LE PRÉSENT DU PASSÉ: Gaston L'Heureux

Gaston L'Heureux


« J'ai failli m'enlever la vie ... »

Par Benoît Voyer, journaliste


Qui aurait cru qu'une simple rencontre amicale avec Gaston L'Heureux au Café Cherrier, point de rencontre des artistes montréalais, situé à quelques pas du Carré Saint-Louis, me toucherait autant?

« J'ai failli m'enlever la vie par désespoir », me confiait-il, il y a quelques semaines. « Je me suis accroché en pensant à ceux que je laisserais. De plus, je me suis demandé si j'avais tout fait pour être heureux. Alors que je ne voyais plus la lumière au fond de mon tunnel, je me suis accroché à ce que d'autres personnes ont déjà vécu. Vouloir m'enlever la vie aurait été un geste d'égoïsme. »

Renversant. Trente ans de présence continue dans notre quotidien à cause de son travail d'animateur et de journaliste pour découvrir les difficultés que ce doyen de la télévision canadienne a traversées durant ces années, dont le terrible désir de s'enlever la vie.

J'ai voulu en savoir plus long: « Mais, Gaston, pourquoi vis-tu? Tu as des raisons de vivre? »

« Parce que chaque jour est complètement différent. J'ai vu des gens dans le plus grand désespoir. J'en ai vécu de grands! Je m'accroche parce que j'ai vu trop de situations changer. Tu sais, quand tu t'en vas en mer, il y a une tempête. Crac! Ton mât est arraché. Tout à coup! Hop! C'est le calme ... et puis tout continue comme si rien ne s'était passé. La sensation qui vient après l'épreuve ne s'explique pas », pense-t-il à haute voix.

Il se rappelle de Claude Brunet, un paraplégique avec qui il a travaillé. Pour lui, ce bonhomme aurait eu des raisons pour s'enlever la vie: pas de bras, pas de jambes, pas de vie sexuelle ... Et pourtant, il avait un grand goût de vivre à plein. « Ce n'était pas un imbécile! C'était un homme d'une très grande foi! Sa gestuelle et sa façon d'aller au fond de sa vie m'ont impressionné », ajoute-t-il. Il demeure réaliste. Dans le quotidien de l'existence, il n'est pas toujours possible d'être en constante sérénité. Pour lui, la nature étant ce qu'elle est, l'humain traverse des périodes de givre, des tempêtes et des orages. C'est un des secrets de l'âme.

N'est-ce pas aussi l'expérience des grands mystiques catholiques comme Jean de la Croix et Thérèse d'Avila? En eux, ils ne vivaient pas toujours en état de béatitude. La crise intérieure en soi est normale et nécessaire pour sa croissance personnelle.

Malheureux comme L'Heureux
Est-il possible de porter le nom de L'Heureux et se sentir malheureux? L'idée me fait sourire et je n'hésite pas à lui exprimer.

Attention mon cher! Je ne suis pas malheureux! Mais je ne suis pas un optimiste. Je suis un inquiet. Je n'ai jamais la certitude des choses - du moins de ce qui est essentiel. Je suis un perfectionniste », lance-t-il pour me faire comprendre rapidement qui il est au plus intime de son être

Le roman de la vie
Pour Gaston L'Heureux, ce qui est important dans la vie c'est d'être pleinement humain: « Je pense que chaque vie est un roman, C'est comme les empreintes digitales: elles sont toutes différentes! Tu sais, comme dans les romans, il y a des vies plates, drôles, trépidantes, compliquées, optimistes, pessimistes et aussi, il y a des vies d'amertume. Les humains sont à la fois les plus exaltants et les plus décevants. »

Il s'intéresse au plus haut point à ce que vit chaque personne. Lors de notre rencontre, j'étais en plein « burn out » et en grand questionnement sur ma vie, sur la vie. Après l'interview, il a pris plus d'une heure à s'intéresser à ce que je portais de difficile en moi. Sa présence a grandement influencé mon retour au bien-être.

