VISION CATHOLIQUE: Le vénérable frère William Gagnon
Par Benoit Voyer
28 février 2026
Le 16 mai 1905, à Dover, dans l’État américain du New Hampshire, naît William Gagnon. Il est le fils d'Adolphe-Delphis Gagnon et de Marie-Louise Roy.
Le 20 novembre 1932, il entre dans l'Ordre hospitalier de Saint-Jean-de-Dieu, à Montréal, au Canada.
Après avoir occupé diverses fonctions dans la région montréalaise, il devient, le 18 janvier 1952, missionnaire dans le Nord du Vietnam, dans la mission de Bùi-Chu.
Durant dix-sept ans, il travaille à l'implantation de l'Ordre au Vietnam et donne des soins à des milliers de réfugiés.
Il meurt à Saïgon, le 28 février 1972.
Le 16 décembre 2015, il est déclaré vénérable par le pape François.
LE PRÉSENT DU PASSÉ: Bertrand Ouellet
« Peut-être que les supports institutionnels doivent tomber… Et Dieu sait à quel point ça fait mal quand ça tombe. Ça va prendre, comme à l'époque de Jérémie, une bonne vie ou deux pour relever tout ça. On en est donc juste à voir les débuts de l'exil. »
Benoît Voyer
MONTRÉAL – En mai 1971, l'existence de Bertrand Ouellet, directeur général de Communication et société, organisme qui joue le rôle d’"office des communications sociales" au Canada francophone, a basculé. Il a vécu une expérience intérieure qui a changé sa vie et sa manière de penser.
Il est né à l'époque où la science avait réponse à tout. Il était adolescent quand se tint l’Expo 67, qui lui a laissé le souvenir que tous les problèmes modernes seraient résolus par la science. La preuve en fut, pour l'ado qu'il était, que deux ans plus tard on marchait sur la Lune. Comme son époque, tout l’univers intérieur de Bertrand Ouellet était cosmique. Ce n’est pas pour rien que l’année où Neil Armstrong foula le sol lunaire, il se destinait à des études scientifiques. En 1971, il entrait à l'École polytechnique pour étudier les sciences.
Qu'est-ce qui s'est passé dans votre vie, ce samedi de mai 1971 ?
J’étais un catholique pratiquant, mais je doutais à peu près de tout. J'allais à la messe, mais, pour être cohérent avec mes doutes, je ne communiais pas. Pour moi, la science était la réponse ultime. J’avais 18 ans.
À l’invitation d’un prêtre catholique de 30 ans, j’accepte de faire partie du conseil pastoral de ma paroisse. Un certain samedi, je participe à une journée de ressourcement.
On a passé la journée autour de la table des réunions et nous avons célébré la messe autour de cette même table. Durant la liturgie, mon esprit voyageait dans l’espace. Dans mon imagination, je voyais la terre.
Qu’est-ce qui a bouleversé votre vie durant cette messe ?
Au moment de la consécration, au moment où le prêtre tenait le pain eucharistique entre ses doigts, j’ai eu l’impression que tout le cosmos s’effondrait et se concentrait en un lieu, au milieu de nous. Ce fut comme un grand coup de vent. C’est difficile à expliquer, parce que c’est une expérience. Cela relève de l’intelligence de l’âme et des sens, mais la présence du Ressuscité à l’eucharistie était à ce moment d’une réalité indiscutable. Une indescriptible vague d'intensité avait d'ailleurs saisi plusieurs des personnes présentes.
Plus de trente ans plus tard, l'Eucharistie et l'adoration sont toujours très importantes pour moi et de plus en plus présentes dans ma vie. Cette expérience a été une bonne nouvelle dans ma vie ! J'ai depuis fait miennes les affirmations de Vatican II selon lesquelles l’Eucharistie est la source, le sommet, la racine et le cœur de l'expérience chrétienne.
Mon expérience dans ce groupe paroissial m’a par la suite conduit, une fois mon diplôme d'ingénieur obtenu, à des études en théologie.
Depuis toutes ces années, on dirait qu'il y a eu un schisme entre le christianisme et la culture moderne.
Contentons-nous de dire que c’est une incompréhension !
Puisque nous abordons la question, prenons en exemple la liturgie. Elle est incomprise. Les gens la décodent avec le langage qu’ils ont. En allant à la messe, ils se disent : Je m’assois dans une salle de spectacle, alors c’est un spectacle, alors c’est un divertissement, donc je suis supposé ne pas m’ennuyer. Vous êtes donc responsables de m’en donner pour mon argent.
On ne s’en sortira pas ! Vous voyez le problème qu'il y a entre le christianisme et la culture ? Il y a tout un choc entre les deux ! Les gens d’aujourd'hui lisent l’événement liturgique de telle manière, alors que la liturgie ce n’est pas ça.
Qu'est-ce qu'une liturgie ?
La liturgie est un événement collectif. Ce n’est pas un spectacle ! S’il y a des gens qui font et d’autres qui regardent, ce n’est pas une liturgie !
Est-ce qu’on doit blâmer ceux qui arrivent en spectateurs et qui viennent voir !?
La vie de foi, c’est comme l’amour et comme la natation. Tu apprends en plongeant dedans ! Tu n’apprends pas ça en regardant l’autre et en étudiant d’abord. Tu apprends à être aimé en aimant et tu apprends à flotter en te lançant à l’eau.
Mais avant d'aimer, il faut être charmé ?
Mais les coups de foudre, ça existe aussi !
