VISION CATHOLIQUE: Il y a en chaque personne un pouvoir de résurrection

« Il y a en chaque personne un pouvoir de résurrection »

Par Benoit Voyer

6 avril 2026

Membre de la congrégation des Sœurs de la Charité, fondée par sainte Marguerite d’Youville, sœur Nicole Fournier a longtemps été directrice générale de l’Accueil Bonneau, à Montréal. Sous sa direction, l’organisme qui veille sur les itinérants est passé de 5 à une trentaine d’employés. Avec les plus pauvres de Montréal, elle a vécu une aventure de foi hors de l’ordinaire.

À l’automne 2002 [1], elle me confiait que la pauvreté a changé le visage qu’elle s’était fait de Dieu, notamment qu’il faut avoir foi en la résurrection : « Dans la lutte contre la pauvreté, je pense que si on a si peu de résultats, c’est que souvent on oublie que la personne est plus que ses carences. Elle a aussi une force qui habite dans son intériorité secrète. Je crois que c’est cela le grand message de l’Évangile. Il y a en chaque personne un pouvoir de résurrection que l’Esprit peut réveiller, peut faire grandir. Il ne faut jamais perdre confiance en ce pouvoir de résurrection. Croire en quelqu’un, c’est le rendre capable de grandir. Si je ne crois pas que l’enfant puisse marcher, il ne prendra jamais le risque de se tenir debout et d’avancer ses jambes. Dans la vie, je pense que nous avons surtout besoin, au-delà de nourriture et d’argent, de quelqu’un qui croit en nous. »

Son propos reprend un peu ce que le pape Paul VI écrivait dans son encyclique « L’Évangélisation dans le monde moderne ». Il affirmait que le monde d’aujourd’hui a besoin de personnes qui vivent comme si elles voyaient l’invisible.

Elle me faisait une confidence : « Lorsque je prie, je rappelle à Dieu tous ces gens qui nous fréquentent. Je lui demande la force d’ouvrir en eux des portes et qu’il travaille sur les causes qui peuvent amener toutes ces personnes chez nous. Je lui demande aussi de faire grandir en eux la confiance en ce qu’ils sont. »

Avec les itinérants et les pauvres, elle parle peu de spiritualité : Ils « sont peut-être beaucoup plus près de la foi qu’on ne le pense. Il y a peu de temps, je suis allée rencontrer un homme atteint d’un délire religieux. Il a une déficience intellectuelle et un problème de santé mentale. Il a tellement fréquenté de centres hospitaliers dans ses moments de crise qu’un jour on l’a orienté vers un logement approprié où sa médication lui est administrée de façon très régulière. Aujourd’hui, ses crises sont beaucoup moins grandes. Il vit dans une maison avec une dizaine de personnes éprouvant des problèmes similaires. En dehors du milieu hospitalier, l’Accueil Bonneau est à peu près le seul lieu qui lui apporte autre chose que ce qu’il trouve dans son univers fermé. Il revient souvent à son délire : « Ah ! Je ne suis pas aimé de Dieu ! Je suis damné ! Je m’en vais en enfer… » L’autre jour, je l’ai rencontré avec une autre personne qui, elle aussi, a une déficience psychologique, mais qui n’a pas ce genre de dérapage. Pendant que nous prenions un café dans un centre commercial, mon gars qui délire commence son discours : « Je suis perdu, je m’en vais en enfer… » L’autre lui répond : « Tu ne peux plus y aller, en enfer ! » Cela a saisi mon bonhomme ! L’autre ajoute : « Tu es la pauvreté ! Tu ne peux pas y aller, en enfer ! Dieu est pour les pauvres ! » Je pense qu’il ne faut pas servir un discours religieux qui soit comme un devoir ou une réponse à tout. Il faut surtout développer une confiance en Dieu. »

Elle admet que ce n’est pas toujours facile : « En voyant l’autre avec des yeux différents, c’est possible. Ce matin est entré dans mon bureau un sidéen en phase terminale. Pour avoir 10$, il m’a raconté une histoire rocambolesque. Je lui ai répondu : « Si tu veux 10$ pour consommer un peu de drogue, je te comprends. Tu n’as pas besoin de m’inventer une histoire (!) parce que si j’étais dans l’état de souffrance que tu connais, j’aurais peut-être envie de me geler la fraise moi aussi… » À cause de cette terrible maladie, la souffrance de cet homme est tellement grande. Il m’impressionne parce qu’il a encore le courage d’être debout. Actuellement, il vit dans un de nos appartements et je pense qu’on lui permet de finir ses jours dignement. »

Ainsi donc, ce qui semble amoral ne l’est pas toujours !

Avant son implication à l’Accueil Bonneau, sœur Nicole Fournier arrivait du Cameroun, en Afrique, où elle a été pendant 13 ans professeure de français.

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[1] Cf. Benoit Voyer. «Sœur Nicole Fournier - « Il y a en chaque personne un pouvoir de résurrection » », Revue Sainte Anne, janvier 2003, page 9. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2026/02/le-present-du-passe-il-y-en-chaque.html L’article a été republié dans : Benoit Voyer. Les Témoins de l’Essentiel, Éditions Logiques, 2005. BANQ 204.4 V975t 2005.

LE PRÉSENT DU PASSÉ: Jérôme Le Royer sur la voie de la béatification

Jérôme Le Royer sur la voie de la béatification

MONTRÉAL – Le 6 juillet 2007, le pape Benoît XVI a autorisé la promulgation des Décrets concernant des miracles attribués à de nouveaux saints et bienheureux. Le même jour, il a reconnu les vertus héroïques de Jérôme Le Royer (1597-1659), fondateur des Filles de Saint-Joseph de La Flèche, mieux connues au Canada sous le nom des Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph ou des Religieuses Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal, et visionnaire de la ville de Montréal. Jérôme Le Royer pourra maintenant porter le vocable de Serviteur de Dieu, ce qui veut dire que la cause de béatification est engagée.

Jérôme Le Royer de La Dauversière a mis sur pied, avec Jean-Jacques Olier, fondateur de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice, la Société de Notre-Dame de Montréal, responsable de la réalisation d'un rêve apostolique : l'établissement sur une île du fleuve Saint-Laurent, découverte par Jacques Cartier, et qu'il nommera Hochelaga, d'une cité dédiée à Marie pour l'évangélisation des peuples autochtones.

Jérôme Le Royer était l'ami des fondateurs de Montréal, Paul Chomedey et Jeanne Mance. Il l'était aussi du père Charles Lalemant, jésuite, procureur des missions du Canada. C'est ce dernier qui lui présentera Jeanne Mance. C'est à La Rochelle (France), où Jérôme Le Royer prépare l'embarquement pour Montréal, que la rencontre aura lieu.

Jérôme Le Royer découvre en Jeanne Mance « un présent du ciel », une personne « toute de grâce » choisie par Dieu et qui arrive en temps opportun. Il l'invite à se joindre à l'expédition, comme à Paul de Chomedey. Jeanne Mance opte pour le risque. La voilà mêlée à l'aventure héroïque des fondateurs de Montréal. 

Benoit Voyer


(Revue Sainte Anne, octobre 2007, p. 398)

5 avril 2026

VISION CATHOLIQUE: La résurrection

La Résurrection

Par Benoit Voyer

5 avril 2026

Pour le rationnel que je suis, le concept de la résurrection de Jésus, fondement même du christianisme, a été très difficile à comprendre. Un jour, lorsque j’étais journaliste, j’ai demandé une rencontre à Mgr François Lapierre, l’ancien évêque de Saint-Hyacinthe, afin de parler du sujet. Le projet consistait en une réflexion pour les jours saints, mais en réalité, c’était bien plus pour dénouer ma propre impasse que je voulais m’entretenir avec lui.[1] L’échange que j’ai eu avec lui sera la clef dont j’avais besoin pour saisir de quoi il s’agit.

BENOIT VOYER – Monseigneur François Lapierre, qu’est-ce que la résurrection ?

FRANÇOIS LAPIERRE – C'est “être vivant” ! C’est ce qu’affirment les Évangiles. “Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ?” (Lc 24,5).

Cette réalité ne se vit pas uniquement lors de notre passage de la vie à trépas au terme de notre chemin humain. Nous la vivons déjà durant notre existence quotidienne. Toute personne vit des moments de mort et de résurrection. Au moment des ténèbres que nous traversons, au moment où nous croyons qu’il n’y a plus rien de possible, il y a toujours l’espérance d’une vie nouvelle. Déjà cette espérance est très présente dans les psaumes. Je dois vous avouer que c’est ce qui soutient ma foi.

B.V. – Cela est le sens philosophique de la résurrection. Après la pluie vient toujours le beau temps. Au bout d’un long tunnel obscur, il y a toujours la lumière qui nous attend…

F. L. – Pour représenter la résurrection, j’aime l’image de l’enfant qui vient au monde. Lorsqu’il naît, il y a rapidement une rupture avec la mère. Ainsi, nous visons une expérience nouvelle. La résurrection chrétienne, c’est faire l’expérience de devenir une nouvelle création dans le Christ. J’aime beaucoup cette pensée de Pascal : “Quelle raison ont-ils de dire qu’on ne peut ressusciter ? Qu'est-ce qui est le plus difficile, de naître ou de ressusciter : que ce qui n’a jamais été soit, ou que ce qui a été soit encore ? (...) La coutume nous rend l’un facile, le manque de coutume rend l’autre impossible : populaire façon de juger !” (Pascal, Pensées, 222-882). Son questionnement est intéressant : celui qui a créé le monde peut aussi nous re-créer !

B.V. – Thomas dit avoir touché concrètement à Jésus après sa mort. Cela pose un doute pour l’intelligence. Est-ce que vous êtes à l’aise avec cette affirmation ?

F. L. – Jésus lui dit : “Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.” Je crois fermement que nous sommes appelés à vivre cette béatitude des gens qui ne l’ont pas vu et qui sont appelés à la foi. Cependant, on peut penser que cette foi ne repose pas uniquement sur une réalité vraiment rationnelle ou logique parce que toute la spiritualité chrétienne nous invite à ressusciter chaque jour, à vivre la résurrection au quotidien.

