et les Catholiques sont des frères dans la foi. Ces trois grandes religions monothéistes prennent leur racine dans la révélation de Dieu à Abraham. Elles proclament toutes qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Les Juifs l'appellent « Yahweh », les musulmans « Allah » et les catholiques « Dieu ». Plusieurs noms pour parler du même Créateur de toutes choses. Les différences entre ces groupes sont d'ordre doctrinal.

Comme l’écrivait Jean-René Milot : « Quand le Chrétien dit : "Je crois en un seul Dieu" et que le Musulman dit : "Il n'y a pas d'autres dieux qu'Allah", ils disent une seule et même chose. Ils traduisent avec un minimum de mots ce qui est le cœur de leur foi, de leur expérience religieuse. Le reste de la profession de foi évoque la façon dont ce Dieu s'est manifesté à eux à travers des contextes historiques et culturels qui, eux, peuvent être différents ».

Pour les catholiques, le Nouveau Testament clôt la révélation. Pour les Musulmans, c'est le message éternel d'Allah donné à Mohamed, le dernier prophète venu dans le monde après Jésus.

Ce qui est à la source de bien des problèmes, c'est que la méthode historico-critique et littéraire acquise par la majorité des traditions chrétiennes pour lire la Bible est rejetée en bloc par de nombreuses communautés musulmanes pour une application au Coran. L'intégrisme vécu dans quelques pays vient d'une compréhension littérale (mot à mot) des textes sacrés. Cette problématique n'est pas étrangère à de nombreux groupes chrétiens, dont les évangéliques américains.

Ce qui unit et divise chrétiens et musulmans
Le théologien français, Claude Geffré, encourage la lecture du Coran par les chrétiens, mais est contre l'idée d'en faire une approche chrétienne. Pour lui, le Coran peut être reçu comme une « parole » de Dieu par tous les véritables fils d'Abraham. Il suggère plutôt d'accueillir ce livre saint dans sa différence comme étant une expérience de Dieu originale où certains aspects de la relation à Dieu sont exprimés, thématisés autrement que dans l'enseignement et la pratique de la religion chrétienne.

L'auteur note trois difficultés que la christologie chrétienne soulève pour l'islam. Il propose quelques voies herméneutiques pour les surmonter.

La Trinité
Il y a la question de la Trinité, c'est-à-dire le Dieu en trois personnes des chrétiens. Pour l'islam, un Dieu trinitaire est inconcevable parce que Dieu est un. Pourtant, la sourate, comme l'explique Geffré, est elle-même confrontée à une image de Trinité. Selon la sourate 5,16, elle consisterait en Dieu, Marie et Jésus.

Pour la théologie musulmane, le mystère trinitaire compromet l'unicité de Dieu. « Il n'y a de Dieu qu'un Dieu unique » (sourate 5,73). Dieu est indivisible, voire indissociable. Dans son livre « Croire et interpréter – Le tournant herméneutique de la théologie » (Cerf, 2003), le Dominicain explique que l'effort que fait la théologie musulmane pour concilier la simplicité de Dieu avec la multiplicité de ses attributs pourrait être une des voies pour concilier la simplicité de l'essence divine avec le concept de Trinité.

L'islam rejette l'idée d'une génération charnelle en Dieu, comme le fait le judaïsme et le christianisme. Lorsqu'il est confronté à l'image d'un Dieu au nom de Père, comme c'est le cas dans les deux autres religions qui se réclament d'Abraham, le judaïsme et le christianisme, l'islam s'entête à rejeter cette image en s'attachant obstinément au concept de génération charnelle. Pourtant, il n’en est rien.

De plus, la question de la divinité de Jésus pose aussi problème aux musulmans. Le Coran nie la mort de Jésus (sourate 4, 156). Il nie aussi sa mort sur la croix. Pour l'islam, Jésus n'a pas été crucifié et tué. Ce ne serait que ce qui serait apparu intérieurement aux disciples. Jésus ne serait pas passé par la mort et serait monté directement auprès de Dieu.

On s'entend toutefois sur sa conception virginale par un miracle dans le sein de Marie. Cependant, il ne s'inscrit pas dans la généalogie humaine parce qu'il a été conçu par l'Esprit de Dieu.

Jésus est Dieu, Dieu est Jésus.
Pour les musulmans, Jésus n'est pas une émanation de Dieu. Toutefois, pour eux comme pour les chrétiens, le Créateur de tous les humains est le Dieu unique.

Claude Geffré, qui a longtemps été professeur de théologie au Saulchoir, puis à l'Institut catholique de Paris, explique qu'il est possible de tenter un dialogue fécond avec l'islam à partir d'une christologie narrative de Jésus, serviteur de Dieu, comme témoignent les Actes des Apôtres. Cependant, il n'y a rien à gagner de la christologie influencée par Paul.

Il y a aussi le second testament qui est un excellent outil de dialogue parce qu'il n'y est jamais question de la Trinité. Jésus prêche le Dieu unique. De plus, Jésus ne s'est jamais attribué le titre de Fils de Dieu, quoiqu'il se soit donné une autorité qui n'appartient qu'à Dieu et qu'on l'ait jugé et crucifié pour cette raison.

Ce n'est qu'après sa mort que la communauté chrétienne a commencé à lui attribuer le titre de Fils de Dieu. Par contre qu'en était-il de ce terme pour les premiers chrétiens ? Il semble qu'il ait été intronisé au titre de Fils de Dieu au sens de l'Ancien Testament comme le roi d'Israël. La filiation de Jésus ne serait donc pas de l'ordre du mystère de Noël, c'est-à-dire engendré corporellement par l'Esprit, mais plutôt du mystère de la Résurrection et de son exaltation.

Ainsi donc, cette filiation ne serait pas d'ordre physique ou métaphysique. Elle est plutôt de l'ordre de l'intronisation par Dieu. Cette manière de voir la Trinité n'a plus le même sens, et l'unicité de Dieu n'est plus remise en question. Les équivalences (Jésus est Dieu, Dieu est Jésus) sont ainsi surmontées. Jésus est devenu Fils de Dieu parce qu'il incarnait le dessein d'amour de Dieu.

Un même Dieu ?
« Nous adorons le même Dieu. » La phrase est souvent reprise par les trois religions monothéistes. Cependant, de quel Dieu s'agit-il ? La représentation de Dieu d’un et l’autre s'enracine dans des révélations bien différentes, ce qui conduit à des visions divines parfois opposées.

L'Islam répondrait à une logique de l'absolu ou une logique de l'identité qui conduirait à toute différence et qui est l'expression de son autosuffisance, c'est-à-dire de sa perfection.

L'unicité de Dieu se fait par la communion des membres du trio.

Claude Geffré explique que le Dieu des chrétiens n’est pas une identité absolue, mais une communion dans la différence.

La transcendance du Dieu des musulmans est de l’ordre de l’être, alors que celle du Dieu des chrétiens prend plutôt la direction de la communion.

La troisième personne de la Trinité, l’Esprit, signifie que Dieu est ouvert, qu’il est communication, source de vie et de partage. Le sommet de cette communication est l’incarnation, ce qui veut dire l’alliance avec l’humanité.

Aux sources de la guerre au Moyen-Orient
Nous assistons depuis quelques années, particulièrement au Moyen-Orient et dans quelques pays d’Afrique, à une spirale de violences. Sans le dire très ouvertement, les auteurs de celles-ci le font pour des motifs religieux. Ils ont tous un point commun : ils attendent un messie. En théologie chrétienne, on parle d’eschatologie ou, en mots simples, de la fin des temps. Il s’agit d’un point en commun qui existe dans les trois grandes religions monothéistes de la planète : le judaïsme, le christianisme et l’islam.

L’eschatologie est donc en arrière-plan dans plusieurs conflits. Chez les chrétiens, dans le livre de l’Apocalypse, on parle du retour de Jésus. Ce sera l’avènement d’un règne de justice et de paix. Dans le judaïsme, on attend depuis longtemps le messie. Dans l’islam, particulièrement en Iran, dans le courant chiite, on est dans l’attente de l’imam caché.

Le problème est que certains groupes fondamentalistes, c’est-à-dire qui n’utilisent pas la méthode historico-critique de lecture des textes sacrés, lisent ces textes sans au préalable un travail exégétique et herméneutique. Ces textes ont été écrits à des époques où les croyances et les sciences formaient un seul tout. C’était l’époque où tout était dans le tronc de l’arbre de la connaissance. Depuis ce temps, bien des branches ont poussé. Il faut donc relire ces textes anciens en les adaptant à notre époque.

