LE PRÉSENT DU PASSÉ: Andrée Ruffo, une juge qui prend la défense des enfants
« Je pleurais comme une Madeleine. J'étais incapable d'arrêter. J'ai quitté le banc où je siégeais pour aller m'asseoir auprès de lui. Je me disais en moi : Mais qu'est-ce qu'ils ont donc dans le ventre les enfants? Mais qu'est-ce qu'ils ont donc dans le ventre pour continuer à espérer et continuer à croître? »
Par Benoît Voyer, journaliste
MONTRÉAL - Juge à la Chambre de la jeunesse de la Cour du Québec, Andrée Ruffo se passionne pour les enfants. Elle ne peut guère faire mieux : Elle les aime. En plus de les défendre, elle les écoute et parle en leur nom à l'occasion de conférences qu'elle donne à travers le monde. Pour s'assurer de leurs droits elle s'est même impliquée sur la scène mondiale en fondant le Tribunal international des droits des enfants. Son dernier livre, Les enfants de l'ombre (Stanké), est un petit bijou à savourer. On ne peut pas rester insensible à cette plume vivante qui s'inspire des confidences des enfants pour dévoiler un visage caché de la misère d'un grand nombre de jeunes d'ici. Il est impossible d'être indifférent aux histoires de vie de Sophie, de Fourad et de Georges.
Andrée Ruffo accepte d'enlever sa toge l'instant d'une rencontre avec la Revue sainte Anne
Revue sainte Anne - Quelle a été votre plus belle leçon de vie?
Andrée Ruffo - C'est un enfant qui me l'a montrée. D'ailleurs, c'est grâce à lui que j'ai renoué avec la foi. Cet enfant a été tellement, tellement piétiné, a été tellement martyrisé et a été tellement malmené.
Au tribunal, après qu'on en a fait « l'étalage » et qu'on a compris ce qui le conditionnait, j'ai perçu quelque chose dans ses yeux et surtout dans le ton de sa voix. Il m'a dit : « Si tu voulais madame le juge, c'est ça que ... » Il était tellement abandonné. Il avait tant confiance en moi.
Je pleurais comme une Madeleine. J'étais incapable d'arrêter. J'ai quitté le banc où je siégeais pour aller m'asseoir auprès de lui. Je me disais en moi : Mais qu'est-ce qu'ils ont donc dans le ventre les enfants? Mais qu'est-ce qu'ils ont donc dans le ventre pour continuer à espérer et continuer à croître?
La confiance des enfants est un grand mystère. Cela me fait très peur ...
Revue Sainte Anne - Peur?
Andrée Ruffo - Oui! La confiance des gens, ça fait drôlement peur! Et surtout lorsque ça vient d'un enfant souffrant! Ce n'est pas n'importe qui ça!
Revue Sainte Anne - Ce jeune vous a touchée ...
Andrée Ruffo - Jamais je n'oublierai ce jeune! Je pourrais le dessiner! Jamais je ne l'oublierai!
Revue Sainte Anne - Et vous avez répondu à votre grande question?
Andrée Ruffo - C'est parce qu'on est en quête d'absolu! C'est parce qu'on porte la vie! C'est parce qu'on a un devoir d'accomplissement!
Revue Sainte Anne - C'est un peu l'attitude du croyant face à son Dieu ...
Andrée Ruffo - Je ne saurais répondre. Tout ce que je sais c'est que cet enfant m'a permis de renouer avec la foi. Jamais! Jamais! Je ne l'oublierai ...
Revue Sainte Anne - Avez-vous peur de perdre cette confiance des enfants?
Andrée Ruffo - non.
Revue Sainte Anne - Mais vous pouvez les décevoir. Et si cela arrive, vous perdrez leur confiance à tout jamais!
Andrée Ruffo - Ce n'est pas du tout comme ça que ça se passe! Je pense que je ne pourrai pas perdre la confiance des enfants si je ne triche pas. En ouvrant la porte du tribunal, quand je leur dis « Venez-vous asseoir », ils le sentent que je les aime.
Revue Sainte Anne - Vous les vouvoyez !?
Andrée Ruffo - Bien entendu! Je salue chaque enfant par son prénom. Je le vouvoie par marque de respect. « Venez-vous asseoir, Pierre! On va se parler! » L'enfant sent viscéralement que je l'aime. Il le sent! Si je faisais semblant, il le sentirait aussi!
Revue sainte Anne - Et la confiance...
Andrée Ruffo - Je ne peux pas perdre la confiance des enfants parce qu'ils savent que je suis vraie. Cependant, cela ne veut pas dire qu'ils aiment mes décisions! Elles ne plaisent pas nécessairement aux enfants, mais ils comprennent que c'est parce que je les aime que je choisis telle ou telle chose. Ils peuvent se fâcher, mais ils comprennent que je n'ai pas triché.
Revue sainte Anne - Vous êtes à l'aise avec les enfants, mais ce n'est pas le cas de tous les adultes.
Andrée Ruffo - Les enfants ont un sens aigu de la vérité. Il faut juste les aimer. Même lorsque nous sommes maladroits, ils sentent que nous les aimons. On n'a pas à chercher à faire semblant. Il faut juste les aimer.
Revue sainte Anne - Quel est le sens de votre vie?
Andrée Ruffo - Le sens de ma vie, c'est la quête de bonheur…
Revue sainte Anne - Où se cache-t-il ce bonheur?
Andrée Ruffo - Le chemin vers le bonheur est différent pour chacun de nous. Chacun a son chemin vers celui-ci.
Revue sainte Anne - À quoi ressemble-t-il?
Andrée Ruffo - Il est à définir pour chacun ... Pour ma vie, je pense que le bonheur est dans l'accomplissement. On ne peut pas définir le bonheur objectivement ou à l'extérieur de soi. C'est vraiment à chacun de le définir et de travailler à le trouver.
Revue sainte Anne - Merci madame le juge!
(Revue Sainte Anne, Juillet-Août 2002, page 297)
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