Voici une autre image de la résurrection que j’aime beaucoup. À la fin d’une journée, parfois, il m’arrive d’être très fatigué. Je me couche et ne fais rien pendant huit heures. Le matin, je me réveille reposé. L’Écriture nous parle à plusieurs reprises de la résurrection comme d’un réveil.

B.V. – Peut-on faire ce parallèle avec la réalité de la résurrection du Christ qui est le fondement du christianisme ?

F. L. – Ces images sont des réalités qui peuvent nous aider à découvrir le mystère de la résurrection et à le vivre au présent. La grande question n’est pas seulement de la vie après la mort, mais de la vie avant la mort. Nous avons à nous soucier de la qualité de cette vie. C’est là que l’expérience chrétienne, quand elle est bien vécue, devient une expérience de vie. Tout le cheminement de la foi est un art de vivre. La résurrection, c’est l’expérimentation de la vie en abondance.

B. V. – Revenons à Thomas. Est-ce qu’il a vraiment touché le Christ en chair et en os ? Est-ce qu’il serait plus simple pour l’intelligence d’affirmer que c’était un corps métaphysique ?

F. L. – C’est le corps du Christ ressuscité.

B.V. – Comment décrire ce corps du Christ ressuscité ?

F. L. – C’est une réalité qui dépasse notre entendement. La résurrection n’est pas simplement, comme dans le cas de Lazare, un retour à la vie antérieure. Lazare a été réanimé. La résurrection est une nouvelle création. C’est une réalité nouvelle qui dépasse notre raisonnement humain.

B. V. – Est-ce que nous pourrions comparer la résurrection du Christ à une apparition ?

F. L. – Vous avez bien compris. C’est un phénomène mystique. Ce n’était plus le corps de chair du Seigneur. C’était son corps transformé, ressuscité. Sans vouloir amenuiser l’importance de la nécessité d’une compréhension rationnelle de ce phénomène, je pense que c’est une réalité qui se comprend surtout avec le cœur.

B.V. – Comment surmonter le doute ?

F. L. – Le récit de la rencontre du Christ avec les disciples d’Emmaüs vous donne la recette. Il faut commencer par se mettre en route. En marchant, Jésus se présente et engage un dialogue à l’aide des Écritures. La Parole de Dieu a le pouvoir d’animer ou de réanimer un élan en soi. Parfois, il faut juste une parole.

Les étapes de leur cheminement nous montrent que la première chose qui ressuscite, c’est le cœur : il s’ouvre à de nouvelles capacités. Une nouvelle espérance s’installe. L’amour qui renaît nous amène à nous engager davantage au service des autres et à pardonner.

De plus, les jours saints que nous vivrons dans peu de temps (L'entrevue précède de peu la fête de Pâques) peuvent être une source pour retrouver l’élan. Par cette commémoration du passage de Jésus de l’épreuve à la mort et de la mort à la vie nouvelle, chacun célèbre ses vendredis saints et ses matins de Pâques,

B. V. – Qu’est-ce qu’il faut penser du doute ?

F.L. – Il est normal de douter et de passer par des périodes ténébreuses. Les plus grands saints sont passés par des périodes de grande obscurité. Ce sont des étapes charnières dans notre vie. Elles ne se traversent pas toujours avec l’avancée en âge.

B. V. – Avez-vous déjà connu de ces périodes de doutes ?

F.L. – (Silence. Il scrute du regard les yeux du journaliste. Il comprend que la question a pour principal but d’aider son interlocuteur à traverser ses propres doutes. D’une voix mi-éteinte, comme lorsqu’on confie un grand secret, il poursuit…) L’assassinat de mon ami Raoul Léger, avec qui j’ai travaillé au Guatemala, a engendré dans ma vie et dans ma foi une grande période d’obscurité. Ce fut une terrible épreuve pour moi. J’ai douté jusqu’à remettre en question mon apostolat.

Il y a quelques mois, lors de la présentation du nouveau film de l’ONF qui porte sur sa vie, j’ai vu un parallèle entre celle-ci et celle de Jésus. Raoul n’avait que 30 ans.

B. V. – Pourquoi avez-vous douté ?

F.L. – C’est toujours la question du pourquoi qui hante l’esprit, surtout lorsqu’on a l’impression d’avoir été fidèle à l’appel reçu et qu’on a donné le meilleur de soi-même. J’ai beaucoup questionné Dieu.

B. V. – Qu’est-ce que l’épreuve a transformé en vous ?

F. L. – L’expérience a été pour moi un tournant important. J’ai découvert une réalité nouvelle dans la spiritualité. Elle n’est pas une fuite, mais un au-delà. J’ai découvert une lumière dans ma nuit. C’est difficile à exprimer. C’est une expérience qui s’explique difficilement avec des mots. Si je n’avais pas vécu cet événement, mon cheminement n’aurait pas été le même. Après quelques pas dans la nuit, j’ai vu le soleil se lever. J’ai vécu l’expérience d’une vie nouvelle. La résurrection, c’est le soleil qui se lève après la nuit obscure.

***

Ainsi donc, le concept de résurrection ne se comprend pas avec la logique de l’intelligence, mais avec le cœur. Les textes évangéliques ne sont pas des récits journalistiques, mais ils ont pour but d’aider à comprendre des réalités spirituelles et de donner du sens à la vie humaine.

Mgr François Lapierre m’invitait donc à ne pas regarder la résurrection comme étant seulement quelque chose qui se passe après la mort, mais plutôt comme une réalité qu’il est possible de vivre à même cette vie qui nous est prêtée.

D’ailleurs, la foi chrétienne nous invite à croire au-delà de tout entendement rationnel, que la Vie est plus forte que la mort et que toutes les petites morts que nous traversons au fil de ce pèlerinage sur cette terre en sont l'incarnation vivante. La foi est de croire que le trésor que nous cherchons est devant, à portée de soi. Comme il l’affirme : « La résurrection, c’est le soleil qui se lève après la nuit obscure. » De son côté, le frère Marie-Victorin écrivait un jour à Marcelle Gauvreau : « Il ne peut pas toujours faire noir […] La nuit appelle le soleil. »[2]

Je ne le savais pas à ce moment, mais ma réflexion ne faisait que commencer.

Une autre fois, lors d’une rencontre qui devait être un peu banale, des propos sont venus enrichir ceux de l’évêque maskoutain.

Afin d’écrire un article sur l’Accueil Bonneau, à Montréal [3], j’avais sollicité un entretien avec Nicole Fournier, une sœur de la Charité, qui en était la directrice générale. Durant notre échange, je lui demande : « Qu’est-ce que la pauvreté a changé dans votre conception de Dieu ? »

Après un long silence introspectif, elle me répond : « Qu’il faut avoir foi en la résurrection. Dans la lutte contre la pauvreté, je pense que si on a si peu de résultats, c’est que souvent on oublie que la personne est plus que ses carences. Elle a aussi une force qui habite dans son intériorité secrète. Je crois que c’est cela le grand message de l’Évangile. Il y a dans chaque personne un pouvoir de résurrection que l’Esprit peut réveiller, peut faire grandir. Il ne faut jamais perdre confiance en ce pouvoir de résurrection. Croire en quelqu’un, c’est le rendre capable de grandir. Si je ne crois pas que l’enfant puisse marcher, il ne prendra jamais le risque de se tenir debout et d’avancer ses jambes. Dans la vie, je pense que nous avons surtout besoin, au-delà de nourriture et d’argent, de quelqu’un qui croit en nous. » Et puis elle ajoutait : « Lorsque je prie, je rappelle à Dieu tous ces gens qui nous fréquentent. Je lui demande la force d’ouvrir en eux des portes et qu’il travaille sur les causes qui peuvent amener toutes ces personnes chez nous. Je lui demande aussi de faire grandir en eux la confiance en ce qu’ils sont. »

Il n’y a pas longtemps, je lisais le livre de l’archevêque de Montréal, Mgr Christian Lépine, “Créés pour être aimés”. Il écrit : « Nous pourrions penser que la vie éternelle, c’est ce qui nous attend à la fin de nos vies. Cela est vrai, mais Jésus nous dit aussi que la vie éternelle nous est offerte maintenant, pendant notre vie terrestre (Jn 6, 26-70). Nous serons pleinement transformés lorsque le royaume éternel sera achevé. Mais entre-temps Dieu est entièrement présent à chacun et à chacune d’entre nous dans un amour agissant où il nous donne déjà part à la vie éternelle. La vie éternelle est donc une question qui me concerne maintenant, quel que soit mon désir des choses concrètes, quels que soient mes besoins humains. Comme l’air que je respire, invisible et impalpable, la vie éternelle, que je ne vois pas et ne sens pas, manifeste sa dimension concrète dans l’existence propre qu’elle me permet d’avoir. »[4]

Pour le chrétien, l’existence qu’il vit sur cette terre est déjà une partie de l’éternité à laquelle il est appelé. La résurrection est déjà dans ce monde parce qu’il a dit oui à l’appel de Jésus de marcher à sa suite malgré les croix du quotidien, ces petits défis qui sont des petits « plus » dans sa marche vers le grand bonheur final.

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[1] Cf. Benoit Voyer. « Les Témoins de l’essentiel », éditions Logiques, une division de Québecor, 2005, pp.153 à 163. Article paru initialement dans la Revue Sainte Anne. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2024/06/francois-lapierre.html
[2] Lettres du frère Marie-Victorin à Marcelle Gauvreau, 29 avril 1939.
[3] Cf. Benoit Voyer. « Les Témoins de l’essentiel », éditions Logiques, une division de Québecor, 2005, pp.165 à 169. Article paru initialement dans la Revue Sainte Anne. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2024/06/il-etait-une-fois-dans-les-medias.html
[4] Christian Lépine. Créés pour êtres aimés, Médiaspaul, 2012, p. 37.

LE PRÉSENT DU PASSÉ: Vieillir

Vieillir

Dieu, Qu'il est bon de vieillir ! Plus j'avance en âge, plus je suis retiré des affaires productives de cette société, moins je suis soucieux de ma réussite matérielle et sociale. Je me retrouve, enfin, moi-même, sans avoir à jouer un personnage.

