UN PEU DE MOI : La prière

La prière

Par Benoit Voyer

16 juin 2026

Un jour, Jésus rappelait l’attitude que nous devons avoir lorsque nous voulons prier : « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton Père qui est là dans le lieu secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. » (Mt 6,6)

Dans ma vie, la plus belle catéchèse que j’ai reçue sur la prière, c’est le prêtre catholique et auteur Michel Quoist qui me l’a donnée quelques mois avant son décès [1].

Prier est un verbe qui nous met en action. Michel Quoist m’en donnait une définition simple que j’apprécie. Prier, c’est « parler à Dieu comme à un ami, c’est exprimer son amour par la parole, par des gestes, en chantant, en offrant quelque chose à celui que l’on aime, avec des gestes… Il y a bien des formes possibles et inimaginables de prières. Prier, c’est, aussi, s’exprimer par le silence, c’est-à-dire être là à côté de quelqu’un par amour. Prier, c’est aimer. Il y a de nombreuses façons d’exprimer son amour ».

Les mots sont justes : « Prier c’est aimer ». Et puis, aimer et être aimé, c’est ce qui donne du sens et du souffle à l’âme humaine. C’est un peu ce qu’écrivait Christian Lépine : « La prière constitue la respiration de l’âme »[2]. Il expliquait qu'« on ne voit pas l’air qui nous entoure et pourtant il est indispensable à notre vie […] Comme la respiration nous permet de vivre, l’indispensable prière nous permet de vivre en chrétien en mettant concrètement et radicalement au centre de notre vie Jésus. »

Ainsi donc, comme nous l’a appris Jésus, la prière, pour reprendre les paroles de Michel Quoist, « sert à répondre à l’amour infini de Dieu. Il est venu au-devant de nous pour nous le déclarer. On peut s’ouvrir à celui-ci ou bien lui dire « Je n’en ai rien à faire de ton amour ! » Si on s’ouvre à un amour, on est transformé par lui. »

Il me disait aussi : « À ceux qui me disent « Je ne suis pas capable de prier ! », je dis toujours « Est-ce que tu es capable de dire bonjour ? Bonsoir ? Je t’aime ? J’ai fait ceci ? J’ai fait cela ? » Ils disent « bien oui ». Alors, je rétorque à ces gens : « C’est cela prier. » Il s’agit de le dire à Dieu. C’est simple ! Pas besoin d’apprendre à prier… Ça m’agace un peu les histoires d’écoles de prière. On n’apprend pas à dire « je t’aime ! »

La manière d’entrer en contact avec Dieu n’est pas différente de celle qu’établissent deux êtres humains. « C’est comme dans l’amour humain : quand une fille se présente à un gars et vice-versa, ils ne se connaissent pas au début et, pourtant, ils dialoguent dès la première rencontre. Ensuite, au fil du temps, la relation s’approfondit », insistait Michel Quoist dans ce qu’il me disait.

La prière se fait donc au cœur du quotidien… « Vous savez, ça me barde d’aller faire des courses. Je demande au Seigneur : « Viens-tu avec moi ? » C’est une prière, ça ! En faisant des courses, je lui dis : « Regarde la dame, elle a une drôle de tête ! »

En d’autres mots, les paroles de Michel Quoist étaient aussi, à d’autres époques, celles de deux saintes du Québec.

Un jour, sainte Marie-Léonie Paradis priait ainsi : « Vous savez, Seigneur, que je vous aime… tout pour vous, mon Dieu ; tout par amour pour vous. Tout ce que je demande, c’est que toutes les palpitations de mon cœur à chaque instant de ma vie soient des actes d’amour ».

Avant elle, sainte Marguerite Bourgeoys écrivait : « Il me semble que l’on ne porte pas assez d’attention à la prière, car si elle ne part pas du cœur qui doit être son centre, elle n’est qu’un songe qui ne produit rien, car la prière doit être dans la pensée, la parole et l’exécution. On est donc obligé de s’exciter, autant que cela se peut, à faire réflexion sur ce qu’on demande ou promet ; ce qui ne se fait point si l’on ne fait point d’attention à ses prières.

