C'ÉTAIT LE PRÉSENT DU PASSÉ: Violence faite aux femmes


Violence faite aux femmes

Vers 1970 à bord d'un autobus conduisant des enfants au terrain de jeux d'une petite municipalité de la Montérégie, des marmots disent en chœur une comptine apprise par cœur : «Les filles les guenilles, les gars les soldats !» Ils répètent et répètent sans cesse cette ritournelle sexiste jusqu'à ce qu'elle soit imprégnée au fond d'eux.

À l'époque, ils n'avaient pas tort de s'exprimer de cette façon. La société tolérait ce genre de slogans. L'histoire était empreinte dans les mœurs. Dans la première partie du siècle, la loi civile permettait au mari de battre sa femme avec un bâton ne dépassant pas un pouce de diamètre. Il ne se sentait jamais coupable, car ces coups étaient normalisés par la société.

Les gamins du temps sont devenus grands. Plusieurs hommes vivent maintenant des instants de confusion. Les mouvements féministes les ont acculés au pied du mur. Ils doivent s'adapter à une nouvelle réalité sociale en cherchant des modèles qui n'existent guère. Exaspérés, plusieurs mâles continuent de perpétuer des comportements sexistes et à dominer la gent féminine. Les femmes ne tolèrent plus cela. Les hommes ripostent, veulent encore dominer et deviennent de plus en plus violents et jouent à la victime.

Les hommes coincés
«Les hommes n'ont pas appris à se prendre en main», dit Robert Ayotte, psychologue et responsable clinique à l'Accord Mauricie de Trois-Rivières, un des 25 centres d'aide pour les hommes à comportements violents et contrôlants du Québec. «Je les entends souvent me dire : "Mon père m'a montré à travailler, mais il ne m'a pas appris à verbaliser et extérioriser ce que je suis vraiment à l'intérieur de moi et à bien vivre avec mes émotions. Je me sens coincé. Tout ce que je suis capable de faire, c'est de travailler et piquer des crises de p'tit gars».

Il n'y a pas longtemps encore, la femme n'avait même pas le droit de répliquer à son mari. Au fil des années, elle a commencé à se lever parce qu'elle n'était plus capable de subir cette violence physique, psychologique et verbale. Elle n'était plus en accord avec ce traitement. La gent féminine s'est prise en main. C'est de cette façon que sont nés des centaines de regroupements d'aide aux femmes.

«L'homme a été obligé de perdre le pouvoir. Il a eu l'air fou! Il a perdu un précieux avantage qu'il ne voulait pas perdre ! Comme de nombreux hommes, il se questionne : "Cette formule fonctionnait pour mon père ! Pourquoi elle ne fonctionne pas pour moi ? Pourquoi ma femme réagit de cette manière ? Pourquoi ? Pourquoi ? L'homme est en déroute ... », dit celui qui rencontre des dizaines de clients par semaine à son bureau ou en thérapie.

La violence à la hausse ?
Il y aurait 300 000 femmes qui subissent la violence, selon le nombre d'admissions dans les centres d'aide aux femmes. Ce qui veut dire autant de conjoints violents.

«À l'accord Mauricie, 10% des épouses des gars que nous aidons sont dans une maison spécialisée. Ce qui veut dire que 90% n'ont pas ce support direct. Je suppose donc que le nombre d'hommes violents est 9 fois plus élevé que les données officielles», tente-t-il d'expliquer

L'accord Mauricie
L'accord ressemble aux 25 autres regroupements qui existent au Québec. Il n'y a rien d'improvisé. Ce sont de véritables spécialistes qui y travaillent : psychologues, travailleurs sociaux, psycho-éducateur, etc. De plus, quelle que soit la nature de la violence (physique, psychologique, verbale, sexuelle, économique ou autres), ils sont qualifiés pour aider les mâles à la dérive. «Quand ton intention est d'amener l'autre dans une soumission, il y a violence», insiste M. Ayotte.

Pour s'en sortir, faut-il vraiment passer par une thérapie? demande le journaliste de la Revue Sainte Anne. Tout de go, il répond : «Tu es tellement pris dans le problème que tu ne peux pas atteindre seul le fond. L'intériorité d'une personne est complexe. Si on ne va pas très, réellement très en profondeur, on ne règle rien. En thérapie, les gars sont confrontés à leurs problèmes. La plus grande erreur à faire est d'excuser leur violence et de chercher des explications à leurs comportements dominants».

Une thérapie à l'Accord Mauricie dure en moyenne 6 mois, au rythme de 2 heures par semaine. Contrairement aux maisons pour les femmes, une contribution est exigée aux hommes. Les femmes n'ont pas à payer pour la violence des mâles. 6% du salaire ou un minimum de 15$ est demandé. La thérapie proposée par cet organisme sans but lucratif subventionné par des dons et par Centraide, est efficace et à prix abordable quand on sait qu'il en coûte 60$ de l'heure chez un spécialiste pour une consultation privée.

Benoît Voyer

(Revue Sainte Anne, Octobre 1996, pages 392 et 393)