«Ton Jésus doit être assez fort pour être sur la rue Sainte-Catherine ... », lance un jeune au père Jérôme Saint-Pierre, Oblat de Marie-Immaculée de Montréal, à l'automne 1978. Cette simple phrase touche directement son orgueil de prêtre et vise son manque de foi chrétienne. Le religieux n'a pas mis les pieds sur les freins à ce petit message plein de sagesse. «Pourquoi pas ... », s'est-il dit. Le 23 novembre 1978, le Café Chrétien centre-sud ouvre ses portes au 1471 est Sainte-Catherine, de cette rue, la plus célèbre du Québec, au coeur de ce qui allait devenir, quelques années plus tard, le quartier «gai».
Aujourd'hui âgé de 54 ans, Jérôme Saint-Pierre poursuit la même mission, même si, par moments, il a envie de tout lâcher à cause des exigences physiques, intérieures et matérielles qu'un tel apostolat demande. Ce n'est pas facile de porter la Bonne Nouvelle de l'Évangile au coeur du trafic de la grande ville.
Pourquoi continuer? Il donne toutes sortes de réponses: «Parce que c'est une porte ouverte privilégiée sur le public», «Parce qu'il faut évangéliser», «Parce que je ne suis pas seul», «Parce que si l'Église n'évangélise pas, elle est morte», «parce que c'est unique» ( ... ) Réponses faciles ... À force d'insister pour trouver un «pourquoi» valable, il se laisse aller:
«En 1996, on a fêté mon 25e anniversaire d'ordination. Il y avait 3 autres confrères avec moi. On n'a pas eu un mot à dire à nulle part ... Ça ne me faisait rien de ne pas parler, mais ... durant le repas, je me suis levé, je suis allé à l'avant et j'ai pris le micro: «Je veux vous dire une affaire! Je veux remercier le Seigneur ... Pas parce que je suis un Oblat ... Pas parce que je suis un curé ... Pas parce que je suis un prêtre ... Mais parce que depuis que je lui ai donné ma vie, j'en ai ramené une maudite gang au Seigneur! Pis, j'ai sauvé leurs vies! Ils sont heureux aujourd'hui!» J'avais l'air fou, mais c'était ça la raison de la fête! Y en avait pas d'autres! Si j'ai le coeur en fête, c'est parce que j'en ai ramené une maudite gang! Ils ont des noms! Je les connais!»
Il a été un instrument de Dieu, car, comme il l'explique, il n'y a que Lui qui peut donner la grâce de la conversion. Voilà sa seule vraie et unique motivation: amener des âmes au bon Dieu.
Au Café Chrétien centre-sud, son moyen d'action est de faire vivre une expérience intérieure de rencontre personnelle avec Jésus, d'accueillir les jeunes - pour la majorité des pauvres - et de les aimer comme ils sont: «On part de leurs besoins et, plus tard, on parle de Jésus Christ.»
Père adoptif
Il veut tellement être un père pour ces gens, qu'il a même adopté civilement une fille. Elle se nomme Rachel Saint-Pierre (la Revue Sainte Anne publiera bientôt un article sur son expérience). Depuis son adoption, elle porte fièrement et légalement le nom de famille du religieux.
Les démarches d'adoption n'ont pas été faciles, puisque le Père Jérôme a fait voeu d'obéissance. Civilement, rien de compliqué. Religieusement, il faut se plier à la décision de sa communauté.
«( ... ) ça a pris un an à la congrégation. Ils disaient toujours non, mais ils n'étaient pas capables de totalement fermer la porte», raconte le moustachu. «Ils ont rencontré ma fille. Le provincial qui ne voulait pas prendre la décision m'a même conseillé de le faire sans sa permission ... Ils ont finalement répondu positivement à ma demande.»
Une histoire de foi
L'aventure du Café Chrétien centre-sud prend sa source dans l'expérience du groupe de prière du renouveau charismatique de la paroisse montréalaise Saint-Pierre-Apôtre, un renouveau initié dans le catholicisme au monastère des Trinitaires de Granby, par le père Jean-Paul Regimbal (1931-1988), qui a pour but de redécouvrir l'action de l'Esprit Saint dans la grande aventure de l'Église et de découvrir son action dans sa propre vie.
