13 juin 2026

PSYCHOLOGIE : La relecture de vie

La relecture de vie

Par Benoit Voyer

13 juin 2026

Dans le domaine de la psychologie, particulièrement aux États-Unis, un sujet en développement est la relecture de vie [1]. Ce phénomène est très important chez les personnes confrontées à la mort afin de mieux trouver la paix intérieure.

La personne revoit les chapitres de son existence et les retouche, au besoin, à la lumière du recul des années. L’individu le fait verbalement ou mentalement pour faire un épilogue au grand livre de sa vie qu’il voit maintenant avec un portrait d’ensemble.

Le psychiatre américain Robert Butler, dans son livre « Aging and Mental Health », publié en 1963, parlait « d’un processus mental universel caractérisé par le retour progressif à la conscience d’expériences passées, particulièrement par la résurgence de conflits non résolus », lesquels pourront alors « être examinés et intégrés normalement ».

La vie est ainsi caractérisée, selon le psychanalyste allemand Erik Erikson, par différentes étapes à franchir. La dernière étape consiste, justement pour appuyer Butler, à prendre le pouls de sa vie afin de trouver la sérénité. Si l’étape est mal vécue, le sujet risque de décéder dans le désespoir, donc plus difficilement.

Dans bien des cas, la personne raconte sa vie à qui veut bien l’écouter. D’autres auront besoin d’accompagnement de la part de la famille, d’une infirmière ou d’un bénévole initié au processus de passage de vie à trépas et qui a des habilités à l’écoute active.

Il existe cinq types de relectures [2] : les relectures terminées et paisibles, les relectures en cours, les relectures défensives et les relectures pénibles.

Je reprends ici un extrait de l’article de Jean-Luc Hétu paru dans la revue Frontières à l'automne 1993.

« Les relectures terminées et paisibles : il s’agit en fait de récits de vie » plutôt que de relectures. Le sujet a déjà fait sa relecture et il n’éprouve plus le besoin de se situer par rapport à son passé. S’il en parle, c’est souvent en réponse à une invitation précise qui lui est faite. L’implication effective est faible, mais la personne est sereine et non pas sur la défensive. À l’écoute d’un tel récit, il n’y a pas tellement à intervenir.

Tout comme dans la catégorie précédente, dans les lectures de consolidation, le sujet n’a pas de prise de conscience à faire sur son passé. Il s’est déjà permis de revenir sur ses difficultés de parcours et il a assez bien réussi à les mettre en perspective. Mais, ici, il est impliqué affectivement. Il éprouve le besoin de revenir sur le chemin parcouru et il lui arrive souvent d’éprouver une satisfaction évidente à le faire.

À certains moments, il peut pleurer, se fâcher, éprouver des difficultés, etc. Mais, le climat d’ensemble est à la sérénité. Il y a consolidation des guérisons ou des réconciliations par rapport au passé, et par conséquent consolidation de l’estime de soi.

Au moment de la relecture en cours, le sujet vit un corps à corps avec son passé. Il s’est résolument engagé dans le ménage d’une maison dont certaines portes n’ont pas été ouvertes, ou dont certaines pièces accusent encore un désordre relatif. Comme les sujets de la catégorie précédente, il est susceptible de vivre des émotions diverses, mais il a plus de chances de se sentir surpris par ces émotions. Il pourra donc avoir besoin d’être aidé à les accueillir et à les identifier. De plus, étant donné que la partie n’est pas encore gagnée, le sujet pourra se montrer ambivalent quant à différentes dimensions de son vécu.

La catégorie des relectures défensives regroupe les relectures où le sujet accepte de parler de son passé, ou décide spontanément de le faire, mais où il se censure beaucoup en évitant les épisodes qui le menacent. Il pourra ainsi soit parler d’abondance, mais seulement des moments heureux de sa vie, soit se raconter sur un ton détaché, sans se permettre de manifester les sentiments reliés aux épisodes qu’il évoque. À la limite, si la censure est forte, il n’y a pas à proprement parler de relecture, le sujet n’étant pas vraiment en train de faire son bilan.

Il arrive souvent, cependant, que le sujet donne des indices plus ou moins clairs des épisodes qui font problème, comme s’il demandait de l’aide pour surmonter les résistances qui le paralysent. S’il n’a pas d’aide, le sujet demeurera dans l’ambivalence.

