« À mon humble avis, un des grands malheurs de notre vie, c'est qu'on est tellement poussé par toutes sortes de choses qu'on fuit le silence. Alors, pour prier, il faut se mettre en silence. »
Par Benoît Voyer
MONTRÉAL – La prière est très importante pour le cardinal Jean-Claude Turcotte. Chaque jour, il y consacre une partie de son agenda. Il ne passe pas à côté. Sa relation avec le Seigneur est ce qui est le plus vital en lui.
REVUE SAINTE ANNE – Monsieur le cardinal, comment entendre la voix de Dieu dans son quotidien ?
JEAN-CLAUDE TURCOTTE – Il faut commencer par savoir se mettre en prière. Je ne suis pas un grand théologien, mais je suis allé à l'école de la petite Thérèse de l'Enfant-Jésus. Lorsque j'étais séminariste, elle m'a beaucoup appris sur la petite voie d'enfance.
RSA – Comment Thérèse priait-elle ?
J-C.T. – Elle parlait à Dieu de ce qui lui venait du fond du cœur. Au fond, la prière, c'est d'être capable de parler au Christ comme à un être vivant. Cela suppose d'abord qu'on l'ait découvert. Ce Jésus n'est pas une idée abstraite. Il n'est pas un personnage qui a vécu dans le passé, malgré qu'il ait vécu son histoire au cœur de celle du monde. Son histoire est une réalité du présent.
RSA – Si Jésus est une réalité du présent, à quel endroit le rencontrer ?
J-C.T. – Dans les Évangiles, on nous dit les endroits où il est. Je vous en rappelle quelques-uns :
« Lorsque vous serez réunis deux ou trois en mon nom, je serai au milieu de vous »… Ce ne sont pas des paroles en l'air ! C'est une réalité au présent.
Prenez aussi le texte de Matthieu 25 sur le jugement dernier : « J'ai eu faim, j'ai eu soif, j'ai été en prison, j'étais nu et vous m'avez vêtu… »
Et il dit : « Chaque fois que vous l'avez fait à ces petits qui sont les miens, c'est à moi que vous l'avez fait. » C'est aussi un autre moyen de rencontrer le Christ vivant dans la réalité du présent.
Et le plus bel endroit pour le rencontrer – et malheureusement, on a tendance à l'oublier – c'est l'eucharistie ! Ce n'est pas pour rien que Jean-Paul II, durant la dernière année de son pontificat, a consacré une année à l'eucharistie pour qu'on redécouvre cette présence absolument merveilleuse du Christ au milieu de nous.
L'eucharistie, c'est le sacrement de la présence du Christ dans nos vies. Le thème m'est cher puisque j'ai donné une catéchèse aux jeunes à Cologne sur le sujet.
L'eucharistie, c'est le Christ qui vient se faire présent par le mystère unique de l'acte de consécration. Le Christ vit de façon particulière dans le pain et dans le vin.
Jésus a choisi comme symboles deux choses très courantes, le pain et le vin, qu'on ne trouve pas à l'état naturel. Ce sont des choses qui viennent de la nature – de la farine et de l'eau – et qui ont besoin d'un peu de la sagesse de l'être humain pour les transformer. Au fond, l'eucharistie, c'est le Christ qui est venu prendre le fruit du travail des hommes pour transformer ce travail dans sa réalité à lui, en son corps et en son sang.
RSA – Il est un des nôtres !
J-C.T. – Effectivement ! Quand j'étais dans la JOC, je me souviens que, dans le missel de l'abbé Godin, qui avait été un célèbre aumônier jociste dans les années 1950, disait aux jeunes ouvriers et aux jeunes ouvrières : « Quand vous allez à la messe, n'oubliez pas de mettre sur la patène tout ce que vous avez rencontré dans votre travail – vos peines et vos joies, vos misères et vos souffrances, les gaietés et les amis que vous avez… C'est tout ça qui est offert au Christ. Et il le fait sien. Il le fait tellement sien qu'il le transforme en lui-même pour nous le redonner sous la forme d'une nourriture. C'est donc une rencontre tout à fait extraordinaire du Christ avec chacun de nous et qui nous permet de le rencontrer entre nous. »
Dans l'eucharistie, il y a donc l'aspect vertical (le Christ) et aussi l'aspect horizontal (la communauté). On reçoit le Christ pour soi parce qu'on en a besoin et on le reçoit aussi pour mieux rentrer en relation avec les autres.
Au fond, c'est une rencontre tout à fait unique dont les gens, malheureusement, ont perdu le sens.
Alors, lorsque la prière devient une rencontre avec quelqu'un que l'on a rencontré, ça devient un dialogue. On lui parle de soi. On lui parle des amis qu'on a. On lui parle des difficultés, des joies, des peines et puis, à un moment donné, rien à dire. Et c'est là que ça devient intéressant ! Parce que là, c'est lui qui nous parle.
RSA – Comment fait-on pour l'entendre ?
J-C.T. – Il ne nous parle pas dans l'oreille ! Loin de là ! C'est plutôt que surgissent en soi des pensées qui ne peuvent venir que de lui.
J'aime bien cette petite phrase que disait Mgr Paul Grégoire, mon prédécesseur, avant chaque moment de prière : « Mettons-nous en présence de Dieu et adorons. » J'aime bien dire ça, afin de rappeler que quand on prie, il faut se mettre soi-même en présence de Dieu, parce qu'autrement on est tellement pris dans le tourbillon de la vie qu'on oublie de le faire.
Alors, c'est pour cela que la prière est très importante, parce qu'elle nous permet de nous arrêter.
À mon humble avis, un des grands malheurs de notre vie, c'est qu'on est tellement poussé par toutes sortes de choses qu'on fuit le silence. Alors, pour prier, il faut se mettre en silence.
Pour entendre et discerner la voix de Dieu en soi, il faut commencer par découvrir la prière.
RSA – Et Dieu nous parle de quelle manière ?
J-C.T. – Mon expérience personnelle me montre que le Seigneur nous inspire en nous posant à son tour des questions et en nous remettant en question. Quand on veut savoir la volonté de Dieu, on commence toujours par regarder sa propre volonté personnelle. Et puis là, quand on lui parle de notre volonté, à son tour il nous questionne : « Es-tu bien sûr ? » Il nous renvoie à nous-mêmes et nous permet d'éclairer notre projet d'une lumière qu'on ne soupçonnait pas. La prière, c'est tout simple et c'est important. Il y a des moments de la vie que nous devons y consacrer et nous mettre en silence.
RSA – La prière demande bien du temps. J'ai un agenda très rempli !
J-C.T. – Vous en avez sûrement du temps ! Prenez-le ! Dans votre agenda, mettez la prière en premier dans votre horaire du jour ! Il suffit d'un peu de volonté.
RSA-Julien Green dit que Dieu permet souvent qu'il y ait du silence dans nos vies afin de pouvoir nous parler. Est-ce qu'il peut aller jusqu'à nous amener au désert, c'est-à-dire la crise de vie ?
J-C.T. – Pour bien des gens, ça prend ça ! Si vous êtes attentif à ce silence intérieur, aux petits faits de vie, aux gens qui vous entourent, vous trouverez la volonté de Dieu.
Cardinal Jean-Claude Turcotte,
Archevêque de Montréal
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(Revue Sainte-Anne, mars 2006, p. 105)
