par Benoit Voyer
Il y a maintenant douze ans que le SIDA a été identifié. Il y a maintenant un peu plus de 15 millions de personnes qui sont porteuses du virus. Le SIDA dérange beaucoup en cette fin de siècle. Plusieurs personnalités connues dans le monde artistique sont décédées de cette maladie. On pense aussi au fameux scandale du sang contaminé. Des centaines de personnes ont déjà trouvé la mort des suites de cette grande négligence médicale. Au-delà de ce drame, des hommes et des femmes consacrent maintenant leur vie à venir en aide aux personnes atteintes du virus.
La vie de Léon-Pierre
Il y a maintenant vingt ans que Léon-Pierre Ethier parcourt les rues de Montréal pour venir en aide aux démunis. Membre de la Fraternité Charles-de-Foucauld, Léon-Pierre a longtemps travaillé avec les alcooliques, les toxicomanes et les prostituées. Sa rencontre avec les sidéens est plus récente.
C'est sa fraternité qui lui a demandé de porter une attention spéciale aux sidéens. Il avoue qu'il ressentait de grands préjugés. « J'avais peur d'attraper le SIDA », dit-il. Un jour, une lumière intérieure lui fit comprendre que Jésus se cache derrière chaque malade atteint du SIDA. Il pose alors un geste compromettant. Léon-Pierre se décide d'embrasser un sidéen en phase terminale. Le visage de cet homme était couvert d'herpès.
Depuis ce temps. Léon-Pierre n'hésite plus, comme l'a fait Jésus avec les lépreux, à fréquenter les sidéens.
Léon-Pierre témoigne franchement : « C'est une vocation spéciale, une grâce. Je connais des gens qui fréquentent les sidéens et qui ne l'ont pas. Ils abandonnent au bout de quelques mois. Pour moi, c'est un appel. »
La préparation à la mort est l'une des étapes importantes que doit vivre un sidéen. Léon-Pierre Ethier a accompagné 80 sidéens. Une dizaine d'entre eux sont morts dans ses bras. « J'y ai vécu de très beaux moments », se rappelle Léon-Pierre.
Trois situations lui reviennent en mémoire au moment de l'entrevue. « Je pense à l'un d'eux, raconte Léon-Pierre. Je lui disais : « Pars seul ! Le prochain qui va te prendre la main, c'est Jésus. » Je voyais très bien qu'il saisissait quelqu'un avec sa main droite. Il est mort avec un beau sourire. »
Léon-Pierre poursuit avec le récit de ce qui est arrivé à Denis. « Le père de Denis n'acceptait pas que son fils soit homosexuel. Il est cependant venu le visiter quatre fois avant sa mort. Après son décès, son père m'a dit : « Je veux mourir comme mon gars. » « Tu veux mourir comme une tapette ? » lui ai-je demandé. Il me répondit : « Oui ! » Cet homme avait été rejoint par les attitudes de son garçon. Denis disait au moment de sa mort : « Je tiens la main de mon chum. Il est tellement beau mon Jésus… » Il répétait les mêmes paroles lorsque son père le visitait : « Tais-toi papa, je tiens la main de mon chum, qu'il est beau, qu'il est beau ! » Denis est allé à la confesse et à la messe quinze jours avant de mourir.
La fraternité
La Fraternité Éric est un mouvement d'accompagnement spirituel, moral et humanitaire pour les sidéens. Cet organisme a vu le jour le 19 mars 1989 à Montréal sur le tombeau du Frère André. La fraternité a un seul moyen d'action. Il s'agit d'apprivoiser le malade, l'amener à Dieu et l'accompagner jusqu'à la mort dans la paix.
L'œuvre est introduite dans 30 pays. Plusieurs centaines d'individus accompagnent cinq cents sidéens. La Fraternité Éric possède à Montréal des moyens très simples. Un modeste budget de près de 10 000$ lui permet de fonctionner mais les besoins sont grands. Léon-Pierre Ethier a reçu l'an dernier 3000$ comme salaire. Cela ne l'empêche cependant pas de se donner à plein temps pour ses amis les sidéens. Les fruits spirituels sont presque sa seule récompense.
