« Il y a en chaque personne un pouvoir de résurrection »
Par Benoît Voyer, journaliste
MONTRÉAL – Il y a un peu plus de 18 ans que sœur Nicole Fournier, directrice générale de l'Accueil Bonneau, travaille au sein de cet organisme qui a fêté, le 7 mai 2002, son 125e anniversaire de fondation.
Depuis qu'elle est en fonction, l'œuvre de charité a considérablement grossi. Pour répondre aux besoins du milieu, l'Accueil Bonneau est passé, en 15 ans, de 5 à 28 employés. En 2001, il a donné 279 359 repas. Cependant, Bonneau est bien plus qu'une bouffe populaire pour les démunis. L'organisme dispense toute une gamme de services pour venir en aide aux plus pauvres que la société canadienne oublie. L'Accueil donne des services de dépannage (repas, vestiaire, etc.), de promotion humaine et sociale (avec des intervenants qui offrent des consultations, la gérance de budget personnel et des suivis psychosociaux) et d'habitation (117 logements supervisés).
Avec les plus pauvres de la grande ville de Montréal, sœur Nicole Fournier vit une aventure de foi hors de l'ordinaire.
Qu'est-ce que la pauvreté a changé dans votre conception de Dieu ?
[Un grand silence] Qu'il faut avoir foi en la résurrection. Dans la lutte à la pauvreté, je pense que si on a si peu de résultats, c'est que souvent on oublie que la personne est plus que ses carences. Elle a aussi une force qui habite dans son intériorité secrète. Je crois que c'est cela le grand message de l'Évangile. Il y a en chaque personne un pouvoir de résurrection que l'Esprit peut réveiller, peut faire grandir. Il ne faut jamais perdre confiance en ce pouvoir de résurrection.
Croire en quelqu'un, c'est le rendre capable de grandir. Si je ne crois pas que l'enfant puisse marcher, il ne prendra jamais le risque de se tenir debout et d'avancer ses jambes. Dans la vie, je pense que ce que nous avons surtout besoin, ce n'est pas de nourriture et d'argent, mais de quelqu'un qui croit en nous.
Le pape Paul VI, dans son encyclique L'Évangélisation dans le monde moderne, dit que le monde d'aujourd'hui a besoin de personnes qui vivent comme s'ils voyaient l'invisible. C'est votre relation à Dieu qui vous motive à continuer ?
Oui, parce que je crois en cette force de résurrection. [Elle n'en dit pas plus. De toute façon, ce n'est pas important, ses yeux, son sourire et son attitude parlent bien plus que ses paroles]
Cette implication auprès des bénéficiaires de l'Accueil Bonneau a changé votre manière de vous adresser à votre Jésus et au Dieu auquel vous croyez ?
Lorsque je prie, je rappelle à Dieu tous ces gens qui nous fréquentent. Je lui demande la force d'ouvrir en eux des portes et qu'il travaille sur les causes qui peuvent amener toutes ces personnes chez nous. Je lui demande aussi de faire grandir en eux la confiance en ce qu'ils sont.
Est-ce que vous parlez de spiritualité aux gens que vous aidez ?
Les gens qui viennent ici sont peut-être beaucoup plus près de la foi qu'on le pense.
Il y a peu de temps, je suis allée rencontrer un homme qui fait un délire religieux. Il a une déficience intellectuelle et un problème en santé mentale. Il a tellement fréquenté de centres hospitaliers dans ses moments de crise qu'un jour on l'a orienté vers du logement approprié où sa médicamentation lui est donnée de façon très régulière. Aujourd'hui, ses crises sont beaucoup moins grandes.
Il vit dans une maison avec une dizaine de personnes comme lui. En dehors du milieu hospitalier, l'Accueil Bonneau est à peu près le seul lieu qui lui apporte autre chose que ce qu'il trouve dans son univers fermé.
Il revient souvent à son délire : Ah ! Je ne suis pas aimé de Dieu ! Je suis damné ! Je m'en vais en enfer…
L'autre jour, je l'ai rencontré avec une autre personne qui elle aussi a une déficience psychologique, mais qui n'a pas ce genre de dérapage. Pendant que nous prenions un café dans un centre d'achats, mon gars qui délire commence son discours : « Je suis perdu, je m'en vais en enfer… L'autre lui répond : « Tu ne peux plus y aller, en enfer ! » Cela a saisi mon bonhomme ! L'autre ajoute : « Tu es la pauvreté ! Tu ne peux pas y aller, en enfer ! Dieu est pour les pauvres !
De plus, je pense qu'il ne faut pas servir un discours religieux qui soit comme un devoir ou une réponse à tout. Il faut surtout développer une confiance en Dieu.
Mais ce n'est pas toujours facile !
Je l'admets, mais en voyant l'autre avec des yeux différents, c'est possible. Ce matin est entré dans mon bureau un sidéen en phase terminale. Pour avoir 10$, il m'a raconté une histoire rocambolesque. Je lui ai répondu : « Si tu veux 10$ pour consommer un peu de drogue, je te comprends. Tu n'as pas besoin de m'inventer une histoire [!] parce que si j'étais dans l'état de souffrance que tu es, j'aurais peut-être envie de me geler la fraise moi aussi…
Vous êtes très compréhensive !
À cause de cette terrible maladie, la souffrance de cet homme est tellement rendue grande. Il m'impressionne parce qu’il a encore le courage d'être debout.
Actuellement, il vit dans un de nos appartements et je pense qu'on lui permet de finir ses jours dignement.
Ce qui semble amoral, ne l'est pas toujours !
Je suis d'accord avec vous. Et vous savez, il souffre tellement que je me dis : qui suis-je pour lui dire que c'est sa faute s'il a le sida ? Le mal est fait et il le porte. C'est bien assez !
Qu'est-ce qui vous a amenée à l'Accueil Bonneau ?
Il y a 18 ans, j'arrivais d'Afrique où j'ai été professeure de français pendant 13 ans. Le Cameroun est très différent d'ici ! Je cherchais donc un nouveau lieu pour travailler et on m'a proposé l'Accueil Bonneau.
Ce choix me permettait de me rapprocher de la spiritualité de Marguerite d'Youville. Je suis entrée chez les Sœurs grises parce qu'elles m'ont grandement interpellée. Sa personnalité s'orientait vers les plus démunis.
Et comment a été votre entrée dans cet univers ?
Je ne connaissais rien à la toxicomanie et à la santé mentale. J'ai été initiée en plongeant directement dans le milieu. Heureusement, il y avait des personnes expérimentées pour me guider !
(Revue Sainte Anne, Janvier 2003, page 9)
