VISION CATHOLIQUE: Douter
Par Benoit Voyer
4 avril 2026
« Le voyage des disciples d’Emmaüs, à la fin de l’Évangile de saint Luc, est une image de notre route personnelle et de celle de l’Église. Sur le chemin de la vie, et de la vie de foi, tandis que nous poursuivons les rêves, les projets, les attentes et les espérances qui habitent notre cœur, nous nous heurtons aussi à nos fragilités et faiblesses, nous expérimentons défaites et désillusions, et parfois nous restons prisonniers d’un sentiment d’échec qui nous paralyse. L’Évangile nous annonce que, précisément à ce moment-là, nous ne sommes pas seuls : le Seigneur vient à notre rencontre, se joint à nous, marche sur la même route que nous avec la discrétion d’un voyageur aimable qui veut rouvrir nos yeux et rembraser notre cœur. Et quand l’échec laisse place à la rencontre avec le Seigneur, la vie renaît à l’espérance et nous pouvons nous réconcilier : avec nous-mêmes, avec nos frères et avec Dieu.
Suivons donc l’itinéraire de ce chemin que nous pourrions appeler : de l’échec à l’espérance.
Avant tout, il y a le sentiment de l’échec, qui habite le cœur de ces deux disciples après la mort de Jésus. Ils avaient poursuivi un rêve avec enthousiasme. En Jésus, ils avaient mis toutes leurs espérances et tous leurs désirs. Maintenant, après la mort scandaleuse sur la croix, ils tournent le dos à Jérusalem pour rentrer chez eux, à la vie d’avant. Leur voyage est un voyage de retour, comme pour vouloir oublier cette expérience qui a rempli d’amertume leurs cœurs, ce Messie mis à mort comme un malfaiteur sur la croix. Ils rentrent chez eux abattus, « tout tristes » (Lc 24, 17) : les attentes qu’ils avaient cultivées sont tombées dans le néant, les espérances en lesquelles ils avaient cru ont été brisées, les rêves qu’ils auraient voulu réaliser laissent place à la déception et à l’amertume.
C’est une expérience qui concerne aussi notre vie et notre cheminement spirituel, en toutes ces occasions où nous sommes contraints de redimensionner nos attentes et de faire face aux ambiguïtés de la réalité, aux ténèbres de la vie, à nos faiblesses. […]
Et c’est ce qui est arrivé à Adam et Ève, comme nous l’avons entendu dans la première Lecture : leur péché non seulement les a éloignés de Dieu, mais les a éloignés l’un de l’autre : ils ne peuvent que s’accuser mutuellement. Et nous le voyons aussi chez les disciples d’Emmaüs, dont le malaise d’avoir vu s’écrouler le projet de Jésus ne laisse place qu’à une discussion stérile. Et cela peut également se produire dans la vie de l’Église, la communauté des disciples du Seigneur que les deux d’Emmaüs représentent. Bien qu’étant la communauté du Ressuscité, elle peut se trouver perdue et déçue devant le scandale du mal et la violence du Calvaire. Elle ne peut alors rien faire d’autre que serrer dans ses mains le sentiment de l’échec et se demander : qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi cela est arrivé ? Comment cela a-t-il pu arriver ? […]
Ici, cependant, nous devons être attentifs à la tentation de la fuite, présente chez les deux disciples de l’Évangile : fuir, rebrousser chemin, s’échapper du lieu où les faits se sont produits, tenter de les enlever, chercher un “endroit tranquille” comme Emmaüs pour les oublier. Il n’y a rien de pire, face aux échecs de la vie, que de fuir pour ne pas les affronter. […]
Sur le chemin d’Emmaüs, il se joint avec discrétion pour accompagner et partager les pas résignés de ces disciples tristes. Et que fait-il ? Il n’offre pas des paroles d’encouragement génériques, des expressions de circonstance ou des consolations faciles mais, en dévoilant dans les saintes Écritures le mystère de sa mort et de sa résurrection, il éclaire leur histoire et les événements qu’ils ont vécus. Ainsi, il ouvre leurs yeux à un nouveau regard sur les choses. […]
Seigneur Jésus, notre chemin, notre force et notre consolation, nous nous adressons à Toi comme les disciples d’Emmaüs : « Reste avec nous, car le soir approche » (Lc 24, 29). Reste avec nous, Seigneur, quand l’espérance se couche et que la nuit de la déception décline. Reste avec nous parce qu’avec Toi, Jésus, le cours des évènements change et l’émerveillement de la joie renaît de l’impasse du découragement. Reste avec nous, Seigneur, car avec Toi la nuit de la douleur se change en un matin radieux de la vie. Nous disons simplement : reste avec nous, Seigneur, parce que si Tu marches à nos côtés, l’échec s’ouvre à l’espérance d’une vie nouvelle ».