Quelques minutes avant de nous quitter, il m'a dit : « Qu'importe l'heure, si tu vis un moment sombre, n'hésite pas à me téléphoner! » Je n'ai pas eu besoin de le faire, mais j'ai grandement apprécié sa disponibilité. C'est ce que j'appelle vivre à plein son humanité en étant un don de soi pour les autres.

Un p'tit gars de Québec
« Les premières années, j'étais enfant de chœur à la Basilique Notre-Dame de Québec. Le mercredi, Maurice Duplessis venait à la messe à la chapelle Saint-Joseph. Il me donnait toujours un pourboire : 0,10$. Il disait que c'était pour mon père qui était organisateur pour le Parti libéral! J'allais aussi servir la messe chez les Jésuites. J'avais déjà de la graine de curé! », relate-t-il les yeux pétillants et le sourire fendu jusqu'aux oreilles.

« Je me souviens aussi, j'habitais au coin Saint-Patrice et Saint-Augustin. Nous allions jouer à la cachette à l'Assemblée nationale. Les gardiens nous toléraient! J'allais aussi passer des heures à la bibliothèque du Parlement où il y avait une sympathique dame Bélanger qui me faisait lire « La Patrie », « Le Canada », et bien d'autres publications. Elle avait compris ma soif de tout connaître », ajoute l'homme aux cheveux poivre et sel.

Fils unique, ses parents avaient 46 ans de différence : elle 26 ans; lui 72 ans.

« Je n'étais pas un enfant qui vivait dans un cadre normal! », dit-il. Lorsque son père le cherchait, il n'était pas rare qu'il entende le commentaire : « Hey! Gaston, ton grand-père te cherche! »

De 6 à 13 ans, il est pensionnaire chez les Frères des écoles chrétiennes à Saint-Augustin-de-Desmaures, situé à 30 kilomètres de la maison familiale. Plus tard, il ira à l'Académie de Québec, également dirigée par les Frères de écoles chrétiennes. C'est là qu'il a débuté son cours classique, mais…

« J'étais un autodidacte. J'aimais étudier les choses qui m'intéressaient. Un jour que ma mère était inquiète pour mon avenir, Gustave Tardif (doyen de la Faculté de commerce) et monsieur Caron (mon directeur) lui dirent : « Écoutez, on va le garder jusqu'à la philo II ». Alors, j'ai continué mes études sans jamais passer d'examens. Ces professeurs avaient une pédagogie avant-gardiste. Je suis resté là jusqu'à mon entrée au quotidien Le Soleil », aime-t-il se rappeler.

Vocation : journaliste
S'il a choisi le journalisme, c'est qu'il voulait tout faire à la fois. Ce métier lui a permis de répondre à sa curiosité naturelle et à ses besoins fondamentaux : il est curieux et aime toucher un peu à tout.

Comme il dit : l'important ce n'est pas de tout savoir, mais de savoir où trouver. En se regardant droit dans les yeux et avec détermination, comme pour me convaincre, il me lance que la vocation journalistique, il faut l'avoir dans le sang. On l'a ou on ne l'a pas! C'est tout! Le journalisme naît du désir d'apprendre et de transmettre la connaissance. « Le journalisme d'aujourd'hui est contesté et contestable! », insiste-t-il.

« Et à l'heure de notre mort »
Cette question, il ne s'y attendait vraiment pas : « Lorsque tu vas mourir, qu'est-ce que tu veux que les gens retiennent de toi? » Ouf! Et le silence fut ... Il finit par répondre : « Quand je vais mourir, les seules choses que je veux que les gens retiennent sont les bons coups que j'ai faits. Les pires choses ... qu'ils s'en souviennent seulement afin de ne pas répéter les mêmes erreurs! [...] La chose que j'aime le plus entendre quand quelqu'un disparaît est ... qu'il repose en paix. Je pense que mon âme continuera à vivre dans la plénitude et la paix. Je ne suis pas un saint! J'aimerais juste que les gens disent de moi : Gaston était un bon gars! »

Merci Gaston de m'avoir touché l'âme!


(Revue Sainte Anne, octobre 2000, page 391)