« Un homme qui vous dit qu’il n’aime pas les femmes est un grand menteur ! […] Vous savez, un homme qui se fait distant de toutes relations avec une femme donne le signe qu’il n’a pas la vocation religieuse ».
Par Benoit Voyer
MONTRÉAL – Badeea N'Butrus, rédemptoriste irakien, est missionnaire… au Canada. Il a été ordonné prêtre à Montréal, il y a quelques mois.
REVUE SAINTE ANNE – Quel événement a suscité en vous l'appel au sacerdoce ?
BADEEA N'BUTRUS – Un jour, en France, au hasard de ma route, je me suis retrouvé dans un monastère. On avait besoin d'un ingénieur. Je suis resté à cet endroit deux mois. J'ai vu vivre ces moines et, à travers eux, j'ai vu la richesse de la vie religieuse.
Pour le reste, c'est le Seigneur qui a agi lentement en moi, sans que je m'en aperçoive.
RSA – Qu'est-ce qui vous a conduit au Canada ?
BB – Ma première destination a été la France. J'ai émigré afin de pouvoir travailler dans mon métier. Je suis ingénieur. C'est dans ce pays que j'ai découvert ma vocation religieuse.
Puisque je suis originaire du Moyen-Orient, j'appartenais à la province ecclésiastique des Rédemptoristes de Bruxelles, en Belgique.
Il faut aussi souligner que les congrégations belge et française des Rédemptoristes n'ont pas de noviciat.
Mon supérieur provincial m'a donc dit : « Écoute, il y a deux choix qui s'offrent à toi : si tu veux faire ta formation en anglais, tu t'en vas à Dublin ; si tu préfères la faire en français, on t'envoie au Québec. »
Le Québec, pour un Irakien, ça ne dit absolument rien…
J'ai répondu à mon supérieur : « L'Afrique, ça ne m'intéresse pas ! » Il a bien rigolé. Il m'a donc expliqué que le Québec est une province du Canada.
Venir m'établir en terre canadienne n'était donc pas inscrit dans mon agenda. Si je suis venu ici, c'est dans un but religieux. Lorsque j'ai découvert ma vocation, je me suis remis entre les mains du Seigneur. J'estime donc que c'est lui qui m'a envoyé ici.
RSA – Avez-vous vécu un choc culturel en arrivant à Montréal ?
BB – Effectivement, j'ai vécu ce choc. Cependant, le plus grand a été en France puisque je passais de l'Orient à l'Occident. Ce sont deux mondes très différents. J'ai vécu un autre choc en arrivant ici, puisque la mentalité est très nord-américaine. C'est paradoxal. Le Québec est très loin de l'Irak, mais les Québécois sont beaucoup plus près des Irakiens que les Européens. Tout se joue au chapitre des relations humaines. Vous êtes plus chaleureux et plus ouverts aux autres cultures. À cause de cela, lorsqu'on arrive ici, on ne se sent pas totalement comme des étrangers.
RSA – Est-ce que vous songez rester au Canada ?
BB – Au noviciat, durant ma grande période de discernement, l'accueil que j'ai reçu ici a été un des grands facteurs qui m'a encouragé à rester au Québec. De plus, les nombreuses rencontres avec mon directeur spirituel m'ont permis de découvrir mon appel au service des jeunes. Ceux-ci m'ont toujours intéressé. Qu'importe le pays où je me suis retrouvé – en Irak, en Jordanie, au Liban, en Syrie et en Europe –, j'ai toujours été proche d'eux.
Enfin, la crise de la jeunesse dans l'Église du Québec m'a fortement interpellé. J'ai donc décidé de consacrer mon ministère presbytéral au service des jeunes québécois.
RSA – En Irak, vous apparteniez à une riche tradition chrétienne…
BB – Nous sommes des Chaldéens. À Bagdad, il y a deux factions dans notre Église. Une partie : premièrement, il y a l'Église chaldéenne (les Orientaux catholiques) qui est unie avec Rome depuis le 16ᵉ siècle et, l'autre, au second plan, l'Église ancienne (les Assyriens) qui n'est pas encore en unité avec le Vatican. C'est dans cette deuxième Église que des hommes mariés peuvent devenir prêtres.
Le principal avantage qu'ont les Orientaux catholiques est qu'ils sont ouverts à l'Église universelle. Cependant, le principal désavantage de cette unité avec le Vatican est qu'il y a une perte de traditions. L'Église ancienne est plus proche de celles-ci.
RSA – Est-ce que votre communauté religieuse, les Rédemptoristes, qui est très vieillissante, laisse beaucoup de place aux jeunes ?
BB – Quand je faisais mon postulat à Lyon, en France, la communauté vieillissait beaucoup plus rapidement qu'au Canada. À Lyon, les religieux ont accepté, en toute humilité, la réalité qu'ils ne sont pas capables de s'adapter aux attentes des nouvelles vocations. Ils ne cherchent donc pas à donner davantage de place aux plus jeunes. Là-bas, les Rédemptoristes sont en voie de disparition. Ici, au Canada, dans ce qu'on appelle la province religieuse de Sainte-Anne, c'est bien différent.
En 1999, je me souviens, lorsque j'étais novice, j'ai participé à un chapitre de notre province ecclésiastique. C'était ma première incursion dans une telle rencontre. Pendant trois jours, on n'a parlé que de la place des jeunes dans la congrégation. Cela m'avait grandement étonné. Ici, malgré le grand vieillissement des religieux, la jeunesse – et la relève – est la grande préoccupation des Rédemptoristes. Au cœur de ces hommes, il y a une véritable jeunesse du cœur. Je dois vous avouer que c'est le deuxième facteur qui m'a donné le goût d'une vocation au Québec.
RSA – Est-ce que vous êtes devenu prêtre parce que vous n'aimez pas les femmes ?
BB – (La question le fait rire plus d'une minute). Un homme qui vous dit qu'il n'aime pas les femmes est un grand menteur ! (rires) Vous savez, un homme qui se fait distant de toutes relations avec une femme donne le signe qu'il n'a pas la vocation religieuse. Comment vas-tu servir ces êtres humains quand tu vas devenir prêtre ?
Badeea N'Butrus, C.Ss.R.
Les Rédemptoristes/Paroisse Saint-Alphonse
560 boul. Crémazie Est
Montréal, Québec, Canada
H2P 1E8
(514) 388-1161
(Revue Sainte Anne Mai 2006, p. 201)
