POLITIQUE: Laïcité: le prix à payer
Pierre-Paul Gagné
Outre le caractère non négociable de l'égalité absolue entre les hommes et les femmes, l'actuelle polémique sur les accommodements raisonnables a mis à l'ordre du jour un autre débat sur lequel la société québécoise ne s'était jamais vraiment penchée en profondeur, celui de la laïcité de l'État.
Comme la plupart, sinon la totalité, des demandes d'accommodements jugées déraisonnables ont des fondements religieux, il fallait s'attendre à ce que le débat porte, tôt ou tard, sur le renforcement du caractère laïc de l'État.
Beaucoup de Québécois, qui ne s'étaient jamais passionnés pour cette question, ont tout à coup découvert que la laïcité pouvait devenir un rempart de premier plan pour empêcher les intégrismes religieux de toutes natures d'envahir l'espace public. D'autant plus que, depuis quelques années, il y a l'exemple français sur lequel s'appuyer.
À l'opposé, il est apparu lors de certaines audiences de la commission Bouchard-Taylor que bon nombre de catholiques pratiquants, qui craignent la disparition totale des manifestations et des signes religieux dans l'espace public, entendent se battre bec et ongles pour maintenir les acquis.
Ce débat, bien entendu, a rebondi dans les courriels de nos lecteurs. Voyons d'abord des points de vue prônant la laïcisation:
« Je suis d'avis que les Québécois craignent les accommodements raisonnables non pas parce qu'ils risquent d'entraîner des différences dans notre société, mais plutôt des dérapages religieux que l'on ne veut plus revivre. » (Jean-Guy Grenier)
« Il est plus que temps que le gouvernement fixe des balises quant à la laïcité de l'État. Nos taxes et impôts ne doivent plus servir à former des croyants quelle que soit la religion à laquelle ils appartiennent. C'est là la responsabilité des Églises. » (Solange Gagnon)
« Je suis un tenant de la laïcité au Québec. L'émancipation citoyenne face aux diktats des institutions religieuses est un signe de civilisation! » (François Leduc)
Pour les tenants de la laïcité, il est clair qu'il faudrait faire le deuil de certaines traditions.
« La laïcité est le rempart de la démocratie. Elle permet qu'en démocratie toutes les religions soient tenues à l'écart afin d'éviter qu'elle ne glisse vers la théocratie. Les accommodements religieux sont ainsi une brèche dans la démocratie. Ils la rognent, la dénaturent en tentant de la transformer en théocratie. » (Gisèle Filion)
À l'opposé, des partisans du maintien des signes religieux expliquent ainsi leur point de vue:
« Il doit effectivement y avoir une séparation entre l'État et la religion, mais la sécularisation ne doit en aucun cas empêcher la religion de jouer un rôle dans l'organisation de la société civile. Empêcher le religieux de prendre part à la vie de la société civile serait de faire de la laïcité un nouveau fondamentalisme encore plus contraignant que le fondamentalisme religieux. » (Benoit Voyer)
« La laïcité, telle une nouvelle religion, cherche à s'imposer avec un succès certain. Le péché d'aujourd'hui, c'est oser affirmer ouvertement ses croyances et afficher des signes religieux. Sont à condamner les Québécois qui osent ainsi freiner les volontés de ces extrémistes apôtres de la laïcité, eux qui possèdent à leur tour l'unique vérité. Connaîtrons-nous un jour un Québec où les croyants seront carrément persécutés? » (Benoît Descôteaux)
Les croyants sont-ils en danger de persécution au Québec? Il ne faudrait pas exagérer. Mais est-ce à dire néanmoins que, dans une perspective de bannissement total de tout signe religieux dans l'espace public, on en arriverait à faire disparaître les crucifix des établissement publics? Serait-ce la fin de la crèche de Noël devant l'Hôtel de Ville de Montréal?
Si certains farouches partisans de la laïcité totale le souhaitent, ce n'est pas l'avis de la plupart qui estiment qu'il ne faudrait pas aller jusqu'à s'attaquer aux signes religieux qui font partie de notre héritage culturel. Ainsi, s'exprime M. Sammy Dalva dans le courriel qu'il nous a fait parvenir:
« Le Québec a une tradition chrétienne et la croix, que ce soit celle de l'Assemblée nationale ou bien celle du mont Royal, fait partie de notre patrimoine culturel au même titre que le sapin et la crèche de Noël. Renier ce patrimoine pour ménager la sensibilité d'une minorité fanatisée relèverait du délire de notre rectitude politique. »
Mais pour les tenants de la laïcité, il est clair qu'il faudrait faire le deuil de certaines traditions, comme la récitation d'une prière avant les assemblées du conseil municipal, si c'est le prix à payer pour empêcher l'implantation dans l'espace public québécois de pratiques religieuses jugées inacceptables.
(La Presse, 7 octobre 2007, p. A15)
