LE PRÉSENT DU PASSÉ: Quand la mort donne des remords

Quand la mort donne des remords

La mort fait partie de la vie et, il est facile de le constater, nous vivons dans une conjoncture sociale qui fait d'elle un sujet tabou qui rend bien des personnes inconfortables. La mort provoque de vives réactions. Les gens ont peur de vieillir, de se dégrader, de souffrir et d'être l'objet d'un acharnement thérapeutique. La mort donne des remords. Comment réagir face à elle et de quelle façon l'apprivoiser ?

Joseph Ayoub, hémato-oncologue médical au Centre d'oncologie du Centre hospitalier de l'Université de Montréal, est clair : sans la foi en Dieu, la mort est cruelle et atroce. Elle n'a point de sens et demande un combat stoïque au malade en phase terminale. Sans un cheminement spirituel, la personne atteinte du cancer vit ses derniers moments dans une souffrance morale effrayante.

Euthanasie
Face à la souffrance des grands malades condamnés à mourir, l'euthanasie est-elle la solution ?

Les 9 et 10 décembre 1997, le Sénat de Belgique se penchait sur la question afin de « dialoguer avec le monde extérieur, afin de percevoir les différentes sensibilités qui s'y expriment, et de tirer les conséquences, sur le plan législatif, des expériences vécues au quotidien », indiquait le président Swaelen dans son introduction du 9 décembre en matinée.

Au Canada, c'est l'affaire Robert Latimer qui a ramené ce dossier à la Cour suprême. Ce fermier de Wilkie en Saskatchewan, âgé de 44 ans, a tué sa fille Tracy, 12 ans, lourdement handicapée par une paralysie cérébrale, en octobre 1993, à l'oxyde de carbone. En juin 1995, un comité spécial du Sénat canadien se prononce sur la question. Une majorité de membres refusent de décriminaliser l'euthanasie et le suicide assisté.

En 1990, le Dr Jack Kevorkian, 68 ans, du Michigan, appelé « docteur suicide », aide son premier patient à mourir. Depuis, il a pratiqué sa spécialité sur plus de 60 personnes. En 1992, il y a eu au Canada le cas de Sue Rodriguez. En 1993, c'est au tour de la Québécoise Nancy B. Cette même année, le parlement de La Haye, aux Pays-Bas, décide d'autoriser l'euthanasie dans certaines conditions.

En décembre 1994, les résultats d'un sondage Gallup effectué auprès de 1002 Canadiens indiquent que 50 % des personnes interrogées sont d'accord pour mettre fin à la vie d'un enfant s'il souffre d'une maladie incurable, 35 % sont contre et 15 % n'ont pas d'opinion. 76 % sont en faveur du suicide réalisé avec l'assistance d'un médecin, 16 % s'y opposent et 8 % n'ont pas d'opinion.

L'heure est grave… Ce n'est pas parce que c'est normal que ce soit moral ! L'Église demeure totalement contre une telle pratique. Les articles 2276 à 2279 du Nouveau catéchisme de l'Église catholique ne passent pas par quatre chemins : l'euthanasie est un meurtre « toujours à proscrire et à exclure ». Le catholique soucieux d'intégrer des valeurs évangéliques à son quotidien est appelé à vivre sa vie jusqu'au bout, malgré les souffrances.

Mais si la personne est condamnée à mourir, quelle est la différence entre aujourd'hui ou dans deux semaines ? « J'ai vu de mes propres yeux – une semaine, un jour, une heure avant la mort – des choses qui ont été dites par les malades aux êtres qu'ils aiment ou à d'autres personnes qui n'auraient pas profité de ces confidences compte tenu du choix de l'euthanasie. Ces propos ont complètement transformé et changé la vie de ces gens qui, eux, continuent la route de la vie humaine et qui ont besoin d'un tel témoignage pour grandir intérieurement et aller de l'avant », dit Joseph Ayoub.

« Or, en faisant l'euthanasie ou en tuant la personne, tu bloques notre société d'un témoignage et d'un testament spirituel, car ces malades aux abords de la mort reconnaissent des choses dans la vie que nous, nous ne pouvons capter. Nous n'avons pas les antennes nécessaires. Face à la mort, ils voient des choses que nous ne voyons pas. Ils veulent donner ces éléments-là aux êtres qu'ils aiment. Ils veulent dire à leur enfant ou à leurs personnes quelle est la chose la plus essentielle pour notre vie. Tu sais ce que vaut cela pour un jeune de savoir par son père ou par sa mère qu'est-ce qui est le plus important dans la vie ? S'empêcher de voir passer un être cher de la vie à la mort et de la mort à la vie éternelle, c'est priver notre monde d'une grande richesse », poursuit-il.

