LE PRÉSENT DU PASSÉ : Benoît Voyer, journaliste (1)
Dieu est vivant ! Jésus est ressuscité ! (1)
Benoit Voyer
MONTRÉAL – Journaliste spécialisé dans les affaires culturelles et religieuses depuis 1987, Benoît Voyer, collaborateur à la Revue Sainte Anne depuis 1996, est un communicateur fort connu au sein de l'Église catholique francophone du Canada. Né le 22 novembre 1966 à Granby, cité du célèbre jardin zoologique, il a signé, depuis le début de sa carrière de journaliste, de nombreux articles dans les médias écrits, a animé plusieurs séries d'émissions à la radio et à la télévision, y a collaboré et a fondé un organisme culturel catholique. En février 2000, une crise de vie sévère l'amène à partir en exil, en plein désert urbain, afin de retrouver en lui des forces nouvelles pour vivre et des raisons de croire que Dieu est vivant et que Jésus est ressuscité. Dans cette série de deux articles, il raconte le Vendredi saint de son existence, ce temps de souffrances qui l'a conduit à un nouveau matin de Pâques pour sa vie, un temps de lumière et d'espérance.
***
En février 2000, j'organise, au nom de l'organisme culturel que j'ai fondé avec l'abbé Gérald Ouellette et pour lequel je suis directeur général, une grande fête artistique, afin de souligner, avec le milieu culturel de la région de Granby, le grand jubilé de l'an 2000. Pendant dix jours, l'église Notre-Dame est le théâtre d'une manifestation culturelle hors de l'ordinaire. Le programme de la décade comprend une exposition des magnifiques icônes byzantines de Rosette Mociornitza et des peintres de la région, des concours de peinture et de poésie, des concerts mettant en vedette le magnifique orgue Casavant du temple qui nous accueille et deux célébrations eucharistiques jubilaires, la première au cachet classique mettant en vedette Les Petits Chanteurs de Granby, sous la direction de la talentueuse Isabelle Petit, et une seconde, présidée par Mgr François Lapierre, au rythme gospel avec le chœur Cantamus, dirigé par Jean-Luc Hébert. Dans le décor de l'église Notre-Dame qui offre à l'œil des splendides vitraux et des fresques de Guido Ninchiri, le Michel-Ange québécois, nous sommes aux anges.
De jour en jour, les éloges fusent de partout dans la région. L'événement attire quelques milliers de visiteurs et déplace plusieurs journalistes et équipes de télévision.
Plus le succès du jubilé des artistes se confirme, plus ma santé physique et psychologique s'enlise dans une crise dont je ne soupçonne pas l'ampleur. Mon désir de travailler avec une très petite équipe de bénévoles, compte tenu de la grandeur de cette manifestation culturelle, m'emporte. Le poids est trop lourd pour un seul humain.
Descente aux enfers
Depuis plusieurs années, je néglige de soigner certaines problématiques en moi. Mon intériorité n'est pas en très bonne santé. Le diagnostic se résume à ces points : a) Mes formations journalistique et théologique m'ont conduit au relativisme ; b) Je n'ai pas encore vécu le départ tragique de mon ami, le journaliste Gaétan Girouard, qui s'est pendu dans sa résidence de la région de Québec ; c) Je souffre d'angoisses et de névroses, ce qui m'amène à vivre des relations amoureuses conflictuelles, à des moments de paralysies émotives et à des comportements compulsifs, notamment au travail ; d) J'éprouve des difficultés avec certains membres du conseil d'administration de l'organisme que je dirige.
Suite au jubilé des artistes, je prends quelques jours de repos, croyant qu'un peu de sommeil me remettrait sur pied Malheureusement, rien ne change. Au fil des jours, je commence ma relecture de vie. Le constat est lourd. En plus d'établir un diagnostic sur le mal intérieur que je porte en moi, j'en viens à la conclusion que toutes les valeurs humaines et religieuses que j'ai défendues depuis tant d'années ne trouvent plus de sens en moi… Pas plus que ma vie, d'ailleurs ! Au fond du précipice, je n'ose même pas prier, car pour moi, en ces semaines, je ne crois plus que Dieu est vivant et que le Christ est ressuscité. Je sombre dans l'athéisme.
De peine et de misère, je poursuis mon travail de direction et je demande la permission à ma conjointe de nous séparer, de quelques semaines à quelques mois, afin de me ressourcer. Elle accepte. Elle me laisse le logement pour quelques jours, mais en bout de piste, elle me dit être incapable de vivre indéfiniment dans l'attente. Elle demande le divorce. Notre mariage n'aura même pas duré deux ans.
Je décide de tout laisser derrière moi. L'abbé Gérald Ouellette m'offre l'hospitalité. C'est le début de ma réhabilitation.
Partir ou rester ?
Mourir ou vivre ?
En ces jours difficiles, je pense beaucoup à Gaétan Girouard, mon ami. Puisque j'habite non loin du cimetière où il repose, je vais le visiter régulièrement. J'en viens même à la conclusion qu'il a fait un bon choix en mettant fin à ses souffrances intérieures en se suicidant, pendu au bout d'une corde.
Durant cette nuit de la vie qui me semble interminable, je décide d'aller le rejoindre. Je fixe une date à l'agenda et je planifie mes derniers instants.
