Par Jean-Paul de Jésus, o.ss.t.[1]
« Le Chapitre général approuve les œuvres de charité à l'égard des prisonniers entreprises par certains membres, puisqu'elles répondent aux fins de notre Ordre et qu'elles sont très adaptées à notre époque ; aussi souhaite-t-il leur développement, de telle manière cependant que les Religieux qui y sont affectés mènent la vie régulière. » (Décret no 8 du chapitre général, 27 mai 1959)
C'est avec le plus fervent enthousiasme que nous avons reçu la lettre circulaire de notre révérendissime père Michel-de-Jésus proclamant officiellement les décrets de notre vénérable chapitre général dont les assises se tinrent à Rome du 9 au 27 mai de l'année en cours. Cet enthousiasme s'explique par la joie intense que nous ressentons tous de voir se perpétuer une tradition aussi ancienne que l'Ordre qui a chargé la croix rouge et bleue de sa signification rédemptrice.
UNE TRADITION : Depuis plus de sept siècles et demi (1198 à 1959), l'Ordre de la Très-Sainte-Trinité met en pratique sa sublime devise : "Gloire à toi, Trinité ; aux captifs, liberté !" Répondant aux urgents besoins de l'Église en ses membres les plus souffrants, les Trinitaires se sont faits un devoir et une gloire de témoigner leur croyance en Dieu Un et Trois, et de soulager par tous les moyens à leur disposition ceux qui étaient et qui "sont le plus en danger de perdre la foi." (1)
Rarement les geôles et les fers ont-ils favorisé, chez les détenus, de généreux élans de charité ou de grandes visions de foi… L'épreuve de l'incarcération et de la solitude a plus d'une fois, au contraire, motivé ou précipité l'abandon de la croyance religieuse et le relâchement moral. On comprend alors qu'au XIIᵉ siècle, un homme de Dieu, saint Jean de Matha, ait saisi, avec cette acuité pénétrante propre aux saints, la pressante nécessité d'un Ordre religieux voué à la rédemption des captifs chrétiens : qu'ils soient prisonniers politiques ou religieux, prisonniers de guerre ou de droit commun.
Parmi les Trinitaires, certains ont brillé davantage par le zèle exercé en leur mission de charité : d'abord, saint Jean de Matha. Lui-même a donné l'exemple à ses fils spirituels en opérant deux rédemptions, dont l'une à Tunis et l'autre à Valence, pour retirer des "matamores" musulmans (2) les captifs demeurés fidèles à leur foi chrétienne.
Auprès des prisonniers politiques, le saint Fondateur "délégua ses frères avec beaucoup de sollicitude afin de secourir les Princes chrétiens, et surtout les rois de France" par la grâce des sacrements (3). À sa suite, le P. Nicolas, 6ᵉ ministre général de l'Ordre (1231-1257), se dépensa sans compter pour leur cause jusqu'à suivre en captivité le saint roi Louis IX (4). Un autre ministre général, Hughes de Flandres (1256-1202), envoie ses religieux en aide aux troupes françaises retenues captives par les Maures (5).
Auprès des prisonniers ecclésiastiques, d'autres Rédempteurs se sont signalés par leur persévérance et leur héroïsme : les PP. Barthélémy Serrano (6) et Vincent Marc ; ce dernier, victime de son zèle, mourut en 1645 après 18 années de captivité (7). On pourrait allonger la liste de religieux rachetés de la barbarie par l'entremise des Trinitaires, mais qu'il nous suffise de rappeler ici le nom de l'illustre bénédictin Diégo de Heado, futur cardinal, dont la rédemption se place au milieu du XVe siècle, grâce aux PP. Gil et Antoine de la Villa (8).
Les prisonniers de guerre ont connu la charité et le fraternel soutien apporté par des religieux trinitaires tels que le P. Pierre Dan, les PP. Gil et Antoine de la Villa : ces derniers méritent une nouvelle mention puisqu'ils ont libéré le glorieux mutilé de Lépante, Miguel Cervantès (9).
Enfin, les prisonniers de droit commun ont eux aussi expérimenté le support moral et l'appui indéfectible que leur ont assurés d'éminents religieux, dont le P. Ferdinand de Saint-Louis, ministre du couvent de San Carlino à Rome (10), et le révérendissime P. Antoine de la Mère de Dieu, 72ᵉ général de l'ordre. Celui-ci fut assisté en son ministère par le pouvoir miraculeux de la Vierge Marie (I1). Mais plus près de nous brille encore la figure du Révérendissime P. Grégoire de Jésus-et-Marie qui, pendant 30 ans (1867 à 1897) desservit la prison Saint-Michel à Rome, et cela malgré sa lourde charge de ministre général à laquelle il avait été élu en 1891. (12).
UNE RÉALISATION : Riches de cette expérience, les Trinitaires ont clairement déclaré, dès leur arrivée au Canada, en quel sens ils avaient l'intention d'exercer leur ministère au service de l'Église et de la Société. En date du 4 avril 1929, l'acte d'incorporation civile, conservé dans les Archives de la province de Québec, en fait foi : "La mission de cet Ordre est de s'occuper du rachat des captifs, d'œuvres de charité… d'aide et de secours aux immigrants, de s'intéresser au sort et de vaquer à la moralisation des captifs et des prisonniers…" (13) (Statuts de Québec, chap. 121, 19 Georges V, 1929).
Ces statuts présentés à la Chambre de la Législature par le ministre général du temps, le révérendissime P. François-Xavier de l'Immaculée-Conception, sont l'écho des traditions conservées dans l'Ordre trinitaire depuis de longs siècles.