Chez les chrétiens, c’est le cas des évangélistes, église issue du protestantisme à laquelle appartiennent le président américain et plusieurs de ses collaborateurs.

Il y a peu de temps, l’historien et théologien Jean-François Colosimo expliquait dans le quotidien La Croix : « Chez les Américains, un grand nombre de chrétiens évangéliques sionistes dérivent notamment de Nelson Darby, ce théologien du tournant des XIXᵉ-XXᵉ siècles, pour qui nous serions à la 7ᵉ période de l’humanité avant la grande Transfiguration. Selon lui, tous les Juifs doivent revenir sur la terre d’Israël pour être ensuite égorgés, afin de favoriser l’avènement du Messie. C’est une sorte de philo-sémitisme, qui ressemble à un antisémitisme renversé… Les chrétiens sionistes représenteraient 4 à 5 millions de personnes mais avec une aire d’influence sur 40 à 50 millions d’Américains. »

Il ajoute : « En Israël, c’est le mouvement Hardal qui irrigue aujourd’hui largement le sionisme politico-religieux. En Iran, c’est le Mahdisme – l’attente de l’imam caché dans le chiisme –, avec la secte des Hojjatiyeh, dont l’ancien président Ahmadinejad était l’une des figures clés, qui se donne encore pour tâche d’accélérer l’histoire et de précipiter l’apocalypse. Ses membres ont aujourd’hui une influence très forte sur la partie la plus conservatrice du pouvoir iranien. »

Ces groupes religieux s’impliquent activement en politique afin de promouvoir leurs idées. Ils espèrent de tout cœur que leur sauveur arrive. Leur espérance est si grande qu’ils sont prêts à tout faire pour précipiter sa venue en mettant en place les éléments favorisant celle-ci.

Jean-François Colosimo continue son explication : « Et dès lors que des groupes dépendant de cette conception messianique sont actifs en politique […] ces groupes radicaux pèsent sur le reste de la communauté politique. Tous les Israéliens, tous les Iraniens et tous les Américains ne s’inscrivent évidemment pas dans cette dynamique apocalyptique. Mais il y a suffisamment de groupes très minoritaires mais très actifs, au sein de chacun de ces trois peuples, pour qu’on ait là une surdétermination symbolique du conflit en cours. »

Le retour du religieux
Depuis 1989, on dit qu’il y a un « retour du religieux ». En réalité, ce retour débute en 1979. C’est l’année où l’ayatollah Khomeyni arrive au pouvoir et où l’on pose la première pierre de la future université islamique de Gaza. C’est aussi l’année où le Goush Emunim fonde le « Bloc de la foi », le premier parti religieux en Israël. Il sera représenté à la Knesset. Ailleurs, c’est l’année où le pape Jean-Paul II se rend en Pologne et que Ronald Reagan conquiert l’investiture républicaine grâce au retour des évangéliques dans la politique américaine.

Ainsi donc, Jean-François Colosimo n’a pas tort de dire que « dans toutes les grandes religions, il y a ce qu’on pourrait appeler un Christ qui dort – dans leurs formes les plus mystiques, toutes ont envisagé un médiateur qui viendrait habiter parmi nous et transfigurer la vie humaine. Le tsadik dans le judaïsme, l’imam dans l’islam, le bodhisattva dans le bouddhisme… Mais c’est là la grande révélation chrétienne. La couronne du roi du monde, c’est une couronne d’épines. Il n’y a que l’innocent absolu qui puisse la porter. C’est pour cela qu’il ne faut pas la vouloir, parce que ce couronnement passe par le Golgotha. Le renversement qu’apporte le Christ reste une radicale nouveauté pour le monde d’aujourd’hui. Dans ce sens, alors, le christianisme ne fait que commencer. »

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Sources consultées :
Benoit Voyer. « Nos frères musulmans », Revue Sainte Anne, novembre 1996, pages 439 et 440. BANQ PER A-10.
Benoit Voyer. « Ce qui unit et divise chrétiens et musulmans », Revue Sainte Anne, janvier 2006, pp. 34 et 35. BANQ PER A-10.
Jean-François Colosimo. « Le messianisme apporte le feu de Dieu et l’apologie de la force », La Croix, 10 mars 2026, p. 6. https://www.pressreader.com/france/la-croix/20260310/page/6
Milot, Jean-René. Musulmans et chrétiens : des frères ennemis ? Médiaspaul, 1995. BANQ 297.283 M661m 1995.


VISION CATHOLIQUE: La vénérable Marcelle Mallet

La vénérable Marcelle Mallet

Par Benoit Voyer

8 avril 2026

Le 26 mars 1805, à Côte-des-Neiges, devenu un arrondissement de Montréal, Vital Mallet (1776-1810) et Marguerite Sarrazin (1777-1856) donnent naissance à une fille qu’ils nomment Marcelle. Elle est baptisée le lendemain dans la basilique Notre-Dame. Charles Picard et Marie-Anne Picard demandent pour elle l’entrée dans la foi chrétienne.

Son père décède le 23 avril 1810, à L’Assomption, dans l’actuelle région de Lanaudière. Il n’a que 33 ans. Il est inhumé dans le cimetière du patelin. En 1829, sa mère contractera un second mariage avec Nicolas Marchand. Elle finira ses jours à Châteauguay.

Après sa première communion, Marcelle rejoint son unique frère, Narcisse, à Lachine, chez un oncle et une tante qui deviendront ses parents adoptifs. Auprès d’eux, elle aura un solide support affectif.

En 1824, elle entre chez les Sœurs de la Charité de Montréal, congrégation fondée par sainte Marguerite Dufrost de la Jemmerais (1701-1771), veuve de François-Madeleine d’Youville (1700-1730). Cette communauté religieuse se consacre au service des pauvres.

En 1849, ses supérieures lui demandent d’être la fondatrice et supérieure d’un nouvel établissement de la congrégation à Québec.

Marcelle devra faire preuve d’autonomie et de leadership puisque ce n’est pas une succursale de Montréal qu’elle doit mettre en place, mais une nouvelle congrégation religieuse autonome.

Dès leur arrivée dans cette ville fondée par Samuel de Champlain en 1608, Marcelle Mallet et quelques compagnes se mettent immédiatement au travail : soin des malades à domicile, visite des pauvres, hébergement des orphelines, aide aux séminaristes et ouverture d’une petite clinique médicale pour les pauvres. Au fil des années qui suivront, des centaines et des centaines de femmes se joindront à la nouvelle communauté.

La fondatrice décède le dimanche de Pâques, 9 avril 1871.

Le 27 janvier 2014, elle est déclarée vénérable par le pape.

LE PRÉSENT DU PASSÉ: Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la bible chrétienne

Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la bible chrétienne

Le document « Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la Bible chrétienne » de la Commission pontificale biblique (CPB) constitue une lecture fort appréciable, car il permet de mieux cerner les liens qui unissent les Juifs et les chrétiens dans leur foi commune et leur interprétation des textes de leur même héritage. Bien qu'il veuille favoriser un dialogue entre les deux grandes religions, il va beaucoup plus loin et montre, indirectement, que le christianisme est un véritable courant du judaïsme, au même titre que les esséniens, les zélotes, les pharisiens et les autres groupes contemporains de Jésus, de Hillel et de leurs compatriotes.

Le cardinal Joseph Ratzinger, dans la préface de la déclaration, illustre bien les intentions de la Commission : « Il est clair qu'un rejet de l'Ancien Testament de la part des chrétiens, non seulement […] abolirait le christianisme lui-même, mais en outre, ne pourrait pas favoriser la relation positive entre les chrétiens et les Juifs, car ils perdraient précisément le fondement commun. Mais ce qui doit résulter de ce qui s'est passé, c'est un nouveau respect pour l'interprétation juive de l'Ancien Testament. » […] « Les chrétiens peuvent apprendre beaucoup de l'exégèse juive pratiquée depuis plus de 2000 ans ; en retour, les chrétiens peuvent espérer que les Juifs pourront tirer profit des recherches de l'exégèse chrétienne ».

