LE PRÉSENT DU PASSÉ: Jacques Ménard

Jacques Ménard

Le secret caché d'un homme qui brasse des milliards de dollars. « Dans mon travail de gestionnaire, Jésus est un cadre supérieur qui a la responsabilité du contrôle de la qualité »

Benoît Voyer


MONTRÉAL – L. Jacques Ménard, un homme qui brasse annuellement des milliards de dollars, se réfugie, au moins une fois par semaine, dans la quiétude de la magnifique basilique Notre-Dame, dans le Vieux-Montréal, pour méditer, demander conseil à Dieu et participer à l'eucharistie. De plus, en avion, lors de ses très nombreux déplacements entre ses deux bureaux de Montréal et celui de Toronto, il médite les mystères de la foi à l'aide du chapelet et invoque la Vierge Marie.

La réputation de cet homme n'est plus à faire. L. Jacques Ménard est un des plus importants gestionnaires en Amérique et le patron de près de 10 000 employés. En plus de ses fonctions de président des conseils d'administration de BMO Nesbitt Burns et de BMO Groupe financier, il est administrateur de Rona inc., de Bowater incorporated, d'Ontario Power Generation (OPG) et de nTrein Technologies inc. De plus, il a notamment été président du conseil d'administration d'Hydro-Québec de 1996 à 2001 et est très connu des amateurs de baseball professionnel puisqu'il a été impliqué dans l'administration des Expos. Enfin, il a reçu de nombreuses distinctions pour son apport à la collectivité. La plus prestigieuse est sans aucun doute celle d'officier de l'Ordre du Canada.

Appelé à prendre régulièrement la parole sur différents sujets de la vie publique, il est très pudique lorsqu'il s'agit de parler de lui, surtout de sa vie religieuse. D'ailleurs, il a fallu faire preuve de vertu de persévérance pour le convaincre. Les messages laissés à son bureau ont été multipliés et l'intervention de Robert Dutton, président exécutif et chef de direction de Rona, a été sollicitée. Après tout, c'est lui qui a suggéré le sujet ! « Ne crains pas ! C'est un excellent journaliste ! », lui a lancé son fidèle ami pour le rassurer.

« Si le fait d'accepter de parler de mes valeurs avec vous pouvait convaincre d'autres leaders économiques à faire de même, j'en serais heureux. Cela aiderait l'Église du Québec à retrouver ses lettres de noblesse », a-t-il confié à la fin de cette interview exclusive accordée à la Revue Sainte Anne, en limousine, en transit entre le siège social de la Banque de Montréal, situé en face de la Place d'Armes, et son bureau principal au 6ᵉ étage du 1800 avenue McGill College.

Au nom du père
Né à Chicoutimi le 29 janvier 1946, L. Jacques Ménard doit beaucoup à l'influence de ses parents, surtout à son père.

Cet homme, né dans la région d'Ottawa, était peu scolarisé lorsqu'il a quitté la ferme familiale à l'âge de 16 ans. Malgré tout, il se trouve un emploi de messager à la Banque royale Afin d'améliorer sa condition sociale, il décide de suivre des cours par correspondance avec l'Institution canadienne des banquiers. Il réalise son rêve en devenant gérant de succursales. C'est pour cette raison que ses deux aînés, Jean-Pierre et Jacques, sont nés au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Toutefois, Jacques garde peu de souvenirs de ce magnifique patelin puisqu'il revient à Montréal vers l'âge de 5 ans.

Cet homme qui a passé 43 ans à l'emploi de la Banque Royale était un passionné pour le monde de la finance et du crédit.

« Dans l'intimité, je le voyais prier souvent. Il avait une grande foi en Dieu », se souvient L. Jacques Ménard.

Au nom de la mère
La tendre mère du clan Ménard a consacré toute sa vie à l'éducation de sa famille. Ses deux fils, nés à onze mois l'un de l'autre, et ses jumelles, Louise et Denise, occupent toute son attention.

La foi et la pratique religieuse sont également des valeurs importantes pour elle. Elle est attachée aux rites du catholicisme. Elle ne manque pas une occasion de faire vivre à ses protégés les célébrations du calendrier liturgique et elle décore pieusement la résidence d'images religieuses, d'icônes et de statues.

Dans la résidence montréalaise, située dans la paroisse des Dominicains, il y a trois chambres à l'étage. Jacques partage la sienne avec son frère. Dans le corridor, il y a une statue du Sacré-Cœur. La mère y allume occasionnellement un lampion afin de souligner les grandes occasions. « Puisqu'elle a failli mettre le feu à la maison, papa a décidé, un jour, d'électrifier tout cela. Il a installé une espèce de veilleuse que, finalement, nous allumions souvent en soirée et la nuit pour se rendre au cabinet d'aisances », raconte le gestionnaire, l'étincelle dans les yeux et le sourire aux lèvres.

Il poursuit : « Lorsque nous vivions des moments tendus en classe à cause des examens, maman nous disait toujours de ne pas s'en faire… « Je vais allumer le Sacré-Cœur et tout va bien se passer ! » Je dois vous avouer que parfois, en salle d'examen, j'avais l'impression qu'il y avait une panne de courant à la maison ! » (rires)

Au nom du fils
Afin d'éviter l'oisiveté à leurs enfants, Jacques est inscrit, comme son frère, au sein du mouvement scout Il évolue huit ans dans la formation de Baden Powel. Toujours prêt, c'est à cet endroit qu'il vit ses premières implications au service de la communauté.