Encore plus, et c'est le cadeau de mes jours qui avancent, j'ai perdu mes illusions en qui je croyais être et sur ceux qui m'entourent. Je peux devenir moi, juste moi. De jour en jour, je sens mon cœur d'enfant, qui a longtemps été refoulé, reprendre vie en moi.

Mieux ! Mes vieux jours amènent en moi la grâce de l'émerveillement. De plus en plus, un rien illumine mon cœur et mes yeux. Ta création est tellement magnifique !

Je ne sais guère si demain, j'aurai le privilège de vivre cette vie humaine. Mais cela m'importe de moins en moins. Aujourd'hui, je vis d'abandon à ta Providence et je te remercie pour les jours de jeunesse que tu m'as prêtés et, surtout, pour cette merveilleuse vieillesse qui avance et qui me prépare à te rencontrer. Tu es mon espérance et ma jeunesse éternelle.

Amen
Benoit Voyer


(Revue Sainte Anne, septembre 2007, p. 350)

4 avril 2026

VISION CATHOLIQUE: Douter

Douter

Par Benoit Voyer

4 avril 2026

Pour un esprit cartésien, il n’est pas facile de croire en la résurrection ? Un jour [1], j’ai questionné Mgr Francois Lapierre a ce sujet. Il m’a répondu : « Le récit de la rencontre du Christ avec les disciples d'Emmaüs vous donne la recette. Il faut commencer par se mettre en route. En marchant, Jésus se présente et engage un dialogue à l'aide des Écritures. La Parole de Dieu a le pouvoir d'animer ou de réanimer un élan en soi. Parfois, il faut juste une parole. Les étapes de leur cheminement nous montrent que la première chose qui ressuscite, c'est le cœur. Il s'ouvre à de nouvelles capacités. Une nouvelle espérance s'installe. L'amour qui renaît nous amène à nous engager davantage au service des autres et à pardonner. » Je vous en reparlerai demain.

Au sujet du doute face à la résurrection de Jésus, le récit des disciples d’Emmaüs (Lc 24,13-35) nous donne quelques pistes à méditer. Le 28 juillet 2022, de passage au Sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré [2], le Pape François racontait:

« Le voyage des disciples d’Emmaüs, à la fin de l’Évangile de saint Luc, est une image de notre route personnelle et de celle de l’Église. Sur le chemin de la vie, et de la vie de foi, tandis que nous poursuivons les rêves, les projets, les attentes et les espérances qui habitent notre cœur, nous nous heurtons aussi à nos fragilités et faiblesses, nous expérimentons défaites et désillusions, et parfois nous restons prisonniers d’un sentiment d’échec qui nous paralyse. L’Évangile nous annonce que, précisément à ce moment-là, nous ne sommes pas seuls : le Seigneur vient à notre rencontre, se joint à nous, marche sur la même route que nous avec la discrétion d’un voyageur aimable qui veut rouvrir nos yeux et rembraser notre cœur. Et quand l’échec laisse place à la rencontre avec le Seigneur, la vie renaît à l’espérance et nous pouvons nous réconcilier : avec nous-mêmes, avec nos frères et avec Dieu.

Suivons donc l’itinéraire de ce chemin que nous pourrions appeler : de l’échec à l’espérance.

Avant tout, il y a le sentiment de l’échec, qui habite le cœur de ces deux disciples après la mort de Jésus. Ils avaient poursuivi un rêve avec enthousiasme. En Jésus, ils avaient mis toutes leurs espérances et tous leurs désirs. Maintenant, après la mort scandaleuse sur la croix, ils tournent le dos à Jérusalem pour rentrer chez eux, à la vie d’avant. Leur voyage est un voyage de retour, comme pour vouloir oublier cette expérience qui a rempli d’amertume leurs cœurs, ce Messie mis à mort comme un malfaiteur sur la croix. Ils rentrent chez eux abattus, « tout tristes » (Lc 24, 17) : les attentes qu’ils avaient cultivées sont tombées dans le néant, les espérances en lesquelles ils avaient cru ont été brisées, les rêves qu’ils auraient voulu réaliser laissent place à la déception et à l’amertume.

C’est une expérience qui concerne aussi notre vie et notre cheminement spirituel, en toutes ces occasions où nous sommes contraints de redimensionner nos attentes et de faire face aux ambiguïtés de la réalité, aux ténèbres de la vie, à nos faiblesses. […]

Et c’est ce qui est arrivé à Adam et Ève, comme nous l’avons entendu dans la première Lecture : leur péché non seulement les a éloignés de Dieu, mais les a éloignés l’un de l’autre : ils ne peuvent que s’accuser mutuellement. Et nous le voyons aussi chez les disciples d’Emmaüs, dont le malaise d’avoir vu s’écrouler le projet de Jésus ne laisse place qu’à une discussion stérile. Et cela peut également se produire dans la vie de l’Église, la communauté des disciples du Seigneur que les deux d’Emmaüs représentent. Bien qu’étant la communauté du Ressuscité, elle peut se trouver perdue et déçue devant le scandale du mal et la violence du Calvaire. Elle ne peut alors rien faire d’autre que serrer dans ses mains le sentiment de l’échec et se demander : qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi cela est arrivé ? Comment cela a-t-il pu arriver ? […]

Ici, cependant, nous devons être attentifs à la tentation de la fuite, présente chez les deux disciples de l’Évangile : fuir, rebrousser chemin, s’échapper du lieu où les faits se sont produits, tenter de les enlever, chercher un “endroit tranquille” comme Emmaüs pour les oublier. Il n’y a rien de pire, face aux échecs de la vie, que de fuir pour ne pas les affronter. […]

Sur le chemin d’Emmaüs, il se joint avec discrétion pour accompagner et partager les pas résignés de ces disciples tristes. Et que fait-il? Il n’offre pas des paroles d’encouragement génériques, des expressions de circonstance ou des consolations faciles mais, en dévoilant dans les saintes Écritures le mystère de sa mort et de sa résurrection, il éclaire leur histoire et les événements qu’ils ont vécus. Ainsi, il ouvre leurs yeux à un nouveau regard sur les choses. […]

Seigneur Jésus, notre chemin, notre force et notre consolation, nous nous adressons à Toi comme les disciples d’Emmaüs : « Reste avec nous, car le soir approche » (Lc 24, 29). Reste avec nous, Seigneur, quand l’espérance se couche et que la nuit de la déception décline. Reste avec nous parce qu’avec Toi, Jésus, le cours des évènements change et l’émerveillement de la joie renaît de l’impasse du découragement. Reste avec nous, Seigneur, car avec Toi la nuit de la douleur se change en un matin radieux de la vie. Nous disons simplement : reste avec nous, Seigneur, parce que si Tu marches à nos côtés, l’échec s’ouvre à l’espérance d’une vie nouvelle.»

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[1] Cf. Benoit Voyer. « François, l’évêque ressuscité », Revue Sainte Anne, avril 2003, page 153. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2026/03/le-present-du-passe-francois-leveque.html 
[2] www.vatican.va/content/francesco/fr/homilies/2022/documents/20220728-omelia-beaupre-canada.html

LE PRÉSENT DU PASSÉ: Sze Wan Tit

Sze Wan Tit, étudiante en médecine


Bénie entre toutes les femmes

Benoit Voyer


Elle est bénie entre toutes les femmes. Pourtant, elle ne s'appelle pas Marie et elle ne vient pas de Nazareth. Sze Wan Tit est plutôt née à Hong Kong, en Asie, le 12 juillet 1981, et elle habite Montréal depuis son cinquième anniversaire de naissance. Elle est bénie parce qu'un ange de Dieu l'a visitée et a touché son cœur. Le 15 février 2004, elle disait oui à l'appel à la vie chrétienne en recevant, à l'âge de 22 ans, le baptême, en l'église catholique Saint-Ambroise, située sur la rue Beaubien, à Montréal, au cœur de la Petite Italie.

Sa conversion au catholicisme et son baptême sont l'aboutissement d'une longue quête. Tout débute à sa troisième année du secondaire alors qu'elle rencontre Rosalia Suarez, qui dirige une troupe de théâtre. Toutes deux participent à un spectacle de variétés organisé par Ville Saint-Pierre, à Montréal, à l’occasion des festivités du 24 juin. En plus des représentations, le divertissement est aussi une compétition de talents locaux. Cette journée-là, Sze Wan offre au public une prestation au piano et remporte le premier prix.

Rejointe au téléphone chez son employeur, Mme Suarez est ravie de parler de ce petit bout de femme qui est devenue son amie lors de cette manifestation culturelle : « C’est la Providence qui a permis cette rencontre. Je ne la connaissais pas. Elle cherchait une place dans l’assistance pour s’asseoir. Il ne restait qu’une seule chaise… à côté de moi! En moins de deux nous avons commencé à bavarder. C’est une jeune femme séduisante et fort simple. Ce n’est pas gênant de lui parler. »

Deux ans plus tard, dans le but de réaliser un projet de bénévolat auprès des personnes âgées, Rosalia Suarez la met en contact avec une fille de la résidence pour étudiantes Fonteneige, située sur la rue Woodbury, à quelques pas de l'Université de Montréal. Le centre est un organisme sans but lucratif. Des prêtres de l'Opus Dei y rencontrent souvent les jeunes femmes – si elles le désirent - pour des causeries sur la foi et pour de la direction spirituelle. « C’est probablement durant cette expérience qu’est née sa vocation pour la médecine » pense Rosalia, l’actuelle cuisinière en chef du Manoir de Beaujeu, une splendide maison de retraites fermées, une sorte de SPA spirituel pour prendre soin de sa beauté intérieure, à Côteau-du-Lac.

Durant ces années, Sze Wan Tit commence à s’intéresser à la philosophie et aux différentes religions. Elle est athée comme ses parents. Au Collège Marianopolis, le cégep qu’elle fréquente, elle suit des cours « de philo » dans le but d'assouvir son questionnement intérieur. « Ces cours ne satisfaisaient pas assez ma curiosité. Ils m’ont aidée à me poser des questions, mais sans vraiment m’apporter des réponses », confie la femme asiatique au journaliste venu la rencontrer. La philosophie n'est-il pas l'art de se questionner?