Enfin, contrairement à la relecture défensive, la relecture pénible évoque clairement des blessures profondes : le sujet qui la fait se retrouve alors plus près du pôle du désespoir que de celui de la sérénité. Il a souvent l’impression d’avoir raté sa vie et il trouve que le temps est trop court pour pouvoir s’en remettre ou se reprendre. Contrairement à celui de la relecture précédente aussi, le sujet de la relecture pénible se montre souvent dépressif, anxieux, amer ou révolté : il demeure alors difficile de prédire si l’espoir et la paix prévaudront finalement sur le désespoir et la peur. »

Quand quelqu’un fait une relecture de vie, il en profite généralement pour faire des aveux. C’est souvent le cas où se dévoilent des agressions sexuelles, des amours secrets, un inceste vécu dans sa jeunesse, etc. Ce n’est qu’après une véritable relecture de vie que le sujet se sent en paix avec lui-même.

____________________

[1] Benoit Voyer, « La relecture de vie (1ʳᵉ partie) », Chronique Au-delà du visible, L’Hebdo Granbyen, 22 mars 1995, p. 8.
[2] Benoit Voyer, « La relecture de vie (2ᵉ partie) », Chronique Au-delà du visible, L’Hebdo Granbyen, 29 mars 1995, p. 8.

SAINTS ET SAINTES : Parole de la bienheureuse Catherine Longpré de Saint-Augustin


LE PRÉSENT DU PASSÉ : Benoît Voyer, journaliste (1)

Benoît Voyer, journaliste

Dieu est vivant ! Jésus est ressuscité ! (1)

« Dieu est un être de désir. Il m'implore de vivre avec lui une profonde intimité. Il veut être tout pour moi et que je sois tout pour lui. Tout ! Sans demi-mesure ! Sans infidélité… De jour en jour, il plonge ses yeux dans mes yeux, il met ses mains dans les miennes et me redit comme dans une passion amoureuse : « Je ne peux pas vivre sans ton regard posé sur moi. Sans moi, Dieu est. Grâce à moi, Dieu vit ! Sans lui, je suis. Grâce à lui, je vis. Il appelle chaque humain à la même proximité. »

Benoit Voyer

MONTRÉAL – Journaliste spécialisé dans les affaires culturelles et religieuses depuis 1987, Benoît Voyer, collaborateur à la Revue Sainte Anne depuis 1996, est un communicateur fort connu au sein de l'Église catholique francophone du Canada. Né le 22 novembre 1966 à Granby, cité du célèbre jardin zoologique, il a signé, depuis le début de sa carrière de journaliste, de nombreux articles dans les médias écrits, a animé plusieurs séries d'émissions à la radio et à la télévision, y a collaboré et a fondé un organisme culturel catholique. En février 2000, une crise de vie sévère l'amène à partir en exil, en plein désert urbain, afin de retrouver en lui des forces nouvelles pour vivre et des raisons de croire que Dieu est vivant et que Jésus est ressuscité. Dans cette série de deux articles, il raconte le Vendredi saint de son existence, ce temps de souffrances qui l'a conduit à un nouveau matin de Pâques pour sa vie, un temps de lumière et d'espérance.

***

En février 2000, j'organise, au nom de l'organisme culturel que j'ai fondé avec l'abbé Gérald Ouellette et pour lequel je suis directeur général, une grande fête artistique, afin de souligner, avec le milieu culturel de la région de Granby, le grand jubilé de l'an 2000. Pendant dix jours, l'église Notre-Dame est le théâtre d'une manifestation culturelle hors de l'ordinaire. Le programme de la décade comprend une exposition des magnifiques icônes byzantines de Rosette Mociornitza et des peintres de la région, des concours de peinture et de poésie, des concerts mettant en vedette le magnifique orgue Casavant du temple qui nous accueille et deux célébrations eucharistiques jubilaires, la première au cachet classique mettant en vedette Les Petits Chanteurs de Granby, sous la direction de la talentueuse Isabelle Petit, et une seconde, présidée par Mgr François Lapierre, au rythme gospel avec le chœur Cantamus, dirigé par Jean-Luc Hébert. Dans le décor de l'église Notre-Dame qui offre à l'œil des splendides vitraux et des fresques de Guido Ninchiri, le Michel-Ange québécois, nous sommes aux anges.