Pourquoi mourir ?
« Personnellement, je suis profondément convaincu que chacun de nous a une mission sur terre et qu'au moment de la mort nous passons le relais à d'autres », commente le médecin catholique qui a assisté le premier ministre Robert Bourassa dans son combat contre le cancer.

Il pense que la mort est devenue un tabou parce que notre génération a pensé pouvoir avec la science, le savoir et la modernisation arrêter la mort, de pouvoir la remettre à l'infini.

« Je dis toujours à mes malades : Écoutez, le Seigneur vous a donné une option. Vous avez touché quelque chose que ceux qui sont en santé ne touchent pas. Vous avez réalisé la valeur de la vie. Et si à l'heure actuelle vous êtes en rémission, relevez-vous, témoignez et continuez ! Vous êtes mieux que quiconque à savoir la vraie valeur de cette vie que vous vivez. Votre mort va être repoussée et tant mieux pour vous ! Vous allez pouvoir mieux vivre avec votre famille, avec vos amis, avec la société, 5 ans, 10 ans, 15 ans… Tant mieux ! Vous allez pouvoir vivre pleinement », raconte le spécialiste d'origine égyptienne.

Vaincre la peur de la mort
La peur de la mort est due à deux raisons : la grande solitude des personnes aînées (l'isolement) et l'absence d'une foi profonde. Il est donc important d'accompagner ses malades en donnant les soins appropriés et en étant simplement présent en les touchant. La plus grande chose que la personne en phase terminale a besoin, c'est de la présence humaine ; juste quelqu'un qui est là auprès d'elle pour la rassurer (pas besoin de tenir des conversations à ne plus finir).

Le docteur Ayoub essaie toujours de faire un cheminement spirituel avec eux parce que mourir en présence de Dieu est plus facile. Sans la foi, la mort n'a pas de sens et est terrible à traverser.

Parfois, ils ont des peurs. Des victimes du cancer et condamnées à trépas disent : « Toute ma vie, je me suis dissocié du Bon Dieu. Ce n'est pas possible que Dieu à une semaine de ma mort… » […] « Il faut leur parler de la grande miséricorde de Dieu, de son grand amour et de sa grande compassion », insiste-t-il.

Le cheminement spirituel va atténuer et dissiper la souffrance morale. Donner de la dignité à la personne au dernier instant de son existence, c'est justement faire l'effort de passer quelques heures avec elle.

Les funérailles
Les modes funéraires changent. Très souvent, tout se fait en 4ᵉ vitesse en évacuant les rites importants. Les funérailles de l'homme d'affaires Pierre Péladeau en sont l'exemple : aucune veillée au corps, il a été rapidement dirigé vers le crématorium, aucune cérémonie religieuse… Seulement des éloges via les médias, un concert de musique classique… Un gros party, quoi !

Les rituels traditionnels qui entourent la mort sont importants sur le plan psychologique pour ceux qui restent. Ce n'est qu'en voyant la dépouille des défunts dormir paisiblement qu'il est possible de les laisser totalement partir, c'est-à-dire de faire un deuil. Les sympathies apportent un soutien à la famille de la part de la communauté. De plus la cérémonie à l'église permet d'encenser (de parfumer) pour une dernière fois ce corps qui est temple de l'Esprit saint et sanctuaire vivant de la présence du Christ (puisqu'il habite en tous) et de communier une dernière fois – en présence du défunt – à ce Roi du ciel et de la terre qu'il voit maintenant dans toute sa gloire et que nous verrons à notre tour au jour de notre passage vers le royaume des bienheureux.

L'abbé Gérald Ouellette, curé des paroisses St-Joseph et St-Patrick de Granby, abonde dans le même sens que le docteur Ayoub : « Je connais une jeune dame dont le père est décédé. Elle me disait que, suivant ses dernières volontés, ils n'avaient pas fait d'exposition. Elle m'a dit que ce ne serait pas la même chose pour sa mère, car ils n'ont pas eu le temps de se rendre compte de ce qui se passait. C'est comme un trou noir au fond d'eux. Le deuil ne s'est pas fait parce qu'ils n'ont pas eu assez de temps, d'éléments visuels et "sentis"», dit-il.

