LE PRÉSENT DU PASSÉ: Raid Fahmi

Raid Fahmi


L'homme que Saddam Hussein aimerait exécuter
« L'action militante est l'affaire de toute ma vie. J'ai commencé à l'âge de 20 ans, soit une dizaine d'années avant de fuir l'Irak. »

Raid Fahmi est condamné à mort. Malgré qu'il soit en exil depuis près de 30 ans, Hussein aimerait bien lui mettre la main au collet. Un retour en Irak, le pays qui l'a vu naître, lui vaudrait d'horribles persécutions qui le conduiraient inévitablement à la mort. Professeur d'économie à Paris, il milite en faveur d'un retour à la démocratie dans sa patrie. En plus d'avoir collaboré à la création de plusieurs organisations humanitaires au Kurdistan, pays voisin de l'Irak, il est rédacteur en chef de la revue culturell progressiste irakienne « Al Thakafa Al Jadida » (La nouvelle culture), un magazine engagé vendu dans plusieurs kiosques à journaux d'Europe et qui, régulièrement, traverse clandestinement la frontière irakienne.

Par Benoît Voyer

Raid Fahmi, en quelle année et pourquoi avez-vous fui votre pays?


J'ai quitté l'Irak en 1979 parce que je m'oppose au régime de Parti Baas, la formation politique de Saddam Hussein. Ma lutte est en faveur de la démocratisation du pays.

Le régime Hussein exige que tous soient membres du parti. Puisque j'ai longtemps travaillé pour le gouvernement, je me suis opposé à cette idée. Tous ceux qui ont fait comme moi se sont exposés à de sévères représailles. Ils ont été arrêtés et torturés. D'ailleurs, toute forme d'opposition est passible de sanctions. J'ai quitté mon pays clandestinement.

Si vous étiez resté en Irak, qu'est-ce qui vous attendait?

J'aurais été arrêté. Si j'avais résisté, la torture aurait durée jusqu'à la mort.

Quelles sortes de tortures inflige Saddam Hussein?

Laissez simplement aller votre imagination et dites-vous que le régime de Saddam Hussein l'inflige ... torture électrique et à l'aide d'instruments, frappes physiques, tourments psychologiques et, plus encore, il va jusqu'à menacer les proches et la famille. Je ne veux pas vous effrayer! Je fais juste vous résumer ce qui est arrivé à plusieurs de mes amis.

Est-ce qu'ils ont résisté?


Certains n'ont pas été capables. Ils ont dû signer des engagements afin de renier appartenir à un autre parti politique que Baas et ils ont dû accepter de devenir membres du parti. Au meilleur des cas, ils ont renoncé à toutes formes d'actions politiques ou syndicales.

Est-ce que votre famille a subi des représailles?

Mon frère qui a milité dans un mouvement étudiant qui s'opposait au pouvoir a dû abandonner le mouvement. Depuis ce temps, il est régulièrement convoqué par les services de renseignements. Dernièrement, ils cherchaient à savoir s'il a eu de mes nouvelles. Il a répondu qu'il n'a pas de contact avec moi depuis que j'ai quitté l'Irak.

De quelle manière obtenez-vous de ses nouvelles?

Tout se fait par des intermédiaires. Je ne peux pas parler ou écrire à ma famille depuis mon départ sinon il y aura des répercussions nuisibles pour leur vie.

Pourquoi continuez-vous votre action politique après tant d'années?

Parce que je poursuis toujours l'objectif de travailler à la démocratisation de l'Irak, que mon peuple vive une prospérité économique et qu'il soit en paix avec le reste de la planète. L'action militante est l'affaire de toute ma vie. J'ai commencé à l'âge de 20 ans, soit une dizaine d'années avant de quitter l'Irak.

Est-ce que vous menez ce combat à cause d'une blessure que vous portez en vous?

Non. Lorsque je me suis engagé dans cette voie, je savais qu'elle m'amènerait des conséquences difficiles et que je risquais la prison. J'estime avoir toujours travaillé pour une juste cause et elle mérite que je continue le combat à partir de Paris. C'est ma manière de contribuer à l'avancement de mon pays.

Est-ce que vous voyez des résultats concrets de votre militantisme?

Nous avons créé des cercles d'opinions qui grandissent et qui prennent conscience que l'Irak est actuellement au centre de l'intérêt international. Nos idées font du chemin. Comme nous, l'ONU et l'Assemblée des Nations constatent que l'Irak mérite un meilleur régime politique.

Est-ce que Saddam Hussein pourrait éventuellement accepter de quitter la direction du pays?


J'en douterais. Saddam n'a pas l'habitude d'abandonner la partie. Cependant, si la tension continue de s'intensifier jusqu'à un point où les menaces d'interventions militaires soient réelles et que des cercles de pouvoir commencent à s'inquiéter de leur sort, alors il y aura une combinaison d'éléments qui pourrait le déloger, mais, au moment où nous nous parlons, cela est peu probable

Vous affirmez donc que Saddam Hussein restera au pouvoir

Il restera au pouvoir sauf si les Américains encouragent, comme ils le font habituellement, l'entourage de Saddam à se séparer de lui. En ce moment, on voit à quel point les Américains sont déterminés à déstabiliser Hussein. Ils ne lui laissent pas beaucoup de portes pour s'en sortir.

Est-ce que Saddam Hussein est une menace pour la paix mondiale?

Il est plutôt une menace pour le peuple irakien. Il a démontré, à l'occasion de quelques guerres qu'il a menées, que ses victimes sont souvent ses propres soldats. Pour ce qui est de l'actuel conflit, il va éviter de poser des menaces aux pays de sa région et sur le plan international. Ce n'est vraiment pas dans son intérêt.

Pourquoi?

Son régime militaire n'est pas suicidaire. Il constate que la survie de son pouvoir pourrait être en jeu. Il va donc éviter toutes formes d'actions qui pourraient précipiter une intervention militaire internationale et provoquer la fin de son pouvoir.

Il n'y aura donc pas de guerre...

Cette question est différente de la dernière. Pour arriver à cette conclusion, il faut découvrir ce que veulent exactement les États-Unis. Est-ce qu'ils désirent uniquement le désarmement de l'Irak? Si c'est le cas, ils iront peut-être plus loin que des inspections. Si l'objectif est un changement de régime politique, alors ce ne sera pas seulement le désarmement du pays qui comptera. Les Américains chercheront à savoir dans quelle mesure le processus de désarmement favorisera le changement de régime. Et s'ils ne réussissent guère à obtenir ce qu'ils veulent, alors la guerre en Irak sera un recours pour en finir avec Saddam Hussein.

Est-ce que le pétrole est l'enjeu fondamental des problèmes des Américains avec l'Irak?

Bien entendu, mais je n'affirmerai pas que le pétrole explique tout. Le régime irakien est prêt à signer tous les contrats d'approvisionnement que les États-Unis voudront. Il n'y a pas d'objections majeures dans ce dossier.

La question est que, si les Américains signent des contrats, une partie des recettes vont servir le régime. Elles pourraient renforcer économiquement Saddam. Dans cette perspective, il m'apparaît évident que les États-Unis ne veulent pas d'un tel partenariat d'affaires. Ils cherchent d'autres partenaires.

C'est pour cette raison qu'un changement de régime politique en Irak est une solution à l'économie américaine et, aussi, une solution stratégique. D'ailleurs, celle-ci ne se limite pas uniquement à l'Irak, mais à toute la zone arabe.

(Revue Sainte Anne, mars 2003, pages 105 et 125)