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[1] Cf. Benoit Voyer. « François, l’évêque ressuscité », Revue Sainte Anne, avril 2003, page 153.
[2] www.vatican.va/content/francesco/fr/homilies/2022/documents/20220728-omelia-beaupre-canada.html
LE PRÉSENT DU PASSÉ: Sze Wan Tit
Benoit Voyer
Elle est bénie entre toutes les femmes. Pourtant, elle ne s'appelle pas Marie et elle ne vient pas de Nazareth. Sze Wan Tit est plutôt née à Hong Kong, en Asie, le 12 juillet 1981, et elle habite Montréal depuis son cinquième anniversaire de naissance. Elle est bénie parce qu'un ange de Dieu l'a visitée et a touché son cœur. Le 15 février 2004, elle disait oui à l'appel à la vie chrétienne en recevant, à l'âge de 22 ans, le baptême, en l'église catholique Saint-Ambroise, située sur la rue Beaubien, à Montréal, au cœur de la Petite Italie.
Sa conversion au catholicisme
et son baptême sont l'aboutissement d'une longue quête. Tout débute à sa
troisième année du secondaire alors qu'elle rencontre Rosalia Suarez, qui
dirige une troupe de théâtre. Toutes deux participent à un spectacle de variétés
organisé par Ville Saint-Pierre, à Montréal, à l’occasion des festivités du 24
juin. En plus des représentations, le divertissement est aussi une compétition
de talents locaux. Cette journée-là, Sze Wan offre au public une prestation au
piano et remporte le premier prix.
Rejointe au téléphone chez son
employeur, Mme Suarez est ravie de parler de ce petit bout de femme qui est
devenue son amie lors de cette manifestation culturelle : « C’est la Providence
qui a permis cette rencontre. Je ne la connaissais pas. Elle cherchait une
place dans l’assistance pour s’asseoir. Il ne restait qu’une seule chaise… à
côté de moi ! En moins de deux nous avons commencé à bavarder. C’est une jeune
femme séduisante et fort simple. Ce n’est pas gênant de lui parler. »
Deux ans plus tard, dans le but
de réaliser un projet de bénévolat auprès des personnes âgées, Rosalia Suarez
la met en contact avec une fille de la résidence pour étudiantes Fonteneige,
située sur la rue Woodbury, à quelques pas de l'Université de Montréal. Le
centre est un organisme sans but lucratif. Des prêtres de l'Opus Dei y
rencontrent souvent les jeunes femmes – si elles le désirent – pour des
causeries sur la foi et pour de la direction spirituelle. « C’est probablement
durant cette expérience qu’est née sa vocation pour la médecine », pense
Rosalia, l’actuelle cuisinière en chef du Manoir de Beaujeu, une splendide
maison de retraites fermées, une sorte de SPA spirituel pour prendre soin de sa
beauté intérieure, à Côteau-du-Lac.
Durant ces années, Sze Wan Tit
commence à s’intéresser à la philosophie et aux différentes religions. Elle est
athée comme ses parents. Au Collège Marianopolis, le cégep qu’elle fréquente,
elle suit des cours « de philo » dans le but d'assouvir son questionnement
intérieur. « Ces cours ne satisfaisaient pas assez ma curiosité. Ils m’ont
aidée à me poser des questions, mais sans vraiment m’apporter des réponses »,
confie la femme asiatique au journaliste venu la rencontrer. La philosophie
n'est-elle pas l'art de se questionner ?
Elle poursuit sa réflexion avec
son amie à la résidence pour étudiantes. À travers des échanges, elle lui fait
découvrir le catholicisme. Ceux-ci portent sur l’existence de Dieu, le sens de
la vie, l’authenticité de la Bible, est-ce que Jésus a vraiment existé ? etc.
Entrée à l’université
Suite à l’obtention de son diplôme d’études collégiales (DEC), elle songe
étudier à temps complet en musique avant de faire le saut en médecine. Elle se
questionne.
Elle demande notamment conseil
à son professeur de piano, un Argentin. « Il m'a conseillée de m'inscrire en
médecine. Il disait que le métier de pianiste est très difficile, car les
opportunités de carrière sont minces. Et pas très payantes aussi ! Pour être
reconnu, il faut indéniablement que tu sois le meilleur. »
Sze Wan est acceptée à l'année
préparatoire en médecine à l’Université McGill, institution de haut niveau qui
ne sélectionne que les candidats ayant les meilleurs dossiers académiques.
Elle décide également de ne pas
abandonner ses études musicales commencées à l'âge de cinq ans. « Je voulais
prouver que je suis capable d’étudier – en même temps et à temps complet – dans
deux programmes universitaires différents et de très bien réussir »,
ajoute-t-elle le sourire aux lèvres. Elle complète donc, simultanément aux
cours en médecine, sa maîtrise au Conservatoire de musique de Montréal.