«Ce qui était spécial, c'est que les pauvres du quartier s'y exprimaient. Il y avait beaucoup de guérisons et de merveilles du Seigneur. Il y avait, de semaine en semaine, une centaine de personnes», se souvient-il.
De 1976 à 1978, il emmène régulièrement de 10 à 15 jeunes au Café Chrétien de la rue Saint-Hubert qui fonctionne à plein régime. Une religieuse l'accompagne
Il ajoute: «Ils me disaient: On est capable d'en faire un! Je n'étais pas très intéressé parce que j'étais déjà débordé avec mon travail à la paroisse finalement ... Il y avait un local de libre sur la rue Panet; ça coûtait juste trois cents piastres par mois. Je pouvais facilement trouver le budget!»
Il a rapidement été mis devant son manque de foi par un jeune: «Ton Jésus doit être assez fort pour être sur la rue Sainte-Catherine!»
Il trouve enfin un local sur la Sainte-Catherine et les 40 000$ nécessaires pour procéder au démarrage et aux rénovations, puisque l'ancien local de la «Chemiserie de Dominique Michel» n'avait même pas l'eau courante et l'ambiance de boutique ne convenait pas au nouveau locataire.
En septembre 1978, le père Jérôme Saint-Pierre rassemble deux équipes: une d’adulte pour veiller à la gestion et une autre de jeunes pour constituer l'équipe des animateurs. À chaque semaine, ils se réunissent pour prier. Les adultes prolongent leur démarche par une rencontre d'organisation. En 2 mois, tout est en place pour débuter avec les rénovations du local.
«En 3 semaines, on a ouvert le café. Il a fallu tout défaire et refaire puisqu'il y avait des rampes d'aciers partout et de grands fluorescents ... Je continuais – en même temps - à la paroisse. Je finissais souvent à 4h30 du matin. À 7h30, je devais célébrer la messe à la paroisse et faire ma journée. Je ne sais pas comment j'ai fait! J'étais «toffe» dans c'temps-là quand je repense à ça!» raconte l'homme qui parle le langage du peuple. Le 25 novembre, l'oeuvre ouvre ses portes.
Il attend jusqu'en juin 1979 avant de quitter définitivement son travail à Saint- Pierre-Apôtre (la belle église paroissiale est située juste en face de la tour de la Société Radio-Canada) parce qu'il n'est pas assuré de l'avenir du p'tit café.
Il n'est pas seul dans cette expérience de providence. Dès le début, Claire Cyr, une travailleuse sociale, quitte tout et se lance dans l'aventure pour se donner entièrement au service des jeunes. Elle est encore fidèle au poste.
Activités
L'ensemble de la programmation du Café Chrétien centre-sud est faite en fonction des 15 à 35 ans. «Si nous voulons garder nos jeunes, il faut demander aux plus âgés de laisser la place», insiste le religieux consacré à Marie.
Les mercredis sont réservés à la prière et aux réunions.
Les jeudis soir: témoignage (un par mois), enseignement du père Saint-Pierre (une fois par mois) et partage (2 fois par mois).
Les vendredis: soirée des 15-18 ans (partage, détente, engagement, sortie, ateliers, etc.).
Les samedis: soirée des chansonniers. À 17h30, heure de prière devant le Saint-Sacrement afin de bien se préparer à l'accueil. Le premier samedi du mois est consacré à une journée mariale.
Les dimanches: de 14 heures à 19 heures, chants, prières, messe et souper-partage (gratuit).
L'origine des Cafés Chrétiens
En décembre 1975, Michel Giard, 19 ans, rencontre Soeur Martine Tardif, une psycho-éducatrice qui travaille auprès des mères célibataires. Il lui raconte son expérience avec le mouvement Témoignage-Jeunesse à Granby, un regroupement catholique fondé par le père Jean-Paul Regimbal - secondé par Marcel Paquin - qui a pour objectif de porter l'Évangile aux jeunes par les jeunes. Michel Giard compte sur la religieuse du Bon Pasteur. Elle a peu de temps. Elle lui demande de trouver un prêtre pour collaborer avec elle à ce projet.