Pour atteindre leur but "toujours de pressante actualité" (14), les Trinitaires canadiens, en la personne de leur supérieur majeur, le T.R.P. Pierre de la Nativité, ont mis à l'étude la possibilité de s'adonner à cette œuvre particulière. Déjà en relation avec les autorités religieuses et civiles à cette fin, ils travaillent patiemment à se former des prêtres capables de répondre aux exigences de ce ministère spécialisé.
En août 1954, son Éminence le cardinal Paul-Émile Léger confia aux Trinitaires l'aumônerie de la prison de Montréal (Bordeaux). Le R. P. Yves de Saint-Bernard, son ancien o.s.s.t., premier définiteur provincial, y exerce depuis quatre ans son ministère comme aumônier. Il est assisté dans ses fonctions du R. P. Philemon de la Nativité, O.SS.T. Un frère convers, le R.F. Raymond de l'Eucharistie, O.SS.T., s'acquitte de l'aspect matériel de l'aumônerie. Une demande a été faite au Saint-Siège pour l'érection canonique de cette maison religieuse sous le titre de Jésus-Nazaréen.
UNE MISSION : La mission du prêtre-aumônier est d'abord d'apporter derrière les barreaux le vivant témoignage du Christ qui ne "laisse personne orphelin" et "n'éteint pas la mèche qui fume encore". Il se fait le messager de l'Église auprès de ces âmes "qui gémissent dans les maisons de réclusion où des circonstances, parfois inexplicables, les ont fait entrer par de durs chemins" (15). Il exécute ainsi les plus paternelles directives du Souverain Pontife, entre autres celles de son radiomessage à tous les prisonniers du monde, le 30 décembre 1951 : "Nous nous tenons, dit Pie XII, tout près de votre coeur, tout près de vos familles ruinées par votre absence."
Au plus coupables, il rappelle que : "Les remords les plus lourds peuvent se transformer en repentirs sublimes pour le plus grand bien de la société terrestre et la plus vive allégresse des habitants du ciel."
« Quant aux innocents qui subissent la torture des condamnations injustes, ils sont mes fils de prédilection » (16).
« Quelle suave doctrine à transmettre dans les âmes de ces malheureux pour les amener au repentir ou à la résignation » (17).
UNE COLLABORATION : Appelé, à titre de rédempteur, à l'apostolat auprès des prisonniers, le Trinitaire ne doit pas s'acquitter seul de cette tâche afin d'en assurer le succès. N'est-ce pas désirable qu'il associe à cette œuvre complexe et difficile des auxiliaires laïcs, membres du Tiers-Ordre de la Très-Sainte-Trinité ?
En effet, la section masculine du Tiers-Ordre ne pourrait-elle pas apporter un secours particulier à l'œuvre de charité commencée en faveur des prisonniers ? Ses efforts pourraient porter sur les points suivants :
1) Fournir des lectures intéressantes et saines aux prisonniers, en recueillant régulièrement des livres et des revues de nature à intéresser les détenus.
2) Adopter l'entretien matériel de quelques familles dans le besoin à la suite de l'incarcération du père de famille. (18)
3) Voire même faire des campagnes pour éduquer la conscience du public sur leur ministère la question sérieuse de la réhabilitation sociale de l'ex-prisonnier.
D'autre part, la section féminine pourrait organiser un ouvroir pour la réparation et le raccommodage du linge destiné à vêtir ceux qui, au moment de quitter la prison, n'ont pas de vêtements convenables pour se présenter en public en vue de demander un emploi. Que dire encore des mille et une inventions que découvre un esprit vraiment charitable pour secourir son prochain ? Les besoins commandent aux oeuvres.
UNE VISION D'AVENIR : les œuvres déjà commencées ne sont cependant qu'un présage de celle à venir. Le nombre restreint de nos religieux et les ressources très limitées mises à leur disposition expliquent un peu les modestes réalisations à leur actif. Toutefois leurs désirs apostoliques sont aussi vastes que le pays.
Interrogés sur l'orientation des œuvres de la province pour l'avenir de l'ordre trinitaires au Canada, les membres de notre vénérable Définitoire provincial ont donné la réponse suivante dans leur lettre circulaire du 1ᵉʳ juin 1958 :
"D'autre part, et approuvés en cela par nos Supérieurs: Majeurs de Rome, nous avons fermement l'intention d'accentuer nos efforts, en notre vice-province canadienne, sur les œuvres de miséricorde corporelle, se rapprochant de près ou de loin aux ministères de prisons, de maisons de réhabilitation, d'hôpitaux et autres de mêmes espèces. Voilà qui, à notre avis, spécifie bien clairement nos projets d'avenir tout en indiquant le sens de notre vocation trinitaire." (19)
La confirmation de cette directive par le 8ᵉ décret du Vénérable Chapitre général le 27 mai dernier explicite on ne peut plus clairement en quel sens s'accusera l'évolution de notre Ordre au Canada.
CONCLUSION: Héritiers d'une vivante tradition, les religieux trinitaires canadiens cherchent, selon leurs modestes moyens, à réaliser concrètement en notre XXᵉ siècle l'aspect apostolique de leur double vocation d'adorateurs et de rédempteurs : TRINITAS – REDEMPTIO. Dans les limites de leur rayonnement, ils cherchent à préparer une réponse efficace, en terre canadienne, au vœu du IIIᵉ congrès pénitentiaire international catholique tenu à Fribourg en août 1954 :
"Nous souhaitons vivement l'éclosion de vocations laïques et ecclésiastiques au service des prisons à la condition d’une préalable et authentique formation spécialisée" (20).
(Trinitas, janvier-février 1960 pp.15 à 17) [2]
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[1] Le père Jean-Paul de Jésus, le nom de religieux de Jean-Paul Regimbal.
[2] Revue conservée dans le fonds P049 de la Société d'histoire de la Haute-Yamaska.













