LE PRÉSENT DU PASSÉ: Rolande Parrot

Rolande Parrot

« Des crises, on en traverse toute sa vie. C'est un passage à autre chose. Elle est normale dans le cheminement humain et, parce qu'elle provoque un choc en soi, elle nous fait grandir. »

Par Benoît Voyer, journaliste


MONTRÉAL - Il n'y a pas de recette miracle pour sortir de la crise intérieure. Il faut du temps, beaucoup de temps, le temps qu'il faut ... « On ne peut pas passer par-dessus le temps. Avec le rythme de la vie d'aujourd'hui, cela n'est pas facile. Lorsque nous traversons des étapes difficiles, il faut laisser les choses descendre en soi afin d'en tirer le meilleur parti », dit Rolande Parrot, rédactrice en chef de la revue L'Église canadienne et directrice des communications à l'Assemblée des évêques du Québec (AÉQ), qui a écrit, en 1995, le livre toujours d'actualité « Faire face à la crise spirituelle » en collaboration avec Bertrand Ouellet et Luc Phaneuf.

Sa pensée a peu évolué depuis 6 ans. C'est à son expérience personnelle qu'elle a puisé son inspiration et ses propos. De nature discrète, il n'a pas été facile de la convaincre, au-delà de la théorie, d'ouvrir les portes de son intimité. Cet univers est privé. Il faut une bonne raison pour qu'elle accepte d'y laisser entrer des gens. C'est pour aider les lecteurs de la Revue Sainte Anne à mieux traverser leurs propres crises intérieures qu'elle a accepté de lever le voile.

« Des crises, on en traverse toute sa vie. C'est un passage à autre chose. Elle est normale dans le cheminement humain et, parce qu'elle provoque un choc en soi, elle nous fait grandir. Elle nous dit quelque chose de ce que nous sommes réellement et nous demande de trouver notre propre chemin. C'est l'arrivée à un carrefour. Maintenant, qu'est-ce que je fais de ma vie ? » explique-t-elle.

La crise est donc une aventure, une occasion d'évoluer, d'avancer. Lorsqu'elle survient, il ne faut pas la raisonner, c'est-à-dire s'interroger inutilement sur les motifs qui la font apparaître. Il faut la laisser travailler en soi et aller jusqu'où elle voudra bien nous mener. Un accompagnement humain peut aider à mieux la traverser et la laisser nous transformer.

La spiritualité au cœur de la crise
Pour Rolande Parrot, la spiritualité chrétienne est une voie privilégiée à explorer. Elle donne des pistes intéressantes qui amènent l'humain à mieux vivre les difficultés de la vie. Lorsqu'elles surviennent, il y a – notamment - deux éléments à toujours avoir en mémoire.

Le côté philosophique du concept élémentaire de la résurrection enseigne qu'il y a toujours un matin de Pâques après un Vendredi saint, c'est-à-dire qu'il y a de grandes expériences de vie à la suite des épreuves. Après la pluie le beau temps quoi !

De plus, « quand j'entre en crise, je me dis toujours, en premier, que l'Esprit Saint parle par les événements. Je me questionne : Comment est-il présent dans ce qui m'arrive ? Qu'est-ce qu'il veut m'enseigner ? Où veut-il me conduire ? Il y a toujours, pour les gens qui restent ouverts, un appel intérieur à une certaine spiritualité. Celle-ci vient chercher tout l'être dans son orientation et son devenir », renchérit-elle.

Désirer Dieu
Qu'est-ce qu'il faut faire pour reprendre contact avec Dieu, après l'avoir mis de côté, ou comment le rencontrer de manière sensible, voire significative ?

La dame pense que chaque personne doit se donner des lieux pour favoriser cette rencontre personnelle avec le Dieu révélé par Jésus-Christ. Elle donne en exemples les petits groupes de partage de la foi et le retrait, pour quelques heures, quelques jours ou quelques semaines, dans une maison de retraites spirituelles, un monastère ou une abbaye, comme à Saint-Benoît-du-Lac, Oka, Granby, Trois-Rivières, Rougemont et Québec

Elle encourage aussi la lecture, à petite dose, de traités de spiritualité chrétienne. De son côté, elle ne cache pas son grand intérêt pour les exercices spirituels de saint Ignace de Loyola.