Au décès de son propre père, Emilien Ouellette, en mars 1994, la famille a préféré ne pas réaliser une de ses dernières volontés, préférant des funérailles traditionnelles. Il voulait être incinéré et ne pas être exposé comme bien des gens aujourd'hui. Ce n'était pas pour suivre la mode, mais parce qu'il croyait ne plus avoir de valeur. C'est ce que pense ce membre du clergé du diocèse de Saint-Hyacinthe. Puisqu'il a été un important commerçant de la région et conseiller municipal à la ville de Granby, la famille a décidé de ne pas suivre ses dernières volontés. Il a été exposé et il a eu des funérailles à l'église. D'ailleurs, elle était remplie à pleine capacité et une bonne centaine de personnes étaient debout. Cela a fait chaud au cœur à la famille éprouvée. Leur père était un homme fort apprécié. Le fait de l'avoir vu dans son cercueil a été, pour l'abbé Ouellette, comme un élément de transition, une sorte de baume.

Il ajoute : « Est-ce que c'est moralement acceptable de ne pas avoir réalisé totalement ses dernières volontés ? Si on part de la vie ordinaire, des fois mon père faisait des choses avec lesquelles je n'étais pas toujours d'accord. Et vice-versa ! On n’est pas des îles dans la vie ! Mon père était intégré à une famille. Alors, il avait son opinion et il y avait celle des membres de sa famille. Il n'y avait pas que lui dans cela ! Nous étions là aussi ! Nous jugions que ce n'était pas significatif de l'ensemble de sa vie, même si c’étaient ses dernières volontés. Le fait d'avoir été un long moment retiré de la vie active lui donnait probablement ce sentiment d'être devenu insignifiant par rapport à la société. Il n'était pas insignifiant ! La preuve est que des centaines et des centaines de personnes sont venues au salon funéraire. Il y avait des gens jusque dehors ! Ce n'était donc pas l'opinion des autres ! Donc, la dernière volonté d'une personne n'est pas nécessairement un dogme absolu. Cela aurait été d'absolutiser un état temporaire de sa conscience à lui. » Il se fait rassurant : son père n'est jamais venu hanter sa famille pour cela. « J'ai même rêvé qu'il est dans les bras du Bon Dieu », insiste-t-il.

Dieu et la maladie
Est-ce que Dieu veut la maladie ? Est-ce que Dieu veut la souffrance ? « Dieu ne veut pas la maladie et ne veut pas la mort. Jésus a voulu vivre et partager avec nous la souffrance de la maladie. Tout au long de sa vie, nous voyons son amour merveilleux pour ceux qui souffrent. À chaque fois, il essaie de compatir à la souffrance. Celle-ci fait partie de notre monde. Jésus est venu pour dire : je partage avec vous cette souffrance. Il a voulu souffrir comme nous. Il a voulu mourir comme nous. Il est devenu humain pour ne pas être un Dieu théorique et pour dire qu'il a partagé et vécu nos joies, nos grandeurs et nos misères. « Si nous voulons voir et contempler sa lumière divine… Si nous voulons rencontrer le Seigneur… Nous devons accepter ce passage vers la vie éternelle par la mort », expose Joseph Ayoub.

Ses propos correspondent à la pensée de l'Église. Les articles 1009 et 1010 du Nouveau catéchisme indiquent : « La mort est transformée par le Christ. Jésus, le Fils de Dieu, a souffert Lui aussi la mort, propre de la condition humaine. Mais, malgré son effroi face à elle, il l'assuma dans un acte de soumission totale et libre à la volonté de son père. L'obéissance de Jésus a transformé la malédiction de la mort en bénédiction. » (...) « Grâce au Christ, la mort chrétienne a un sens positif ».

Apprivoiser la mort en accompagnant des malades en phase terminale est le chemin qu'empruntent des centaines et des centaines de personnes membres de diverses associations comme Albatros, qui a son siège social à Trois-Rivières. Visiter les malades, c'est un peu être disciple de Jésus, être enfant de Dieu. Face à la mort, le Christ a eu quelques remords, mais n'a pas eu peur.

Benoit Voyer

(Version abrégée: Revue Sainte Anne, Novembre 1998, page 446.
Il s'agit ici de la version longue de l'article proposée
a la rédaction de cette revue le 14 septembre 1998.
Cette version a été retrouvée dans le
fonds P049 de la Société d'histoire de la Haute-Yamaska