SAINTS ET SAINTES : Parole de Louis Émond


LE PRÉSENT DU PASSÉ : Père Armand Gagné missionnaire dans l'âme

Père Armand Gagné
missionnaire dans l'âme

« La misère des gens du Guatemala m'a fait tomber en amour avec eux »

Benoît Voyer

MONTRÉAL – Il a 72 ans et n'est pas encore officiellement à la retraite. Le père Armand Gagné, membre de l'Ordre des Trinitaires, partage son temps entre la cueillette de fonds pour soutenir ses œuvres au Guatemala et au Vietnam et son travail d'animateur de pastorale au centre hospitalier de Verdun, une institution du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) 03 Verdun/Côte-Saint-Paul, Saint-Henri et Pointe-Saint-Charles, à Montréal. Si la maladie ne l'arrête pas, il finira assurément ses jours en rendant service aux autres. Il aime passionnément l'humain. Cela se voit dans son regard qui ne vieillit pas.

La Fondation Les amis du Père Armand Gagné (FAPAG) est très connue dans les régions du Lac-Saint-Jean, de Montréal et de Granby. Les « journées spaghetti » à Ville de La Baie et les mégas bazars annuels à Granby permettent de recueillir des sommes d'argent fort appréciables, surtout pour le Guatemala.

« J'ai toujours rêvé d'être missionnaire. Une offre de ma communauté pour le Guatemala a été lancée à tous les confrères. J'ai postulé et j'ai été choisi », dit le père Armand Gagné, rencontré par la Revue Sainte Anne il y a quelques semaines.

Qu'est-ce que « la mission » « Il nous a été confié par le Seigneur de proclamer l'Évangile et de faire connaître Jésus. C'est la mission que chacun de nous a. Celle-ci se manifeste de différentes manières. Il y a des gens qui la voient comme une théorie, et, pour d'autres, c'est quelque chose de pratique. J'ai choisi de vivre du contexte de l'Épître de Jacques. Il affirme qu'il est impossible de parler de Jésus quand la personne qui est devant soi n'a pas le nécessaire pour se nourrir physiquement et se loger », explique le religieux. L'expression « une mission » est donc le côté concret de « la mission ». Être missionnaire est le sens plénier, c'est-à-dire fondamental, de la vie chrétienne.

« Être missionnaire, c'est avoir la préoccupation d'aller toujours plus loin et de relever continuellement de nouveaux défis. Malheureusement, je trouve qu'on a perdu ce sens. Être missionnaire, c'est accepter de se laisser déranger et de ne pas vivre dans le confort. Lorsqu'on s'installe dans ses petites habitudes, qu'est-ce que devient l'esprit missionnaire ? Il est regrettable qu'on en vienne à s'installer dans une mission sans trop se laisser déranger par les autres. C'est dommage parce qu'on en vient à perdre l'esprit et la raison d'être de notre action », ajoute le père Gagné.

Au Guatemala
Au Guatemala, il a été très touché par la pauvreté des personnes qu'il a rencontrées. « La misère de l'Amérique latine, je la trouve encore plus misérable que celle des pays d'Afrique parce qu'elle est voulue et entretenue par l'humain », dit-il. Il explique qu'au Guatemala l'argent circule uniquement dans les mains de quelques riches. « La misère des gens du Guatemala m'a fait tomber en amour avec eux. Quand tu es comme eux, tu ne fixes jamais de conditions. « Tu accueilles tous ceux qui se présentent à toi », déclare-t-il.

Il est devenu l'ami de ces gens. Sa manière de les aider est unique. Sa contribution est toujours conditionnelle à un échange de services : « J'ai toujours exigé d'eux une collaboration. Ils doivent tendre la main. S'ils ne la tendent pas, tu n'y vas pas ! C'est la seule manière de les faire collaborer. Ils doivent exprimer leurs réels besoins. »

C'est ainsi qu'il a mis en place, durant son séjour, des œuvres humanitaires qui fonctionnent toujours, quoiqu'il ne les dirige plus. C'est surtout à la cause des enfants qu'il a consacré son apostolat. C'est un choix du cœur, « car un enfant, c'est innocent. » Ainsi, il a fondé un centre de nutrition, un orphelinat et un dispensaire. « C'est presque un hôpital ! » s'exclame le sexagénaire. Aujourd'hui, des religieuses s'occupent de l'établissement.