Elle insiste: « Ce qui est encore plus important, c'est surtout de faire naître le désir de rencontrer Dieu ou de le retrouver. Il suffit de demander ! Personnellement, lorsque j'entre en période où j'ai le cœur froid, c'est ce que je fais ! Il n'est pas nécessaire de longues prières. Il suffit de la faire comme elle vient ! Il suffit de demander avec la vérité de ce que je porte ! »

C'est ce que fait Pierre Flynn dans la chanson « Croire », largement radiodiffusée depuis quelques mois : « J'ai cassé toutes mes statues, ma table ronde et mon ardoise nue. Réveillez-nous du long sommeil, assez tempêtes [...] Croire quelque chose, quelque part »; ou encore Éric Lapointe : « Mon ange, il est temps que je change le visage de mon Dieu ... »; ou Kevin Parent qui chante : « Seigneur, qu'est-ce que tu veux que je te dise? »

« Dans les conditions nouvelles qui sont les nôtres, il importe de remonter là où la foi prend sa source, c'est-à-dire au cœur de l'expérience des gens. La source elle se trouve dans les personnes, aux moments essentiels de leur vie, dans les expériences de base à travers lesquelles se manifestent les premiers frémissements, les premières rumeurs de la foi. C'est cette source qui est au point de départ de tout cheminement. C'est elle qu'il faut sans cesse rechercher, dégager, canaliser. Comme des sourciers, il nous faut redevenir attentifs à ce cheminement, lointain ou proche, de la source de vie. Attentif au puits secret, que chacun porte au plus profond de soi », écrivait l'an dernier l'AÉQ dans « Proposer aujourd'hui la foi aux jeunes, une force pour vivre ».

Rolande Parrot reprend cette idée à sa façon, avec des mots simples puisés à son propre cheminement de vie.

Être vrai
Pour sortir de la crise, il faut être vrai avec soi et trouver sa propre vocation, sa voie.

Pour une minute, elle oublie l'interview et s'adresse à l'âme de l'homme derrière le journaliste : « À travers les entrevues que tu fais, il y a une ligne dans ta tête et dans ton cœur, même s'il n'y a pas deux textes pareils. Tu fais une recherche personnelle à travers cela ... Tu as ta vocation propre de journaliste. Une autre personne qui viendrait me voir n'aurait pas les mêmes questions que toi! Tu les as choisies à partir de toi-même. Tu fais des interviews à la manière de Benoît Voyer. C'est là qu'est la richesse de ce que tu apportes à la société. C'est cela ta vocation! »

« Revenir à la source. Oublier le schéma des canalisations et des aqueducs pastoraux qui ne donnent plus guère d'eau. Chercher les sources de la foi, toujours souterraines, mais qui affleurent tôt ou tard, au ras de la vie. Elles sont là où les gens, fatigués, retrouvent le goût de boire, le goût de l'eau, le goût de vivre et de revivre », poursuivait l'AÉQ dans son document d'orientation. Sur ce point, Rolande Parrot reste fidèle à sa réflexion de 1995 : « La connaissance de soi n'est jamais totalement acquise. Ce qui importe surtout, c'est de pouvoir tabler sur ses richesses, ses qualités, ses capacités, ses compétences; en fait sur les éléments positifs de sa personnalité. À partir de là, il est plus facile de découvrir son style propre pour évoluer dans la vie. [...] Savoir qui on est pour reconnaître les richesses que le Seigneur nous a données constitue un élément indispensable pour trouver la volonté de Dieu sur soi à travers les activités courantes et les engagements de sa vie. »

Il était une fois ... la crise
Rolande Parrot est passée par une sévère crise intérieure pour en arriver à sa réflexion.

Avant 1968, tout allait pour le mieux en elle. Pendant 7 ans, elle se donne à une vie de célibataire consacrée au sein d'un nouvel institut séculier, la Société du Christ Seigneur, fondée par le père Ludger Brien. De 1960 à 1967, elle se donne corps et âme au service du Centre Leunis.

« Nous avions une formation très religieuse, presque cloîtrée. Je suis tombée malade d'épuisement parce que je marchais à contre-courant du type de formation qui nous était donné. Malgré tout, je suis redevable au père Brien, surtout pour la formation spirituelle à l'école des exercices spirituels de saint Ignace de Loyola », raconte-t-elle.

Ce rythme de vie ne lui va pas. Elle tombe malade. C'est le début de sa grande crise de vie. Elle souffre d'un épuisement total. Est-ce qu'elle est la victime d'un « burn-out » ou d'une mononucléose? Elle ne le saura jamais parce que ces concepts n'étaient pas encore très connus à l'époque. Tout ce qu'elle sait, c'est qu'il lui faut trois mois juste pour être capable de tordre sa débarbouillette lorsqu'elle se lave et que, lorsqu'elle s'assoit, il lui faut, comme un bébé, des coussins pour se tenir assise. Il ne lui reste que sa volonté.

Dix-huit mois plus tard, elle réussit, de peine et de misère, à reprendre la direction du marché du travail. Elle n'a pas la santé, mais il faut bien manger et payer son loyer!

Elle rencontre Mgr René Audet, évêque de Joliette, qu'elle connaît depuis quelques années. Elle lui exprime son désir d'occuper un emploi régulier qui respectera sa condition physique. Il lui confie un poste de secrétaire au département des communications de son diocèse. Elle ne connaît rien au domaine, mais elle tente l'aventure.