Les Saintes Écritures du peuple
juif, partie fondamentale de la
bible chrétienne


D'entrée de jeu, la CPB montre le lien historique qui unit les Juifs et les chrétiens. Jésus de Nazareth et ses disciples sont les fils d'un même peuple. De plus, au commencement, le christianisme s'adressait uniquement aux Juifs et aux prosélytes (des païens associés à la communauté juive, pendant un siècle) et s'est développé au sein du judaïsme. Enfin, la majorité de ses textes sacrés sont ceux du judaïsme ou en font fréquemment allusion.

Au point 3, on fait la démonstration que le premier testament fait autorité et que le deuxième testament offre peu de nouveautés. On y décèle un seul nouvel événement. Il s'agit de la résurrection de Jésus, c'est-à-dire l'accomplissement des Écritures. Celui-ci amène une nouvelle herméneutique du premier testament. Aussi, les textes du deuxième testament montrent les liens étroits qui l'unissent à l'univers du premier testament. Comme l'écrit la CPB, « Les écrits du Nouveau Testament ne se présentent jamais comme une complète nouveauté ».

Plus loin, le lecteur voit que le second testament utilise un langage similaire à celui du premier testament. D'ailleurs, le grec du Deuxième Testament dépend étroitement de celui de la Septante : tournures grammaticales influencées par l'hébreu, le vocabulaire (surtout celui en matière religieuse), les expressions empruntées au Premier Testament, etc. La CPB résume efficacement ce point : « Sans une connaissance du grec de la Septante, il est impossible de saisir exactement le sens de beaucoup de termes du Nouveau Testament ».

De plus, le second testament a toujours recours à l'autorité des Écritures du peuple juif pour expliquer l'événement Jésus et son message (c'est-à-dire sa doctrine) et, aussi, pour argumenter (le premier testament a une valeur décisive). La CPB s'appuie sur Paul pour affirmer que « les Écritures juives ont […] une valeur toujours actuelle pour guider la vie spirituelle des chrétiens. »

Enfin, pour la CPB, le second testament est conforme aux Écritures du peuple juif : « Une double conviction se manifeste en d'autres textes : d'une part, ce qui est écrit dans les Écritures du peuple juif doit nécessairement s'accomplir, car cela révèle le dessein de Dieu, qui ne peut manquer de se réaliser et, d'autre part, la vie, la mort et la résurrection du Christ correspondent pleinement à ce qui est dit dans ces Écritures. »

On apprend donc qu'il y a une nécessité d'accomplissement des prophéties bibliques et une conformité aux Écritures du peuple juif (c'est ce qu'affirment plusieurs textes). Il y a tout de même quelques différences malgré la grande conformité des deux testaments : La Lettre aux Hébreux n'affirme jamais de manière explicite l'autorité des écritures du peuple juif, mais indirectement elle le fait en citant leurs textes. La lettre montre la conformité, mais également son contraire, au moins dans un élément.

Le point 9 introduit le thème de l'Écriture et de la tradition orale dans le judaïsme et le christianisme ». La CPB explique que, dans la majorité des grandes religions, existe une tension entre les textes sacrés (les textes fondateurs) et la tradition orale, car « les textes écrits ne peuvent jamais exprimer exhaustivement la tradition ». (CPB) Ceux-ci sont donc complétés par des additions et des interprétations qui finissent par être mises par écrit.

On touche aussi le sujet de l'Écriture et de la tradition orale dans le judaïsme et le Premier Testament. Le document de la CPB refait la petite histoire de la formation des écrits de la tradition orale juive.

En bref, à la fin du premier siècle, la formation d'un canon de la Bible hébraïque était presque complétée. Plus tard, au début du IIIᵉ siècle, apparaissent la MISHNA (une réécriture de la tradition juive pharisienne et rabbinique), la TOSEFTA (le « supplément ») et le TALMUD dans la double forme (Babylone et de Jérusalem), cependant le TALMUD ne sera pas reconnu au titre d'autorité et ne servira qu'à l'interprétation des textes.

Au point 11, il est question de l’« Écriture et de la tradition orale, c'est-à-dire du rapport entre les Juifs et les chrétiens. On y apprend qu'il y a une correspondance de forme entre les deux religions puisqu'elles se rencontrent dans l'héritage commun de la « sainte Écriture d'Israël ». Cependant, leurs perspectives diffèrent quant à la manière d'interpréter : a) À l'intérieur des courants du judaïsme, la Loi est au centre de tout. « En elle se trouvent les institutions essentielles révélées par Dieu lui-même et chargées de gouverner la vie religieuse, morale, juridique et politique de la nation juive après l'exil », écrit la CPB ; b) Dans les communautés chrétiennes (sauf pour les milieux judéo-chrétiens, liés au judaïsme pharisien, à cause de leur respect pour la Loi), on donne davantage d'importance aux textes prophétiques, car ils annoncent le mystère du Christ. Pourquoi ? Parce que, comme l'explique la commission, « le christianisme primitif se trouve en relation avec des zélotes, le courant apocalyptique et les esséniens, dont il partage l'attente messianique apocalyptique ».

Même s'il a été publié en 2001, ce document de la CPB est un incontournable. Le lecteur découvre le grand fossé qui a été rempli entre catholiques et Juifs. Chacune des deux grandes solitudes peut maintenant compter l'une sur l'autre, malgré des visions herméneutiques et théologiques différentes, pour donner du sens aux Écritures, surtout en ce qui concerne le premier testament.

Le texte de la Commission pontificale biblique est publié sur le portail du Vatican : www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/pcb_documents/rc_con_cfaith_doc_20020212_popolo-ebraico_fr.html

Benoît Voyer

(Revue Sainte Anne, mai 2007, pp. 226 et 238)

7 avril 2026

LE PRÉSENT DU PASSÉ: La communauté de Qumrân est-elle une secte essénienne ?

La communauté de Qumrân est-elle une secte essénienne ?

MONTRÉAL – Lorsqu'on parle de la communauté de Qumrân, on parle, bien entendu, d'un groupe sectaire au sens sociologique du terme. Les sociologues utilisent le mot « secte » d'une manière qui n'est pas péjorative.

Pour Jean Duhaime, professeur à la faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal et spécialiste des manuscrits de la mer Morte, « la secte est un groupe qui émerge d'une coupure, dans le sens d'un sectateur, avec une communauté-mère, dans le cas de Qumrân avec le judaïsme, disons générique, c'est-à-dire celle des autorités de Jérusalem. C'est un groupe qui, souvent, dans une situation de crise, va proposer une solution originale. Elle essaie de convaincre le plus grand nombre de gens à ses idées. Si cela fonctionne, ça devient un mouvement de réforme. Si les gens refusent les idées, le groupe se retrouve face à deux choix : ou bien il abandonne son projet ou bien il le vit dans la marginalité. »

C'est un peu ce qui est arrivé avec la communauté de Qumrân. Ces gens qui, devant la domination de tout son territoire par les Grecs, ont choisi de faire les choses autrement.

Ses premiers membres, un groupe de prêtres, en sont venus à la conclusion que tous les malheurs du pays des Juifs viennent du fait qu'on n'a pas vraiment compris et appliqué correctement la loi de Moïse. Pour eux, il fallait revenir sans tarder à une interprétation rigoureuse de celle-ci. À leurs yeux, une réforme religieuse ultra-orthodoxe s'imposait. Leur projet n'a pas été accepté. Ils se sont donc retirés au désert, dans la région de Jéricho, au bord de la mer Morte, dans la région de Qumrân, et ont essayé d'implanter leur projet. Ils se soumettaient de tout leur cœur à la loi de Moïse telle qu'elle était comprise et interprétée par leurs leaders religieux.

Ce groupe-là, dans les textes de Qumrân, n'est pas nommé. Il s'appelle les « Fils de lumière » ou les « Fils de l'Alliance » ou « ceux qui veulent faire la volonté de Dieu ».

« La manière dont le groupe se décrit lui-même dans sa loi – qu'on appelle la « Règle de la communauté de Qumrân » – correspond à 95 % à 27 ou 28 traits assez spécifiques sur une trentaine d'une secte juive ou d'un parti religieux juif de cette époque qu'ils appellent les esséniens. Habituellement, les chercheurs associent le groupe de Qumrân aux esséniens comme les décrit Flavius Joseph, tout en étant conscients que cet auteur décrit un groupe qui a existé ou qui existe encore à son époque, donc dans la deuxième moitié du premier siècle de notre ère, alors que les textes que l'on a pour décrire ce groupe-là à Qumrân ont été copiés dans les années 100 avant notre ère. Il y a donc un décalage de 150 ans environ », dit le professeur Duhaime à la Revue Sainte Anne.