Il s'est aussi attardé à rénover des écoles et en a fait construire quelques autres pour répondre aux besoins. Financièrement, il s'est attardé à trouver du financement pour que des enfants – environ 70 – aient accès à l'instruction. Et la liste de ses réalisations est longue. S'ajoute notamment la construction de maisons – grâce à un système coopératif de prêt immobilier – et il a fait construire des égouts.

Durant son séjour, il a aussi veillé à alimenter la foi des Guatémaltèques. « J'ai baptisé près de 2000 enfants ! Et je les ai tous rencontrés personnellement ! » lance-t-il, le regard émerveillé. Est-ce que c'est pour épater les gens qu'il lance cela ? Est-ce que c'est par orgueil ? Cela est peu probable. C'est habituellement pour remercier Dieu de lui avoir donné la santé pour réaliser toutes ses actions. Il le dit souvent dans ses conversations : « Sans lui, je n'aurais pas pu faire autant de choses dans ma vie ! »

FAPAG

Dès son départ en mission au Guatemala, en Amérique du Sud, un groupe d'amis s'est réuni dans le but de l'aider en ramassant des fonds pour soutenir ses nouvelles œuvres. Il se défend bien d'être le fondateur de cet organisme : « Je n'ai pas affaire là-dedans ! Je n'aurais jamais parti une fondation à mon nom ! Voyons ! C'est la faute de mes amis de la paroisse Saint-Jean-de-Matha ! »

Tout a débuté lorsqu'il a quitté cette paroisse après 12 ans d'apostolat. Lors de la fête d'adieu, les organisateurs ont amassé quelques milliers de dollars à l'occasion d'un souper.

« Le groupe d'amis a manifesté le désir d'être informé de mes faits et gestes au Guatemala par l'intermédiaire de lettres. Ils m'ont dit qu'ils organiseraient quelques actions afin de recueillir de l'argent pour soutenir la mission. La première année, ils ont organisé une « journée spaghetti »; 350 personnes sont venues manger. Et je n'étais même pas présent ! » raconte le père Gagné, encore ému.

JE continue la voix pleine d'émotion : « Ça ne faisait même pas une année que j'étais au Guatemala qu'une paroissienne – que je ne connaissais même pas (!) – me téléphone pour m'informer avoir gagné à la loto et qu'elle m'enverrait 10 000$ ! Vous voyez à quel point Dieu fait bien les choses ! » C'était le début de la FAPAG.

Un parcours impressionnant
Le père Armand Gagné a un impressionnant curriculum vitae. Il est né le 28 août 1931 à Bagotville (ville de La Baie). Il est le fils de Joseph Gagné et Marie-Anne Lavoie. Il a été baptisé le même jour à l'église Saint-Alphonse à Ville de La Baie.

Il entre dans la communauté des Trinitaires en août 1955 et il prononce ses vœux perpétuels le 8 septembre 1959 à la paroisse Saint-Jean-de-Matha, à Montréal. Il est finalement ordonné prêtre le 20 septembre 1959 à Saint-Jean-de-Matha. Il célèbre sa première messe à la paroisse Saint-Alphonse de Bagotville, le lendemain. De 1959 à 1960, il termine sa quatrième année de théologie. Le premier mariage qu'il célébrera, deux ans après son ordination, sera celui de son frère Jacques Gagné. De 1960 à 1963, il est assistant surveillant des élèves au Collège des Trinitaires à Saint-Bruno-de-Montarville et est professeur de religion. Pendant ce temps, il est également aumônier en milieu hospitalier aux hôpitaux Mayfair, Shriner's et Cedar. Parallèlement, de 1960 à 1966, il est procureur des missions pour sa congrégation et, de 1963 à 1969, il est vicaire à la paroisse Saint-Jean-de-Matha, à Montréal. Il sera aussi curé de cette dernière de 1969 à 1975 et président de la zone pastorale de ce coin du diocèse. Enfin, de 1967 à 1969, il est, en même temps, aumônier à la prison des femmes (Tanguay) et à la prison des hommes (Craig), toujours à Montréal.

