Évêque émérite de Mont-Laurier
Benoît Voyer
OTTAWA – Il y a déjà cinq ans que Mgr Jean Gratton n'est plus à la tête du diocèse de Mont-Laurier. Malgré lui, il a bien fallu qu'il donne sa démission puisque le Droit canon, la loi vaticane, stipule qu'un évêque, sauf celui de Rome puisqu'il est pape, doit démissionner à l'âge de 75 ans.
L'évêque à la retraite vit maintenant au centre diocésain d'Ottawa. Il a choisi d'habiter la capitale canadienne parce qu'il n'a pas trouvé d'endroit convenable pour se loger dans son ancien diocèse et, aussi, pour ne pas être une ombre pour son successeur, Mgr Vital Massé.
Malgré ses 80 ans, il demeure un homme à l'esprit vif et assez actif.
Même s'il habite la région ottavienne, il est beaucoup plus au fait de l'actualité du Québec, surtout celle de Mont-Laurier, que de celle de l'Ontario et d'Ottawa. Il ne peut pas nier ce fait, son cœur est encore à Mont-Laurier.
Il m'aborde, le sourire aux lèvres, et me sert chaleureusement la main. Il est content de saluer un francophone du Québec.
La vieillesse commence à laisser des traces sur son corps. Le teint de sa peau est un peu plus grisâtre, il boîte un peu et respire un peu plus difficilement. Il a aussi l'ouïe plus fatiguée. Cela se constate rapidement puisqu'il faut lui parler un peu plus fort. Il est conscient de tout cela.
Il en a des choses à dire ! Tout se bouscule sur ses lèvres. Il parle vite, vite, vite. Il veut tout dire en même temps et passe d'une idée à l'autre. Il y a aussi longtemps qu'il n'a pas accordé une entrevue à un journaliste.
Il veut surtout parler de la situation de l'Église au Canada, particulièrement de celle de la province québécoise. Qu'importe les questions, il revient sur le sujet. Il est visiblement préoccupé par elle, car elle traverse un bien mauvais moment, de manière particulière au Québec. Pour lui, il n'y a aucun doute sur ce point, elle vit une profonde période de changements qui l'amène vers un ailleurs qu'on ne connaît pas encore.
BENOÎT VOYER – La situation de l'Église du Québec n'est pas facile en ce moment… Cela semble beaucoup vous préoccuper !
JEAN GRATTON – C'est dramatique ! Et je ne parle pas juste de statistiques, là ! Au Québec, on a été forcé, plus qu'ailleurs, de se prendre en main. La mise en application de la loi 118 dans les écoles a été un moment fort difficile. Maintenant, ce n'est pas juste le fait que nos enfants fréquentent une école catholique qu'ils le sont. C'est fini l'époque où on est catholique uniquement de nom !
B.V. – Est-ce que c'est une crise unique ?
J.G. – Non ! Je pense que nos vies et le monde en général vivent une époque difficile. Et ça n'a rien à voir avec les événements du 11 septembre 2001. Le monde se pose beaucoup de questions…
B.V. – Le théologien Normand Provencher (Revue Sainte-Anne, novembre 2004) pose la question : « Trop tard ? L'avenir de l'Église… » Est-ce que c'est la fin du catholicisme au Québec ?
J.G. – Bien au contraire ! Je pense qu'en ce moment l'Église vit une belle chance… Je ne suis pas du genre à la voir disparaître, à la manière de Provencher que je connais bien. Je ne suis pas pessimiste. C'est une époque comme il y en a eu d'autres dans l'histoire de l'Église, époque où nous sommes obligés d'agir dans l'ombre et non pas seulement à partir de structures qui existent déjà, notamment l'école et la paroisse.
Il faut que l'Église retrouve un chantier nouveau dans l'Évangélisation. Évidemment, cela demande un esprit de pauvreté. On fera de plus en plus de petits gestes qui paraîtront moins qu'autrefois.
B.V. – Vous semblez dire que les nouvelles richesses de l'Église d'ici sont la foi et les valeurs qu'elle transmet…
J.G. – Exactement ! C'est une période qui ressemble, selon mes observations, à celle des premiers chrétiens. Jusqu'à la conversion de Constantin en 337, les chrétiens ont agi dans l'ombre. C'est ainsi qu'ils ont fait l'éducation de la foi. Ils allaient dans les catacombes. Ne nous imaginons pas que les catacombes étaient des cachettes ! Ces endroits étaient connus des gens. Ils ont fait leur bout de chemin dans un monde qui était fatigué. Le monde romain l'était !
Cette période de l'histoire m'inspire beaucoup. Elle me dit qu'il faut travailler où nous pouvons le faire ; dans l'ombre, mais réellement ! Il faut embarquer énormément de monde !
B.V. – Est-ce que vous êtes en train de dire qu'il faut développer une pastorale de l'amitié et de la proximité ?
J.G. – Je dis plutôt qu'il faut créer une pastorale qui accepte une certaine humilité, mais sans s'arrêter d'évangéliser. Cette pastorale établira des contacts et des formes nouvelles. Il va falloir vivre des pauvretés et, en même temps, des générosités. Cette nouvelle façon de voir devra s'instaurer, pas seulement au Québec où la crise est actuellement plus visible, mais partout au Canada et en Occident.
B.V. – La crise est profonde !
J.G. – C'est une période d'humilité et d'engagement. Pour un bout, plusieurs vont voir ce qui se passe comme un échec, voire une crise sévère. Alors, si c'est une crise, on va se soigner et prendre les moyens pour s'en sortir.
La période que l'Église d'ici traverse n'est pas négative. Je prie beaucoup pour elle ! Elle doit retrouver l'essentiel. C'est la période d'une nouvelle évangélisation.
Il y a un effort nouveau à faire et il doit se faire (!). Il faut parfois des événements comme la Loi 118 au Québec pour nous pousser un peu. Il en sera de même avec la crise des vocations. Il faut une plus grande générosité et que la femme et les laïcs prennent davantage de place.
On parle beaucoup de l'Église du Québec, mais sa situation difficile n'est pas unique ! La crise commence aussi à se transporter ici, en Ontario, notamment à Toronto. Et pas juste dans le milieu francophone !
Mgr Jean Gratton,
évêque émérite de Mont-Laurier
Centre diocésain
1247, place Kilborn
Ottawa, Ontario, Canada
K1H 6K9
(613) 738-5025
(613) 738-0130 – télécopieur
rparent@ecclesia-ottawa.org
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(Revue Sainte-Anne, mai 2005, p. 201)