Il y a donc une parenté très forte avec quelques divergences qui peuvent s'expliquer par cet écart et par le fait que Flavius Joseph n'a pas connu le même groupe, mais un groupe apparenté.

La plupart des spécialistes de notre époque sont presque tous en accord sur le fait que le groupe de Qumrân en est un d'esséniens plus ou moins identique à ceux que Flavius Joseph et d'autres auteurs comme Pline L'Ancien et Philon d'Alexandrie ont décrit dans leurs comptes rendus de ce qu'était la vie religieuse de cette époque.

Parmi les opposants à ce constat figure notamment Lawrence H. Shiffman. Dans son livre « Les Manuscrits de la mer Morte » (Fides, 2003) traduit et mis à jour par Jean Duhaime, il dit plutôt que les gens de Qumrân étaient des protosadducéens. « Les sadducéens à l'époque du premier testament et dans la tradition juive postérieure sont des prêtres. Ils sont responsables du Temple de Jérusalem. Ils ont un langage et des préoccupations qui tournent autour du culte et ne croient pas à la vie après la mort. Ils croient plutôt que la mort est la fin de tout », conclut le professeur de théologie.

Benoît Voyer 

(Revue Sainte Anne, juin 2007, p. 274)

6 avril 2026

VISION CATHOLIQUE: Il y a en chaque personne un pouvoir de résurrection

« Il y a en chaque personne un pouvoir de résurrection »

Par Benoit Voyer

6 avril 2026

Membre de la congrégation des Sœurs de la Charité, fondée par sainte Marguerite d’Youville, sœur Nicole Fournier a longtemps été directrice générale de l’Accueil Bonneau, à Montréal. Sous sa direction, l’organisme qui veille sur les itinérants est passé de 5 à une trentaine d’employés. Avec les plus pauvres de Montréal, elle a vécu une aventure de foi hors de l’ordinaire.

À l’automne 2002 [1], elle me confiait que la pauvreté a changé le visage qu’elle s’était fait de Dieu, notamment qu’il faut avoir foi en la résurrection : « Dans la lutte contre la pauvreté, je pense que si on a si peu de résultats, c’est que souvent on oublie que la personne est plus que ses carences. Elle a aussi une force qui habite dans son intériorité secrète. Je crois que c’est cela le grand message de l’Évangile. Il y a en chaque personne un pouvoir de résurrection que l’Esprit peut réveiller, peut faire grandir. Il ne faut jamais perdre confiance en ce pouvoir de résurrection. Croire en quelqu’un, c’est le rendre capable de grandir. Si je ne crois pas que l’enfant puisse marcher, il ne prendra jamais le risque de se tenir debout et d’avancer ses jambes. Dans la vie, je pense que nous avons surtout besoin, au-delà de nourriture et d’argent, de quelqu’un qui croit en nous. »

Son propos reprend un peu ce que le pape Paul VI écrivait dans son encyclique « L’Évangélisation dans le monde moderne ». Il affirmait que le monde d’aujourd’hui a besoin de personnes qui vivent comme si elles voyaient l’invisible.

Elle me faisait une confidence : « Lorsque je prie, je rappelle à Dieu tous ces gens qui nous fréquentent. Je lui demande la force d’ouvrir en eux des portes et qu’il travaille sur les causes qui peuvent amener toutes ces personnes chez nous. Je lui demande aussi de faire grandir en eux la confiance en ce qu’ils sont. »

Avec les itinérants et les pauvres, elle parle peu de spiritualité : Ils « sont peut-être beaucoup plus près de la foi qu’on ne le pense. Il y a peu de temps, je suis allée rencontrer un homme atteint d’un délire religieux. Il a une déficience intellectuelle et un problème de santé mentale. Il a tellement fréquenté de centres hospitaliers dans ses moments de crise qu’un jour on l’a orienté vers un logement approprié où sa médication lui est administrée de façon très régulière. Aujourd’hui, ses crises sont beaucoup moins grandes. Il vit dans une maison avec une dizaine de personnes éprouvant des problèmes similaires. En dehors du milieu hospitalier, l’Accueil Bonneau est à peu près le seul lieu qui lui apporte autre chose que ce qu’il trouve dans son univers fermé. Il revient souvent à son délire : « Ah ! Je ne suis pas aimé de Dieu ! Je suis damné ! Je m’en vais en enfer… » L’autre jour, je l’ai rencontré avec une autre personne qui, elle aussi, a une déficience psychologique, mais qui n’a pas ce genre de dérapage. Pendant que nous prenions un café dans un centre commercial, mon gars qui délire commence son discours : « Je suis perdu, je m’en vais en enfer… » L’autre lui répond : « Tu ne peux plus y aller, en enfer ! » Cela a saisi mon bonhomme ! L’autre ajoute : « Tu es la pauvreté ! Tu ne peux pas y aller, en enfer ! Dieu est pour les pauvres ! » Je pense qu’il ne faut pas servir un discours religieux qui soit comme un devoir ou une réponse à tout. Il faut surtout développer une confiance en Dieu. »

Elle admet que ce n’est pas toujours facile : « En voyant l’autre avec des yeux différents, c’est possible. Ce matin est entré dans mon bureau un sidéen en phase terminale. Pour avoir 10$, il m’a raconté une histoire rocambolesque. Je lui ai répondu : « Si tu veux 10$ pour consommer un peu de drogue, je te comprends. Tu n’as pas besoin de m’inventer une histoire (!) parce que si j’étais dans l’état de souffrance que tu connais, j’aurais peut-être envie de me geler la fraise moi aussi… » À cause de cette terrible maladie, la souffrance de cet homme est tellement grande. Il m’impressionne parce qu’il a encore le courage d’être debout. Actuellement, il vit dans un de nos appartements et je pense qu’on lui permet de finir ses jours dignement. »

Ainsi donc, ce qui semble amoral ne l’est pas toujours !

Avant son implication à l’Accueil Bonneau, sœur Nicole Fournier arrivait du Cameroun, en Afrique, où elle a été pendant 13 ans professeure de français.

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[1] Cf. Benoit Voyer. « Sœur Nicole Fournier - « Il y a en chaque personne un pouvoir de résurrection » », Revue Sainte Anne, janvier 2003, page 9. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2026/02/le-present-du-passe-il-y-en-chaque.html L’article a été republié dans : Benoit Voyer. Les Témoins de l’Essentiel, Éditions Logiques, 2005. BANQ 204.4 V975t 2005.

LE PRÉSENT DU PASSÉ: Jérôme Le Royer sur la voie de la béatification

Jérôme Le Royer sur la voie de la béatification

MONTRÉAL – Le 6 juillet 2007, le pape Benoît XVI a autorisé la promulgation des décrets concernant des miracles attribués à de nouveaux saints et bienheureux. Le même jour, il a reconnu les vertus héroïques de Jérôme Le Royer (1597-1659), fondateur des Filles de Saint-Joseph de La Flèche, mieux connues au Canada sous le nom des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph ou des Religieuses hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal, et visionnaire de la ville de Montréal. Jérôme Le Royer pourra maintenant porter le vocable de Serviteur de Dieu, ce qui veut dire que la cause de béatification est engagée.

Jérôme Le Royer de La Dauversière a mis sur pied, avec Jean-Jacques Olier, fondateur de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice, la Société de Notre-Dame de Montréal, responsable de la réalisation d'un rêve apostolique : l'établissement sur une île du fleuve Saint-Laurent, découverte par Jacques Cartier, et qu'il nommera Hochelaga, d'une cité dédiée à Marie pour l'évangélisation des peuples autochtones.

Jérôme Le Royer était l'ami des fondateurs de Montréal, Paul Chomedey et Jeanne Mance. Il l'était aussi du père Charles Lalemant, jésuite, procureur des missions du Canada. C'est ce dernier qui lui présentera Jeanne Mance. C'est à La Rochelle (France), où Jérôme Le Royer prépare l'embarquement pour Montréal, que la rencontre aura lieu.

