Un homme d'espérance
«Je n'étais pas un homme de grande foi. Je voyais des paysans qui regardaient la mort avec tranquillité ... Pas moi ... J'avoue que je sentais beaucoup de peur. Je crois qu'on aurait mis cette menace-là à exécution. J'ai bien pensé que j'allais laisser ma vie au Guatemala», raconte Mgr François Lapierre, le nouvel évêque de Saint-Hyacinthe qui a été sacré le 16 juin dernier, encore sous le choc des événements qui ont bouleversé sa vie, en octobre 1980.
Un beau jour, il trouve sous sa porte une lettre disant impérativement: «Si dans les 48 heures vous n'êtes pas sorti du pays, nous devrons vous supprimer physiquement». Sans tarder, il se rend chez son évêque pour lui demander conseil. Celui-ci n'hésite pas l'ombre d'un instant. Une quinzaine de prêtres viennent d'être tués. Ce sont les semaines les plus sanglantes de la guerre civile qui sévit au pays. Le prélat est lui-même allé le reconduire à la frontière du Honduras où François Lapierre restera jusqu'en 1983.
«En allant le rencontrer, je me disais: si j'ai des indications claires que je dois rester, je vais rester!», se souvient-il. Mgr Lapierre croit que cet événement est providentiel. D'ailleurs, pour lui, le hasard n'existe pas: «Nous ne sommes pas guidés comme des marionnettes ou téléguidés ou programmés à l'avance comme un programme d'ordinateur. Je crois à la Providence divine et que nous sommes accompagnés par le Seigneur».
C'est en 1979 qu'il arrive avec une équipe de prêtres et de laïcs pour travailler au Guatemala. L'expérience est très difficile pour ces personnes. Le Guatemala vit une guerre civile très importante. Ils sont dans la région où il y a un affrontement entre l'armée et la guérilla révolutionnaire qui combat le régime établit. Raoul Léger, un Acadien, membre du groupe de Canadiens, y a même laissé sa peau. «J'ai beaucoup pensé à lui dernièrement. J'ai participé aux funérailles de Mgr Gérardi qui a été assassiné au mois d'avril à cause de son implication dans la réalité des droits humains. Je me suis rappelé notre expérience au Guatemala. Il y a eu des centaines de milliers de personnes qui ont été torturées, tuées ou déplacées», confie-t-il à la Revue Sainte Anne.
Un évêque pas comme les autres
François Lapierre avoue avoir de la difficulté à apprivoiser le nouveau titre de «monseigneur», car il n'aime pas les honneurs.
Le successeur de Mgr Louis Langevin est humble, d'une grande intelligence et préfère l'apostolat sur le terrain, particulièrement dans les milieux les plus défavorisés.
Ses propos touchent et dérangent. Il n'a rien de ces théologiens aux discours rigoureux. Il est spirituel. Ce qu'il dit, on le sent sorti directement de ses tripes.
Il parle 3 langues (anglais, français et espagnol) et se débrouille bien avec 2 autres (portugais et italien).
Il ne serait pas étonnant de le voir accéder à des fonctions plus importantes au sein du catholicisme, tel que devenir cardinal. Il n'a que 56 ans et les spéculations courent au sein du clergé. «Disons que je vais commencer par être évêque!», répond-il, un peu embêté par les propos rapportés et pour mettre fin à un sujet qu'il ne veut pas trop développer par modestie.
Il est fort probable que le portrait pastoral de ce diocèse de la rive sud du Saint-Laurent change au fil des prochains mois
Il est un adepte de la théologie de la libération. Gustavo Gutierrez, le père de ce courant spirituel, est son ami depuis de longues années. Le religieux s'est fait remarquer, le 16 juin, puisqu'il était présent à la cathédrale de Saint-Hyacinthe parmi les nombreuses personnalités invitées de partout autour de la planète - dont la majorité des évêques du Québec - pour son sacre.