Dieu nous parle par les prédicateurs, les lectures, par toutes ses créatures et ses maximes, et il veut être écouté spécialement de ceux qu’il a reçus à son service, qui ne lui plaisent pas quand l’on s’entretient avec des pensées frivoles, avec ses inclinations ou ses bonnes amies, spécialement les matinées des jours de communion et la demi-heure du soir pour la préparation. Ce recueillement est très nécessaire après les récréations et je ne vois pas que cela s’observe. »[3]

Je reviens à Michel Quoist. Je lui demandais : Et puis, chaque jour, combien de temps devrait-on prier ? Je m’en souviens comme si c’était hier, il n’a pas aimé la question. À la boutade, il m’a lancé : « Je ne sais pas ! C’est comme si vous me demandiez « Combien de temps dois-je embrasser ma femme ? » Je ne sais pas. Ça dépend de vous ! Ça dépend d’elle ! Ça dépend si elle a besoin de sentir votre amour ! »

Vous savez, Dieu « connaît tous ses enfants et il sait qu’ils sont différents. Chaque enfant a une façon différente de dire « Papa, je t’aime bien ! » Dieu accueille les différentes façons. Ce n’est pas la façon extérieure qui importe, c’est le contenu. […] [Et puis] on n’a pas à copier l’autre dans sa prière. C’est quelque chose de personnel. C’est pour cela qu’il est difficile d’en parler d’une façon générale. C’est tellement différent pour chacun comme est différent l’amour vécu par telle ou telle personne. »

Parfois on se décourage et on se questionne : est-ce que Dieu écoute et est-ce qu’il nous répond vraiment ? Michel Quoist me répondait : « C’est lui qui a parlé le premier… par l’Écriture. On y croit ou il n’y croit pas ! C’est sûr ! Sa Parole, c’est une lettre d’amour qu’on a reçue. C’est lui qui a parlé le premier et c’est nous qui ne répondons pas. Il répond par les Écritures, les événements, les personnes que nous rencontrons, etc. Pour le voir et l’entendre, il faut la foi. »

Et vient un temps où, Dieu et moi, on n’a plus grand-chose à se dire… « Il suffit d’être là, l’un à côté de l’autre… Il suffit de se regarder et de se mirer par nos regards. » […] « L’adoration c’est ça! C’est d’être là pour celui qui est là, gratuitement.», me disait Michel Quoist.

« Une des sources de la prière, c’est le quotidien. Le quotidien vécu dans sa monotonie, sa beauté », écrit Christian Beaulieu [4].

Et puis, si on est distrait ce n’est pas si grave : « Les moments involontaires de distraction ou notre imagination se promène n’empêchent pas notre âme de rester tournée vers Dieu et n’empêchent pas Dieu d’être présent en nous et d’agir en nous », écrit Christin Lépine.

Au fil des ans, la manière de prier change. Comme c’est le cas entre deux vieux amoureux, souvent cette présence un a l’autre compte plus que les mots. C’est ce que me disait Michel Quoist sur sa manière de prier à l’apogée de sa vie, lors de son dernier voyage au Québec: « Elle est pleine de silences. C’est plus contemplatif… Au début d’une relation amoureuse, les mots et les gestes sont importants. Au fil des années, il y en a de moins en moins. »

C’est un peu ce que disait en d’autres mots sainte Marie-Léonie Paradis : « Ma foi venait de la présence de Dieu que je sentais en moi. Il a toujours eu la première place dans ma vie. J’étais convaincue que l’âme qui ne perdait pas la présence de Dieu en elle avait trouvé un trésor que personne ne pouvait lui ravir »

Ou ce qu’écrivait Christian Lépine : « On ne perd jamais son temps quand on aime. Prier, c’est aimer, c’est se ressourcer à la vie de Dieu».