Ce jour-là, je me rends visiter Gaétan une dernière fois. Seul, assis derrière le volant de l'automobile que je conduis, je refais un dernier survol de ma courte existence et, surtout, je cherche en moi une seule raison de vivre, juste une… Apparaît en moi le visage de chacun de mes enfants, nés de ma première union matrimoniale. Sans tarder, une voix parle en moi : « Tes enfants ont besoin de toi. Ils seront blessés pour toujours par ton suicide, comme ceux de Gaétan. Ils souffriront jusqu'à leur mort de ton départ tragique. Au moment de l'épreuve, ils voudront, eux aussi, s'enlever la vie afin d'aller te rejoindre. Est-ce que c'est vraiment ce que tu veux ? » Je pleure à chaudes larmes. Je les aime et je ne veux pas leur infliger le même tourment que je porte. Je n'hésite point à mettre fin à mon funeste projet.
Durant ces semaines, je rencontre en interview l'animateur Gaston L'Heureux. Sans savoir ce que je porte en moi, il me confie avoir songé à s'enlever la vie et ajoute : « Tu sais, quand tu t'en vas en mer, il y a la tempête. Crac ! Ton mât est arraché. Tout à coup ! Hop ! C'est le calme… et puis tout continue comme si rien ne s'était passé. La sensation qui vient après l'épreuve ne s'explique pas… » Après 60 minutes d'interview et deux autres heures à bavarder pour le seul plaisir, il me donne le numéro de téléphone de sa résidence du Plateau-Mont-Royal et m'invite à téléphoner si le cafard me prend. Je n'ai jamais eu à le faire, mais son numéro a longtemps traîné dans mes poches. J'ai toujours apprécié son geste.
Chez les Juifs
Grâce à l'abbé Gérald, je rencontre la famille Cohen, des Juifs messianiques orthodoxes qui demeurent à Granby. Nous nous fréquentons quelques mois.
Un vendredi soir, on m'invite pour le repas du sabbat. « Ce sera pour nous une grande bénédiction de l'Éternel de te recevoir », me lance le barbu chef de famille qui porte avec fierté sa kippa.
Ce soir-là, à travers le rituel juif, je touche à la présence de Dieu. Il est vivant ! Il est bien ici autour de la table familiale. Je suis vraiment touché. Jusqu'à la fin de juillet 2000, je reviendrai régulièrement dans cette maison. J'y passerai même tout le mois de juillet.
Le contact avec ces gens me fait vivre une expérience hors de l'ordinaire. Elle me questionne. Ils me remettent en contact avec les textes de la Torah, les cinq premiers livres de la Bible.
Chez eux, j'apprends aussi quelques mots et quelques prières en hébreu, dont celle du rite du lavement des mains lors du repas du vendredi. « Bâroukh atâh Hachem, élohèinou mélekh haolâ, asher kidshânou bemitsvotâv vetsivânou al nétilas yadahim. Omen ! » « Béni. Tu es, Hachem, Roi de l'univers, qui nous as sanctifiés par tes commandements et nous as prescrit l'ablution des mains. »
La voix de l'ange
Durant ces mêmes semaines, une voix se fait entendre en moi. Elle me donne des conseils et m'indique des pistes pour sortir de ma crise de vie.
J'ose lui demander : « Qui es-tu ? » Elle me répond sans attendre : « Je suis l'ange qui veille sur toi. Dieu m'a demandé de t'accompagner. Tu te souviens, il y a quelques années, lorsque nous nous parlions ? » Je le reconnais. Pendant plusieurs mois, je m'interroge sur des questions précises. Il me répond, me guide et me rassure. Il m'enseigne. Il me dit ce que Dieu veut pour moi. Cependant, il ne cesse de me rappeler qu'il m'invite, mais que je demeure libre. Je tente de l'écouter le plus possible parce que je vois bien qu'il ne veut que mon bonheur.
Un soir, je comprends qu'il est mieux que je quitte mon patelin, afin de retrouver l'anonymat (car je suis assez connu à Granby), pour mieux retrouver mes forces vitales. Je décide de retourner suivre des cours. Je m'inscris au programme en enseignement à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Je suis accepté.
Le désir de Dieu
En méditant longuement le livre du Cantique des cantiques, texte lu d'un vendredi à l'autre chez mes amis juifs, j'ai une révélation : Dieu est un être de désir. Il m'implore de vivre avec lui une profonde intimité. Il veut être tout pour moi et que je sois tout pour lui. Tout ! Sans demi-mesure ! Sans infidélité… De jour en jour, il plonge ses yeux dans mes yeux, il met ses mains dans les miennes et me redit comme dans une passion amoureuse : « Je ne peux pas vivre sans ton regard posé sur moi. » Sans moi, Dieu est. Grâce à moi, Dieu vit ! Sans lui, je suis. Grâce à lui, je vis. Il appelle chaque humain à la même proximité.
« Sur une seule allusion à ton désir de m'attirer, nous nous sommes précipités avec une foi parfaite à ta suite dans le désert [ Éveille-toi, mon amour, ma belle, et va ! Car l'hiver de la servitude est passé, le déluge des souffrances est terminé et a disparu », est-il écrit dans la traduction juive sépharade du Cantique des cantiques.
À la fin août 2000, après un mois de vacances chez mes parents, je quitte la ville qui m'a vu naître pour m'établir à Montréal. Pour dix mois, je resterai chez les Trinitaires, à quelques pas de l'université.
(À suivre dans la prochaine édition)
Le site Internet de Benoît Voyer est : www.benoitvoyer.com
(Revue Sainte Anne, mars 2004, pp. 105 et 125)
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