De jour en jour, les éloges fusent de partout dans la région. L'événement attire quelques milliers de visiteurs et déplace plusieurs journalistes et équipes de télévision.

Plus le succès du jubilé des artistes se confirme, plus ma santé physique et psychologique s'enlise dans une crise dont je ne soupçonne pas l'ampleur. Mon désir de travailler avec une très petite équipe de bénévoles, compte tenu de la grandeur de cette manifestation culturelle, m'emporte. Le poids est trop lourd pour un seul humain.

Descente aux enfers
Depuis plusieurs années, je néglige de soigner certaines problématiques en moi. Mon intériorité n'est pas en très bonne santé. Le diagnostic se résume à ces points : a) Mes formations journalistique et théologique m'ont conduit au relativisme ; b) Je n'ai pas encore vécu le départ tragique de mon ami, le journaliste Gaétan Girouard, qui s'est pendu dans sa résidence de la région de Québec ; c) Je souffre d'angoisses et de névroses, ce qui m'amène à vivre des relations amoureuses conflictuelles, à des moments de paralysies émotives et à des comportements compulsifs, notamment au travail ; d) J'éprouve des difficultés avec certains membres du conseil d'administration de l'organisme que je dirige.

Suite au jubilé des artistes, je prends quelques jours de repos, croyant qu'un peu de sommeil me remettrait sur pied Malheureusement, rien ne change. Au fil des jours, je commence ma relecture de vie. Le constat est lourd. En plus d'établir un diagnostic sur le mal intérieur que je porte en moi, j'en viens à la conclusion que toutes les valeurs humaines et religieuses que j'ai défendues depuis tant d'années ne trouvent plus de sens en moi… Pas plus que ma vie, d'ailleurs ! Au fond du précipice, je n'ose même pas prier, car pour moi, en ces semaines, je ne crois plus que Dieu est vivant et que le Christ est ressuscité. Je sombre dans l'athéisme.

De peine et de misère, je poursuis mon travail de direction et je demande la permission à ma conjointe de nous séparer, de quelques semaines à quelques mois, afin de me ressourcer. Elle accepte. Elle me laisse le logement pour quelques jours, mais en bout de piste, elle me dit être incapable de vivre indéfiniment dans l'attente. Elle demande le divorce. Notre mariage n'aura même pas duré deux ans.

Je décide de tout laisser derrière moi. L'abbé Gérald Ouellette m'offre l'hospitalité. C'est le début de ma réhabilitation.

Partir ou rester ?
Mourir ou vivre ?


En ces jours difficiles, je pense beaucoup à Gaétan Girouard, mon ami. Puisque j'habite non loin du cimetière où il repose, je vais le visiter régulièrement. J'en viens même à la conclusion qu'il a fait un bon choix en mettant fin à ses souffrances intérieures en se suicidant, pendu au bout d'une corde.

Durant cette nuit de la vie qui me semble interminable, je décide d'aller le rejoindre. Je fixe une date à l'agenda et je planifie mes derniers instants.

Ce jour-là, je me rends visiter Gaétan une dernière fois. Seul, assis derrière le volant de l'automobile que je conduis, je refais un dernier survol de ma courte existence et, surtout, je cherche en moi une seule raison de vivre, juste une… Apparaît en moi le visage de chacun de mes enfants, nés de ma première union matrimoniale. Sans tarder, une voix parle en moi : « Tes enfants ont besoin de toi. Ils seront blessés pour toujours par ton suicide, comme ceux de Gaétan. Ils souffriront jusqu'à leur mort de ton départ tragique. Au moment de l'épreuve, ils voudront, eux aussi, s'enlever la vie afin d'aller te rejoindre. Est-ce que c'est vraiment ce que tu veux ? » Je pleure à chaudes larmes. Je les aime et je ne veux pas leur infliger le même tourment que je porte. Je n'hésite point à mettre fin à mon funeste projet.

Durant ces semaines, je rencontre en interview l'animateur Gaston L'Heureux. Sans savoir ce que je porte en moi, il me confie avoir songé à s'enlever la vie et ajoute : « Tu sais, quand tu t'en vas en mer, il y a la tempête. Crac ! Ton mât est arraché. Tout à coup ! Hop ! C'est le calme… et puis tout continue comme si rien ne s'était passé. La sensation qui vient après l'épreuve ne s'explique pas… » Après 60 minutes d'interview et deux autres heures à bavarder pour le seul plaisir, il me donne le numéro de téléphone de sa résidence du Plateau-Mont-Royal et m'invite à téléphoner si le cafard me prend. Je n'ai jamais eu à le faire, mais son numéro a longtemps traîné dans mes poches. J'ai toujours apprécié son geste.