Les techniques de prière
Y a-t-il une position corporelle, une façon de respirer qui favorise davantage le dialogue avec Dieu ? Michel Quoist m’expliquait que les techniques qu’on tente d’enseigner, « ce sont des préfaces à la prière. Ce n’est pas la rencontre. Les techniques de respiration, je ne suis pas contre, mais je n’aime pas beaucoup cela, parce qu’au fond on mélange la méthode avec la prière. Ces longues préparations engendrent beaucoup d’illusions. Quand on fait de longs exercices de préparation, on se retrouve en face de soi. La prière, c’est se trouver en face de Dieu. »

Sa pensée sur la question est un peu celle de l’archevêque catholique de Montréal, Mgr Christian Lépine. Pour lui, « Dieu est l’être personnel, vivant, avec qui nous sommes appelés à entrer en relation de confiance et d’amour. Il n’est pas une force sans nom que l’on manipulerait par des techniques de méditation pour parvenir à nos fins ».

Les textes pour prier
A propos des textes pour prier, qu’ « il faut s’en servir quand on n’a pas les mots à sa disposition… Encore une fois, quand un garçon aime une fille, il n’a pas une liste de formules. L’amour c’est l’expression d’une vie.[…] Quand on est pauvre, quand on ne sait pas quoi dire au Seigneur, il faut les utiliser. Quand on prie en commun, il y a la belle formule du « Notre Père ». Cependant, on n’utilise pas une formule pour exprimer son amour; on parle avec ses mots a soi. Cela dépend du cheminement de chaque personne. Il y en a qui ont besoin de beaucoup de mots pour s’exprimer et d’autres qui n’en ont pas besoin. C’est la présence qui compte. »

Les émotions en panne
Pour le frère Denis Lévesque, la prière et la vie spirituelle ne sont pas « des affaires de feeling ». A son avis, « sentir émotivement » la présence de Dieu est une grâce qu’il ne faut point rechercher. Le maître du temps et de l’histoire la donne à qui il veut et quand il veut…

« Il y a des gens qui disent : « Il y a des années que je prie Dieu pour obtenir telle ou telle faveur et il ne m’exauce pas ! » Pourtant, Jésus dit dans l’évangile : « demandez et vous recevrez! » Jésus n’est pas un menteur ! La question à se poser n’est guère : « Pourquoi il ne m’exauce pas? » mais plutôt « Est-ce que, moi, j’exauce Dieu dans ma vie? » me disait le fondateur des Franciscains de l’Emmanuel, à l’été 1997.[5]

Il m’explique que Dieu fait aussi des prières a l’humain : « Dans la mesure où nous allons exaucer Dieu, de la même manière il va nous prendre au sérieux et va se donner à nous. »

Le fondateur des Franciscains de l’Emmanuel m’indiquait que la prière est un dialogue et c’est Dieu qui a parlé le premier. La Bible contient des centaines de ses prières : les commandements, « Écoute mon peuple… », « Aimez-vous les uns les autres… », « Partagez… », « Pardonnez pour être pardonnés… », « Libérez les esclaves », etc. Alors, selon lui, il n’y a donc pas à être inquiet de ne pas sentir la présence de Dieu ou d’avoir vécu une expérience sensible, et que, tout à coup, c'est la panne sèche : « C’est normal ! Plus la relation à Dieu est stable, moins il y a de hauts et de bas dans la vie intérieure. Le cheminement spirituel est une pente qui se monte tranquillement – sauf pour les débutants où ça ressemble à des montagnes russes ».

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[1] Benoit Voyer. « LA PRIÈRE : Un dialogue d’amoureux », Revue Notre-Dame du Cap, octobre 1995, pp. 8 et 9. Tous les propos de Michel Quoist cités dans cette réflexion sont tirés de cet article.
[2] Christian Lépine. Créés pour êtres aimés, Médiaspaul, 2012. Tous les propos de Christian Lépine cités dans cette réflexion sont tirés de ce livre.
[3] Marguerite Bourgeoys. « Les écrits de Mère Bourgeoys – Autobiographie et testament spirituel », Montréal, 1964, pp. 243 à 245.
[4] Christian Beaulieu. Du vent plein les voiles, Les Éditions Le Renouveau, 1984, p. 29-30.
[5] Cf. Benoit Voyer. L’homme prie Dieu, Dieu prie l’homme, bulletin Trinité, septembre 1997, p. 1.