En 1975, il devient missionnaire au Guatemala. Huit ans plus tard, en 1983, il est élu conseiller général de sa communauté à Rome. Il est le 21ᵉ Canadien à accéder à ce poste. Pendant ces années, il se consacre à la cause des chrétiens persécutés pour leur foi. Un nouvel apostolat pour les Trinitaires. Il rédige de nombreux rapports qu'il remet, par la suite, au pape Jean-Paul II, par l'intermédiaire de son supérieur général et de la curie romaine. Il revient au Canada en 1989.

« On m'avait donné le mandat de voir comment la communauté pourrait faire un retour à son charisme fondateur. Ça n'a pas été facile au début parce que les gens ne croyaient pas qu'il y a encore de la persécution religieuse sur la planète », raconte Armand Gagné, assis derrière son bureau au centre hospitalier de Verdun.

Il n'a pas fait que regarder ce qui se passe à la lumière des fonctionnaires. Le père Gagné est notamment allé constater la situation en U.R.S.S. – avant la chute du Parti communiste –, au Vietnam et en Chine. Il a aussi établi de nombreux liens avec ces personnes qui n'ont pas de liberté religieuse ou qui subissent de la pression psychologique.

De 1990 à 1993, après quelques mois à la maison des Trinitaires de Granby, il devient aumônier à la prison à sécurité maximale pour hommes de Donnacona, près de Québec.

Il retournera à Granby où il devient supérieur de la maison de retraites spirituelles des Trinitaires – devenue, depuis ce temps, le Centre Jean-Paul-Regimbal – et curé de la paroisse Très-Sainte-Trinité. Malgré sa lourde besogne, il poursuit sa croisade pour venir en aide aux chrétiens persécutés à cause de leur foi au Christ et le soutien financier de ses œuvres.

En 1994, il se rend constater la situation des chrétiens au Liban. Dans une interview publiée dans la Revue Sainte Anne, en juillet 1996, il explique que, selon ses sources, la dernière guerre libanaise a eu pour objectif de persécuter les chrétiens. « Une guerre artificielle : on a visé les églises, les monastères… », déclarait-il.

En 1999, tout en poursuivant ses activités de direction, on le retrouve à la vice-présidence de la section canadienne de Solidarité Chrétienne Internationale (SCI). Cette année-là, il collabore avec l'organisme au rachat de 1050 esclaves (principalement des enfants et des femmes) au Soudan. L'opération qui a eu lieu du 8 au 13 janvier 1999 dans la province de Bahr-el-Ghazal, dans le sud du pays, a coûté près de 80 000 $. L'argent a été recueilli parmi le grand public par l'organisme dont le siège social est à Genève. Chaque personne a été achetée pour 280 FF (environ 76 $ canadiens) à des caravaniers arabes.

Durant cette même année, il rencontre, en Espagne, avec le père Sylvio Michaud, le provincial des Trinitaires de l'époque, Mgr Gabriel Wako, évêque de Khartoum. Durant le long entretien, le prélat diocésain explique aux religieux que la situation de ces esclaves est effrayante, car ils sont victimes de différents sévices : travaux forcés, viol, excision, conversion obligée à l'islam et obligation de se prostituer ou devenir un produit pornographique.

Malgré ce petit éclat de lumière, Armand Gagné, interviewé en 1999 par la Revue Sainte Anne, s'exclame : « C'est un des scandales de cette fin de siècle ! » Cette même année, il confie à la journaliste Marie-Claude Girard de La Presse : « Ce n'est pas facile de parler d'esclavage au Québec. On n'arrive pas à croire que c'est possible. »

Est-ce que le père Armand Gagné prendra bientôt sa retraite ? La question le fait sourire et réagir : « Veux-tu te débarrasser de moi ? » Il finit par expliquer qu'il continuera de servir les gens qu'il rencontre, surtout les malades, et distribuera l'argent qu'il récolte aux œuvres qu'il a fait naître « tant que Dieu le voudra », ce qui veut dire tant qu'il lui accordera la santé physique et psychologique. Et pourquoi pas ? Si le pape Jean-Paul II a bien réussi à ce chapitre, pourquoi pas lui ? Après tout, 72 ans, c'est encore bien jeune pour penser à la retraite.

La Fondation Les amis du Père Armand Gagné inc.
C.P. 1204 Succ. Pointe-Claire
Pointe-Claire, Québec, Canada
H9S 5K7
(514) 695-3864 ou sans frais 1-877-693-8871
www.fapag.org

Organisme de charité no 118923879 RR 0001


(Revue Sainte Anne, juin 2005, pp. 249 et 254)