Elle poursuit sa réflexion avec son amie à la résidence pour étudiantes. À travers des échanges, elle lui fait découvrir le catholicisme. Ceux-ci portent sur l’existence de Dieu, le sens de la vie, l’authenticité de la bible, est-ce que Jésus a vraiment existé? etc.

Entrée à l’université
Suite à l’obtention de son Diplôme d’études collégiales (DEC), elle songe étudier à temps complet en musique avant de faire le saut en médecine. Elle se questionne.

Elle demande notamment conseil à son professeur de piano, un Argentin. « Il m'a conseillée de m'inscrire en médecine. Il disait que le métier de pianiste est très difficile, car les opportunités de carrière sont minces. Et pas très payantes aussi! Pour être reconnu, il faut indéniablement que tu sois le meilleur. »

Sze Wan est acceptée à l'année préparatoire en médecine à l’Université McGill, institution de haut niveau qui ne sélectionne que les candidats ayant les meilleurs dossiers académiques.

Elle décide également de ne pas abandonner ses études musicales commencées à l'âge de cinq ans. « Je voulais prouver que je suis capable d’étudier - en même temps et à temps complet - dans deux programmes universitaires différents et de très bien réussir » ajoute-t-elle le sourire aux lèvres. Elle complète donc, simultanément aux cours en médecine, sa maîtrise au Conservatoire de musique de Montréal.

De la raison jusqu’au cœur
Ses minutes sont comptées. Elle n’a pas de temps à perdre. Malgré tout, elle garde quelques heures par semaine pour fréquenter la résidence pour les étudiantes. Elle poursuit sa réflexion religieuse et philosophique. Elle s'y sent écoutée. Son point de vue de personne athée est accueilli par les autres, surtout par son amie.

« J'étais intriguée par sa perspective religieuse. On ne se comprenait pas toujours, mais ce n'était pas important à mes yeux. Je lui posais plein de questions auxquelles elle n'était pas toujours capable de répondre. Elle a demandé à l'abbé Éric Nicolaï de nous donner des petites causeries de 45 minutes sur mes sujets de questionnement. Il a accepté », raconte Sze Wan Tit.

L’abbé Nicolaï se souvient : « Elle a entendu parler de ma conversion au catholicisme. Cela l’a intriguée. Elle a demandé de me rencontrer pour échanger. Elle posait des questions très intelligentes. Elle ne se contentait pas de mes réponses parfois un peu toutes faites. Au début, je pensais qu’elle se convertirait assez rapidement, mais ça n’a pas été le cas. Je pense qu’elle rationnalisait trop, alors que la foi en Jésus est d’abord une histoire de cœur. Il fallait qu’elle aille plus loin, c’est-a-dire qu’elle descende en elle. On a beaucoup prié pour Sze Wan. »

Pour répondre à plusieurs de ses interrogations, le prêtre lui conseille de lire « Handbook of Christian Apologetics » de Peter Kreeft, car dans cet ouvrage on répond à plusieurs questions fondamentales sur la foi.

Durant ces mêmes semaines, elle prépare son examen de piano de première année de maîtrise.

Sze Wan Tit poursuit : « Ma grand-mère paternelle est venue nous visiter pendant environ un mois. Elle habite Calgary et est protestante. Elle fréquente son Église à chaque semaine. Elle prie avant de manger, avant de se coucher... Je trouvais ça très beau. J'ai suivi son exemple et j'ai commencé à prier. Je voulais voir si la prière marche vraiment! C'était aussi la fin de la session et j'avais beaucoup d'examens à venir. Ceux de piano me stressaient particulièrement. J'ai commencé à prier en me disant: Je n'ai rien à perdre! Je vais essayer! Durant ce temps, je lisais l'Évangile de Jean que m’a prêté une autre amie protestante qui fréquentait les cours de médecine avec moi. Un passage disait: Si tu demandes, Dieu va te donner. »

Le jour de son examen de piano arrive : « C'était vraiment important pour moi de bien réussir. Avant l'examen, j'ai prié. J'ai mis tout mon cœur dans ma prière. Au début, je voulais surtout tester Dieu. Je lui disais: Si j'ai plus de 90%, je vais croire en toi! Je n'avais jamais réussi à obtenir une note supérieure à 90% auparavant! !! (rires) Mais après un moment de réflexion, j’en suis venue à la conclusion que ce n'était pas très bien de prier de cette manière en posant des conditions à Dieu! C'était du marchandage! (rires) Je lui ai finalement demandé de m'aider à donner le maximum que je peux donner. »

Les pupilles de ses yeux se dilatent. Elle revit en elle ces instants inoubliables : « C'était incroyable! Je n'ai jamais joué de cette manière! Ça sortait tout seul! Avant, il y avait des accrochages que je n'arrivais pas à éliminer. Toutefois, durant l'examen tout sortait comme je le voulais. C'était parfait! C'est une sensation difficile à décrire... Je sens vraiment que Dieu m'a aidée. On dirait que ce n'était pas moi qui jouait, mais lui qui jouait à travers moi. Je ne me sentais pas toute seule. Je n'étais pas du tout stressée. J'étais calme et paisible dans ma tête. Je ne pensais à rien du tout. J'ai joué pendant une heure. En terminant, mon professeur, qui me connaît depuis dix ans, m'a dit ne jamais m'avoir entendue jouer comme ça. Une juge est sortie de la salle après moi pour venir me féliciter et m'a dit, à son tour, ne jamais avoir entendu quelqu'un jouer comme ça. Ça m'a beaucoup touchée. J'ai vraiment réalisé que c'est Dieu qui jouait pour moi. Il a répondu à ma prière. Le résultat ne m'importait plus beaucoup après le test. L'important devenait à mes yeux la preuve que Dieu existe. »

Elle obtient la note de 96%. C'était la plus élevée de tous les élèves de maîtrise au Conservatoire de cette année-là.

À partir de ce jour, Sze Wan Tit sort de l’athéisme et se met à la recherche d’un courant spirituel et religieux.

L'idée d'un Dieu personnel qui s'occupe de chacun l'attire. Son expérience lui démontre qu'il est ainsi. Le christianisme devient une évidence pour elle. Elle lit des livres sur le sujet et en parle avec des amis. Elle fréquente les Églises catholiques et protestantes. Elle cherche sa voie et prie. Pendant une année, rien ne se passe. Elle attend un signe de Dieu.

Une bénédiction divine
Un soir, comme à chaque semaine, elle participe à une méditation à la résidence Fonteneige. Elle y rencontre une autre chinoise venue avec sa sœur. Cette dernière vit, étudie la médecine et fréquente un centre de l'Opus Dei à Hong Kong. Elle est en visite à Montréal. La jeune fille désire être baptisée et ses parents ne le sont pas.

« Elles m'ont impressionnée. C'était un moment où j'avais besoin d'encouragements dans ma recherche intérieure et pour ma vie. Elles m'ont emmenée à l'église catholique dans le quartier chinois à Montréal. J'ai trouvé ça bien spécial. Ces personnes font un compromis entre la culture chinoise et la culture occidentale. Dans l'église, il y a une peinture qui représente Jésus avec ses apôtres. Ils sont tous chinois sur cette peinture! (rires) La messe est célébrée en cantonnais », raconte-t-elle.

Pour la fin de semaine de la fête du Travail 2003, elles l'invitent pour un camp de réflexion, en Ontario. Sans se faire d'attente, elle accepte de se joindre aux deux femmes. Elle rencontre d'autres chinoises catholiques de son âge. Elles sont plaisantes et gentilles. Elle a bien du plaisir.

Elles lisent la bible ensemble. Il y a aussi la présentation de projets humanitaires. Des prêtres s'entretiennent avec elles. Sze Wan trouve le tout fort intéressant, mais rien ne la rejoint.

« Juste avant de partir, il y avait une messe à l'extérieur, sur le gazon, sur le bord du lac. Pendant que les autres recevaient la communion – puisque je ne pouvais pas, n’étant pas encore catholique - mon amie m'a demandé si je voulais recevoir une bénédiction du prêtre. J'ai accepté. J’ai avancé. Tout de suite après la bénédiction, j'ai commencé à pleurer. J'étais la seule qui pleurait dans l'assemblée. J’ai fini par sécher mes larmes. À la fin de la messe, le prêtre voulait donner la bénédiction à tous. J’ai avancé vers lui une autre fois. Au moment où il m'a bénie, j'ai recommencé à pleurer. C’était pour moi l’invitation de Dieu à entrer chez lui, dans sa maison, avec ses autres enfants. »

En autobus, de retour du camp en direction de Montréal, elle annonce à toutes son intention de devenir catholique.

Baptême
Sans tarder, Sze Wan Tit parle de sa décision à l'abbé Éric Nicolai. Il débute avec elle une série de rencontres catéchétiques.

« On attendait son réel désir d’être baptisée. La préparation au sacrement n’a pas été très longue parce qu’elle a acquis une bonne formation de base au fil des causeries a Fonteneige, de nos échanges et de ses lectures. Il ne restait plus qu’a l’aide a mettre fin aux derniers doutes qu’elle portait », dit l’abbé Éric Nicolai.

Elle se confie aussi à ses parents qui accueillent sa décision. Malgré leur athéisme, ils sont à ses côtés le jour de son baptême qui est célébré en anglais. Comme il arrive souvent lors du baptême d'un adulte, elle fait en même temps sa première communion, sa confirmation et sa profession de foi.

« Le baptême n’est pas l’aboutissement d’un cheminement. C’est n’est que le début! Avec elle et pour elle, l’Église doit assurer des outils de formation afin que sa foi continue de croître. Aussi, Sze Wan doit maintenant être un instrument afin que d’autres personnes s’approchent du Seigneur », lance l’abbé Éric Nicolai.

« Je vais vous confier un petit secret : Sze Wan prie a chaque jour pour la conversion au christianisme de ses parents. Elle souhaite que ceux-ci découvrent le bonheur qu’elle a découvert », conclut Rosalia Suarez.

