LE PRÉSENT DU PASSÉ: Une enfance sous la terreur d'un pédophile

Guy Sévigny, comédien


Une enfance sous la terreur d'un pédophile
« Après quatre années de thérapie et une vie spirituelle intense, j'en arrive à me détacher des moments cauchemardesques que j'ai vécus »

Benoît Voyer

Le comédien Guy Sévigny a vécu une enfance difficile sous le joug d'un pédophile. Dans le silence et la peur, son agresseur a bousculé son existence. Après une thérapie fort difficile qui l'a conduit jusqu'en psychiatrie, il a vécu une résurrection. Sa transformation l'a amené à retourner jouer au théâtre, à chanter, à s'impliquer dans de nombreux organismes qui viennent en aide à la jeunesse, dont Bouclier Québec qui travaille activement à enrayer les sites Internet qui exploitent sexuellement les enfants, et à fonder le Théâtre contre violence. Sa pièce théâtrale « Pourtant quand je rêve », écrite par la juge Andrée Ruffo, et ses rôles dans les téléséries Jean Duceppe (Télé Québec), Tabou (SRC) et un Homme en quarantaine (Série+) ont contribué à le faire connaître davantage du grand public.

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J'ai été la victime d'un pédophile de 9 à 13 ans. C'était un voisin qui est rapidement devenu un ami de la famille. Comme la majorité des pédophiles, il a pris soin de gagner l'estime de la famille avant de gagner celle de l'enfant que j'étais. Il y a donc eu quelque temps qui s'est écoulé entre la première fois que je l'ai rencontré et notre histoire commune.

Je revenais de l'école primaire. Il jouait de la guitare dans les marches de l'endroit où il restait, soit à trois portes de chez moi. Puisque mon rêve était de chanter et de jouer au théâtre, il est rapidement devenu mon idole. C'est la musique qui a permis qu'il y ait un lien particulier qui se développe entre nous. Je ne pensais pas que ce lien conduirait à des abus sexuels de sa part.

Je suis originaire d'une grosse famille. Je suis le quinzième d'une famille qui compte 18 enfants. Les gâteries manquaient à la maison. A sa manière, cet homme voulait me combler de sa gentillesse en me faisant travailler pour gagner un peu d'argent. Le travail consistait à aller laver son linge à la buanderie, près de chez moi.

Un jour, il m'a dit: « J'ai oublié un morceau de linge à laver. » Il m'a dit d'entrer dans sa chambre et il a enlevé son pantalon devant moi.

J'ai eu l'intention de tourner la poignée de porte pour sortir, mais j'ai figé. Je n'ai pas été capable de l'ouvrir. J'étais un enfant et c'était la première que je voyais un homme nu. J'étais traumatisé.

Est-ce qu'il y a eu des actes sexuels cette journée-là?


Non. Il m'a juste donné les vêtements en se frôlant sur moi. Il a sans doute vu toute la panique qu'il y avait dans mon corps parce que je tremblais.

Comment vous sentiez-vous?

Au tout début, malgré que je sentais dans mon corps qu'il y avait quelque chose de pas correct dans ce que je vivais, je pensais que c'était normal. Je m'attendais même à un moment donné à ce que mon père ou mon grand frère fasse la même chose. Je me disais que tous les jeunes garçons devaient vivre ça

Lorsque la sensation de malaise a augmenté, j'ai voulu en parler à ma mère. L'homme a senti cela. Il a alors commencé à me menacer. Il disait que si je parlais, il irait dans une institution carcérale et que j'irais dans une prison pour enfants.

Est-ce que vous viviez des rapports sexuels complets avec lui?

Oui.

De quelle manière les événements se sont terminés?


Nous sommes déménagés. Malgré tout, il me relançait à l'occasion.

Est-ce qu'il y a eu une poursuite en justice?


Au moment où j'ai suivi la grande thérapie pour m'en sortir, il était déjà décédé. Il est mort d'un arrêt cardiaque. Il n'avait même pas quarante ans. Lorsqu'il est parti, je vivais un mélange de tristesse et de bien-être. J'étais content qu'il quitte et, en même temps, je m'en voulais parce qu'on ne doit jamais être heureux d'une mort.