De plus, au Collège Sainte-Marie, sous l'influence des Jésuites, il vit des expériences intercalées de valeurs évangéliques et universelles qui le marquent.

Après avoir complété un baccalauréat ès arts au Collège Sainte-Marie (1966) et un baccalauréat en commerce, spécialisé en économie au Collège Loyola (1967), il décide de se perfectionner davantage en complétant un M.B.A. à l'université Western Ontario, de 1967 à 1970.

« Il y avait, là-bas, une petite communauté chrétienne où j'allais me réfugier un peu le dimanche matin pour prier et participer à l'eucharistie. Tout de suite après, j'allais dîner avec Claude Bachand, et son épouse Nathalie, qui était en deuxième année de maîtrise, alors que j'en étais encore à ma première. Tout de suite après le repas, je retournais chez moi pour poursuivre mon travail de maîtrise. « J'étudiais presque tout le temps », se remémore-t-il.

À son retour à Montréal, il se trouve un boulot de courtier en valeurs mobilières et commence à s'impliquer bénévolement pour aider ceux qui en ont besoin.

Il est touché par l'action sociale de Raymond Bachand (actuel président et directeur général de Secor) au sein d'OXFAM Québec. L'organisme en est à ses débuts. Il se joint à son ami et à Yvon Deschamps, Pierre-Marc Johnson et Claude Fillion. Ceux-ci lui demandent de s'occuper des aspects économiques de l'institution.

Au nom de l'amour
« Le meilleur coup de ma vie, je l'ai fait à 29 ans. Il s'agit de ma rencontre avec Marie-Josée Ratelle, la femme qui est devenue mon épouse en 1975, après trois années de fréquentations.

Elle avait 23 ans lorsque je l'ai connue. C'est l'abbé Pierre Saint-Cyr, actuel curé à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde, à Montréal, qui a célébré notre mariage et qui, par la suite, a baptisé nos enfants. En Marie-Josée, j'ai trouvé une chrétienne engagée et qui vit ses convictions. Elle le fait avec beaucoup de réserve, de pudeur et de discrétion », lance-t-il.

Sa manière de vivre l'a considérablement touché. Lorsque son frère Gilles est décédé à l'âge de 34 ans, elle a été pour lui d'une exemplarité hors du commun.

La foi de sa vieille complice le nourrit également. Elle lui a fait redécouvrir l'Évangile, notamment à la lecture de l'Évangile romancé de Maria Valtorta. « Souvent, elle m'en lisait de longs extraits, le soir, après mes longues heures de travail », ajoute Jacques Ménard. Souvent, ils prient ensemble.

Il n'a que des éloges pour SA Marie-Josée : « C'est une dame d'une grande élégance, d'une grande générosité, d'une intensité hors de l'ordinaire, courageuse, qui a une écoute extraordinaire et son implication communautaire est vraiment inspirante. J'ai beaucoup d'admiration pour elle. Elle est pour moi un modèle et une conseillère très franche et très patiente. »

Au nom de la Trinité
Il faut savoir vivre le risque de ses convictions. Cette idée revient régulièrement au fil de ses confidences.

Pourquoi la foi est-elle si importante pour lui ? « Cette question est difficile pour moi, parce que ma foi je l'ai reçue dans mon héritage parental. Elle forme un tout harmonieux avec tout ce que je suis. Cependant, je peux affirmer que la foi est pour moi un point de repère important et elle m'amène à vouloir être, avec mes petits moyens et mes talents, un agent de changements pour enrichir la vie des autres, dans toutes les facettes de l'expression, et améliorer celle de ceux que je côtoie », explique l'homme.

La parabole des talents est sa préférée. Il en parle souvent. Est-ce qu'elle lui sert à justifier sa richesse financière et le niveau économique dans lequel il vit? Peut-être. Cependant, son explication de la parabole interpelle.

« Le Seigneur a distribué les ressources, les talents et les capacités de manière fort inégale dans la société. La parabole des talents me rappelle que ceux qui ont reçu beaucoup, que la vie a choyés en abondance, le Seigneur attend davantage. Les personnes en position d'autorité dans le monde des affaires doivent mettre à contribution leurs talents au service de la société. En ce sens, il est nécessaire que les agents économiques se sentent responsabilisés au devoir de s'exercer à être des agents de changement avec les capacités et les ressources auxquelles ils ont accès. » Ces paroles, c'est à son expérience qu'il les puise.

Même s'il est un homme d'affaires qui brasse des milliards de dollars par année, il se défend bien de « l'avoir acheté » ce Jésus auquel il croit. Mais que peut bien représenter le Christ pour ce gestionnaire ? Qu'est-ce que cette relation apporte de différent à sa manière de gérer ses entreprises ? « Dans mon travail de gestionnaire, Jésus est un cadre supérieur qui a la responsabilité du contrôle de la qualité », rien de moins ! Et c'est pour cette raison qu'il visite souvent Jésus dans le somptueux décor de la basilique Notre-Dame et qu'il trouve du réconfort auprès de sa mère.

(Revue Sainte-Anne, 9 janvier 2004, pp. 9 et 46)