Sze Wan Tit a obtenu sa maîtrise de piano en avril 2003 et complète actuellement sa 4e année de médecine à l’Université McGill.

(Revue Sainte Anne, octobre 2004, pp. 393 et 398)

3 avril 2026

VISION CATHOLIQUE: A son image

A son image

Par Benoit Voyer

3 avril 2026

Le livre de la Genèse affirme que Dieu a créé l’humain à son image, selon sa ressemblance (Gn 1, 26-27). Au fil de ma recherche à ce sujet, je suis tombé sur trois passage intéressants.

Benoit XVI
Dans le dernier texte que le défunt pape émérite Benoit XVI a laissé, il aborde la question de l’humain créé « a son image ». Il écrit : « On nie aujourd’hui que l’homme, en tant qu’être libre, soit lié d’une quelconque manière à une nature qui détermine l’espace de sa liberté. L’homme n’a plus de nature, il se « fait ». Il n’y a plus de nature humaine : c’est lui qui décide de ce qu’il est, homme ou femme. C’est l’homme qui produit l’homme et décide ainsi du destin d’un être qui ne sort plus des mains d’un Dieu créateur, mais du laboratoire des inventions humaines. L’abolition du Créateur comme l’abolition de l’homme est ainsi devenue la véritable menace pour la foi. C’est le grand défi auquel la théologie est confrontée aujourd’hui. Et elle ne pourra le relever que si l’exemple de la vie chrétienne est plus fort que la puissance des négations qui nous entourent et nous promettent une fausse liberté. La conscience de l’impossibilité de résoudre un problème de cette ampleur au seul niveau théorique ne nous dispense cependant pas d’essayer de proposer une solution au niveau de la pensée. Nature et liberté semblent, à première vue, irréconciliablement opposées : néanmoins, la nature de l’homme est pensée, c’est-à-dire qu’elle est création, et en tant que telle, elle n’est pas simplement une réalité dépourvue d’esprit, mais elle porte en elle le « Logos ». Les Pères de l’Église – et en particulier Athanase d’Alexandrie – ont conçu la création comme la coexistence de la « sapientia » incréée et de la « sapientia » créée. Nous touchons ici au mystère de Jésus-Christ, qui unit en lui la sagesse créée et la sagesse incréée et qui, en tant que sagesse incarnée, nous appelle à être ensemble avec Lui. Ainsi, la nature – qui est donnée à l’homme – n’est plus distincte de l’histoire de la liberté de l’homme et porte en elle deux moments fondamentaux. D’une part, on nous dit que l’être humain, l’homme Adam, a mal commencé son histoire dès le début, de sorte que le fait d’être humain, l’humanité de chacun, comporte un défaut originel. Le « péché originel » signifie que chaque action individuelle est préalablement inscrite sur une mauvaise voie. Toutefois, à cela s’ajoute la figure de Jésus-Christ, le nouvel Adam, qui a payé à l’avance la rédemption pour nous tous, offrant ainsi un nouveau départ à l’histoire. Cela signifie que la « nature » de l’homme est en quelque sorte malade, qu’elle a besoin d’être corrigée (« spoliata et vulnerata »). Cela l’oppose à l’esprit, avec la liberté, telle que nous l’expérimentons continuellement. Mais d’une manière générale, elle est aussi déjà rachetée. Et ce, est un double sens : parce qu’en général, suffisamment de choses ont déjà été faites pour tous les péchés et parce qu’en même temps, cette correction peut toujours être accordée à chaque individu dans le sacrement du pardon. D’une part, l’histoire de l’homme est l’histoire de fautes toujours nouvelles ; d’autre part, la guérison est toujours possible. L’homme est un être qui a besoin de guérison, de pardon. Le fait que ce pardon existe comme une réalité et pas seulement comme un beau rêve est au cœur de l’image chrétienne de l’homme. C’est ici que la doctrine des sacrements trouve sa juste place. La nécessité du Baptême et de la Pénitence, de l’Eucharistie et du Sacerdoce, ainsi que le sacrement du Mariage. » [1]

Bruno-Jean Rutival
Dans le livre « Val Notre-Dame – L’abbaye dans le bois » paru chez Mediaspaul en 2017, Bruno-Jean Rutival écrit que « Dans la Bible, il est émouvant de noter que, dès la première page, il est clairement dit que « Dieu créa l’homme (et la femme) a son image ». Le mot hébreu utilisé est alors « Tselem » qui vient de « Tsel » qui veut dire « ombre »; Dieu créa l’homme (et la femme) comme son ombre… lui la lumière! Les contrastes s’opposent entre ces deux vocables, entre ombre et lumiere, entre clarté et ténèbres. »

Jean-Paul Regimbal
Dans une conférence qu’il donnait le 8 juin 1981 [2] à la maison des Trinitaires, à Granby, le père Jean-Paul Regimbal disait : « Nous sommes les icônes de la Trinité, car le texte grec en nous parlant d’image et de ressemblance emploi le terme « icône ». Ce n’est pas peu dire! C’est-à-dire que chaque baptisé est un chef-d’œuvre de la Très Sainte Trinité. Chaque baptisé est un original issu de la pensée créatrice de Dieu, conforme à cette pensée amoureuse et, ensuite, actualisée d’une façon visible pour manifester l’invisible même. […]

Dieu dans sa richesse et sa diversité a voulu que chaque personne soit unique. Et dans cette (hésitation) unicité qui est diversité, manifestant ainsi la richesse multiforme de son être. C'est parce qu'il y a diversité qu'il y a harmonie et beauté et chef-d’œuvre. Je ne le répéterai jamais assez, chaque personne est un chef-d’œuvre conçu et créé par la Trinité elle-même.

Chaque personne avec son tempérament, son caractère, sa personnalité, ses caractéristiques, voire même ses défauts, contribue à faire un tableau encore plus sublime de la création tout entière. Si ce tableau était tout noir ou tout blanc on n’y verrait rien de la beauté des coloris. Mais parce qu'il y a des contrastes entre l'or, le bleu, le rouge, le vert, le sable et parce qu'il y a une diversité de couleurs, il y a chef-d’œuvre. Et quand on regarde les grands chefs-d’œuvre de Rambran... Et quand on regarde les grands chefs-d’œuvre de la Renaissance... Qu'est-ce que l'on constate? Ce sont précisément les zones sombres qui mettent en lumière les zones les plus significatives, la lumière prenait plus de relief. Et ce qui était mis en lumière prenait plus de sens et éclatait davantage à nos yeux. Le Seigneur se sert même de la diversité de nos défauts pour nous enrichir dans la plénitude de notre être humain. »

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[1] Pape Benoit XVI. https://fr.zenit.org/2024/10/25/limage-chretienne-de-lhomme-texte-inedit-dont-benoit-xvi/
[2] Jean-Paul Regimbal. Conférence donnée le 8 juin 1981 a la maison des Trinitaires, à Granby, a l’occasion de la retraite de la fête de la Trinité. Librairie Pneumathèque no 6057.


LE PRÉSENT DU PASSÉ: Vivre avec le sida

Vivre avec le sida

par Benoit Voyer


Il y a maintenant douze ans que le SIDA a été identifié. Il y a maintenant un peu plus de 15 millions de personnes qui sont porteuses du virus. Le SIDA dérange beaucoup en cette fin de siècle. Plusieurs personnalités connues dans le monde artistique sont décédées de cette maladie. On pense aussi au fameux scandale du sang contaminé. Des centaines de personnes ont déjà trouvé la mort des suites de cette grande négligence médicale. Au-delà de ce drame, des hommes et des femmes consacrent maintenant leur vie à venir en aide aux personnes atteintes du virus.

La vie de Léon-Pierre
Il y a maintenant vingt ans que Léon-Pierre Ethier parcourt les rues de Montréal pour venir en aide aux démunis. Membre de la Fraternité Charles-de-Foucauld, Léon-Pierre a longtemps travaillé avec les alcooliques, les toxicomanes et les prostituées. Sa rencontre avec les sidéens est plus récente.

C'est sa fraternité qui lui a demandé de porter une attention spéciale aux sidéens. Il avoue qu'il ressentait de grands préjugés. « J'avais peur d'attraper le SIDA », dit-il. Un jour, une lumière intérieure lui fit comprendre que Jésus se cache derrière chaque malade atteint du SIDA. Il pose alors un geste compromettant. Léon-Pierre se décide d'embrasser un sidéen en phase terminale. Le visage de cet homme était couvert d'herpès.

Depuis ce temps. Léon-Pierre n'hésite plus, comme l'a fait Jésus avec les lépreux, à fréquenter les sidéens.

Léon-Pierre témoigne franchement : « C'est une vocation spéciale, une grâce. Je connais des gens qui fréquentent les sidéens et qui ne l'ont pas. Ils abandonnent au bout de quelques mois. Pour moi, c'est un appel. »

La préparation à la mort est l'une des étapes importantes que doit vivre un sidéen. Léon-Pierre Ethier a accompagné 80 sidéens. Une dizaine d'entre eux sont morts dans ses bras. « J'y ai vécu de très beaux moments », se rappelle Léon-Pierre.

Trois situations lui reviennent en mémoire au moment de l'entrevue. « Je pense à l'un d'eux, raconte Léon-Pierre. Je lui disais : « Pars seul ! Le prochain qui va te prendre la main, c'est Jésus. » Je voyais très bien qu'il saisissait quelqu'un avec sa main droite. Il est mort avec un beau sourire. »

Léon-Pierre poursuit avec le récit de ce qui est arrivé à Denis. « Le père de Denis n'acceptait pas que son fils soit homosexuel. Il est cependant venu le visiter quatre fois avant sa mort. Après son décès, son père m'a dit : « Je veux mourir comme mon gars. » « Tu veux mourir comme une tapette ? » lui ai-je demandé. Il me répondit : « Oui ! » Cet homme avait été rejoint par les attitudes de son garçon. Denis disait au moment de sa mort : « Je tiens la main de mon chum. Il est tellement beau mon Jésus… » Il répétait les mêmes paroles lorsque son père le visitait : « Tais-toi papa, je tiens la main de mon chum, qu'il est beau, qu'il est beau ! » Denis est allé à la confesse et à la messe quinze jours avant de mourir.

