Des confitures au goût de la campagne
Benoît Voyer
Après avoir travaillé 31 ans dans l'ombre de l'abbé Gérard Bossé à l'Auberge sous mon toit de Granby, Benoît Houle a fondé, il y a deux ans, la Petite ferme, un organisme de réinsertion sociale situé à Roxton Falls. Leur démarche thérapeutique implique la fabrication de pots de confiture et la spiritualité. Une histoire à la saveur de chez nous.
Le prêtre avec qui vous avez fondé l'Auberge sous mon toit de Granby, l'abbé Gérard Bossé, est décédé le 16 novembre 2002, à l'âge de 73 ans. Comment avez-vous vécu ce départ ?
Ce fut un moment très émouvant qui m'a fait réfléchir beaucoup. Il était ma référence. Je me dis souvent : Qu'est-ce qu'il ferait à ma place dans telle ou telle situation ? Je m'aperçois parfois que ma façon d'agir correspond à la sienne.
Il disait souvent : « Lorsque tu prends une décision, il est mieux d'être trop bon que de ne pas l'être assez. » Il vaut mieux se tromper qu'être trop sévère lorsqu'il s'agit d'aider quelqu'un.
Voici un exemple. Un jeune en réinsertion sociale me demande de lui passer 10$ pour une supposée bonne cause. Il se peut qu'il s'agisse d'un mensonge et qu'il se procure de la drogue avec cet argent. Si j'ai un doute, mais que je ne peux être sûr de celui-ci, il est préférable de lui faire confiance.
Comment avez-vous connu Gérard Bossé ?
À l'époque, il était aumônier de la J.O.C. à Granby. J'avais 16 ou 17 ans. Puisqu'il n'y avait personne pour occuper le poste de président de la J.O.C. locale, j'ai accepté la fonction. Nous sommes devenus de grands amis. Suite à la fondation de l'Auberge sous mon toit, j'ai travaillé 31 ans dans son ombre.
Quelles sont les circonstances qui vous ont amené à fonder la Petite ferme ?
C'est par amour de la terre. J'avais le goût d'un projet agricole et j'avais de plus en plus de difficultés à travailler en ville. Le travail que je fais ici est le même que je faisais à l'Auberge sous mon toit.
Quelle est la mission de la Petite ferme?
Aider des jeunes travailleurs de 18 à 30 ans qui ont des difficultés d'intégration au travail et dans la société. Ce sont des personnes qui ne réussissent pas à faire leur place dans le monde d'aujourd'hui, qui lâchent continuellement leur emploi et qui sont peu scolarisées. Quelques-uns ont des antécédents au niveau du jeu, de la drogue et de l'alcool.
Comment est née la Petite ferme ?
De 1999 à 2001, la Petite ferme avait pour seul but d'assurer l'autosuffisance alimentaire de l'Auberge sous mon toit.
Il y a deux ans, avec le départ de l'abbé Bossé de l'Auberge, une nouvelle équipe d'administrateurs est arrivée à la tête de la maison d'hébergement et je n'étais pas à l'aise avec la nouvelle structure.
De plus, il y avait beaucoup de gens qui travaillaient à la Petite ferme et je devais continuellement me rendre à Granby pour diriger l'auberge. J'essayais de bien m'occuper des deux emplois, mais c'était vraiment trop difficile. D'ailleurs, les choses allaient mal à la Petite Ferme à cause de mes absences.
En juin 2001, j'ai donc décidé de quitter l'Auberge sous mon toit pour me consacrer entièrement à ce nouveau projet. J'ai alors formé un conseil d'administration et nous avons obtenu notre incorporation légale le 25 octobre 2001.
Financièrement, nous avons obtenu une subvention du Fonds jeunesse Québec pour lancer l'organisme.
Quelle est votre démarche thérapeutique ?
La réinsertion se fait par une intégration concrète dans un environnement de travail. Lors de son départ de la Petite ferme, nous désirons que la personne qui chemine avec nous ait un emploi et le garde. Nous favorisons une ambiance aidante, compréhensive et nous favorisons les initiatives en équipe.
De plus, chaque lundi nous nous rencontrons pour faire une réflexion chrétienne et philosophique. Elle dure environ soixante minutes. Je rédige un petit éditorial d'une page ou deux et chacun s'exprime sur le sujet. Au début du mois de décembre, j'ai proposé une trentaine de proverbes de la Bible.
À la fin de 2002, il nous est arrivée une femme de 22 ans qui a eu un accident d'automobile deux ans plus tôt dans lequel elle a perdu son enfant. Elle a fait une dépression sévère. En y allant une journée à la fois, afin qu'elle ne panique pas, nous lui avons donné quelques outils pour s'en sortir. Elle sent à la Petite ferme un milieu aidant pour elle. Elle s'épanouit.
Quelle est votre particularité ? Qu'est-ce qui vous distingue des autres organismes de réinsertion sociale ?
Pour financer notre organisme de réinsertion sociale, nous fabriquons des pots de confiture que nous vendons dans une centaine de supermarchés. Nous avons l'objectif d'atteindre, avec les ventes, l'autosuffisance financière de nos services, sans subvention gouvernementale. L'an dernier, nous en avons vendu pour près de 100 000 $. C'est bon pour une première année ! Cette année nous avons l'objectif d'atteindre 160 000$ de ventes.
Nous fabriquons aussi des confitures sans sucre !
Dans peu de temps, nous réaliserons notre objectif d'autofinancement et nous pensons exporter nos produits.
Nous fabriquons aussi des tourtières, des pâtés au poulet et au saumon. Il y a aussi les œufs, le poulet de grain et le bœuf. Ces items sont vendus à la Petite ferme aux personnes qui se déplacent pour venir les chercher.
Pourquoi avoir intégré la spiritualité dans votre démarche de réinsertion sociale ?
Je crois que le changement provient de l'intérieur de l'être humain. Lorsqu'il est enclenché à cet endroit, tous les comportements extérieurs changent d'une manière permanente. Tout commence en soi.
Si je n'avais pas cette heure par semaine de réflexion, je fermerais l'organisme parce que tout ce que nous faisons ici n'aurait pas de sens.
Pourquoi Dieu est-il si important pour vous ?
Dieu est l'essentiel de ma vie. J'ai une relation intime avec lui. Il y a quelques années, je lui écrivais une lettre par jour. En ce moment, je lui parle de l'intérieur. De plus, je lis trois à quatre pages de la Bible chaque jour. Cela m'aide à garder l'équilibre en moi. Enfin, je vais régulièrement à la messe. Lorsque je n'y vais pas au moins une fois par semaine, je ne me sens pas coupable, mais je constate rapidement qu'il manque quelque chose en moi.
La Petite ferme
Roxton Falls, Québec
JOH 1E0
(450) 548-2736
(Revue Sainte Anne, juillet-août 2003, page 297)