Jérôme Le Royer découvre en Jeanne Mance « un présent du ciel », une personne « toute de grâce » choisie par Dieu et qui arrive en temps opportun. Il l'invite à se joindre à l'expédition, comme à Paul de Chomedey. Jeanne Mance opte pour le risque. La voilà mêlée à l'aventure héroïque des fondateurs de Montréal.
Benoit Voyer

(Revue Sainte Anne, octobre 2007, p. 398)

5 avril 2026

VISION CATHOLIQUE: La résurrection

La Résurrection

Par Benoit Voyer

5 avril 2026

Pour le rationnel que je suis, le concept de la résurrection de Jésus, fondement même du christianisme, a été très difficile à comprendre. Un jour, lorsque j’étais journaliste, j’ai demandé une rencontre à Mgr François Lapierre, l’ancien évêque de Saint-Hyacinthe, afin de parler du sujet. Le projet consistait en une réflexion pour les jours saints, mais en réalité, c’était bien plus pour dénouer ma propre impasse que je voulais m’entretenir avec lui.[1] L’échange que j’ai eu avec lui sera la clef dont j’avais besoin pour saisir de quoi il s’agit.

BENOIT VOYER – Monseigneur François Lapierre, qu’est-ce que la résurrection ?

FRANÇOIS LAPIERRE – C'est “être vivant” ! C’est ce qu’affirment les Évangiles. “Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ?” (Lc 24,5).

Cette réalité ne se vit pas uniquement lors de notre passage de la vie à trépas au terme de notre chemin humain. Nous la vivons déjà durant notre existence quotidienne. Toute personne vit des moments de mort et de résurrection. Au moment des ténèbres que nous traversons, au moment où nous croyons qu’il n’y a plus rien de possible, il y a toujours l’espérance d’une vie nouvelle. Déjà cette espérance est très présente dans les psaumes. Je dois vous avouer que c’est ce qui soutient ma foi.

B.V. – Cela est le sens philosophique de la résurrection. Après la pluie vient toujours le beau temps. Au bout d’un long tunnel obscur, il y a toujours la lumière qui nous attend…

F. L. – Pour représenter la résurrection, j’aime l’image de l’enfant qui vient au monde. Lorsqu’il naît, il y a rapidement une rupture avec la mère. Ainsi, nous visons une expérience nouvelle. La résurrection chrétienne, c’est faire l’expérience de devenir une nouvelle création dans le Christ. J’aime beaucoup cette pensée de Pascal : “Quelle raison ont-ils de dire qu’on ne peut ressusciter ? Qu'est-ce qui est le plus difficile, de naître ou de ressusciter : que ce qui n’a jamais été soit, ou que ce qui a été soit encore ? (...) La coutume nous rend l’un facile, le manque de coutume rend l’autre impossible : populaire façon de juger !” (Pascal, Pensées, 222-882). Son questionnement est intéressant : celui qui a créé le monde peut aussi nous re-créer !

B.V. – Thomas dit avoir touché concrètement à Jésus après sa mort. Cela pose un doute pour l’intelligence. Est-ce que vous êtes à l’aise avec cette affirmation ?

F. L. – Jésus lui dit : “Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.” Je crois fermement que nous sommes appelés à vivre cette béatitude des gens qui ne l’ont pas vu et qui sont appelés à la foi. Cependant, on peut penser que cette foi ne repose pas uniquement sur une réalité vraiment rationnelle ou logique parce que toute la spiritualité chrétienne nous invite à ressusciter chaque jour, à vivre la résurrection au quotidien.

Voici une autre image de la résurrection que j’aime beaucoup. À la fin d’une journée, parfois, il m’arrive d’être très fatigué. Je me couche et ne fais rien pendant huit heures. Le matin, je me réveille reposé. L’Écriture nous parle à plusieurs reprises de la résurrection comme d’un réveil.

B.V. – Peut-on faire ce parallèle avec la réalité de la résurrection du Christ qui est le fondement du christianisme ?

F. L. – Ces images sont des réalités qui peuvent nous aider à découvrir le mystère de la résurrection et à le vivre au présent. La grande question n’est pas seulement de la vie après la mort, mais de la vie avant la mort. Nous avons à nous soucier de la qualité de cette vie. C’est là que l’expérience chrétienne, quand elle est bien vécue, devient une expérience de vie. Tout le cheminement de la foi est un art de vivre. La résurrection, c’est l’expérimentation de la vie en abondance.

B. V. – Revenons à Thomas. Est-ce qu’il a vraiment touché le Christ en chair et en os ? Est-ce qu’il serait plus simple pour l’intelligence d’affirmer que c’était un corps métaphysique ?

F. L. – C’est le corps du Christ ressuscité.

B.V. – Comment décrire ce corps du Christ ressuscité ?

F. L. – C’est une réalité qui dépasse notre entendement. La résurrection n’est pas simplement, comme dans le cas de Lazare, un retour à la vie antérieure. Lazare a été réanimé. La résurrection est une nouvelle création. C’est une réalité nouvelle qui dépasse notre raisonnement humain.

B. V. – Est-ce que nous pourrions comparer la résurrection du Christ à une apparition ?

F. L. – Vous avez bien compris. C’est un phénomène mystique. Ce n’était plus le corps de chair du Seigneur. C’était son corps transformé, ressuscité. Sans vouloir amenuiser l’importance de la nécessité d’une compréhension rationnelle de ce phénomène, je pense que c’est une réalité qui se comprend surtout avec le cœur.

B.V. – Comment surmonter le doute ?

F. L. – Le récit de la rencontre du Christ avec les disciples d’Emmaüs vous donne la recette. Il faut commencer par se mettre en route. En marchant, Jésus se présente et engage un dialogue à l’aide des Écritures. La Parole de Dieu a le pouvoir d’animer ou de réanimer un élan en soi. Parfois, il faut juste une parole.

Les étapes de leur cheminement nous montrent que la première chose qui ressuscite, c’est le cœur : il s’ouvre à de nouvelles capacités. Une nouvelle espérance s’installe. L’amour qui renaît nous amène à nous engager davantage au service des autres et à pardonner.

De plus, les jours saints que nous vivrons dans peu de temps (L'entrevue précède de peu la fête de Pâques) peuvent être une source pour retrouver l’élan. Par cette commémoration du passage de Jésus de l’épreuve à la mort et de la mort à la vie nouvelle, chacun célèbre ses vendredis saints et ses matins de Pâques,

B. V. – Qu’est-ce qu’il faut penser du doute ?

F.L. – Il est normal de douter et de passer par des périodes ténébreuses. Les plus grands saints sont passés par des périodes de grande obscurité. Ce sont des étapes charnières dans notre vie. Elles ne se traversent pas toujours avec l’avancée en âge.

B. V. – Avez-vous déjà connu de ces périodes de doutes ?

F.L. – (Silence. Il scrute du regard les yeux du journaliste. Il comprend que la question a pour principal but d’aider son interlocuteur à traverser ses propres doutes. D’une voix mi-éteinte, comme lorsqu’on confie un grand secret, il poursuit…) L’assassinat de mon ami Raoul Léger, avec qui j’ai travaillé au Guatemala, a engendré dans ma vie et dans ma foi une grande période d’obscurité. Ce fut une terrible épreuve pour moi. J’ai douté jusqu’à remettre en question mon apostolat.

Il y a quelques mois, lors de la présentation du nouveau film de l’ONF qui porte sur sa vie, j’ai vu un parallèle entre celle-ci et celle de Jésus. Raoul n’avait que 30 ans.

B. V. – Pourquoi avez-vous douté ?

F.L. – C’est toujours la question du pourquoi qui hante l’esprit, surtout lorsqu’on a l’impression d’avoir été fidèle à l’appel reçu et qu’on a donné le meilleur de soi-même. J’ai beaucoup questionné Dieu.

B. V. – Qu’est-ce que l’épreuve a transformé en vous ?

F. L. – L’expérience a été pour moi un tournant important. J’ai découvert une réalité nouvelle dans la spiritualité. Elle n’est pas une fuite, mais un au-delà. J’ai découvert une lumière dans ma nuit. C’est difficile à exprimer. C’est une expérience qui s’explique difficilement avec des mots. Si je n’avais pas vécu cet événement, mon cheminement n’aurait pas été le même. Après quelques pas dans la nuit, j’ai vu le soleil se lever. J’ai vécu l’expérience d’une vie nouvelle. La résurrection, c’est le soleil qui se lève après la nuit obscure.

***

Ainsi donc, le concept de résurrection ne se comprend pas avec la logique de l’intelligence, mais avec le cœur. Les textes évangéliques ne sont pas des récits journalistiques, mais ils ont pour but d’aider à comprendre des réalités spirituelles et de donner du sens à la vie humaine.

Mgr François Lapierre m’invitait donc à ne pas regarder la résurrection comme étant seulement quelque chose qui se passe après la mort, mais plutôt comme une réalité qu’il est possible de vivre à même cette vie qui nous est prêtée.