Théologie de la libération
«La théologie de la libération est une façon d'aborder l'expérience chrétienne. Quand on regarde la Bible, on s'aperçoit que la liberté est au coeur de cette expérience. Le problème est la façon dont on conçoit la liberté. Qu'est-ce que la liberté? Est-ce que c'est juste de choisir entre dix sortes de shampoings? C'est d'abord la réalité de s'ouvrir à la souffrance de l'autre. Il ne faut pas avoir peur de la liberté et de la libération. Elles font partie de la foi. Nous devons changer nos façons de voir. Nous ne devons pas être des Catholiques avec les pieds sur les freins. Nous sommes trop sur la défensive! Il faut avoir le courage d'être ce que nous sommes!», explique le nouveau berger maskoutain.
Il poursuit: «Mon expérience en Amérique Latine m'a amené à voir l'importance d'une option préférentielle pour les pauvres et de voir comment l'Église peut être non seulement au service des pauvres, mais faire que les pauvres soient des acteurs privilégiés dans l'Église. C'est ce que j'ai appris de la mission en Amérique Latine. Les gens pauvres, très pauvres, même analphabètes, peuvent être des acteurs importants dans la mission. Ils ne sont pas uniquement des objets».
Il n'aime pas l'étiquette d'«homme de la gauche catholique» qui lui est attribuée Pour lui, ces termes de la gauche et de la droite correspondent plus à une réalité politique qu'à une réalité chrétienne. Il trouve qu'il faut faire attention avec la polarisation, car il y a un danger de faire passer les idées avant les personnes et, de cette façon, créer une mentalité sectaire à l'intérieur de l'Église.
C'est en 1966, après quatre mois d'apprentissage de l'espagnol, au Mexique, qu'il se rend au Pérou pour travailler dans un quartier pauvre d'Ica, une petite municipalité d'environ 10 000 habitants, située au sud du pays, en plein désert. A la demande de l'évêque, il se retrouve aumônier des étudiants à l'université de la place qui regroupe près de 8000 jeunes. «C'est comme ça que j'ai connu Gustavo Gutierrez. Il était responsable du Mouvement des étudiants catholiques du Pérou. Il est devenu un ami. J'ai beaucoup appris à son contact. Il m'a aidé à revoir ma théologie, ma façon de comprendre la foi et, surtout, découvrir que celle-ci a une dimension sociale, une dimension collective et pas seulement une dimension personnelle, individuelle. Il m'est devenu important de voir cette dimension sociale de la foi. Je suis demeuré à Ica jusqu'en 1971», relate-t-il.
Enfance
François est originaire du 1055 chemin Compton à West Shefford (aujourd'hui Bromont). Depuis quelques semaines, une plaque commémorative est installée devant la jolie maison de campagne
Ses parents, René Lapierre et Rachel Jolin (décédés), se sont connus et mariés dans ce petit village aux précieux paysages. Madame Lapierre est originaire du 6e rang.
Alors qu'il n'avait que 5 ans, la petite famille déménage sur la rue Albert à Granby. C'est dans ce quartier de la célèbre cité du plus beau jardin zoologique en Amérique du Nord qu'il grandit.
Il fait ses études primaires à l'école Saint-Eugène, de Granby - qui est dirigée par les Frères du Sacré-Coeur - et ses études secondaires à l'Externat classique Mgr-Prince (nom donné e l'honneur du Mgr Jean-Charles Prince, 1er évêque de ce diocèse, de 1852 à 1860) de Granby et au Séminaire de Saint-Hyacinthe. Le couple Lapierre donne naissance à 10 enfants: François, Mance, Hélène (psychologue), Marthe (elle travaille à Développement et paix), Zoé (enseigne la musique), Jérôme (sociologue), Guy (géologue), Benoît (journaliste au quotidien La Voix de l'Est), Louis (journaliste au quotidien Le Devoir) et Eugène (il travaille à Tennis Canada).