« Au fond, c'est le Seigneur qui m'a dit : C'est là que tu vas! Les événements ont fait que, par la suite, j'ai toujours travaillé dans l'univers des communications », relate-t-elle.

Par la suite, pendant 5 ans, elle besogne pour CKTM TV (canal 13) à Trois-Rivières. La petite secrétaire goûte à une série de nouvelles expériences qui l'amènent à travailler, pendant un bout de temps, avec Roland Leclerc - l'actuel animateur des émissions télévisées « Le Jour du Seigneur » (SRC) et « Parole et vie » (VOX) - et lui font découvrir les métiers de la direction des programmes et de la production.

Pour mieux se connaître

Elle finit par se retrouver chez Socabi et, peu de temps après, au journal du diocèse de Saint-Jean/Longueuil.

« C'était énervant parce qu'il fallait écrire bien des articles et réaliser des interviews ... À l'intérieur de moi, je me croyais assez forte! Au bout d'une année, j'étais complètement ré-épuisée. J'étais inquiète et très déçue. J'ai pris un été de congé. Sur les conseils d'une amie, je suis allée en thérapie pour apprendre à mieux me connaître », résume-t-elle.

« Lors de la première rencontre, poursuit Rolande Parrot, la thérapeute nous a dit : À partir de ce soir, je vous demande deux choses : 1) Vous ne dites pas ce qui se passe dans mon bureau; 2) Vous arrêtez de penser. Vous n'avez rien réglé par vous-mêmes? Alors laissez-moi travailler avec vous! Je me suis dit : Qu'est-ce que je vais faire si je ne pense plus? Je suis alors entrée chez moi. Je me revois encore dans mon salon, décontenancée, en train d'ouvrir les psaumes. À partir de ce soir-là, toute ma vie spirituelle et tout le rapport à moi-même a changé. »

Elle découvre, notamment, une nouvelle façon de prier. Elle trouve, aussi, sa propre manière d'avancer dans la connaissance d'elle-même et que, dans la vie, il faut apprendre à dire non.

Il lui a surtout fallu apprendre à faire beaucoup de choses avec son peu de force physique. Depuis ce temps, tout ce qu'elle entreprend, elle l'évalue en termes d'énergie. Est-ce qu'elle en a assez pour faire telle ou telle activité? De plus, « j'ai réappris à lire la Bible, dit-elle. J'ai arrêté de faire de longues lectures et je me contente de petits passages à la fois » pour mieux les laisser produire un effet en elle.

En découvrant son univers intérieur et une nouvelle manière de vivre sa foi, elle est finalement sortie de sa crise débutée en 1968. À partir de 1980, tout change.

De l'énergie à revendre
En 1982, toujours à l'emploi du diocèse de Saint-Jean/Longueuil, elle demande à l'évêque du lieu, Mgr Bernard Hubert, la possibilité de poursuivre des études universitaires en théologie. Il accepte. Elle terminera sa formation trois ans plus tard.

En 1988, elle devient rédactrice en chef de la revue l'Église canadienne. « Je suis entrée là, comme dans mon salon. J'ai découvert le plaisir de réfléchir. Depuis ce temps, je découvre beaucoup de gens : des théologiens, des gens d'Église ... », dit-elle.

En 1995, elle quitte son poste. Elle décide de rendre service à un éditeur et réalise des contrats ici et là. En 1998, elle devient directrice des communications à l'AÉQ. En mars 1999, au décès de Pierre Chouinard, elle reprend son poste de rédactrice en chef à la revue l'Église canadienne tout en poursuivant son travail à l'AÉQ. Le jour elle rend service aux évêques et les soirs et les fins de semaine à ses lecteurs. Elle ne chôme, et a, maintenant, de l'énergie comme elle en n'a jamais eu depuis sa jeunesse.

Elle est toujours célibataire. Elle n'a jamais manqué à son option pour le célibat, une ferme décision prise à l'âge de 14 ans.

Rolande Parrot a travaillé fort pour sortir de la crise. Il lui a fallu du temps, beaucoup de temps, rien que du temps pour retrouver l'énergie d'antan. Elle y est parvenue. Depuis 1980, elle est heureuse comme jamais et, à l'heure de la retraite qui arrive, elle n'a pas l'intention de s'arrêter. Lorsqu'elle y arrivera, elle souhaite écrire des livres et continuer à rendre service. La recette miracle pour sortir de la crise, elle la connaît maintenant. Il suffit d'être soi-même et ne pas vouloir être autre chose que ce qui habite en soi. Pour être heureux et bien, il faut trouver sa vocation, sa voie.

(Revue Sainte Anne, octobre 2001, pages 391 et 398)