D’ailleurs, la foi chrétienne nous invite à croire au-delà de tout entendement rationnel, que la Vie est plus forte que la mort et que toutes les petites morts que nous traversons au fil de ce pèlerinage sur cette terre en sont l'incarnation vivante. La foi est de croire que le trésor que nous cherchons est devant, à portée de soi. Comme il l’affirme : « La résurrection, c’est le soleil qui se lève après la nuit obscure. » De son côté, le frère Marie-Victorin écrivait un jour à Marcelle Gauvreau : « Il ne peut pas toujours faire noir […] La nuit appelle le soleil. »[2]

Je ne le savais pas à ce moment, mais ma réflexion ne faisait que commencer.

Une autre fois, lors d’une rencontre qui devait être un peu banale, des propos sont venus enrichir ceux de l’évêque maskoutain.

Afin d’écrire un article sur l’Accueil Bonneau, à Montréal [3], j’avais sollicité un entretien avec Nicole Fournier, une sœur de la Charité, qui en était la directrice générale. Durant notre échange, je lui demande : « Qu’est-ce que la pauvreté a changé dans votre conception de Dieu ? »

Après un long silence introspectif, elle me répond : « Qu’il faut avoir foi en la résurrection. Dans la lutte contre la pauvreté, je pense que si on a si peu de résultats, c’est que souvent on oublie que la personne est plus que ses carences. Elle a aussi une force qui habite dans son intériorité secrète. Je crois que c’est cela le grand message de l’Évangile. Il y a dans chaque personne un pouvoir de résurrection que l’Esprit peut réveiller, peut faire grandir. Il ne faut jamais perdre confiance en ce pouvoir de résurrection. Croire en quelqu’un, c’est le rendre capable de grandir. Si je ne crois pas que l’enfant puisse marcher, il ne prendra jamais le risque de se tenir debout et d’avancer ses jambes. Dans la vie, je pense que nous avons surtout besoin, au-delà de nourriture et d’argent, de quelqu’un qui croit en nous. » Et puis elle ajoutait : « Lorsque je prie, je rappelle à Dieu tous ces gens qui nous fréquentent. Je lui demande la force d’ouvrir en eux des portes et qu’il travaille sur les causes qui peuvent amener toutes ces personnes chez nous. Je lui demande aussi de faire grandir en eux la confiance en ce qu’ils sont. »

Il n’y a pas longtemps, je lisais le livre de l’archevêque de Montréal, Mgr Christian Lépine, “Créés pour être aimés”. Il écrit : « Nous pourrions penser que la vie éternelle, c’est ce qui nous attend à la fin de nos vies. Cela est vrai, mais Jésus nous dit aussi que la vie éternelle nous est offerte maintenant, pendant notre vie terrestre (Jn 6, 26-70). Nous serons pleinement transformés lorsque le royaume éternel sera achevé. Mais entre-temps Dieu est entièrement présent à chacun et à chacune d’entre nous dans un amour agissant où il nous donne déjà part à la vie éternelle. La vie éternelle est donc une question qui me concerne maintenant, quel que soit mon désir des choses concrètes, quels que soient mes besoins humains. Comme l’air que je respire, invisible et impalpable, la vie éternelle, que je ne vois pas et ne sens pas, manifeste sa dimension concrète dans l’existence propre qu’elle me permet d’avoir. »[4]

Pour le chrétien, l’existence qu’il vit sur cette terre est déjà une partie de l’éternité à laquelle il est appelé. La résurrection est déjà dans ce monde parce qu’il a dit oui à l’appel de Jésus de marcher à sa suite malgré les croix du quotidien, ces petits défis qui sont des petits « plus » dans sa marche vers le grand bonheur final.

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[1] Cf. Benoit Voyer. « Les Témoins de l’essentiel », éditions Logiques, une division de Québecor, 2005, pp.153 à 163. Article paru initialement dans la Revue Sainte-Anne. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2024/06/francois-lapierre.html
[2] Lettres du frère Marie-Victorin à Marcelle Gauvreau, 29 avril 1939.
[3] Cf. Benoit Voyer. « Les Témoins de l’essentiel », éditions Logiques, une division de Québecor, 2005, pp.165 à 169. Article paru initialement dans la Revue Sainte-Anne. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2024/06/il-etait-une-fois-dans-les-medias.html
[4] Christian Lépine. Créés pour êtres aimé, Médiaspaul, 2012, p. 37.

LE PRÉSENT DU PASSÉ: Vieillir

Vieillir

Dieu, qu'il est bon de vieillir ! Plus j'avance en âge, plus je suis retiré des affaires productives de cette société, moins je suis soucieux de ma réussite matérielle et sociale. Je me retrouve, enfin, moi-même, sans avoir à jouer un personnage.

Encore plus, et c'est le cadeau de mes jours qui avancent, j'ai perdu mes illusions en qui je croyais être et sur ceux qui m'entourent. Je peux devenir moi, juste moi. De jour en jour, je sens mon cœur d'enfant, qui a longtemps été refoulé, reprendre vie en moi.

Mieux ! Mes vieux jours amènent en moi la grâce de l'émerveillement. De plus en plus, un rien illumine mon cœur et mes yeux. Ta création est tellement magnifique !

Je ne sais guère si demain, j'aurai le privilège de vivre cette vie humaine. Mais cela m'importe de moins en moins. Aujourd'hui, je vis d'abandon à ta Providence et je te remercie pour les jours de jeunesse que tu m'as prêtés et, surtout, pour cette merveilleuse vieillesse qui avance et qui me prépare à te rencontrer. Tu es mon espérance et ma jeunesse éternelle.

Amen
Benoit Voyer


(Revue Sainte Anne, septembre 2007, p. 350)

4 avril 2026

VISION CATHOLIQUE: Douter

Douter

Par Benoit Voyer

4 avril 2026

Pour un esprit cartésien, il n’est pas facile de croire en la résurrection ? Un jour [1], j’ai questionné Mgr François Lapierre à ce sujet. Il m’a répondu : « Le récit de la rencontre du Christ avec les disciples d'Emmaüs vous donne la recette. Il faut commencer par se mettre en route. En marchant, Jésus se présente et engage un dialogue à l'aide des Écritures. La Parole de Dieu a le pouvoir d'animer ou de réanimer un élan en soi. Parfois, il faut juste une parole. Les étapes de leur cheminement nous montrent que la première chose qui ressuscite, c'est le cœur. Il s'ouvre à de nouvelles capacités. Une nouvelle espérance s'installe. L'amour qui renaît nous amène à nous engager davantage au service des autres et à pardonner. » Je vous en reparlerai demain.

Au sujet du doute face à la résurrection de Jésus, le récit des disciples d’Emmaus (Lc 24,13-35) nous donne quelques pistes à méditer. Le 28 juillet 2022, de passage au Sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré [2], le Pape François racontait:

« Le voyage des disciples d’Emmaüs, à la fin de l’Évangile de saint Luc, est une image de notre route personnelle et de celle de l’Église. Sur le chemin de la vie, et de la vie de foi, tandis que nous poursuivons les rêves, les projets, les attentes et les espérances qui habitent notre cœur, nous nous heurtons aussi à nos fragilités et faiblesses, nous expérimentons défaites et désillusions, et parfois nous restons prisonniers d’un sentiment d’échec qui nous paralyse. L’Évangile nous annonce que, précisément à ce moment-là, nous ne sommes pas seuls : le Seigneur vient à notre rencontre, se joint à nous, marche sur la même route que nous avec la discrétion d’un voyageur aimable qui veut rouvrir nos yeux et rembraser notre cœur. Et quand l’échec laisse place à la rencontre avec le Seigneur, la vie renaît à l’espérance et nous pouvons nous réconcilier : avec nous-mêmes, avec nos frères et avec Dieu.

Suivons donc l’itinéraire de ce chemin que nous pourrions appeler : de l’échec à l’espérance.

