Le document « Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la Bible chrétienne » de la Commission pontificale biblique (CPB) constitue une lecture fort appréciable, car il permet de mieux cerner les liens qui unissent les Juifs et les chrétiens dans leur foi commune et leur interprétation des textes de leur même héritage. Bien qu'il veuille favoriser un dialogue entre les deux grandes religions, il va beaucoup plus loin et montre, indirectement, que le christianisme est un véritable courant du judaïsme, au même titre que les esséniens, les zélotes, les pharisiens et les autres groupes contemporains de Jésus, de Hillel et de leurs compatriotes.
Le cardinal Joseph Ratzinger, dans la préface de la déclaration, illustre bien les intentions de la Commission : « Il est clair qu'un rejet de l'Ancien Testament de la part des chrétiens, non seulement […] abolirait le christianisme lui-même, mais en outre, ne pourrait pas favoriser la relation positive entre les chrétiens et les Juifs, car ils perdraient précisément le fondement commun. Mais ce qui doit résulter de ce qui s'est passé, c'est un nouveau respect pour l'interprétation juive de l'Ancien Testament. » […] « Les chrétiens peuvent apprendre beaucoup de l'exégèse juive pratiquée depuis plus de 2000 ans ; en retour, les chrétiens peuvent espérer que les Juifs pourront tirer profit des recherches de l'exégèse chrétienne ».
Les Saintes Écritures du peuple
juif, partie fondamentale de la
bible chrétienne
D'entrée de jeu, la CPB montre le lien historique qui unit les Juifs et les chrétiens. Jésus de Nazareth et ses disciples sont les fils d'un même peuple. De plus, au commencement, le christianisme s'adressait uniquement aux Juifs et aux prosélytes (des païens associés à la communauté juive, pendant un siècle) et s'est développé au sein du judaïsme. Enfin, la majorité de ses textes sacrés sont ceux du judaïsme ou en font fréquemment allusion.
Au point 3, on fait la démonstration que le premier testament fait autorité et que le deuxième testament offre peu de nouveautés. On y décèle un seul nouvel événement. Il s'agit de la résurrection de Jésus, c'est-à-dire l'accomplissement des Écritures. Celui-ci amène une nouvelle herméneutique du premier testament. Aussi, les textes du deuxième testament montrent les liens étroits qui l'unissent à l'univers du premier testament. Comme l'écrit la CPB, « Les écrits du Nouveau Testament ne se présentent jamais comme une complète nouveauté ».
Plus loin, le lecteur voit que le second testament utilise un langage similaire à celui du premier testament. D'ailleurs, le grec du Deuxième Testament dépend étroitement de celui de la Septante : tournures grammaticales influencées par l'hébreu, le vocabulaire (surtout celui en matière religieuse), les expressions empruntées au Premier Testament, etc. La CPB résume efficacement ce point : « Sans une connaissance du grec de la Septante, il est impossible de saisir exactement le sens de beaucoup de termes du Nouveau Testament ».
De plus, le second testament a toujours recours à l'autorité des Écritures du peuple juif pour expliquer l'événement Jésus et son message (c'est-à-dire sa doctrine) et, aussi, pour argumenter (le premier testament a une valeur décisive). La CPB s'appuie sur Paul pour affirmer que « les Écritures juives ont […] une valeur toujours actuelle pour guider la vie spirituelle des chrétiens. »
Enfin, pour la CPB, le second testament est conforme aux Écritures du peuple juif : « Une double conviction se manifeste en d'autres textes : d'une part, ce qui est écrit dans les Écritures du peuple juif doit nécessairement s'accomplir, car cela révèle le dessein de Dieu, qui ne peut manquer de se réaliser et, d'autre part, la vie, la mort et la résurrection du Christ correspondent pleinement à ce qui est dit dans ces Écritures. »
On apprend donc qu'il y a une nécessité d'accomplissement des prophéties bibliques et une conformité aux Écritures du peuple juif (c'est ce qu'affirment plusieurs textes). Il y a tout de même quelques différences malgré la grande conformité des deux testaments : La Lettre aux Hébreux n'affirme jamais de manière explicite l'autorité des écritures du peuple juif, mais indirectement elle le fait en citant leurs textes. La lettre montre la conformité, mais également son contraire, au moins dans un élément.
Le point 9 introduit le thème de l'Écriture et de la tradition orale dans le judaïsme et le christianisme ». La CPB explique que, dans la majorité des grandes religions, existe une tension entre les textes sacrés (les textes fondateurs) et la tradition orale, car « les textes écrits ne peuvent jamais exprimer exhaustivement la tradition ». (CPB) Ceux-ci sont donc complétés par des additions et des interprétations qui finissent par être mises par écrit.
On touche aussi le sujet de l'Écriture et de la tradition orale dans le judaïsme et le Premier Testament. Le document de la CPB refait la petite histoire de la formation des écrits de la tradition orale juive.
En bref, à la fin du premier siècle, la formation d'un canon de la Bible hébraïque était presque complétée. Plus tard, au début du IIIᵉ siècle, apparaissent la MISHNA (une réécriture de la tradition juive pharisienne et rabbinique), la TOSEFTA (le « supplément ») et le TALMUD dans la double forme (Babylone et de Jérusalem), cependant le TALMUD ne sera pas reconnu au titre d'autorité et ne servira qu'à l'interprétation des textes.
Au point 11, il est question de l’« Écriture et de la tradition orale, c'est-à-dire du rapport entre les Juifs et les chrétiens. On y apprend qu'il y a une correspondance de forme entre les deux religions puisqu'elles se rencontrent dans l'héritage commun de la « sainte Écriture d'Israël ». Cependant, leurs perspectives diffèrent quant à la manière d'interpréter : a) À l'intérieur des courants du judaïsme, la Loi est au centre de tout. « En elle se trouvent les institutions essentielles révélées par Dieu lui-même et chargées de gouverner la vie religieuse, morale, juridique et politique de la nation juive après l'exil », écrit la CPB ; b) Dans les communautés chrétiennes (sauf pour les milieux judéo-chrétiens, liés au judaïsme pharisien, à cause de leur respect pour la Loi), on donne davantage d'importance aux textes prophétiques, car ils annoncent le mystère du Christ. Pourquoi ? Parce que, comme l'explique la commission, « le christianisme primitif se trouve en relation avec des zélotes, le courant apocalyptique et les esséniens, dont il partage l'attente messianique apocalyptique ».
Même s'il a été publié en 2001, ce document de la CPB est un incontournable. Le lecteur découvre le grand fossé qui a été rempli entre catholiques et Juifs. Chacune des deux grandes solitudes peut maintenant compter l'une sur l'autre, malgré des visions herméneutiques et théologiques différentes, pour donner du sens aux Écritures, surtout en ce qui concerne le premier testament.
Le texte de la Commission pontificale biblique est publié sur le portail du Vatican : www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/pcb_documents/rc_con_cfaith_doc_20020212_popolo-ebraico_fr.html
Benoît Voyer
(Revue Sainte Anne, mai 2007, pp. 226 et 238)