Monsieur Lapierre a besogné sur les chantiers de construction et a été propriétaire d'une petite usine d'emballage. Durant son adolescence, François a mis la main à la pâte pour aider son père pour qui il a beaucoup d'admiration. «Ma mère n'avait pas le temps d'aller souvent à l'église. Malgré tout, nous avons été éduqués dans une atmosphère chrétienne. Comme dans plusieurs familles, nous disions le chapelet avec le cardinal Léger qui passait à chaque soir à la radio. Nous avions donc une vie de prière à la maison», puise-t-il dans ses précieux souvenirs.
Devenir prêtre
Sa vocation religieuse, il l'attribue à sa grand-mère qui lui a donné l'habitude d'aller à l'église puisque ses parents occupés par la marmaille et l'entreprise ne pouvaient pas toujours s'y rendre.
Il n'est pas devenu prêtre parce qu'il n'avait pas d'attirance pour la gent féminine. Bien au contraire! Il a toujours éprouvé ce besoin de relations et gardé en lui cette attirance naturelle d'un homme pour une femme.
«Mais c'est mystérieux ... J'avais comme un attrait plus grand: la radicalité de l'Évangile, c'est-à-dire de suivre le Seigneur et aller vers les plus pauvres», dit-il.
En août 1961, il entre à la Société des prêtres des missions étrangères et est ordonné prêtre, le 18 décembre 1965, à l'église Saint-Eugène de Granby, dix jours après la fin du concile Vatican II.
En mission
Il part rapidement pour le Mexique afin d'apprendre l'espagnol. Il est rapidement nommé aumônier en milieu universitaire à lca au Pérou. De 1971 à 1979, il revient au Canada et est animateur missionnaire pour sa congrégation religieuse. Il met sur pied le Mouvement des étudiants catholiques du Québec.
De 1973 à 1979, il est également membre du conseil central de la Société des prêtres des missions étrangères. De 1979 à 1980, il est missionnaire au Guatemala. De 1980 à 1983, il poursuit la mission au Honduras où il s'est réfugié. De 1983 à 1991, il est aumônier du Mouvement international des étudiants catholiques et du Mouvement international des professionnels catholiques à Paris et à Genève. Enfin, en 1991, il est élu supérieur général de sa communauté. Une semaine avant son sacre, il quitte son bureau de Laval et déménage à l'évéché de son nouveau diocèse.
Il soutient l'Église
«L'an dernier, je suis allé au Synode de l'Amérique. Un soir, j'ai été invité à souper chez le Pape. Avec lui, nous étions huit autour de la table, dont le supérieur des Jésuites. Après le souper, le Souverain Pontife nous a invités à prier dans sa chapelle. Pour s'y rendre, je marchais juste derrière lui. Il s'est arrêté, m 'a pris la main et m'a invité à le soutenir, car il a de la difficulté à se déplacer. Nous avons marché ensemble jusqu'au lieu de prière. J'ai vécu là une expérience très profonde. J'ai senti un homme ayant un très grand poids à porter. J'ai trouvé ça très émouvant», se plaît-il à raconter comme un enfant émerveillé. Cependant, il insiste pour dire que ce geste gratuit n'a rien à voir avec sa nomination.
Un homme d'espérance
«Nous sommes au début d'un grand renouveau spirituel et de l'Église. Nous n'avons rien vu encore. L'Église est une réalité de l'avenir. Il y a quelque chose qui est en train de grandir en elle. Les prochaines années vont être surprenantes!», conclut-il.
«Je n'étais pas un homme d'une grande foi ... » Tous ne sont pas en accord avec lui. Sa foi est riche et intense. Il a cette capacité d'être docile à l'Esprit Saint, à la Providence divine. C'est ce qui lui a permis de sortir vivant de son expérience au Guatemala et d'être à l'écoute des signes de Dieu sur sa route. Mgr François Lapierre est un véritable témoin de l'Évangile. Dans son diocèse, son intimité avec Dieu lui permettra de déplacer des montagnes. Surtout que bien des gens sont en attente d'un renouvellement de certaines pratiques pastorales.
Benoît Voyer
(Revue Sainte Anne, septembre 1998, pages 343 et 371)