Avant tout, il y a le sentiment de l’échec, qui habite le cœur de ces deux disciples après la mort de Jésus. Ils avaient poursuivi un rêve avec enthousiasme. En Jésus, ils avaient mis toutes leurs espérances et tous leurs désirs. Maintenant, après la mort scandaleuse sur la croix, ils tournent le dos à Jérusalem pour rentrer chez eux, à la vie d’avant. Leur voyage est un voyage de retour, comme pour vouloir oublier cette expérience qui a rempli d’amertume leurs cœurs, ce Messie mis à mort comme un malfaiteur sur la croix. Ils rentrent chez eux abattus, « tout tristes » (Lc 24, 17) : les attentes qu’ils avaient cultivées sont tombées dans le néant, les espérances en lesquelles ils avaient cru ont été brisées, les rêves qu’ils auraient voulu réaliser laissent place à la déception et à l’amertume.

C’est une expérience qui concerne aussi notre vie et notre cheminement spirituel, en toutes ces occasions où nous sommes contraints de redimensionner nos attentes et de faire face aux ambiguïtés de la réalité, aux ténèbres de la vie, à nos faiblesses. […]

Et c’est ce qui est arrivé à Adam et Ève, comme nous l’avons entendu dans la première Lecture : leur péché non seulement les a éloignés de Dieu, mais les a éloignés l’un de l’autre : ils ne peuvent que s’accuser mutuellement. Et nous le voyons aussi chez les disciples d’Emmaüs, dont le malaise d’avoir vu s’écrouler le projet de Jésus ne laisse place qu’à une discussion stérile. Et cela peut également se produire dans la vie de l’Église, la communauté des disciples du Seigneur que les deux d’Emmaüs représentent. Bien qu’étant la communauté du Ressuscité, elle peut se trouver perdue et déçue devant le scandale du mal et la violence du Calvaire. Elle ne peut alors rien faire d’autre que serrer dans ses mains le sentiment de l’échec et se demander : qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi cela est arrivé ? Comment cela a-t-il pu arriver ? […]

Ici, cependant, nous devons être attentifs à la tentation de la fuite, présente chez les deux disciples de l’Évangile : fuir, rebrousser chemin, s’échapper du lieu où les faits se sont produits, tenter de les enlever, chercher un “endroit tranquille” comme Emmaüs pour les oublier. Il n’y a rien de pire, face aux échecs de la vie, que de fuir pour ne pas les affronter. […]

Sur le chemin d’Emmaüs, il se joint avec discrétion pour accompagner et partager les pas résignés de ces disciples tristes. Et que fait-il ? Il n’offre pas des paroles d’encouragement génériques, des expressions de circonstance ou des consolations faciles mais, en dévoilant dans les saintes Écritures le mystère de sa mort et de sa résurrection, il éclaire leur histoire et les événements qu’ils ont vécus. Ainsi, il ouvre leurs yeux à un nouveau regard sur les choses. […]

Seigneur Jésus, notre chemin, notre force et notre consolation, nous nous adressons à Toi comme les disciples d’Emmaüs : « Reste avec nous, car le soir approche » (Lc 24, 29). Reste avec nous, Seigneur, quand l’espérance se couche et que la nuit de la déception décline. Reste avec nous parce qu’avec Toi, Jésus, le cours des évènements change et l’émerveillement de la joie renaît de l’impasse du découragement. Reste avec nous, Seigneur, car avec Toi la nuit de la douleur se change en un matin radieux de la vie. Nous disons simplement : reste avec nous, Seigneur, parce que si Tu marches à nos côtés, l’échec s’ouvre à l’espérance d’une vie nouvelle ».

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[1] Cf. Benoit Voyer. « François, l’évêque ressuscité », Revue Sainte Anne, avril 2003, page 153.
[2] www.vatican.va/content/francesco/fr/homilies/2022/documents/20220728-omelia-beaupre-canada.html

LE PRÉSENT DU PASSÉ: Sze Wan Tit

Sze Wan Tit, étudiante en médecine


Bénie entre toutes les femmes

Benoit Voyer


Elle est bénie entre toutes les femmes. Pourtant, elle ne s'appelle pas Marie et elle ne vient pas de Nazareth. Sze Wan Tit est plutôt née à Hong Kong, en Asie, le 12 juillet 1981, et elle habite Montréal depuis son cinquième anniversaire de naissance. Elle est bénie parce qu'un ange de Dieu l'a visitée et a touché son cœur. Le 15 février 2004, elle disait oui à l'appel à la vie chrétienne en recevant, à l'âge de 22 ans, le baptême, en l'église catholique Saint-Ambroise, située sur la rue Beaubien, à Montréal, au cœur de la Petite Italie.

Sa conversion au catholicisme et son baptême sont l'aboutissement d'une longue quête. Tout débute à sa troisième année du secondaire alors qu'elle rencontre Rosalia Suarez, qui dirige une troupe de théâtre. Toutes deux participent à un spectacle de variétés organisé par Ville Saint-Pierre, à Montréal, à l’occasion des festivités du 24 juin. En plus des représentations, le divertissement est aussi une compétition de talents locaux. Cette journée-là, Sze Wan offre au public une prestation au piano et remporte le premier prix.

Rejointe au téléphone chez son employeur, Mme Suarez est ravie de parler de ce petit bout de femme qui est devenue son amie lors de cette manifestation culturelle : « C’est la Providence qui a permis cette rencontre. Je ne la connaissais pas. Elle cherchait une place dans l’assistance pour s’asseoir. Il ne restait qu’une seule chaise… à côté de moi ! En moins de deux nous avons commencé à bavarder. C’est une jeune femme séduisante et fort simple. Ce n’est pas gênant de lui parler. »

Deux ans plus tard, dans le but de réaliser un projet de bénévolat auprès des personnes âgées, Rosalia Suarez la met en contact avec une fille de la résidence pour étudiantes Fonteneige, située sur la rue Woodbury, à quelques pas de l'Université de Montréal. Le centre est un organisme sans but lucratif. Des prêtres de l'Opus Dei y rencontrent souvent les jeunes femmes – si elles le désirent – pour des causeries sur la foi et pour de la direction spirituelle. « C’est probablement durant cette expérience qu’est née sa vocation pour la médecine », pense Rosalia, l’actuelle cuisinière en chef du Manoir de Beaujeu, une splendide maison de retraites fermées, une sorte de SPA spirituel pour prendre soin de sa beauté intérieure, à Côteau-du-Lac.

Durant ces années, Sze Wan Tit commence à s’intéresser à la philosophie et aux différentes religions. Elle est athée comme ses parents. Au Collège Marianopolis, le cégep qu’elle fréquente, elle suit des cours « de philo » dans le but d'assouvir son questionnement intérieur. « Ces cours ne satisfaisaient pas assez ma curiosité. Ils m’ont aidée à me poser des questions, mais sans vraiment m’apporter des réponses », confie la femme asiatique au journaliste venu la rencontrer. La philosophie n'est-elle pas l'art de se questionner ?

Elle poursuit sa réflexion avec son amie à la résidence pour étudiantes. À travers des échanges, elle lui fait découvrir le catholicisme. Ceux-ci portent sur l’existence de Dieu, le sens de la vie, l’authenticité de la Bible, est-ce que Jésus a vraiment existé ? etc.

Entrée à l’université
Suite à l’obtention de son diplôme d’études collégiales (DEC), elle songe étudier à temps complet en musique avant de faire le saut en médecine. Elle se questionne.

Elle demande notamment conseil à son professeur de piano, un Argentin. « Il m'a conseillée de m'inscrire en médecine. Il disait que le métier de pianiste est très difficile, car les opportunités de carrière sont minces. Et pas très payantes aussi ! Pour être reconnu, il faut indéniablement que tu sois le meilleur. »

Sze Wan est acceptée à l'année préparatoire en médecine à l’Université McGill, institution de haut niveau qui ne sélectionne que les candidats ayant les meilleurs dossiers académiques.

Elle décide également de ne pas abandonner ses études musicales commencées à l'âge de cinq ans. « Je voulais prouver que je suis capable d’étudier – en même temps et à temps complet – dans deux programmes universitaires différents et de très bien réussir », ajoute-t-elle le sourire aux lèvres. Elle complète donc, simultanément aux cours en médecine, sa maîtrise au Conservatoire de musique de Montréal.

De la raison jusqu’au cœur
Ses minutes sont comptées. Elle n’a pas de temps à perdre. Malgré tout, elle garde quelques heures par semaine pour fréquenter la résidence pour les étudiantes. Elle poursuit sa réflexion religieuse et philosophique. Elle s'y sent écoutée. Son point de vue de personne athée est accueilli par les autres, surtout par son amie.