Trois semaines plus tard, le moustachu à l'aube de la vingtaine lui donne le numéro de téléphone de l'abbé Robert Lapointe et quelques noms de jeunes qui pourraient devenir animateurs.
Le 23 février 1976, des jeunes provenant de groupes de prière de soeur Tardif et l'abbé Lapopinte sont réunis autour de Michel Giard. Il raconte son expérience de foi et explique les objectifs et les moyens d'action de Témoignage-Jeunesse.
Le groupe progresse rapidement. En 6 mois, il passe de 20 à 300 jeunes de 18 à 25 ans. Les principales activités sont la prière, la fraternité et l'organisation de grands ralliements de masse qui ont regroupé jusqu'à 3000 jeunes dans la crypte de l'Oratoire Saint-Joseph.
En mai 1976, les 300 jeunes désirent un local ayant un accès plus facile en tout temps pour «l'évangélisation». Les prières du groupe prennent forme.
Un après-midi, Martine Tardif reçoit le coup de fil d'une dame: «J'ai entendu parler des jeunes dans un restaurant et ils disaient qu'ils cherchent un local pour se réunir et pour s'évangéliser ensemble. J'ai été très intriguée de leur conversation et je me suis permis d'aller leur poser des questions. Ils m'ont donné votre nom ... » La dame lui offre le local d'un bar salon abandonné au 8627, rue Saint-Laurent, qui appartient à un restaurant qui a mis l'édifice en vente. Par son intermédiaire, il accepte de le prêter pour 2 mois.
«À la réunion suivante, Martine et Robert annoncent la nouvelle aux jeunes qui voient là une réponse claire du Seigneur aux prières du groupe», est-il raconté dans le livre Le Café Chrétien, paru en 1980.
Le 1er juin 1976, le Café Chrétien ouvre ses portes. Soeur Martine Tardif devient directrice générale, à temps complet, puisque sa communauté religieuse accepte de la libérer de son travail. Le petit café s'ouvre juste au bon moment pour organiser des activités pastorales spéciales à l'occasion des Jeux Olympiques Pendant 2 semaines, il sera ouvert 24 heures sur 24 pour accueillir les jeunes de toutes nationalités.
«Est-ce qu'il n'est pas temps qu'on sorte de notre mutisme? Malheur à la majorité silencieuse! Eh bien! Si les écoles nous sont fermées, on ne peut pas nous fermer les discothèques, on ne peut pas nous fermer les cafés. Fondons les Cafés Chrétiens dans tous les secteurs pour rejoindre la jeunesse! N'ayons pas peur! Ayons l'audace d'évangéliser!», lançait le père Jean-Paul Regimbal, fondateur de Témoignage-Jeunesse et initiateur du renouveau charismatique catholique, le 10 octobre 1976, au Congrès charismatique du diocèse de Québec.
Les Cafés Chrétiens aujourd'hui
Aujourd'hui, chaque Café Chrétien est différent et autonome. Chacun essaie de répondre à sa façon au besoin du milieu.
Il n'y a plus de fédération - comme autrefois - qui permet de certifier qu'un Café Chrétien est bel et bien catholique (ce regroupement a permis de rassembler jusqu'à une quarantaine d'établissements). Plusieurs groupes protestants ont également repris l'idée. À Granby, par exemple, il y a le Café d'accueil chrétien pour les Catholiques et le Café Le Rocher pour les Protestants.
Enfin, le concept a fait le tour du monde et porte des noms très différents. En France, il y en a un qui s'appelle le «Bistro du Curé».
Dans tous les Cafés Chrétiens (sauf à Granby), il n'y a plus de liens avec Témoignage-Jeunesse et, dans plusieurs lieux, il y a un refus de s'identifier au courant spirituel du renouveau charismatique qui, pourtant, a donné naissance à cette manière ecclésiale de diffuser la Parole de Dieu, avec ses forces et ses faiblesses.
Benoît Voyer
(Revue Sainte Anne, septembre 1998, pages 348 à 350)