La fraternité
La Fraternité Éric est un mouvement d'accompagnement spirituel, moral et humanitaire pour les sidéens. Cet organisme a vu le jour le 19 mars 1989 à Montréal sur le tombeau du Frère André. La fraternité a un seul moyen d'action. Il s'agit d'apprivoiser le malade, l'amener à Dieu et l'accompagner jusqu'à la mort dans la paix.

L'œuvre est introduite dans 30 pays. Plusieurs centaines d'individus accompagnent cinq cents sidéens. La Fraternité Éric possède à Montréal des moyens très simples. Un modeste budget de près de 10 000$ lui permet de fonctionner mais les besoins sont grands. Léon-Pierre Ethier a reçu l'an dernier 3000$ comme salaire. Cela ne l'empêche cependant pas de se donner à plein temps pour ses amis les sidéens. Les fruits spirituels sont presque sa seule récompense.

Vivre avec la maladie
Ghislain Robert a appris qu'il était séropositif en 1987. Homme d'affaires, il est alors dans le monde de la mode, de l'esthétisme et de la massothérapie. « J'étais un enfant un peu solitaire, se souvient Ghislain. Mes frères et sœurs plus âgés que moi ne me faisaient pas participer à leurs activités parce que j'étais trop jeune pour eux. Je ne jouais pas non plus avec les plus jeunes car je ne me trouvais pas de leur âge. Je me tenais avec des gens plus âgés. »

Son enfance a été somme toute heureuse. Tout a changé à l'âge de neuf ans. Il est la victime d'un pédophile. « Tous les jeunes de la famille y sont passés. Aucun n'en dit mot car c'était une personne estimée de la part des parents. » Ghislain a été marqué par cette expérience. L'homme l'a menacé de lui casser un bras s'il venait à parler.

Son orientation sexuelle ne semble pas affectée par cette expérience. Il a de bonnes amies. Par la suite, il fréquente de moins en moins les filles et il s'intéresse à la danse. « C'est difficile pour un garçon de Chibougamau de se tenir avec un gars qui fait de la danse parce qu'il est automatiquement identifié comme homosexuel. C'est idiot de leur part ! La danse, c'est spirituel. C'est quelque chose de positif pour moi, de commenter Ghislain.

Moi, séropositif
Ghislain s'est lancé en affaires. Un jour alors qu'il venait de fermer un commerce, il rencontre un ami qui lui propose d'en ouvrir un autre. Il jase de la situation puis Ghislain lui demande : « Écoute, Gilles, qui va te rembourser si un bon jour on découvre que je suis séropositif ? »

Son ami l'invite à passer un test. Ghislain avait quelques appréhensions suite à un voyage qu'il avait fait aux États-Unis. Un ami qu'il avait aimé là-bas était décédé du SIDA quelques mois plus tôt. Le test était positif et le médecin apprit à Ghislain la triste nouvelle.

« Quand je travaillais, poursuit Ghislain, je ne pensais jamais à la maladie. Je prenais contact avec elle lorsque je prenais les médicaments. Je fonctionnais bien, j'étais gras et je faisais du sport. C'est lors d'un voyage sur la Côte d'Azur que le SIDA a pris plus de place dans ma vie. J'étais déprimé même si je faisais un voyage de rêve.

Ghislain constate qu'il a souvent l'impression d'avoir le mot SIDA inscrit sur son visage. Il est allé dernièrement à l'épicerie alors qu'il était en congé de l'hôpital. Il avait oublié sa canule. La préposée, voyant la sonde, lui a demandé de quoi il souffrait. Il a fini par lui avouer qu'il souffrait du SIDA. L'employée s'est empressée de l'embrasser, lui disant : « Je suis contente que tu me le dises. Tout le monde le cache. « Enfin j'en vois un ! »

Avec la Fraternité Éric, Ghislain trouve un nouveau sens à sa vie. Il découvre désormais la tendresse chez les individus qu'il côtoie lors de témoignages, dans sa correspondance et particulièrement dans ses moments de prière.

En pleurant à chaudes larmes, il avoue : « J'ai de la misère à prier pour moi. Je pense que cela serait égoïste. Je ne veux pas demander des choses à Jésus. Je veux qu'il le fasse lui-même. Des fois, j'ose lui dire que la petite colombe blessée puisse guérir ses plaies et rejoindre ses parents. » C'est là son grand rêve, retrouver les bras chaleureux et tendres de sa mère.

On peut joindre la Fraternité Éric à l'adresse suivante : Fraternité Éric, C.P. 5493, succursale C, Montréal, H2X 3N3. Cet organisme sera heureux de recevoir de l'argent et des appuis spirituels. 

(Revue Notre-Dame du Cap, mai 1994, pp. 13 à 15)

2 avril 2026

VISION CATHOLIQUE: La vénérable Élisabeth Bruyère

La vénérable Élisabeth Bruyère

Par Benoit Voyer

2 avril 2026

Fille aînée de Charles Bruguier (1763-1824), cultivateur et capitaine de la milice, et de Sophie Mercier (1796-1849), Élisabeth Bruyère naît le 19 mars 1818, à l'Assomption, dans l’actuelle région de Lanaudière, au Québec.

En 1824, au décès de son père, la mère de famille et ses trois enfants se retrouvent dans une situation économique précaire. Élisabeth n’a que 6 ans.

À 16 ans, Elisabeth devient enseignante dans une école de rang.

En 1839, elle entre chez les Sœurs de la Charité de Montréal, congrégation fondée par sainte Marguerite Dufrost de la Jemmerais (1701-1771), veuve de François-Madeleine d’Youville (1700-1730). Cette communauté religieuse se consacre au service des pauvres. À cause de son expérience auprès des jeunes, on lui confie le soin des orphelines. Élisabeth a 21 ans.

En 1844, pour donner suite à une demande, les « Sœurs grises » s’établissent à Bytown (ancêtre d’Ottawa), « en vue de procurer à cette ville un asile pour les infirmes et les orphelins, des écoles pour les petites filles pauvres et, de plus, de faire visiter les malades à domicile ». Le choix de la direction de la communauté s’arrête sur Élisabeth Bruyère, une jeune sœur vaillante et obéissante. Elle sera surprise par ce choix, mais se fie au discernement de ses supérieures.

Élisabeth devra faire preuve d’autonomie et de leadership puisque ce n’est pas une succursale de Montréal qu’elle doit mettre en place, mais une nouvelle congrégation religieuse autonome.

Le 20 février 1845, Élisabeth et ses compagnes arrivent à Bytown. Les cloches des églises sonnent pour les accueillir. Lorsque les carillons se taisent, Élisabeth se dit en elle-même : « Sois Bonne Nouvelle pour les pauvres. » Ainsi en serait-elle aussi pour ses consœurs.

À Bytown, depuis 1841, on construit l’église Notre-Dame. Le 25 juin 1847, lors de l’érection du diocèse catholique de Bytown, elle deviendra la cathédrale du siège épiscopal.

Dès le lendemain de leur arrivée, les Sœurs de la Charité se mettent à visiter les malades, les pauvres et les personnes âgées.

À partir du 3 mars 1845, les religieuses aménagent deux classes dans un hangar. Elles accueillent leurs premières écolières. Peu de temps après, on lui amène des enfants orphelins dont on prendra la charge. Élisabeth Bruyère dit souvent à ses soeurs : « Faites-vous aimer des élèves, reprenez-les avec douceur, comme des mères, mais soyez fermes. »

En moins de trois mois, elles mettent en place les premiers jalons d’un petit hôpital. Elles donnent elles-mêmes des soins aux malades et veillent avec affection sur les personnes âgées qu’elles hébergent.

Ses compagnes entendront souvent Élisabeth, leur supérieure, dire : « Si nous perdons l'amour du pauvre, nous perdons notre esprit propre. »

En 1855, Bytown prend le nom d’Ottawa. Le 31 octobre 1857, la municipalité devient la capitale de la province du Canada-Uni et, en 1867, lors de la naissance du Canada, celle du nouveau pays. Élisabeth et ses sœurs verront se construire les bâtiments gouvernementaux à partir de 1859.

Élisabeth Bruyère décède à Ottawa, le 5 avril 1876. De quelques compagnes à son arrivée à Bytown en 1845, elles sont plus de 200 lors de son départ pour l’autre monde, réparties en Ontario, au Québec et aux États-Unis. Plus tard, elles s’établiront dans de nombreux pays.

Le 14 avril 2018, Élisabeth Bruyère est déclarée vénérable par le pape François. Elle repose au cimetière Notre-Dame, à Ottawa, à quelques pas du premier ministre Wilfrid Laurier.

LE PRÉSENT DU PASSÉ: Éditorial 1960 - La grande mission

Éditorial

1960 - La grande mission

L'année 1960 marque une date importante dans la vie de l'Église. L'Église universelle apprendra le dernier secret de la Vierge aux enfants de Fatima ; l'Ordre trinitaire célèbrera le 8ième centenaire de son patriarche saint Jean de Matha ; le diocèse de Montréal entendra la parole de Dieu au cours d'une grande mission qui doit durer du 6 mars au 10 avril.

C'est avec grande joie que les fidèles du diocèse de Montréal accueillent l'initiative apostolique de son Éminence le cardinal Léger. C'est pour chacun de nous l'occasion d'un réveil spirituel et d'une revalorisation des vérités de notre foi. C'est un moment de grâce par excellence puisque la Parole de Dieu descendra dans nos cœurs comme une rosée bienfaisante sur une terre aride. « Ecce nunc tempus acceptabile ; ecce nunc dies salutis ; favorable, voici maintenant l'heure du salut ! Voici maintenant une heure favorable. Voici maintenant l’heure du salut ! »

Le but de la Grande Mission consiste à remettre devant les yeux de tous les fidèles du diocèse l'éblouissante vérité : DIEU EST NOTRE PÈRE ! Cette prise de conscience que Dieu est vraiment notre Père produira dans notre âme une plus claire compréhension de notre état de filiale dépendance à l'égard de ce Père si aimant. Les relations entre notre âme et Dieu deviendront plus intimes, plus confiantes et, partant, plus savoureuses.