Vivre avec la maladie
Ghislain Robert a appris qu'il était séropositif en 1987. Homme d'affaires, il est alors dans le monde de la mode, de l'esthétisme et de la massothérapie. « J'étais un enfant un peu solitaire, se souvient Ghislain. Mes frères et sœurs plus âgés que moi ne me faisaient pas participer à leurs activités parce que j'étais trop jeune pour eux. Je ne jouais pas non plus avec les plus jeunes car je ne me trouvais pas de leur âge. Je me tenais avec des gens plus âgés. »
Son enfance a été somme toute heureuse. Tout a changé à l'âge de neuf ans. Il est la victime d'un pédophile. « Tous les jeunes de la famille y sont passés. Aucun n'en dit mot car c'était une personne estimée de la part des parents. » Ghislain a été marqué par cette expérience. L'homme l'a menacé de lui casser un bras s'il venait à parler.
Son orientation sexuelle ne semble pas affectée par cette expérience. Il a de bonnes amies. Par la suite, il fréquente de moins en moins les filles et il s'intéresse à la danse. « C'est difficile pour un garçon de Chibougamau de se tenir avec un gars qui fait de la danse parce qu'il est automatiquement identifié comme homosexuel. C'est idiot de leur part ! La danse, c'est spirituel. C'est quelque chose de positif pour moi, de commenter Ghislain.
Moi, séropositif
Ghislain s'est lancé en affaires. Un jour alors qu'il venait de fermer un commerce, il rencontre un ami qui lui propose d'en ouvrir un autre. Il jase de la situation puis Ghislain lui demande : « Écoute, Gilles, qui va te rembourser si un bon jour on découvre que je suis séropositif ? »
Son ami l'invite à passer un test. Ghislain avait quelques appréhensions suite à un voyage qu'il avait fait aux États-Unis. Un ami qu'il avait aimé là-bas était décédé du SIDA quelques mois plus tôt. Le test était positif et le médecin apprit à Ghislain la triste nouvelle.
« Quand je travaillais, poursuit Ghislain, je ne pensais jamais à la maladie. Je prenais contact avec elle lorsque je prenais les médicaments. Je fonctionnais bien, j'étais gras et je faisais du sport. C'est lors d'un voyage sur la Côte d'Azur que le SIDA a pris plus de place dans ma vie. J'étais déprimé même si je faisais un voyage de rêve.
Ghislain constate qu'il a souvent l'impression d'avoir le mot SIDA inscrit sur son visage. Il est allé dernièrement à l'épicerie alors qu'il était en congé de l'hôpital. Il avait oublié sa canule. La préposée, voyant la sonde, lui a demandé de quoi il souffrait. Il a fini par lui avouer qu'il souffrait du SIDA. L'employée s'est empressée de l'embrasser, lui disant : « Je suis contente que tu me le dises. Tout le monde le cache. « Enfin j'en vois un ! »
Avec la Fraternité Éric, Ghislain trouve un nouveau sens à sa vie. Il découvre désormais la tendresse chez les individus qu'il côtoie lors de témoignages, dans sa correspondance et particulièrement dans ses moments de prière.
En pleurant à chaudes larmes, il avoue : « J'ai de la misère à prier pour moi. Je pense que cela serait égoïste. Je ne veux pas demander des choses à Jésus. Je veux qu'il le fasse lui-même. Des fois, j'ose lui dire que la petite colombe blessée puisse guérir ses plaies et rejoindre ses parents. » C'est là son grand rêve, retrouver les bras chaleureux et tendres de sa mère.
On peut joindre la Fraternité Éric à l'adresse suivante : Fraternité Éric, C.P. 5493, succursale C, Montréal, H2X 3N3. Cet organisme sera heureux de recevoir de l'argent et des appuis spirituels.
(Revue Notre-Dame du Cap, mai 1994, pp. 13 à 15)