LE PRÉSENT DU PASSÉ : Jean Duhaime

Jean Duhaime
Professeur de théologie et spécialiste des manuscrits de la mer Morte

« Il n'y a rien de dangereux pour la foi chrétienne de chercher à mieux savoir d'où elle vient et dans quel contexte elle est née ! Est-ce que les écrits de Qumrân peuvent amener à remettre en question les dogmes de l'Église catholique et ce que nous savons de Jésus ? Pas vraiment ! À moins d'avoir l'esprit tordu ! »

Benoît Voyer

MONTRÉAL – Les manuscrits de la mer Morte, découverts en 1947 dans une grotte de Qumrân, au sud-est de Jérusalem, fournissent de nouvelles pistes pour comprendre les contemporains de Jésus, vus par le judaïsme. Les chercheurs comprennent, grâce à eux, que les racines juives du christianisme sont beaucoup plus profondes qu'on ne l'avait cru jusqu'à maintenant. Dans cette interview, Jean Duhaime raconte le parcours qui l'a conduit à devenir un spécialiste des écrits de Qumrân.

Jean Duhaime est professeur à la faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal. Il est titulaire d'interprétation biblique depuis 1976. Il concentre ses activités sur les Psaumes, les écrits de sagesse (Job, Proverbes, Qohélet, Ben Sira, Le livre de la Sagesse), le Cantique des cantiques et sur l'apport des sciences sociales à l'étude de la Bible. Son champ de recherche privilégié est la littérature juive ancienne, les textes de Qumrân, connus aussi sous le nom de manuscrits de la mer Morte. Il s'intéresse aux nouveaux courants religieux et à la sociologie des religions. Il est enraciné dans la communauté chrétienne Saint-Albert-le-Grand, à Montréal, et il participe activement au dialogue entre Juifs et chrétiens. Sa traduction et sa mise à jour du livre de Lawrence H. Schiffman, « Les manuscrits de la mer Morte et le judaïsme », a été publié, il y a quelques mois, chez FIDES.

REVUE SAINTE ANNE – Jean Duhaime, on ne devient pas du jour au lendemain un spécialiste de la Bible. Quelle est votre formation ?

JEAN DUHAIME – J'ai fait mes études en théologie à l'Université de Montréal, à partir de 1968. À cette époque, comme pour plusieurs jeunes de cette génération, j'envisageais une vocation sacerdotale. J'étais novice chez les Prêtres des Missions étrangères (PMÉ). Après une année d'études à Québec, je suis allé étudier la théologie en banlieue de Montréal, au Grand Séminaire des PMÉ, à Pont-Viau, Ville de Laval. L'année suivante, je devenais étudiant à la faculté de théologie de l'Université de Montréal.

Le fait que les études théologiques se faisaient à l'université permettait à la plupart des communautés religieuses de la région de se regrouper, avec leurs meilleurs professeurs, afin d'offrir un enseignement de haut niveau.

À l'occasion de mes études en théologie, j'ai rencontré le professeur Guy Couturier, qui est maintenant professeur émérite de la faculté. À l'époque, il donnait des cours sur les prophètes. C'est à lui, et à quelques autres professeurs, que je dois mon goût des études bibliques.

RSA – Vous avez vécu dans les années d'effervescence en théologie… (!)

J.D. – Effectivement ! Pour moi, ces études répondaient à des questions et à des intérêts personnels. Je voulais mieux comprendre et avoir des outils pour analyser les textes bibliques afin de pouvoir mieux interpréter leur signification, car il y a toujours des choses un peu intrigantes et étonnantes dans les textes de la Bible. Lorsqu'on essaie de les situer – notamment sur le plan littéraire et en les remettant dans leur cadre historique et archéologique – et d'en dégager une portée pour aujourd'hui, ils deviennent particulièrement intéressants.

En 1971, je terminais mon BAC. À l'époque, on appelait cela une licence en sciences religieuses.

RSA – En quelle année avez-vous commencé à enseigner ?


J.D. – Dès la fin du baccalauréat, j'ai été engagé à titre de professeur d'enseignement religieux catholique, au secondaire. Pendant deux ans, je me suis occupé des élèves de la première à la troisième année du secondaire.

