LE PRÉSENT DU PASSÉ: Année centenaire
L'Ordre de la Très-Sainte-Trinité célèbre en 1960 l'année centenaire de la naissance de son fondateur, saint Jean de Matha. En effet, c'est en 1160, le 23 juin, que naissait à Faucon-des-Alpes celui qui allait illustrer l'Église auprès des misérables captifs en fondant l'Ordre de la Très-Sainte-Trinité destiné à leur rachat et à leur réhabilitation. C'est pourquoi, dès le 8 février, jour où l'Église honore la mémoire de ce saint. Les Trinitaires Canadiens ouvrent solennellement l'année centenaire par des fêtes qui se dérouleront tout au cours de 1960.
Pour plusieurs, saint Jean de Matha est un nom tout à fait nouveau ; pour d'autres ce nom réveille des souvenirs d'un passé illustre, mais hélas, disparu ; pour ceux qui le connaissent et qui l'aiment, ce nom évoque celui d'un apôtre dont l'audace, le génie et la sainteté dépassent les siècles, étant de tous par la divine CHARITĚ.
L'AUDACE : on s'imagine parfois que les saints du Moyen Âge étaient des espèces d'emplâtres qui ne pouvaient trouver leur sécurité intérieure qu'en se calfeutrant paisiblement dans le silence des cloîtres.
Pourtant, la vérité est tout autre ! L'audace était une des qualités dominantes des grands fondateurs médiévaux tels Jean Matha, François d’Assise et Dominique Guzman !
Pour se faire une idée de cette audace, il suffit de relire les Origines de l'Ordre trinitaire. Imaginez un instant un docteur en théologie, ordonné de fraîche date, qui, à la suite d'une vision céleste, se lance, aidé de cinq compagnons, à la solution d'un problème épineux : l'esclavage, ennemi numéro 1 de la chrétienté du XIIᵉ siècle.
Quelle folie ! Un professeur qui se fait entrepreneur, voire même commerçant ! Une demi-douzaine d'hommes voulant régler en quelques années un problème millénaire impliquant le trafic de millions d'esclaves. Une poignée – j'allais dire une pincée – de religieux s'affrontant au bloc musulman. Allons donc ! Ce n'est plus seulement de l'audace ; c'est de la témérité !
Et pourtant Jean de Matha a vaincu le sarcasme, et ce faisant, il vainquit l'ESCLAVAGE.
LE GÉNIE : Mais pour être juste, il faut bien remarquer que souvent l'audace est le signe du génie. La vision supérieure des génies jouit d'une telle ampleur qu'elle leur permet d'entrevoir comme possibles les exploits les plus fantastiques : souvenons-nous de l'expérience satellite-spoutnik et celle de la face inconnue de la lune !
Sur le plan surnaturel, saint Jean de Matha fut doté de cette vision suprasensible. Illuminé par les clartés prodigieuses d'une vision céleste au matin de sa première messe, il a entrevu sous un angle nouveau, non seulement le problème de la rédemption, mais l'organisation même de la vie religieuse qui rendrait possible cette mission de charité auprès des captifs.
Il a commencé par un voyage d'éclaireur afin de prendre une connaissance expérimentale de la situation tragique. Armé de ces informations précises, il revient à Cerfroid dès 1194 pour y jeter le germe d'une œuvre nouvelle qui deviendrait un jour un arbre puissant : l'Ordre de la Très-Sainte-Trinité.
Dans la solitude des bois de Gandelu, en compagnie de son compagnon, l'ermite Félix de Valois, il élabore pendant quatre longues années une règle de vie religieuse dont l’audace n’avait d’égale que le génie qui l'inspirait !
Cette conception révolutionnaire de la vie monastique allait ouvrir les portes du cloître sur le monde. Et les religieux pourraient désormais quitter le cloître pour aller exercer leur ministère de charité, non plus dans les cadres de la paroisse, non plus dans les limites du diocèse, mais bien aux extrémités de la terre en lointaine barbarie ! Plusieurs ont crié au scandale, d'autres à la profanation, d'autres enfin à la perte systématique des âmes qui s'engageraient dans des voies aussi imprudentes.
Avec le recul des siècles, nous pouvons aujourd'hui nous rendre compte que cette règle nouvelle donna le coup de barre définitif qui permit la fondation successive des grands ordres religieux : les Franciscains, les Dominicains, les Carmes, les Servites, etc. Heureuse folie qui nous mérita d'aussi nobles conséquences ! Du coup naissaient les ordres à vie mixte et les ordres missionnaires !
LA SAINTETÉ : Cette conception grandiose et féconde est le résultat d'un esprit dans lequel les dons de sagesse, d'intelligence et de conseil agissaient éminemment. Jean de Matha réussit ces exploits "extravagants" tout simplement parce qu'il se mettait. En toute confiance dans les mains de Dieu. Son amour envers la très sainte Trinité, amour cultivé dans son âme d'enfant par une mère des plus chrétiennes, fut pour lui la source vive d'où s'écoulaient sans fin des flots de charité.
Y eut-il jamais âme plus compatissante envers les souffrances et les misères des pauvres esclaves ? Par deux fois, en 1201 et en 1207, il se rendit personnellement sur les rives du Maroc et de la Mauritanie pour retirer des mains musulmanes les captifs chrétiens. Son cœur ne battait que pour le soulagement de leurs peines et la libération de leur personne. Il voyait, chacun des captifs, des temples vivants de la Trinité soumis à la profanation de l'esclavage ; en chacun, il voyait un membre souffrant du Christ qu'il fallait à tout prix soulager.
Sa vie entière fut une consécration à la délivrance de la misère humaine. Expéditions de rachats, fondations d'hôpitaux, formation de Rédempteurs actifs, voilà autant de preuves du volcan de charité qui bouillonnait au tréfonds de son âme d'apôtre. Témoins encore, ces étincelles d'amour qui jaillissaient sans cesse de cette fournaise incandescente, paroles coutumières à saint Jean de Matha : "Quand viendra-t-il le jour où je pourrai me vendre moi-même pour racheter l'un de mes frères en esclavage !" "Je ne crains que Dieu seul, et je le crains à tel point que je préférerais mourir mille fois plutôt que de l'offenser légèrement."
Ce grand contemplatif du mystère de la Trinité ne prit jamais prétexte de contemplation pour éviter l'action car selon lui "L'œuvre et les peines de la rédemption sont une contemplation, alors que la contemplation est aussi rédemption !"
CONCLUSION : Voilà, en traits larges et grossiers, la stature de celui dont nous voulons cette année honorer la mémoire.
Après huit siècles, il est aussi vivant, aussi agissant et aussi dynamique qu'en ce matin du 17 décembre 1198, jour où il recevait d'Innocent III la bulle d'approbation de son œuvre : l'Ordre de la Très-Sainte-Trinité pour la rédemption des captifs.
P. Jean-Paul de Jésus, o.ss.t.[1]
(Trinitas, janvier-février 1960 pp. 5 à 8) [2]
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[1] Le père Jean-Paul de Jésus, le nom de religieux de Jean-Paul Regimbal.
[2] Revue conservée dans le fonds P049 de la Société d'histoire de la Haute-Yamaska.
[1] Le père Jean-Paul de Jésus, le nom de religieux de Jean-Paul Regimbal.
[2] Revue conservée dans le fonds P049 de la Société d'histoire de la Haute-Yamaska.
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