La liturgie est donc une expérience à vivre…
La liturgie de l’Église catholique est de l'ordre du symbole et du rituel. Cela nous amène au-delà des mots. Elle procède à partir d'une expérience. Il faut sauter dedans ! Si tu restes à l'extérieur, tu ne pourras pas entrer dans l'expérience.
Est-ce que l'Église peut tirer des leçons de cette incompréhension ?
Il faut parler au corps et au non verbal. Il faut revenir à ce que la liturgie très ancienne a toujours fait avec l'eau, le feu, la fumée, le rituel, les mains et le contact corporel. C’est le défi de l'Église de miser à fond là-dedans, sans demi-mesures, et, après, c’est à l’Esprit de faire son œuvre. Il faut le laisser faire.
Pour être bien comprise, quel message doit lancer l'Église d'aujourd'hui au monde moderne ?
Je crois qu’on doit se centrer sur le cœur du message chrétien et le reste viendra ! Il faut parler de l'essentiel sans se taire.
Vous parlez comme saint Paul !
Saint Paul a appris cette leçon-là très vite quand il est arrivé à Athènes. Le chapitre dix-sept des Actes des apôtres raconte tout ça. Paul dit : « Je vais essayer de parler dans leur langage, de prendre leurs recherches, leurs catégories religieuses. » Il laisse donc tomber toutes ses habitudes normales. Il tourne autour du pot. Lorsqu’il pense que son auditoire est avec lui, parce qu’il parle son langage, il leur parle de Jésus ressuscité. Ils se mettent tous à rire et s’en vont. Échec monumental !
Quelques mois après, il s’en va à Corinthe pour fonder une Église. Quelques années plus tard, dans une lettre, il écrit : « Maintenant, je commence toujours par parler de Jésus-Christ crucifié et jamais je ne dirai rien d'autre ! » Il dit que plus jamais il ne se fera reprendre à ce jeu qu’il a joué à Athènes.
Paul dit ce qu’il a à dire et ensuite il va dans les détails pour en tirer la leçon pour la vie.
De son côté, je pense que le bon vieux Paul VI avait raison. Dans un texte que je traîne presque toujours avec moi, tiré de l’encyclique L'Évangélisation dans le monde moderne, publiée il y a un peu plus de 25 ans, il écrit :
« Le monde qui, paradoxalement, malgré d'innombrables signes du refus de Dieu, le cherche cependant par des chemins inattendus et en ressent douloureusement le besoin. Le monde réclame des Évangélisateurs qui lui parlent de Dieu, qu’ils connaissent et fréquentent, comme s’ils voyaient l’invisible. Le monde attend de nous la simplicité de vie, l'esprit de prière, la charité envers tous, spécialement envers les petits et les pauvres, l'obéissance et l'humilité, le détachement de nous-mêmes et . Sans cette marque de sainteté, notre parole fera difficilement son chemin dans le cœur de l'homme de ce temps. »
Paul VI était un prophète. Ce qu'il décrit dans cette encyclique est bien plus pour notre temps que pour le sien.
Comment fait-on pour se démarquer ainsi ?
En brillant dans la société. Paul VI donne les lignes. Il parle de simplicité de vie, d'esprit de prière et de charité envers tous.
Il faut que le catholique questionne et soit visible et, aussi, que sa foi soit explicite. Si on lui pose la question : « Pourquoi fais-tu ceci ou cela ? » Il ne faut qu’il dise : ah ! C’est parce que j’ai des valeurs profondes. Il faut que la proclamation évangélique de Dieu soit toujours au premier plan.
Il n'est pas facile de se démarquer dans une société où le christianisme est en déclin !
Notre époque ressemble beaucoup à celle de Jérémie. Vous vous souvenez de cette période d’exil ? Ma période de vie correspond à celle de Jérémie. Lorsqu’il était jeune, il a vécu la réforme de Josias, la grande réforme deutéronomique où tous les espoirs étaient permis. C’était une époque de grand renouveau. C’était un peu comme notre concile Vatican II.
Rendu à mon âge, il commençait à désespérer. Il voyait bien que la catastrophe s’en venait. Il faisait des oracles : Attention ! Si on ne change pas, tout va s’effondrer ! Quelques années plus tard, il dit : « Il faut s’en aller en exil parce que tout s’écroule. » Là-bas, en exil, le peuple juif n’avait plus de roi, de temple et de terre promise. Les Israélites ont donc réinventé leur foi sans les supports institutionnels qu’ils avaient avant.
Si nous décidons de suivre leur exemple, qu’est-ce que nous devons faire ?
On se concentre sur l'essentiel, comme les Israélites ont fait à l’époque. Ce n’est pas rien ! Ils approfondissent leur foi ! Durant cette période, ils ont même écrit les textes de la Bible…
Est-ce que l'Église catholique d'ici en est arrivée là ?
Peut-être qu’on en est là ! Peut-être que les supports institutionnels doivent tomber. Et Dieu sait à quel point ça fait mal quand ça tombe. Ça va prendre, comme à l’époque de Jérémie, une bonne vie ou deux pour relever tout ça. On en est donc juste à voir les débuts de l'exil.
Qu'est-ce qu'il nous faut donc faire ?
Il faut commencer par ne pas éteindre le feu et, surtout, il ne faut pas revenir en arrière. Il faut accepter de partir en exil.
Je crois que l'essentiel que nous avons reçu de la tradition, c’est ce que Paul VI disait. Nous devons être des témoins qui vivent, parlent et agissent comme s’ils voyaient l’invisible.
(Revue Sainte Anne, février 2003, pages 57 et 77)
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