Ce passage au secondaire a été pour moi une bonne occasion de mettre en pratique le bagage des connaissances acquises et m'approprier certains outils de communication. Apprendre à présenter un texte biblique qu'on a étudié pendant plusieurs heures sur les bancs de l'université et le présenter en vingt minutes à des jeunes de 12 ans, il faut un peu d'adaptation (!) (il sourit).

Ce passage m'a aussi permis de compléter mon BAC en enseignement secondaire. Je l'ai réalisé tout en travaillant. Cela m'a donné une formation en pédagogie dont je continue à tirer profit. Ça n'a pas été du temps perdu ! Elle m'a permis de préciser mes intérêts pour les études supérieures. D'ailleurs, je conseille souvent à des étudiants qui ont complété un premier cycle à l'université, et qui ne savent pas trop ce qu'ils vont faire rendus à la maîtrise, de prendre une année ou deux de recul afin d'aller travailler sur le terrain pour préciser un peu plus leurs champs d'intérêts et leurs questions.

RSA – Quel a été votre sujet de maîtrise ?


J.D. : En 1973, il était clair que je voulais faire une maîtrise en études bibliques. Je voulais surtout travailler sur des textes en hébreu, plus proches du Premier Testament. Naturellement, je suis allé voir Guy Couturier qui m'a considérablement marqué au premier cycle. Il m'a orienté vers les manuscrits de la mer Morte. Monsieur Couturier est un diplômé de l'École biblique de Jérusalem où était l'équipe responsable de la publication de ces textes.

Il m'a expliqué que c'est un domaine d'études relativement nouveau et qu'il me permettrait de travailler sur des écrits en hébreu parce que la plus grande partie de ce corpus est écrite dans cette langue. De plus, c'est une période de l'histoire charnière entre le Premier et le Second Testament. C'était donc la combinaison gagnante pour moi.

Je me suis donc intéressé à cela. J'ai fait la maîtrise et les deux années d'études de 3ᵉ cycle – qui correspondent à des études de doctorat – à l'École biblique à Jérusalem afin de travailler avec des spécialistes des études bibliques et en particulier avec un des spécialistes des textes de Qumrân, le père Murphy O'Connor, un Dominicain.

RSA – Est-ce que vous étiez encore en communauté ?

J.D. – Non (!) J'ai quitté les PMÉ, en 1968, à la fin de la première session d'études universitaires. J'ai réalisé que je ne suis pas fait pour la vie communautaire et le service ministériel. Néanmoins, j'ai décidé de continuer mes études sans trop savoir où je m'en allais.

RSA – Que s'est-il passé à votre retour de Jérusalem ?

J.D. – Il y a eu l'ouverture d'un poste à demi-temps à la faculté de théologie de l'Université de Montréal pour l'enseignement du Premier Testament, nouvelle appellation pour désigner l'Ancien Testament. C'était un domaine pour lequel je m'étais préparé. J'ai conservé ce poste de 1976 à 1981. Puisque j'avais une jeune famille à nourrir, j'enseignais aussi le matin, à demi-temps, au secondaire, au Collège Mont-Saint-Louis, à Montréal. En 1981, je suis passé à temps complet à l'Université de Montréal. Durant les 15 années qui ont suivi, j'ai surtout été affecté à des tâches administratives, dont vice-doyen pendant 12 ans et responsable de section pendant trois ans.

RSA – À quel moment est réellement née votre passion pour Qumrân ?

J.D. – J'ai toujours gardé un intérêt pour les manuscrits de la mer Morte, même si pendant mes premières années d'enseignement je n'ai pas pu y toucher beaucoup. Lorsque j'ai été embauché à temps complet à l'université, j'ai pu davantage investir du temps dans cette recherche. Je continue d'y travailler sur une base régulière même si ce n'est pas l'essentiel de ma besogne, parce que je donne surtout des cours sur la Bible. Toutefois, je donne souvent des conférences aux étudiants de maîtrise ou des cours de premier cycle d'initiation à cette littérature. Enfin, je donne aussi des causeries sur le sujet à l'extérieur de la faculté de théologie, lorsque j'ai des invitations.

