Par Benoit Voyer
5 mai 2026
Lorsqu’on est journaliste, on a le privilège de rencontrer des personnes remarquables auxquelles le commun des mortels n’a pas facilement accès. C’est ce qui m’est arrivé, il y a déjà quelques années. Un jour, l’homme avec qui je m’entretiens est Jean-Claude Turcotte [1]. Il était archevêque de Montréal et cardinal de notre sainte Église imparfaite.
Il ne le sait pas, mais les mots qu’il s’apprête à me dire auront un grand impact sur ma vie. À la suite d’une boutade que je lui lance, il me regarde dans les yeux et me sourit. Il décide de mettre de côté le côté formel de l’entretien et de me parler comme un père à son fils. En moins d’une minute, nous passons du « vous » au « tu ».
Il me dit : « La seule chose que je peux te dire est que si tu veux avoir ce contact avec le Christ vivant, il faut y consacrer du temps. Si tu ne t’imposes pas dans ta vie un temps de contact, un temps de prière, autant que possible quotidien, comment veux-tu établir une relation sérieuse avec le Christ ? Les gens simples comprennent ça… C’est un peu comme l’amour humain. Si tu es amoureux de ta femme, mais que tu ne lui parles jamais, tu ne t’en occupes pas, tu passes à côté d’elle sans la voir… Ce ne peut pas durer ! L’amour comme la foi sont des choses qui s’entretiennent avec du dialogue, de l’attention, un regard profond et des petits gestes. La relation avec le Christ ressemble à celle que tu as avec ta femme. En tout cas, moi, dans ma vie, j’essaie chaque jour d’avoir de 90 à 120 minutes de présence à lui. Je ne suis pas toujours en train de jaser, mais je suis là. »
Il ajoute : « Tu sais, c’est comme quand on fait de l’exercice physique… Il y a des matins où on ne nous tente pas. Tu le fais pareil, sinon ta santé ne sera pas bonne ! Quand tu es amoureux et que tu vis avec ta femme, il y a des matins où ça ne te tente pas d’être avec elle. Tu es là, pareil ! L’être humain est ainsi ! Il est libre. Il fait des choix. Dieu le convie à rester fidèle à ses choix. Tu sais, un gars qui se marie… Ce n’est pas pour une fin de semaine ! […] S’il a décidé de faire un projet d’amour pour la vie, il faut qu’il l’entretienne comme un trésor ! Je te donne aussi l’exemple des parents qui décident de mettre au monde un enfant : s’ils ne s’en occupent pas, ils vont avoir de sérieux problèmes ! Alors, tout est comme ça dans la vie spirituelle ! C’est la loi de la vie, quoi ! […] Je vais te confier qu’il y a des matins où ça ne me tente pas de célébrer la messe. J’y vais quand même… J’ai choisi cette vie et je dois aller au bout des responsabilités de mon choix. Sinon, le désert intérieur m’attend… Et je serai malheureux. »
En 2023, lorsque j’ai décidé de reprendre le dialogue avec le Dieu de ma foi, celui que nous révèle Jésus, le galiléen, ces paroles sont revenues dans ma mémoire. La première fois que j’ai remis les pieds dans une église pour la messe, après plusieurs années à ne pas y avoir mis les pieds, les premiers mots que je lui ai adressés en moi ont été tout simples : « Salut ! Ça fait longtemps, hein ! Tu sais, je n’ai pas grand-chose à te dire, mais je suis là. Jadis je t’avais fait la promesse de ne pas te laisser tomber. Je n’ai pas tenu parole. Je te demande pardon… Mais tu vois, je suis de retour. Je suis là pour rester. »
Comme dans la vie des amoureux, la flamme de nos débuts n’est plus au rendez-vous. Les règles de l’existence sont ainsi faites : Il y a des saisons dans la vie amoureuse et dans nos relations humaines. Dans ma vie spirituelle, je me sens comme dans un vieux couple. Mon dialogue avec le Dieu trois fait saint est souvent fait de silence et de « Salut ! Je suis là ! ».