De la raison jusqu’au cœur
Ses minutes sont comptées. Elle n’a pas de temps à perdre. Malgré tout, elle
garde quelques heures par semaine pour fréquenter la résidence pour les
étudiantes. Elle poursuit sa réflexion religieuse et philosophique. Elle s'y
sent écoutée. Son point de vue de personne athée est accueilli par les autres,
surtout par son amie.
« J'étais intriguée par sa
perspective religieuse. On ne se comprenait pas toujours, mais ce n'était pas
important à mes yeux. Je lui posais plein de questions auxquelles elle n'était
pas toujours capable de répondre. Elle a demandé à l'abbé Éric Nicolai de nous
donner des petites causeries de 45 minutes sur mes sujets de questionnement. Il
a accepté », raconte Sze Wan Tit.
L’abbé Nicolai se souvient : «
Elle a entendu parler de ma conversion au catholicisme. Cela l’a intriguée.
Elle a demandé de me rencontrer pour échanger. Elle posait des questions très
intelligentes. Elle ne se contentait pas de mes réponses parfois un peu toutes
faites. Au début, je pensais qu’elle se convertirait assez rapidement, mais ça
n’a pas été le cas. Je pense qu’elle rationalisait trop, alors que la foi en
Jésus est d’abord une histoire de cœur. Il fallait qu’elle aille plus loin,
c’est-à-dire qu’elle descende en elle. On a beaucoup prié pour Sze Wan. »
Pour répondre à plusieurs de
ses interrogations, le prêtre lui conseille de lire « Handbook of Christian
Apologetics » de Peter Kreeft, car dans cet ouvrage on répond à plusieurs
questions fondamentales sur la foi.
Durant ces mêmes semaines, elle
prépare son examen de piano de première année de maîtrise.
Sze Wan Tit poursuit : « Ma
grand-mère paternelle est venue nous visiter pendant environ un mois. Elle
habite Calgary et est protestante. Elle fréquente son Église à chaque semaine.
Elle prie avant de manger, avant de se coucher… Je trouvais ça très beau. J'ai
suivi son exemple et j'ai commencé à prier. Je voulais voir si la prière marche
vraiment ! C'était aussi la fin de la session et j'avais beaucoup d'examens à
venir. Ceux de piano me stressaient particulièrement. J'ai commencé à prier en
me disant : Je n'ai rien à perdre ! Je vais essayer ! Durant ce temps, je
lisais l'Évangile de Jean que m’a prêté une autre amie protestante qui
fréquentait les cours de médecine avec moi. Un passage disait : « Si tu
demandes, Dieu va te donner. »
Le jour de son examen de piano
arrive : « C'était vraiment important pour moi de bien réussir. Avant l'examen,
j'ai prié. J'ai mis tout mon cœur dans ma prière. Au début, je voulais surtout
tester Dieu. Je lui disais : « Si j'ai plus de 90 %, je vais croire en toi ! »
Je n'avais jamais réussi à obtenir une note supérieure à 90 % auparavant !!!
(rires) Mais après un moment de réflexion, j’en suis venue à la conclusion que
ce n'était pas très bien de prier de cette manière en posant des conditions à
Dieu ! C'était du marchandage ! (rires) Je lui ai finalement demandé de m'aider
à donner le maximum que je peux donner. »
Les pupilles de ses yeux se
dilatent. Elle revit en elle ces instants inoubliables : « C'était incroyable !
Je n'ai jamais joué de cette manière ! Ça sortait tout seul ! Avant, il y avait
des accrochages que je n'arrivais pas à éliminer. Toutefois, durant l'examen,
tout sortait comme je le voulais. C'était parfait ! C'est une sensation
difficile à décrire… Je sens vraiment que Dieu m'a aidée. On dirait que ce
n'était pas moi qui jouais, mais lui qui jouait à travers moi. Je ne me sentais
pas toute seule. Je n'étais pas du tout stressée. J'étais calme et paisible
dans ma tête. Je ne pensais à rien du tout. J'ai joué pendant une heure. En
terminant, mon professeur, qui me connaît depuis dix ans, m'a dit ne jamais
m'avoir entendue jouer comme ça. Une juge est sortie de la salle après moi pour
venir me féliciter et m'a dit, à son tour, ne jamais avoir entendu quelqu'un
jouer comme ça. Ça m'a beaucoup touchée. J'ai vraiment réalisé que c'est Dieu
qui jouait pour moi. Il a répondu à ma prière. Le résultat ne m'importait plus
beaucoup après le test. L'important devenait à mes yeux la preuve que Dieu
existe. »
Elle obtient la note de 96 %.
