LE PRÉSENT DU PASSÉ: Gilles Poirier, p.m.é

Expulsé du Soudan par les musulmans

Gilles Poirier, p.m.é

« C'est dégradant d'être manipulé comme ça, comme un criminel! »


Benoît Voyer


Le 7 août 1999, tard en soirée, le père Gilles Poirier, 57 ans, de la Société des prêtres des missions étrangères, descend de l'avion où l'a fait monter, quelques heures plus tôt, le gouvernement du Soudan afin de l'expulser de son pays. Dans les couloirs de l'aéroport de Dorval, il est calme malgré la grande souffrance intérieure que viennent de lui infliger les dirigeants soudanais qui cherchent à restreindre toutes les actions de l'Église catholique en terre soudanaise passée sous régime islamique, il y a quelques années. Son seul commentaire en descendant de l'avion fut : « C'est dégradant d'être manipulé comme ça, comme un criminel ! »

L'ordre de partir arrive le 17 juillet 1999. Pendant trois semaines, il tente tout – avec l'avocat du diocèse où il habite – pour connaître les raisons qui poussent le gouvernement à le foutre à la porte du pays, allant jusqu'à visiter les ministères un par un. Officiellement, il n'a jamais obtenu de réponse.

« Le motif, ils ne me l'ont jamais dit. J'ai été au ministère de l'Immigration et ils m'ont exigé de quitter le pays. J'ai demandé quelles étaient les raisons de mon expulsion. Ils m'ont dit : « Nous, on est sous des ordres que nous accomplissons. Nous ne savons pas les raisons. J'ai demandé où je pourrais aller m'informer. Ils m'ont envoyé à la Sécurité d'État du ministère des Affaires sociales qui inclut les affaires religieuses. C'est à ce moment qu'a commencé mon pèlerinage d'un bureau à l'autre. Cela n'a pas donné de résultats », a-t-il confié à la Revue Sainte Anne.

Le 7 août, il doit quitter sous peine d'emprisonnement.

Comme convenu, il se rend à l'immigration. Ce sont les fonctionnaires soudanais qui l'amènent à l'aéroport pour s'assurer qu'il est bien parti. Ce n'est qu'une fois à bord de l'avion qu'ils lui remettent son passeport.

« On ne m'a jamais dit les motifs, sauf que nous les savons à la longue ! Le gouvernement avait payé un informateur qui vivait dans notre communauté chrétienne. On lui a donné quelques sous en échange de renseignements… », ajoute le missionnaire qui aimerait bien retourner là-bas.

Dans ce coin du Soudan, les missionnaires catholiques ont des petits projets de développement. Les femmes y font notamment un petit commerce pour apporter un peu de pain à la maison parce que les salaires des maris ne sont pas suffisants pour les besoins de leurs familles.

Il poursuit : « Un nouveau projet que nous voulions établir voulait être un apport pour l'Église afin de permettre à un prêtre soudanais qui arrive pour nous remplacer d'avoir des possibilités financières pour continuer les œuvres. Nous avions des machines à moudre le grain dans un secteur, des restaurants dans deux secteurs et un petit magasin dans un autre coin. Un des hommes les plus engagés de l'Église locale ne payait pas ses engagements. Il n'amenait rien ! Avec le temps, on a dû sévir. Par esprit de vengeance, il m'a dénoncé au gouvernement sous de faux prétextes. »

Les gens du village connaissent cette histoire. C'est d'eux que les vraies raisons sont venues.

Habituellement, c'est le silence sur les situations d'expulsion dans ce pays, mais cette fois-ci ce ne fut pas le cas à cause des pressions de l'Église. Le lendemain du départ de Gilles Poirier, l'affaire faisait la manchette des journaux soudanais, à la surprise du gouvernement. Celui-ci a répondu aux journalistes que le religieux a semé la haine entre les chrétiens et les musulmans, qu'il a fait de la corruption en donnant beaucoup d'argent – surtout aux étudiants afin d'alimenter la haine – et qu'il a été expulsé de plusieurs pays. Rapidement, le gouvernement a nié cette déclaration : « Nous n'avons pas dit cela ! »

« On m'a confirmé, lors des derniers échanges, que je serais réintégré. Cependant, je ne projette pas retourner immédiatement parce qu'il y a trop de douleurs et de conflits dans la paroisse où j'étais. Je ne suis pas assuré que mon retour soit une bonne chose pour l'instant» , explique-t-il. Au moment de l'entrevue, il lorgnait du côté du Kenya où il y a beaucoup de déplacés de guerre qui viennent du Soudan. C'est là qu'il risque de se retrouver en septembre.

Gilles Poirier est entré dans la Société des prêtres des missions étrangères en 1964 et est devenu prêtre en 1969. Il a travaillé 16 ans en Argentine, cinq ans à la formation des jeunes missionnaires de sa communauté et neuf ans au Soudan. Son expulsion du 7 août 1999 restera à jamais gravée dans son âme comme une blessure qui ne se guérit pas.


(Revue Sainte Anne, Juillet-août 2000, page 295)