Les conséquences d'une telle vérité sont aussi très consolantes pour l'âme du chrétien. Si Dieu est notre Père, Jésus-Christ est donc notre Frère. Nous pouvons donc nous reposer en toute sécurité sur celui qui est notre Sauveur et Rédempteur. Nous pouvons compter sur son aide pour réaliser l'œuvre de notre salut car il est la Voie, la Vérité et la Vie. Lui, notre grand Frère, est notre Guide très sûr, très fiable pour nous reconduire au Père : "Nul ne va au Père si ce n'est par le Fils !"

Puisque Dieu est notre Père, nous formons tous une immense famille. Et cette famille, c'est l'Église où chaque membre jouit de la dilection du Père. Car l'Église n'est pas seulement le Pape, les évêques, les prêtres ; c'est aussi l'immense et belle famille de tous les fidèles. Concrètement, pour nous, l'Église, c'est le diocèse, c'est la paroisse où nous vivons. C'est là que la Parole de ce Père aimant nous rejoindra pour réchauffer notre cœur, pour éclairer notre esprit et pour transformer notre vie !

Entrons donc de plain-pied dans ce vaste courant de la Grande Mission. Profitons bien de ce passage de l'Esprit pour nous rapprocher de Dieu par une connaissance plus profonde de son amour de Père.

Au nom de nos lecteurs, nous voulons remercier le chef du diocèse pour son geste de pasteur. En inaugurant la Grande Mission, il nous conduit vers les gras pâturages où l'âme peut se nourrir en abondance des plus substantielles vérités. Forts de cette nourriture céleste, nous pourrons témoigner plus fermement de notre foi devant les hommes et vivre plus courageusement nos convictions en société.

Le Père directeur [1]


(Trinitas, mars-avril 1960 pp.3 et 4) [2]
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[1] Le père directeur est Jean-Paul Regimbal
[2] Revue conservée dans le fonds P049 de la Société d'histoire de la Haute-Yamaska.

1er avril 2026

VISION CATHOLIQUE: La vénérable Rosalie Cadron-Jetté

La vénérable Rosalie Cadron-Jetté

Par Benoit Voyer

1er avril 2026

Le 27 janvier 1794 à Lavaltrie naît Rosalie Cadron, fille d’Antoine Gratton et de Rosalie Roy.

Le 7 octobre 1811, elle épouse Jean-Marie Jetté. Le couple Jetté-Cadron donnera naissance à onze enfants entre 1812 et 1832, dont cinq mourront en bas âge.

Le 14 juin 1832, le choléra emporte dans la mort Jean-Marie. À 38 ans, avec la charge de sept enfants, Rosalie devient veuve.

Lorsque des mères célibataires se confient à lui, l’évêque catholique de Montréal, Mgr Ignace Bourget, fait appel à Rosalie. Entre 1840 et 1845, elle place plus de vingt-cinq femmes enceintes chez des personnes acceptant de les recevoir en secret.

Elle s’implique aussi dans le suivi de chacune de ces grossesses, naissances et rétablissements.

Ses enfants devenus des adultes bien établis sont souvent mis à contribution.

À chaque naissance, c’est elle qui se rend à la basilique Notre-Dame afin que les nouveaux rejetons reçoivent le baptême comme le veut la tradition catholique. À chaque fois, elle devient la marraine de l’enfant.

En 1845, l’évêque lui demande son aide afin de fonder une communauté religieuse ayant pour mission d’aider les mères célibataires.

En 1848, à l’âge de 53 ans, Rosalie Cadron-Jetté, entourée de sept autres femmes, devient la première religieuse de l’institut des sœurs de Miséricorde.

Elle décède le 5 avril 1864.

Le 9 décembre 2013, le pape François la déclare vénérable, première étape de trois vers la canonisation.

LE PRÉSENT DU PASSÉ: François-Xavier de l'Immaculée Conception (1858-1954)

François-Xavier de l'Immaculée Conception (1858-1954)

L’année 1958 nous ramène deux grands centenaires : pour nous les fidèles du monde entier, celui des apparitions de la Vierges à la grotte de Massabielle. Pour tous les religieux de l’Ordre trinitaire, spécialement ceux du Canada français, celui de la naissance de l’illustre ministre général de regrettée mémoire, le T.R.P. François-Xavier de l’Immaculée-Conception.

C’est le 5 juin 1858 que nait, dans le petit village de Woerth en Alsace, un fils à M. Xavier Pellerin et a son épouse Barbara Lienhart. Élevé chrétiennement par ses dévoués parents, le jeune Xavier, car c’est son nom, fait son entrée au Collège apostolique d’Amiens après avoir terminé ses études élémentaires dans son village natal. Les pères Jésuites qui régissent l’établissement forment l’adolescent a la culture classique. Et dirigent sa vie spirituelle vers l’acquisition des solides vertus.

La vocation
Or, voici qu’à l'âge de dix-huit ans, Xavier ressent les premiers appels à la vocation religieuse. Le passage du R.P. Calixte de la providence, unique profès simple du Couvent de l’Ordre trinitaire a Cerfroid, en fournit l’occasion. Ce digne religieux adresse aux élèves d’Amiens une touchante allocution ou il évoque le glorieux passé de l’Ordre trinitaire au service des esclaves et des malheureux. Après la conférence, Xavier se rend chez le P. Calixte pour lui faire part de son désir d’entrer dans cet Ordre vénérable. Le P. Visiteur recommande au collégien d’étudier davantage sa vocation avec l’aide de son directeur de conscience, le R.P. Barbelin, s.j. Ce dernier, loin de mettre obstacle aux ambitions du jeune alsacien, lui donne pour réponse : « Lorsque le R.P. Calixte parlait de son Ordre et de sa mission de générosité, je me suis dit : Voilà quelque chose qui ferait l’affaire de Xavier Pellerin ». Il n’en faut pas tant pour encourager le vibrant aspirant à suivre le P. Calixte à Paris puis a Cerfroid.

Dans la solitude de Cerfroid, sanctifié jadis par nos saints patriarches Jean et Félix, Xavier murit sa vocation au milieu des épreuves et des humiliations. Se voyant soudainement en face de rien après trois longues années de probation, le postulant écrit au révérendissime P. Général, Benoit de la Vierge, pour connaitre exactement ce qu’il doit faire. Le supérieur lui enjoint aussitôt l’Ordre de rentrer à Rome pour commencer son noviciat canonique. Privé de toute assistance matérielle, le courageux postulant doit quêter lui-même son passage pour exécuter l’ordre de son supérieur présomptif.

Reçu chaleureusement dans la ville éternelle après un long et pénible voyage, Xavier Pellerin se voit accorder la faveur de commencer son noviciat à Palestrina, le 25 janvier 1880, sous le nom de Fr. François-Xavier de l’Immaculée-Conception. Un an plus tard, le 28 janvier 1881, il émet ses simples et termine ses études théologiques au Séminaire diocésain du cardinal Luco.

Le 24 juin 1883, en vertu d’une dispense du Saint-Siège, le père François-Xavier reçoit la grâce du sacerdoce en l’église Sainte-Luce des mains de Mgr Macchi, évêque auxiliaire de Palestrina. L’heureux élu connait aussi la joie de célébrer sa première grand-messe solennelle dans l’église de N.-D. de Guebwiller en présence de sa sainte vénérée maman. Devant tant de grandeur et de solennité, la pieuse mère avoue à son grand garçon : « Si jamais j’avais pu prévoir un tel bonheur, je n’aurais jamais pleuré de ma vie ».

Enfin, le 28 février 1884, en la fête de sainte Agnès, patronne principale de l’Ordre, le père François-Xavier termine le cycle de sa formation religieuse. Il prononce ses voeux solennels dans l’Ordre de la très sainte Trinité entre les mains de son supérieur, le R.P. Grégoire de Jésus et Marie, lui-même futur général de l’Ordre.

Les échanges
Les autorités de l’Ordre ont tôt fait de reconnaitre en ce religieux exemplaire, une âme de feu et un tempérament de chef. C’est pourquoi dès sa sortie du scolasticat, on lui confie sans hésiter la charge de maître des étudiants au Collège Saint-Étienne des Abyssins à Rome. Fort de l’expérience qu’il y a acquise, le père François-Xavier se prépare admirablement bien (à son insu) à présider aux destinées de ce couvent célèbre comme ministre conventuel de 1891 à 1894.

Ses qualités exceptionnelles le signalent même à tous les religieux de la province italienne. Bien qu’il soit français par la langue et la culture, le P. Xavier se voit élire à la haute fonction de ministre provincial de la province italienne de saint Jean de Matha des 1894 et se fait réélire pour un second triennat jusqu’en 1900. Durant son provincialat, le P. Xavier acquiert à l’Ordre les deux maisons d’Anagni et de Gorga.

L’office de provincial n’empêche pas le P. Xavier d’exercer son zèle et son apostolat au point de prêcher des retraites et des carêmes. C’est même après le carême de 1898 dans la cathédrale d’Anagni que le digne prédicateur reçoit l’invitation de se rendre à Faucon, terre bénie qui a vu naitre saint Jean de Matha, pour présider aux fêtes du 7ieme centenaire de la fondation de l’Ordre. Durant cette célébration, on dévoile un monument dédié à la mémoire de l’illustre fondateur des Trinitaires. Le vénéré P. provincial demeure à Faucon jusqu’au moment de l’expulsion des religieux en 1900.

Loin de se décourager, le saint religieux met tout son espoir en la divine providence et tente, en retour, une fondation sur le sol d’Autriche. Il y restaure l’ancienne province de Saint-Joseph fondée 214 ans plus tôt et supprimée depuis 117 ans déjà. De 1900 à 1917, le P. Xavier peine ardument pour ouvrir les deux maisons de Vienne et d’Augustendorff.