RSA – Qu'est-ce que vous avez découvert dans les livres de la mer Morte ?

J.D. – Ils nous donnent accès à une communauté juive de l'époque de Jésus. Celle-ci nous invite à faire de l'observation participative. La bibliothèque de Qumrân contient environ 800 manuscrits (!) Ils sont le reflet de ce qu'était la culture religieuse d'une communauté juive à l'époque. Tous les manuscrits ne sont pas uniquement sectaires, c'est-à-dire des manuscrits exclusifs à la secte. Il y en a de nombreux qui sont des textes communs à toutes les communautés juives de ce temps. Il y en a aussi qui ne sont pas bibliques, mais qui interprètent la Bible, la commentent, la paraphrasent, etc. Ce sont des textes qui étaient partagés par différents groupes et qui ne sont pas exclusifs au groupe de Qumrân. Enfin, il y a des manuscrits exclusifs à la secte, avec le langage particulier d'un groupe qui s'est séparé du judaïsme pour vivre une réforme religieuse.

Il est fascinant d'avoir accès, de première main, à de la documentation qui n'a pas été modifiée ou retouchée par des siècles d'interprétation ou de transmission.

Je m'intéresse beaucoup aux idées religieuses qu'il y a dans ces textes, aux liens qu'il y a entre celles-ci et le contexte social et culturel de l'époque. Je suis persuadé qu'une bonne partie des idées religieuses qui circulent dans un groupe sont le reflet d'une réflexion, d'un ajustement, d'une interprétation de situations concrètes, historiques, politiques, religieuses et culturelles faites à partir de l'environnement humain où il se trouve.

Mon étude m'a amené à explorer un autre domaine des sciences humaines. Je me suis donné des outils en sociologie afin d'analyser ces textes et d'essayer de comprendre la dynamique sociale de ces gens. En sociologie, je me suis surtout intéressé à la manière dont on produit des idéologies politiques, culturelles et religieuses.

Je m'intéresse à la question du dualisme, c'est-à-dire l'idée que le monde est partagé entre des forces du bien et du mal qui sont en lutte depuis que le monde est monde, au fond, depuis que la lumière est séparée des ténèbres et que le jour et la nuit existent, qu'ils alternent dans le cycle cosmique.

Une autre question étroitement reliée au dualisme a surgi de mes études des manuscrits. Il s'agit de la question du déterminisme. Est-ce que tout est décidé d'avance pour chacun de nous ? Est-ce que nous ne sommes que des marionnettes qui exécutons un plan divin ? Ou, encore, est-ce qu'on a une part de responsabilité ? Les gens de Qumrân ont souvent débattu de ces questions.

Enfin, il y a la question du messianisme. On a à Qumrân une trentaine de textes où il est question de Messie à venir.

RSA - Est-ce que dans les écrits de Qumrân il y a des éléments nouveaux qui remettent en question le catholicisme?

J.D. – Il n'y en a pas. Les textes de Qumrân nous apportent une meilleure connaissance du paysage religieux de cette époque : l'originalité du christianisme, de la personne et du message de Jésus ressortent beaucoup mieux si l'arrière-plan sur lequel il se dessine est mieux défini.

RSA – Pour un non-initié, il y a un danger à explorer ces nouveaux manuscrits ?

J.D. – Il n'y a rien de dangereux pour la foi chrétienne de chercher à mieux savoir d'où elle vient et dans quel contexte elle est née ! Est-ce que les écrits de Qumrân peuvent amener à remettre en question les dogmes de l'Église catholique et ce que nous savons de Jésus ? Pas vraiment ! À moins d'avoir l'esprit tordu !

Jean Duhaime
Faculté de théologie et de sciences des religions
Université de Montréal
3333 Queen-Mary, 6ᵉ étage, bureau 640-28
C.P. 6128, succ. Centre-ville
Montréal (Québec) H3C 3J7
(514) 343-7261
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(Revue Sainte Anne, février 2005, pp. 57 et 83)