Chez les Juifs
Grâce à l'abbé Gérald, je rencontre la famille Cohen, des Juifs messianiques orthodoxes qui demeurent à Granby. Nous nous fréquentons quelques mois.

Un vendredi soir, on m'invite pour le repas du sabbat. « Ce sera pour nous une grande bénédiction de l'Éternel de te recevoir », me lance le barbu chef de famille qui porte avec fierté sa kippa.

Ce soir-là, à travers le rituel juif, je touche à la présence de Dieu. Il est vivant ! Il est bien ici autour de la table familiale. Je suis vraiment touché. Jusqu'à la fin de juillet 2000, je reviendrai régulièrement dans cette maison. J'y passerai même tout le mois de juillet.

Le contact avec ces gens me fait vivre une expérience hors de l'ordinaire. Elle me questionne. Ils me remettent en contact avec les textes de la Torah, les cinq premiers livres de la Bible.

Chez eux, j'apprends aussi quelques mots et quelques prières en hébreu, dont celle du rite du lavement des mains lors du repas du vendredi. « Bâroukh atâh Hachem, élohèinou mélekh haolâ, asher kidshânou bemitsvotâv vetsivânou al nétilas yadahim. Omen ! » « Béni. Tu es, Hachem, Roi de l'univers, qui nous as sanctifiés par tes commandements et nous as prescrit l'ablution des mains. »

La voix de l'ange
Durant ces mêmes semaines, une voix se fait entendre en moi. Elle me donne des conseils et m'indique des pistes pour sortir de ma crise de vie.

J'ose lui demander : « Qui es-tu ? » Elle me répond sans attendre : « Je suis l'ange qui veille sur toi. Dieu m'a demandé de t'accompagner. Tu te souviens, il y a quelques années, lorsque nous nous parlions ? » Je le reconnais. Pendant plusieurs mois, je m'interroge sur des questions précises. Il me répond, me guide et me rassure. Il m'enseigne. Il me dit ce que Dieu veut pour moi. Cependant, il ne cesse de me rappeler qu'il m'invite, mais que je demeure libre. Je tente de l'écouter le plus possible parce que je vois bien qu'il ne veut que mon bonheur.

Un soir, je comprends qu'il est mieux que je quitte mon patelin, afin de retrouver l'anonymat (car je suis assez connu à Granby), pour mieux retrouver mes forces vitales. Je décide de retourner suivre des cours. Je m'inscris au programme en enseignement à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Je suis accepté.

Le désir de Dieu
En méditant longuement le livre du Cantique des cantiques, texte lu d'un vendredi à l'autre chez mes amis juifs, j'ai une révélation : Dieu est un être de désir. Il m'implore de vivre avec lui une profonde intimité. Il veut être tout pour moi et que je sois tout pour lui. Tout ! Sans demi-mesure ! Sans infidélité… De jour en jour, il plonge ses yeux dans mes yeux, il met ses mains dans les miennes et me redit comme dans une passion amoureuse : « Je ne peux pas vivre sans ton regard posé sur moi. » Sans moi, Dieu est. Grâce à moi, Dieu vit ! Sans lui, je suis. Grâce à lui, je vis. Il appelle chaque humain à la même proximité.

« Sur une seule allusion à ton désir de m'attirer, nous nous sommes précipités avec une foi parfaite à ta suite dans le désert [ Éveille-toi, mon amour, ma belle, et va ! Car l'hiver de la servitude est passé, le déluge des souffrances est terminé et a disparu », est-il écrit dans la traduction juive sépharade du Cantique des cantiques.

À la fin août 2000, après un mois de vacances chez mes parents, je quitte la ville qui m'a vu naître pour m'établir à Montréal. Pour dix mois, je resterai chez les Trinitaires, à quelques pas de l'université.

(À suivre dans la prochaine édition)

Le site Internet de Benoît Voyer est : www.benoitvoyer.com



(Revue Sainte Anne, mars 2004, pp. 105 et 125)