Un jour, j’aimerais bien pouvoir redire avec l’émotion de jadis ces mots que j’adressais au bon Dieu :
Je frémis en toi,
Je frémis de toi
comme jadis
au temps des fleurs,
des oiseaux qui chantent et du printemps qui s’annonce
et qui réveille la sève
de mon bois qui dort
et qui se prépare à éclore en bourgeons sous le chaud soleil d’avril et de mai.
Je frémis en toi,
Je frémis de toi,
d’une extase incommensurable,
d’un désir infini
qui s’intensifie jusqu’à la liberté suprême
du cœur et de l’âme,
jusqu’au débordement
du don de mon être à l’univers ;
Ne plus m’appartenir ;
Ne plus aimer seul.
Ta présence me submerge.
et me calme…
Près de toi,
avec toi
plus rien n’existe
que la vie qui m’enivre.
Comment ne pas te toucher ?
Comment me taire devant l’émotion que tu me donnes ?
Comment ?
Je te veux.
encore et encore,
toujours et toujours…
Jusqu’à la volupté ;
Jusqu’à la frénésie de tout ce que je suis ;
Jusqu’à la vulnérabilité de notre passion.
Mon âme déborde.
Je ne guérirai jamais de toi,
de ton absence,
de ton silence,
de cette folie
ou rien ne se perd
et où tout se fusionne
entre nous
et en nous,
Dieu que j’aime.[2]
Le successeur Jean-Claude Turcotte à la tête du diocèse montréalais, Mgr Christian Lépine, écrivait [3] : « Pour qu’il y ait l’amour, pour qu’il y ait la charité, la prière est fondamentale, car seul Dieu est amour, et nous ne pouvons aimer que par participation à son amour éternel. Lorsqu’une personne, par amour, accueille en son âme Jésus-Christ, grâce à l’Esprit saint, elle est livrée à une union qui transforme par la puissance de l’amour du Sauveur. Jésus lui-même nous a appelés à cette rencontre, à cette intimité profonde. »
Le 19 juin 1977, devant les premiers membres de la Communauté de l’Emmanuel, le vénérable Pierre Goursat exhortait chacun à être fidèle chaque jour à ses moments d’intimité en présence de Dieu : « Ce qui est très important, c’est la prière personnelle. Si vous ne pouvez pas prier une demi-heure par jour, vous êtes fichus, vous êtes complètement fichus ».[4] […] « L’objectif, c’est d’arriver à la prière continuelle, mais sans se tendre. Les amoureux font leur travail, mais ils pensent tout le temps à l’autre, sans arrêt. Eh bien nous, on est des amoureux de Jésus. Et petit à petit on pense à lui tout le temps. »[5]
Il est important de demeurer en Dieu et en celui qui nous le révèle et de cultiver notre relation. N’est-ce pas un peu ce que nous disait Jésus? « Je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est, comme le sarment, jeté dehors, et il se dessèche. Les sarments secs, on les ramasse, on les jette au feu, et ils brûlent. Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voulez, et cela se réalisera pour vous. » (Jn 15, 1-7)
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[1] Benoit Voyer. « Jean-Claude Turcotte, Cardinal et archevêque de Montréal », Revue Sainte Anne, Septembre 2002, pages 345 et 350. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2026/02/le-present-du-passe-jean-claude.html
[2] Benoit Voyer. Je prie comme je peux – Les prières d’un pauvre de cœur, Éditions Sainte-Anne, 2004.
[3] Christian Lépine. Créés pour être aimés », Médiaspaul, Montréal, 2012, p. 131.
[4] Pierre Goursat. Week-end des premiers engagements dans la communauté de l’Emmanuel, 19 juin 1977. Cité dans : Francis Kohn. Pierre Goursat, Éditions Emmanuel, Paris, 2025, p. 253.
[5] Pierre Goursat. Week-end des premiers engagements dans la communauté de l’Emmanuel, 18 juin 1977. Cité dans : Francis Kohn. Pierre Goursat, Éditions Emmanuel, Paris, 2025, p. 254.
