LE PRÉSENT DU PASSÉ: Ce qui unit et divise chrétiens et musulmans

Ce qui unit et divise chrétiens et musulmans

MONTRÉAL – Le théologien français, Claude Geffré, encourage la lecture du Coran par les chrétiens, mais est contre l'idée d'en faire une lecture chrétienne. Pour lui, le Coran peut être reçu comme une « parole » de Dieu par tous les véritables fils d'Abraham. Il suggère plutôt d'accueillir ce livre saint dans sa différence comme étant une expérience de Dieu originale où certains aspects de la relation à Dieu sont exprimés, thématisés autrement que dans l'enseignement et la pratique de la religion chrétienne.

L'auteur soulève trois grandes difficultés que la christologie chrétienne soulève pour l'islam et propose quelques voies herméneutiques pour les surmonter.

La Trinité
Il y a la question de la Trinité, c'est-à-dire le Dieu en trois personnes des chrétiens. Pour l'islam, un Dieu trine est inconcevable parce que Dieu est un. Pourtant, la sourate, comme l'explique Geffré, est elle-même confrontée à une image de Trinité. Selon la sourate 5,16, elle consisterait en Dieu, Marie et Jésus.

Pour la théologie musulmane, le mystère trinitaire compromet l'unicité de Dieu. « Il n'y a de Dieu qu'un Dieu unique » (sourate 5,73). Dieu est indivisible, voire indissociable. Dans son livre « Croire et interpréter – Le tournant herméneutique de la théologie » (Cerf, 2003), le Dominicain explique que l'effort que fait la théologie musulmane pour concilier la simplicité de Dieu avec la multiplicité de ses attributs pourrait être une des voies pour concilier la simplicité de l'essence divine avec le concept de Trinité.

L'islam rejette l'idée d'une génération charnelle en Dieu, comme le fait le judaïsme et le christianisme. Lorsqu'il est confronté à l'image d'un Dieu au nom de Père, comme c'est le cas dans les deux autres religions qui se réclament d'Abraham, le judaïsme et le christianisme, l'islam s'entête à rejeter cette image en s'attachant obstinément au concept de génération charnelle. Pourtant, il n’en est rien.

De plus, la question de la divinité de Jésus cause aussi problème aux musulmans. Le Coran nie la mort de Jésus (sourate 4, 156). Il nie aussi sa Passion sur la croix. Pour l'islam, Jésus n'a pas été crucifié et tué. Ce ne serait que ce qui serait apparu intérieurement aux disciples. Jésus ne serait pas passé par la mort et serait monté directement auprès de Dieu.

On s'entend toutefois sur sa conception virginale par un miracle dans le sein de Marie. Cependant, il ne s'inscrit pas dans la généalogie humaine parce qu'il a été conçu par l'Esprit de Dieu.

Jésus est Dieu, Dieu est Jésus
Pour les musulmans, Jésus n'est pas une émanation de Dieu. Toutefois, pour eux comme pour les chrétiens, le Créateur de tous les humains est le Dieu unique.

Claude Geffré, qui a longtemps été professeur de théologie au Saulchoir, puis à l'Institut catholique de Paris, explique qu'il est possible de tenter un dialogue fécond avec l'islam à partir d'une christologie narrative de Jésus, serviteur de Dieu, comme témoignent les Actes des Apôtres. Cependant, il n'y a rien à gagner de la christologie influencée par Paul.

Il y a aussi le second testament qui est un excellent outil de dialogue parce qu'il n'y est jamais question de la Trinité. Jésus prêche le Dieu unique. De plus, Jésus ne s'est jamais attribué le titre de Fils de Dieu, quoiqu'il se soit donné une autorité qui n'appartient qu'à Dieu et qu'on l'a jugé et crucifié pour cette raison.

Ce n'est qu'après sa mort que la communauté chrétienne a commencé à lui attribuer le titre de Fils de Dieu. Mais qu'en était-il de ce terme pour les premiers chrétiens ? Il semble qu'il ait été intronisé au titre de Fils de Dieu au sens de l'Ancien Testament comme le roi d'Israël. La filiation de Jésus ne serait donc pas de l'ordre du mystère de Noël, c'est-à-dire engendré corporellement par l'Esprit, mais plutôt par le mystère de la Résurrection et de son exaltation.

Donc, cette filiation ne serait pas d'ordre physique ou métaphysique. Elle est plutôt de l'ordre de l'intronisation par Dieu. Cette manière de voir la Trinité n'a plus le même sens, et l'unicité de Dieu n'est plus remise en question. Les équivalences (Jésus est Dieu, Dieu est Jésus) sont ainsi surmontées. Jésus est devenu Fils de Dieu parce qu'il incarnait le dessein d'amour de Dieu.

Un même Dieu ?
« Nous adorons le même Dieu. » La phrase est souvent reprise à qui veut bien l'entendre lorsqu'il est question des trois grandes religions monothéistes. Cependant, de quel Dieu s'agit-il ? Il est clair que notre représentation de Dieu s'enracine dans des révélations différentes, ce qui conduit à des visions de Dieu qui sont également différentes.

L'Islam répondrait à une logique de l'absolu ou une logique de l'identité qui conduirait à toute différence et qui est l'expression de son autosuffisance, c'est-à-dire de sa perfection.

L'unicité de Dieu se fait par la communion des membres du trio.

Claude Geffré explique que le Dieu des chrétiens n’est pas une identité absolue, mais une communion dans la différence.

La transcendance du Dieu des musulmans est de l’ordre de l’être, alors que celle du Dieu des chrétiens prend plutôt la direction de la communion.

La troisième personne de la Trinité, l’Esprit, signifie que Dieu est ouvert, qu’il est communication, source de vie et de partage. Le sommet de cette communication est l’incarnation, ce qui veut dire l’alliance avec l’humanité.

Benoit Voyer

(Revue Sainte Anne, janvier 2006, pp. 34 et 35)