Mais la Trinité sainte qui a forgé dans le creuset de l’épreuve l’âme de son apôtre, dispose avec suavité des événements qui conduiront le 20 mai 1919 le T.R.P. François-Xavier de l’Immaculée-Conception a la suprême prélature de l’Ordre

Pendant douze ans, de 1919 à 1931, le T.R.P Xavier ne cessera de travailler à l’expansion de l’Ordre trinitaire dans le monde. Bien que les effectifs de l’Ordre soient très humbles, il décide avec audace et surtout avec esprit de foi de jouer le tout pour le tout. Et suit la période des fondations successives à Marseille (1922), à Montréal (1924), a Miarinarivo (1926), les trois visites en Amérique du Nord et la restauration de deux maisons chères à l’Ordre : Saint-Chrysogone, la maison généralice et Saint-Thomas-in-Formis ou mourut Jean de Matha.

La fondation canadienne
Pour ceux qui ne vivent pas habituellement de l’esprit de foi, la fondation canadienne peut paraitre téméraire, voire même chimérique. Mais le P. Xavier qui ne cesse de se recommander à la providence de Dieu, cherche un moyen efficace pour sauver l’Ordre de l’extinction totale. Admis en audience privée auprès de sa sainteté Pie XI, le 14 avril 1924, il expose ses problèmes au chef suprême de l’Église. Pour toute réponse ce dernier lui déclare : « Si vous voulez des religieux, des missionnaires, allez-vous implanter au Canada. Le Canada est un jardin fertile pour les vocations religieuses, missionnaires. L’âme canadienne est foncièrement chrétienne, intrépide, généreuse et apostolique. Allez au Canada. »

Le révérendissime père quitte Rome le 21 avril suivant pour le Canada avec l’intention d’accepter la fondation d’une paroisse que lui offrait son excellence Mgr Georges Gauthier, administrateur du diocèse de Montréal. Le dimanche 4 mai de la même année, notre distingué voyageur est à Québec puis le 6 dans la métropole.

Son excellence Mgr l’archevêque l’accueille avec une bienveillance toute paternelle et lui confie la paroisse dont il a été question antérieurement. Le 11 mai 1924, le révérendissime père Xavier prends officiellement possession de la nouvelle paroisse qui est érigée sons le patronage de Saint-Jean-de-Matha.

Pour stabiliser sa fondation canadienne le révérendissime père Xavier veille a la rédaction de l’acte d’incorporation civile de l’Ordre trinitaire, le 4 avril 1929. On y lit notamment cette clause, véritable testament spirituel légué par le T.R.P. Xavier a ses fils du Canada : « La mission de cet Ordre est de s’occuper du rachat des captifs, d’œuvre de charité, d’aide et de secours aux immigrants, de s’intéresser au sort et de vaquer à la moralisation des prisonniers… »

Au déclin du grand jour
Malgré ses deux termes comme ministre général de l’Ordre, le T.R.P. Xavier ne goute pas au repos en 1931. Au contraire, il se voit assigner la fonction de premier définiteur général. Ses occupations nombreuses ne l’empêchent pas pour autant de produire des œuvres littéraires. On doit à sa plume des œuvres en français, en Italien et en allemand, toutes marquées au coin, de son grand amour pour l’Ordre trinitaire et ses saints fondateurs.

Usé par les travaux d’une vie consacrée exclusivement a la gloire de la très sainte Trinité, le P. Xavier est atteint de paralysie le 5 février 1934. Dans sa confiance d’enfant, il adresse des supplications instantes à saint Jean de Matha de bien vouloir le délivrer de son mal. Trois jours plus tard, en la fête du saint apôtre des captifs, le T.R.P. François-Xavier Pellerin de l’Immaculée-Conception quitte cette terre vers sept heures du matin en notre couvent de Saint-Chrysogone, à Rome. Hommage a sa vénérée mémoire.

Père François-Xavier de l'Immaculée-conception


Tiré de: Trinitas - revue du tiers-ordre et de l’archiconfrérie de la très sainte Trinité, 4e année, No. 3, 1958, pp.13 à 17 Revue conservée a la Société d'histoire de la Haute-Yamaska, a Granby (Fonds P049).

31 mars 2026

EN LIBERTÉ avec Benoit Voyer - Contribuer à la quête du sens de la vie


 

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LE PRÉSENT DU PASSÉ: La Trinité dans mon âme

La Trinité dans mon âme

Comment vivre de cette présence

1) Faire des actes de recueillement en Sa présence :
Le moyen le plus pratique de se sensibiliser à la réalité de la présence de Dieu, c'est d'abord de s'imposer volontairement, plusieurs fois par jour, quelques moments de réflexion pour bien prendre conscience que Dieu est là. Cela peut prendre la forme d'un simple regard de foi lancé de temps à autre vers ce Dieu tout aimant qui habite au fond de l'âme. Ou encore, une oraison jaculatoire très fervente éveillera l'attention de l'esprit à cette sainte présence. Ce pourra aussi se faire sous forme de communion spirituelle à l'occasion d'un moment de répit. Mais la rencontre de prédilection sera celle de la prière, matin et soir, où l'âme s'accordera un petit "cinq minutes" pour dialoguer familièrement avec son Hôte divin et pour intensifier sa foi en la présence de son Dieu.

2) Se rendre disponible à l'action du Saint-Esprit : cet exercice de la présence de Dieu ne peut vraiment devenir une expérience délectable, savoureuse, que si l'Esprit-Saint lui-même agit dans l'âme par ses dons d'intelligence, de science et de sagesse. C'est pourquoi l'âme doit se tenir docile et souple sous la conduite de l'Esprit-Saint. Comme le dit saint Paul : "Ceux-là sont vraiment les fils de Dieu qui se laissent conduire par l'Esprit de Dieu" (Rom. 8, 14). Cela suppose donc une grande fidélité aux inspirations du Saint-Esprit, un désir sincère de servir Dieu le mieux possible en toutes circonstances et un détachement graduel de sa volonté propre.

3) Prendre conseil auprès des Trois dans les moments difficiles : Il ne se déroule pas une seule journée qui ne présente pas à l'âme un moment d'hésitation, de doute ou d'inquiétude. N'est-ce pas là l'occasion tout indiquée pour consulter Dieu présent en nous ? Qu'est-ce qui vous ferait plus plaisir, ô mon Dieu ? Qu'est-ce qui serait le plus conforme à votre sainte volonté ? Qu'est-ce qui vous procurerait le plus de gloire ? Trinité Sainte, que voulez-vous que je fasse ? Ce simple élan du cœur permettra la plupart du temps de purifier notre intention, d'agir selon un motif plus surnaturel, de surmonter la tendance trop naturelle que nous avons de choisir la voie du moindre effort. Dans les moments de crise surtout, combien cette précieuse habitude de consulter la très sainte Trinité avant d'agir permettra à l'âme d'éviter des décisions irréfléchies, regrettables, peut-être même irréparables.

4) Tout faire par amour : "Celui qui demeure dans l'amour, demeure en la Trinité et la Trinité demeure en lui". (I Jean 4, 16). Plus l'âme chrétienne agit sous l'influence de l'amour, plus la vie de la grâce s'intensifie en elle, et plus elle entre en relation intime avec la très sainte Trinité. C'est pourquoi l'âme doit chercher, en autant que cela lui est humainement possible, à rendre de plus en plus actuelle son intention de servir Dieu dans le moment présent. Certes, l'intention virtuelle offerte au début de la journée suffit-elle à rendre toutes les actions méritoires pour le ciel. Mais pour celle qui désire vivre dans la présence et sous le regard de la Très Sainte Trinité, aucune pratique n'est plus profitable que de renouveler et d'actualiser son désir de tout faire pour l'amour de Dieu, soit à toutes les heures, soit encore au début de chaque action importante. Le lien qui s'établit alors entre l'âme et Dieu devient si fort et si doux que l'âme préférerait subir n'importe quelle souffrance plutôt que de risquer de le rompre. Quelle place reste-t-il donc pour le péché dans une âme qui est tout entière possédée par la sainte présence de Dieu ?

CONCLUSION : Le chrétien du XXᵉ siècle vit dans un monde qui a perdu le sens de Dieu, le sens du sacré et le sens du surnaturel. Il est pressuré de toutes parts par les exigences de la production économique, par les pressions de la vie sociale et par les impératifs de l'action professionnelle. Sans trop s'en rendre compte, il est en train de se vider soi-même et de se laisser entrainer dans un courant de vie pleine d'agitation, mais vide de sens.

Il lui importe plus que jamais de faire le point et de se demander ce qui répondrait le mieux à son besoin d'âme. Dans ce monde qui le sollicite à vivre tout entier dans l'action extérieure, il a besoin plus que jamais d'une vie intérieure intense et vigoureuse. Pour s'immuniser contre l'ambiance matérialiste et athée qui l'entoure, il a besoin d'une vie spirituelle fortement centrée sur Dieu. Pour réagir contre la dépersonnalisation qu'opère en lui le courant de la vie moderne, le chrétien a besoin d'une mystique qui met en valeur la personne. Or quelle mystique met plus en valeur la personne que la mystique du baptême ? Mystique qui est basée sur l'élévation de la personne à l'ordre surnaturel et qui introduit la personne dans la société même des trois Personnes divines, Père, Fils et Saint-Esprit.

Vivre pleinement son baptême, découvrir progressivement les richesses qui ornent son âme, prendre conscience de cette présence divine qui l'habite, voilà comment le chrétien d'aujourd'hui peut faire déjà sur terre l'apprentissage de sa vie éternelle: vivre par amour, dans le sein du Père, en union parfaite avec le Fils, sous la conduite de l'Esprit.

Je souhaite, en terminant, que les éducateurs chrétiens forment la jeunesse moderne selon cette mystique du baptême et selon les exigences de la vie théologale qui débouche en plein cœur de la Trinité afin que la Trinité règne souveraine en plein cœur de l'homme.

P. Jean-Paul de Jésus, o.ss.t. [1]

(Trinité et Vie, septembre et octobre 1965, pp. 11 et 12 [2])

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[1] Jean-Paul de Jésus est le nom de religieux de Jean-Paul Regimbal.
[2] Copie du magazine retrouvée dans la bibliothèque du Séminaire de Saint-Hyacinthe.