« J'étais intriguée par sa perspective religieuse. On ne se comprenait pas toujours, mais ce n'était pas important à mes yeux. Je lui posais plein de questions auxquelles elle n'était pas toujours capable de répondre. Elle a demandé à l'abbé Éric Nicolai de nous donner des petites causeries de 45 minutes sur mes sujets de questionnement. Il a accepté », raconte Sze Wan Tit.

L’abbé Nicolai se souvient : « Elle a entendu parler de ma conversion au catholicisme. Cela l’a intriguée. Elle a demandé de me rencontrer pour échanger. Elle posait des questions très intelligentes. Elle ne se contentait pas de mes réponses parfois un peu toutes faites. Au début, je pensais qu’elle se convertirait assez rapidement, mais ça n’a pas été le cas. Je pense qu’elle rationalisait trop, alors que la foi en Jésus est d’abord une histoire de cœur. Il fallait qu’elle aille plus loin, c’est-à-dire qu’elle descende en elle. On a beaucoup prié pour Sze Wan. »

Pour répondre à plusieurs de ses interrogations, le prêtre lui conseille de lire « Handbook of Christian Apologetics » de Peter Kreeft, car dans cet ouvrage on répond à plusieurs questions fondamentales sur la foi.

Durant ces mêmes semaines, elle prépare son examen de piano de première année de maîtrise.

Sze Wan Tit poursuit : « Ma grand-mère paternelle est venue nous visiter pendant environ un mois. Elle habite Calgary et est protestante. Elle fréquente son Église à chaque semaine. Elle prie avant de manger, avant de se coucher… Je trouvais ça très beau. J'ai suivi son exemple et j'ai commencé à prier. Je voulais voir si la prière marche vraiment ! C'était aussi la fin de la session et j'avais beaucoup d'examens à venir. Ceux de piano me stressaient particulièrement. J'ai commencé à prier en me disant : Je n'ai rien à perdre ! Je vais essayer ! Durant ce temps, je lisais l'Évangile de Jean que m’a prêté une autre amie protestante qui fréquentait les cours de médecine avec moi. Un passage disait : « Si tu demandes, Dieu va te donner. »

Le jour de son examen de piano arrive : « C'était vraiment important pour moi de bien réussir. Avant l'examen, j'ai prié. J'ai mis tout mon cœur dans ma prière. Au début, je voulais surtout tester Dieu. Je lui disais : « Si j'ai plus de 90 %, je vais croire en toi ! » Je n'avais jamais réussi à obtenir une note supérieure à 90 % auparavant !!! (rires) Mais après un moment de réflexion, j’en suis venue à la conclusion que ce n'était pas très bien de prier de cette manière en posant des conditions à Dieu ! C'était du marchandage ! (rires) Je lui ai finalement demandé de m'aider à donner le maximum que je peux donner. »

Les pupilles de ses yeux se dilatent. Elle revit en elle ces instants inoubliables : « C'était incroyable ! Je n'ai jamais joué de cette manière ! Ça sortait tout seul ! Avant, il y avait des accrochages que je n'arrivais pas à éliminer. Toutefois, durant l'examen, tout sortait comme je le voulais. C'était parfait ! C'est une sensation difficile à décrire… Je sens vraiment que Dieu m'a aidée. On dirait que ce n'était pas moi qui jouais, mais lui qui jouait à travers moi. Je ne me sentais pas toute seule. Je n'étais pas du tout stressée. J'étais calme et paisible dans ma tête. Je ne pensais à rien du tout. J'ai joué pendant une heure. En terminant, mon professeur, qui me connaît depuis dix ans, m'a dit ne jamais m'avoir entendue jouer comme ça. Une juge est sortie de la salle après moi pour venir me féliciter et m'a dit, à son tour, ne jamais avoir entendu quelqu'un jouer comme ça. Ça m'a beaucoup touchée. J'ai vraiment réalisé que c'est Dieu qui jouait pour moi. Il a répondu à ma prière. Le résultat ne m'importait plus beaucoup après le test. L'important devenait à mes yeux la preuve que Dieu existe. »

Elle obtient la note de 96 %. C'était la plus élevée de tous les élèves de maîtrise au Conservatoire de cette année-là.

À partir de ce jour, Sze Wan Tit sort de l’athéisme et se met à la recherche d’un courant spirituel et religieux.

L'idée d'un Dieu personnel qui s'occupe de chacun l'attire. Son expérience lui démontre qu'il est ainsi. Le christianisme devient une évidence pour elle. Elle lit des livres sur le sujet et en parle avec des amis. Elle fréquente les Églises catholiques et protestantes. Elle cherche sa voie et prie. Pendant une année, rien ne se passe. Elle attend un signe de Dieu.

Une bénédiction divine
Un soir, comme à chaque semaine, elle participe à une méditation à la résidence Fonteneige. Elle y rencontre une autre Chinoise venue avec sa sœur. Cette dernière vit, étudie la médecine et fréquente un centre de l'Opus Dei à Hong Kong. Elle est en visite à Montréal. La jeune fille désire être baptisée et ses parents ne le sont pas.

« Elles m'ont impressionnée. C'était un moment où j'avais besoin d'encouragements dans ma recherche intérieure et pour ma vie. Elles m'ont emmenée à l'église catholique dans le quartier chinois à Montréal. J'ai trouvé ça bien spécial. Ces personnes font un compromis entre la culture chinoise et la culture occidentale. Dans l'église, il y a une peinture qui représente Jésus avec ses apôtres. Ils sont tous chinois sur cette peinture ! (rires) La messe est célébrée en cantonnais », raconte-t-elle.

Pour la fin de semaine de la fête du Travail 2003, elles l'invitent pour un camp de réflexion, en Ontario. Sans se faire d'attente, elle accepte de se joindre aux deux femmes. Elle rencontre d'autres Chinoises catholiques de son âge. Elles sont plaisantes et gentilles. Elle a bien du plaisir.

Elles lisent la Bible ensemble. Il y a aussi la présentation de projets humanitaires. Des prêtres s'entretiennent avec elles. Sze Wan trouve le tout fort intéressant, mais rien ne la rejoint.

« Juste avant de partir, il y avait une messe à l'extérieur, sur le gazon, sur le bord du lac. Pendant que les autres recevaient la communion – puisque je ne pouvais pas, n’étant pas encore catholique –, mon amie m'a demandé si je voulais recevoir une bénédiction du prêtre. J'ai accepté. J’ai avancé. Tout de suite après la bénédiction, j'ai commencé à pleurer. J'étais la seule qui pleurait dans l'assemblée. J’ai fini par sécher mes larmes. À la fin de la messe, le prêtre voulait donner la bénédiction à tous. J’ai avancé vers lui une autre fois. Au moment où il m'a bénie, j'ai recommencé à pleurer. C’était pour moi l’invitation de Dieu à entrer chez lui, dans sa maison, avec ses autres enfants. »

En autobus, de retour du camp en direction de Montréal, elle annonce à toutes son intention de devenir catholique.

Baptême
Sans tarder, Sze Wan Tit parle de sa décision à l'abbé Éric Nicolai. Il débute avec elle une série de rencontres catéchétiques.

« On attendait son réel désir d’être baptisée. La préparation au sacrement n’a pas été très longue parce qu’elle a acquis une bonne formation de base au fil des causeries à Fonteneige, de nos échanges et de ses lectures. Il ne restait plus qu’à l’aider à mettre fin aux derniers doutes qu’elle portait », dit l’abbé Éric Nicolai.

Elle se confie aussi à ses parents qui accueillent sa décision. Malgré leur athéisme, ils sont à ses côtés le jour de son baptême qui est célébré en anglais. Comme il arrive souvent lors du baptême d'un adulte, elle fait en même temps sa première communion, sa confirmation et sa profession de foi.

« Le baptême n’est pas l’aboutissement d’un cheminement. Ce n’est que le début ! Avec elle et pour elle, l’Église doit assurer des outils de formation afin que sa foi continue de croître. Aussi, Sze Wan doit maintenant être un instrument afin que d’autres personnes s’approchent du Seigneur », lance l’abbé Éric Nicolai.

« Je vais vous confier un petit secret : Sze Wan prie chaque jour pour la conversion au christianisme de ses parents. Elle souhaite que ceux-ci découvrent le bonheur qu’elle a découvert », conclut Rosalia Suarez.

Sze Wan Tit a obtenu sa maîtrise de piano en avril 2003 et complète actuellement sa 4ᵉ année de médecine à l’Université McGill.


(Revue Sainte Anne, octobre 2004, pp. 393 et 398)