Combien de temps a duré votre thérapie?


Quatre ans.

Est-ce que vous avez été capable de lui pardonner?


Je ne sais pas si j'en suis arrivé à lui pardonner complètement.

Je vis encore des traumatismes à cause de ce qui est arrivé. Je fais parfois d'horribles cauchemars. De plus, lorsque je vois des policiers, j'ai souvent l'impression qu'ils viennent m'arrêter pour me conduire dans une prison pour enfants. Pourtant, je suis au début de la quarantaine et je ne devrais pas réagir de cette manière. Enfin, la nuit, j'ai parfois l'impression que quelqu'un veut toucher mon corps et qu'il veut m'agresser sexuellement. Lorsque je vis cela non, il n'y a pas de pardon.

En dehors de ces moments difficiles, j'en arrive à une certaine forme de pardon. Vous comprendrez donc que le pardon que je lui accorde doit régulièrement se répéter. Cependant, il n'est pas uniquement envers lui. Je le fais pour moi. Je le fais envers moi

Après quatre années de thérapie et une vie spirituelle intense, j'en arrive à me détacher des moments cauchemardesques que j'ai vécus

De quelle manière la spiritualité vient vous aider dans cette démarche de guérison?

Elle me permet de ne pas me sentir seul avec ce que j'ai vécu. Elle m'amène une façon de partager mes moments difficiles et mes beaux instants de vie avec les autres. La spiritualité est pour moi une manière de me mettre en contact avec les gens. Je la vis à travers le théâtre et la chanson.

La spiritualité juive et chrétienne transmet l'image d'un Dieu qui ressemble à un père. Est-ce que votre blessure de vie vous a demandé de revoir votre image de ce que Dieu représente?

L'image de mon Dieu est féminine. Cela vient du rapport que j'ai eu avec les hommes lorsque j'étais un enfant. Ils m'ont fait peur pendant très longtemps. Pour croire, j'ai besoin de féminiser l'image de Dieu.

Pourquoi cela a-t-il été important pour vous?

Pour réussir à m'abandonner entièrement lorsque je prie. J'ai bien de la misère dans mes rapports avec les hommes lorsqu'ils sont en autorité. Alors qu'avec les femmes, je n'ai aucune difficulté. Alors, si je prie un Dieu qui ressemble à un être masculin, je sens intérieurement qu'il y a des restrictions et une certaine qualité de lien que je ne peux pas établir.

De quelle manière avez-vous réussi à transformer l'événement négatif que vous avez vécu en quelque chose de positif?

Lors de la thérapie, j'ai réalisé pourquoi j'ai reçu le don de chanter et de jouer au théâtre. De plus, la voix en moi m'a interpellé à parler de ce que j'ai vécu afin de prévenir que ça n'arrive pas à d'autres enfants et pour aider les adultes qui ont vécu les mêmes traumatismes que moi.

En 1985, j'ai créé le Théâtre contre violence et j'ai écrit le livre « J'aurais voulu être ... ». Cela m'a amené à partager mon expérience à travers les conférences, les récitals et les pièces théâtrales. En partageant, je reçois des autres.

Vous avez découvert votre mission...

Il ne nous arrive rien pour rien dans la vie. Tout cela a effectivement dessiné ma mission de vie. c'est pour cela que je vis.

Au début, j'avais de la misère avec le mot « Mission » parce qu'on le sert à bien des sauces et parce qu'il fait peur à certaines personnes. Lors d,’une rencontre avec le curé de ma paroisse, il m'a expliqué ce qu'est une vocation et une mission. À partir de là, je me suis débarrassé de la honte que j'éprouvais de dire que j'ai une mission particulière dans la société. D'ailleurs, chaque humain a sa mission propre.

Est-ce qu'il est possible d'affirmer que vous avez vécu, comme Jésus Christ, une mort et une résurrection?

Quelle belle image! C'est exactement ce que j'ai vécu. En trouvant des Nouvelles raisons de vivre, je suis effectivement revenu à la vie, je suis ressuscité.

Sur Internet:
Théâtre contre violence
www.theatrecv.org

(Revue Sainte Anne, Septembre 2003, pages 345 et 382)