VISION CATHOLIQUE: Esclave dans les camps de la mort
Esclave dans les camps de la mort
Par Benoit Voyer
15 avril 2026
Le 17 avril 1975, un génocide sans précédent débute au Cambodge. C’est la chute de Phnom Penh. Les sanguinaires Khmers rouges prennent le pouvoir.
Parmi les survivants figure Tran Lam. Pendant quatre ans, de 1975 à 1979, elle vit dans les camps de la mort. Son autobiographie « La Survivante – La guerre des autres »[1] est l’écho des sales atrocités qu’elle a vécues dans son pays.
Tran Lam a dix ans. Elle devient esclave. À plusieurs occasions, elle frôlera la mort.
Dans les camps, les « camps de la mort », elle est contrainte aux travaux forcés du lever au coucher du soleil et parfois même durant la nuit. Elle vit comme un animal quasi sauvage. La majorité du temps, elle urine dans ses pantalons et se soulage du reste sur le bord de la route des chantiers où elle doit travailler.
À 15 ans, elle trouve refuge au Canada. Elle doit réapprendre à vivre et à se comporter en société. D’ailleurs, à sa première visite au cabinet d’aisance, elle ne sait même pas où faire ses besoins et comment fonctionne une toilette. Elle doit refaire sa vie et apprend à vivre avec les séquelles des horribles moments vécus.
Dans son pays d’adoption, elle se convertit au christianisme. En 2002, lors de notre première rencontre [2], elle me racontait : « Lorsque je suis partie de chez Yanna, parce qu’elle m’a mise à la porte, je suis demeurée en parrainage dans une famille montréalaise. J’ai vécu chez une certaine dame Lacroix, pendant deux ans. J’ai été touchée par sa bonté. Elle allait à la messe et elle m’a appris à prier. C’est en la voyant vivre que j’ai décidé que je voulais mieux connaitre ce Jésus qu’elle aimait. Je lui ai demandé si je pouvais devenir catholique comme elle. J’ai donc demandé le baptême. Durant ma préparation, elle est décédée. Cette initiation au christianisme n’était pas facile pour moi, parce que je ne comprenais pas trop bien le français. Il y avait donc un interprète qui m’aidait. »
Une fois, parce qu’elle était en colère, elle a failli mettre un terme à sa démarche baptismale : « Quand est venu le temps du baptême, plusieurs personnes voulaient que je sois baptisée dans une église où on n’avait jamais vu un baptême d’adulte. Je n’aimais pas cette façon de faire. C’est pour cela que j’ai failli mettre un terme à ma démarche. De son côté, Monsieur Lacroix voulait que je sois baptisée à l’église Saint-Nom-de-Jésus, à Montréal, parce que les gens de cette paroisse m’ont aidée. Je trouvais qu’on se compliquait un peu trop la vie pour un baptême. Durant cette petite crise, j’ai regardé un film sur la vie de Jésus. Ah ! J’étais tellement choquée de l’attitude de Pierre. Il m’a amenée à m’intérioriser. Je me suis dit : “Je ne suis pas mieux que lui. Je suis en train de faire la même chose.” J’ai finalement accepté le baptême. Il a eu lieu à l’église Saint-Nom-de-Jésus, lors de la veillée pascale. »
Elle finit par quitter Montréal afin de s’établir à Waterville, dans la région de Sherbrooke : « Lors de ma formation, j’ai rencontré une sœur des Servantes du Sacré-Cœur-de-Marie. Elle m’a proposé d’aller à l’école. C’est pour cette raison que je suis partie de Montréal. » Son cursus scolaire la conduira jusqu’à l’université où elle fait des études en psychologie.