C'était la plus élevée de tous les élèves de maîtrise au Conservatoire de cette
année-là.
À partir de ce jour, Sze Wan
Tit sort de l’athéisme et se met à la recherche d’un courant spirituel et
religieux.
L'idée d'un Dieu personnel qui
s'occupe de chacun l'attire. Son expérience lui démontre qu'il est ainsi. Le
christianisme devient une évidence pour elle. Elle lit des livres sur le sujet
et en parle avec des amis. Elle fréquente les Églises catholiques et
protestantes. Elle cherche sa voie et prie. Pendant une année, rien ne se
passe. Elle attend un signe de Dieu.
Une bénédiction divine
Un soir, comme à chaque semaine, elle participe à une méditation à la résidence
Fonteneige. Elle y rencontre une autre Chinoise venue avec sa sœur. Cette
dernière vit, étudie la médecine et fréquente un centre de l'Opus Dei à Hong
Kong. Elle est en visite à Montréal. La jeune fille désire être baptisée et ses
parents ne le sont pas.
« Elles m'ont impressionnée.
C'était un moment où j'avais besoin d'encouragements dans ma recherche
intérieure et pour ma vie. Elles m'ont emmenée à l'église catholique dans le
quartier chinois à Montréal. J'ai trouvé ça bien spécial. Ces personnes font un
compromis entre la culture chinoise et la culture occidentale. Dans l'église,
il y a une peinture qui représente Jésus avec ses apôtres. Ils sont tous
chinois sur cette peinture ! (rires) La messe est célébrée en cantonnais »,
raconte-t-elle.
Pour la fin de semaine de la
fête du Travail 2003, elles l'invitent pour un camp de réflexion, en Ontario.
Sans se faire d'attente, elle accepte de se joindre aux deux femmes. Elle
rencontre d'autres Chinoises catholiques de son âge. Elles sont plaisantes et
gentilles. Elle a bien du plaisir.
Elles lisent la Bible ensemble.
Il y a aussi la présentation de projets humanitaires. Des prêtres
s'entretiennent avec elles. Sze Wan trouve le tout fort intéressant, mais rien
ne la rejoint.
« Juste avant de partir, il y
avait une messe à l'extérieur, sur le gazon, sur le bord du lac. Pendant que
les autres recevaient la communion – puisque je ne pouvais pas, n’étant pas
encore catholique –, mon amie m'a demandé si je voulais recevoir une bénédiction
du prêtre. J'ai accepté. J’ai avancé. Tout de suite après la bénédiction, j'ai
commencé à pleurer. J'étais la seule qui pleurait dans l'assemblée. J’ai fini
par sécher mes larmes. À la fin de la messe, le prêtre voulait donner la
bénédiction à tous. J’ai avancé vers lui une autre fois. Au moment où il m'a
bénie, j'ai recommencé à pleurer. C’était pour moi l’invitation de Dieu à
entrer chez lui, dans sa maison, avec ses autres enfants. »
En autobus, de retour du camp
en direction de Montréal, elle annonce à toutes son intention de devenir
catholique.
Baptême
Sans tarder, Sze Wan Tit parle de sa décision à l'abbé Éric Nicolai. Il débute
avec elle une série de rencontres catéchétiques.
« On attendait son réel désir
d’être baptisée. La préparation au sacrement n’a pas été très longue parce
qu’elle a acquis une bonne formation de base au fil des causeries à Fonteneige,
de nos échanges et de ses lectures. Il ne restait plus qu’à l’aider à mettre
fin aux derniers doutes qu’elle portait », dit l’abbé Éric Nicolai.
Elle se confie aussi à ses
parents qui accueillent sa décision. Malgré leur athéisme, ils sont à ses côtés
le jour de son baptême qui est célébré en anglais. Comme il arrive souvent lors
du baptême d'un adulte, elle fait en même temps sa première communion, sa
confirmation et sa profession de foi.
« Le baptême n’est pas
l’aboutissement d’un cheminement. Ce n’est que le début ! Avec elle et pour
elle, l’Église doit assurer des outils de formation afin que sa foi continue de
croître. Aussi, Sze Wan doit maintenant être un instrument afin que d’autres
personnes s’approchent du Seigneur », lance l’abbé Éric Nicolai.
« Je vais vous confier un petit
secret : Sze Wan prie chaque jour pour la conversion au christianisme de ses
parents. Elle souhaite que ceux-ci découvrent le bonheur qu’elle a découvert »,
conclut Rosalia Suarez.
Sze Wan Tit a obtenu sa maîtrise de piano en avril 2003 et complète actuellement sa 4ᵉ année de médecine à l’Université McGill.