La foi chrétienne finit par occuper une place importante dans sa vie. Mais qui est Dieu pour elle ? La question lui a demandé un peu d’introspection : « Cela est difficile à décrire. C’est une expérience qui se vit en soi. (Elle cherche ses mots) Peu importe les bêtises que font les humains, il est amour et miséricorde. Il pardonne à qui reconnait ses fautes et retourne à lui. Dieu est tellement grand ! Il m’est difficile de dire avec des mots tout ce qu’il est en moi. »
Et qui est Jésus pour elle ? « Jésus, à travers ce qu’il fait, est l’expression parfaite du Père. Il est un modèle pour moi. Je veux tenter de suivre son exemple. Toutefois, je rencontre une difficulté à m’expliquer pourquoi Dieu a un fils. Cependant, si Jésus l’appelle père, c’est peut-être juste un nom comme ça. Il aurait peut-être pu l’appeler mère ou Paul. Il a choisi le mot père parce qu’il a une signification pour lui. Ça doit faire plus affectueux, j’imagine ! »
Ce qui la touche chez Jésus, c’est « sa vérité d’être. Il aide les gens. Même ceux qui le détestent. Cela me dépasse ! Il y a aussi son attitude devant Pilate qui me touche. Ce dernier le questionne. Il ne répond pas. Jésus sait qui il est. Il sait qu’il n’a pas besoin de se défendre. Pilate lui demande : “Es-tu le fils de Dieu ?” Il répond tout simplement : “C’est toi qui le dis.” Quel homme ! Il est capable d’être lui-même. Jésus ne craignait pas de se faire traiter de fou en portant la bonne nouvelle que Dieu est proche de son peuple. Il ne craignait pas la controverse et des opinions. »
Étant une ancienne esclave, elle a une conception particulière de la liberté : « Nous ne sommes pas assez libres pour bien utiliser la liberté. Nous sommes les esclaves de ce que l’on est, en soi. […] Je crois que nous n’avons pas assez de liberté intérieure pour bien utiliser celle que Dieu nous donne. Cela a pour résultat que les personnes de notre temps sont esclaves de toutes sortes de choses. Le pire de l’esclavage n’a rien de physique. C’est en soi. Je crois que l’être humain n’est pas ce qu’il est réellement parce que la véritable image de l’humain, c’est Jésus qui la montre. » De quelle manière ? « Nous sommes appelés à être bons, heureux et libres. Il me semble que nous sommes « poignés » dans nos propres « bibittes ». Le pire ennemi emprisonné, c’est soi-même. L’esclavage physique est quelque chose d’extérieur à soi. Regardez le monde civilisé : tous sont libres ! Cependant, tous semblent être prisonniers de quelque chose. Si tu es libre intérieurement, tu peux faire n’importe quoi à l’extérieur de toi. Tu peux aller n’importe où. » Alors, comment trouver cette liberté intérieure ? « À chaque jour, je demande à Dieu de me rendre libre. Ce n’est qu’en Dieu que je peux la trouver, à travers ma prière et en me donnant du temps pour être avec moi-même. Je suis loin d’être pleinement libre parce que, si je l’étais, je pourrais aimer n’importe qui et accepter la différence de chacun. » Tran Lam figure parmi les plus belles rencontres de ma carrière journalistique. Je me demande bien si un jour j’aurai le plaisir de la recroiser sur ma route.
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[1] Tran Lam. La Survivante – La guerre des autres, Éditions internationales Alain Stanke, 1982. BANQ 920.7209714 L213s 2002.
[2] Benoit Voyer. « Tram Lan – 4 ans d'esclavage dans les camps de la mort », Revue Sainte-Anne, novembre 2002, pp. 441 et 466. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2026/02/le-present-du-passe-4-ans-desclavage.html L’article a été republié dans : Benoit Voyer, Les Témoins de l’essentiel, éditions Logiques, 2005. BANQ 204.4 V975t 2005.
LE PRÉSENT DU PASSÉ: L'archevêque de Kinshasa à Montréal
MONTRÉAL – Une délégation dirigée par le cardinal Frédéric Etsou, archevêque de Kinshasa et primat de l'Église catholique du Congo, est venue demander au Canada d'appuyer le processus de transition vers la démocratie au Congo. Outre le cardinal Etsou, actuel président de la Conférence épiscopale nationale du Congo, la délégation comptait parmi ses membres Mgr Godefroy Mukeng'a Kalond, archevêque de Kananga, et Mgr Theophile Kaboy Ruboneka, évêque de Kasongo et président de la Commission épiscopale Justice et Paix.
« Depuis 1998, les guerres civiles et les conflits armés avec les pays voisins ont fait de deux à trois millions de victimes dans ce vaste pays d'Afrique centrale. Nombreux sont les observateurs qui estiment que l'Église catholique peut jouer un rôle important dans l'unification des forces démocratiques non violentes afin de rebâtir le pays suite aux accords de paix intervenus au début de l'année 2003.
Les Nations unies estiment à plus de deux millions le nombre de personnes actuellement sans abri en RDC et à 16 millions le nombre de personnes ayant un besoin urgent de nourriture. Les services de santé et d'éducation, de même que l'ensemble des infrastructures, ont été soit détruits, soit laissés dans un état lamentable. Le taux de mortalité infantile est remonté au niveau qui existait il y a 50 ans. De vastes régions du pays sont sous le contrôle de mercenaires ou de forces armées étrangères tandis que les ressources naturelles du Congo, comme les diamants, l'or et le bois d'œuvre, sont pillées », explique le communiqué à l'intention des médias rédigé par Développement et Paix, organisme de la Conférence des évêques catholiques du Canada qui amasse des dons pour aider cette région du globe.
http://www.devp.org
Benoît Voyer
(Revue Sainte Anne, janvier 2004, p. 17)
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