professeur de théologie
Benoît Voyer
OTTAWA – Les cours et les livres de Normand Provencher laissent peu de gens indifférents. Ils sont soit vénérés, soit critiqués. Une chose est certaine, ils provoquent la réflexion. « Dieu le vivant » (Novalis, 1999) est un livre fort utilisé pour la formation catéchétique dans plusieurs régions de la planète. Il a même été traduit en espagnol sous le titre « El Dios vivo ». Malgré qu'il soit bref, « La foi, une étrangère dans le monde moderne ? » (Fides, 1998) est un petit traité fort intéressant sur la modernité, la postmodernité et la place du christianisme au cœur de celles-ci. « Trop tard ? L'avenir de l'Église » (Novalis, 1999) divulgue une opinion qui dérange sur l'Église du Québec. Dieu ! Réponse à Albert Jacquard » (Novalis, 2003) est un petit bijou qui répond avec brio aux énonciations agnostiques du célèbre mathématicien. Lors du Salon du livre de Montréal, qui a eu lieu il y a quelques jours, il a présenté son dernier livre sur Dieu et rencontré ses lecteurs. Professeur à la faculté de théologie de l'université Saint-Paul à Ottawa, Normand Provencher, Oblat de Marie Immaculée (OMI), est également membre de l'équipe de rédaction de Prions en Église et de Rassembler.
REVUE SAINTE ANNE – Par vos livres et vos cours, on connaît votre pensée et vos questionnements, mais nous savons peu de choses de votre intimité. Parlez-nous un peu de vos origines et de votre parcours.
NORMAND PROVENCHER – Je suis né le 3 mai 1938 à Saint-Félix-de-Kingsey, une petite paroisse située à l'extrémité sud du diocèse de Nicolet. J'ai trois frères et trois sœurs. Et je suis dans le milieu. Mon père était cultivateur et j'aimais bien travailler sur la ferme familiale. C'est pour cette raison que je fais encore un jardin. Je me repose en travaillant la terre. Je produis de magnifiques tomates, des carottes, de la salade… Le tout sert à nourrir ma communauté religieuse.
Je me suis dirigé vers le cours classique un peu sur le tard. Un de mes amis, un jeune du même âge que moi, est entré au juvénat des Oblats. J'ai décidé de le suivre pour aller voir. Mon père n'a pas manifesté d'opposition. Il m'a laissé libre. Je me souviens, je lui en avais parlé sur la charge de foin lors d'un retour vers la ferme pour un déchargement. Il m'a dit : « En tout cas, vas-y et puis, si tu n'aimes pas ça, tu reviendras ! » Tu pourras faire un notaire, un avocat ou ce que tu voudras ! Je ne suis donc pas devenu religieux et prêtre par fierté familiale. En 1957, j'ai donc débuté mon noviciat.
Je souhaitais devenir missionnaire. J'ai demandé une orientation vers le Chili, le Lesotho et Haïti afin d'y enseigner. Finalement, on m'a gardé ici et je suis devenu professeur. Il y a 39 ans que j'enseigne à l'université Saint-Paul.
J'ai eu le privilège de compléter mon doctorat à l'université grégorienne, à Rome. Mon directeur de thèse était nul autre que le Canadien René Latourelle, un jésuite.
RSA – Quel était le sujet de votre thèse de doctorat ?
NP – J'ai choisi de faire une recherche sur Alfred Loisy, un moderniste. C'est un exégète français qui a été condamné par l'Église et excommunié suite à la publication du livre « L'Évangile et l'Église ». Le titre de ma thèse, parue en 1972, était : « La Révélation et son développement dans l'Église selon Alfred Loisy ».
RSA – Il semble avoir eu une grande influence sur vous, puisque, comme Loisy, vos propos sont un peu avant-gardistes !
NP – Alfred Loisy posait une bonne question : est-ce que l'Église doit s'adapter à la modernité ? C'était bien avant cette préoccupation que nous avons pour la question ! Il a écrit la majorité de ses livres entre 1902 et 1907, années où il a été excommunié par le pape Pie X.
Il se rendait compte que l'Église devait s'adapter. Il a dit, notamment, que l'Église doit tenir compte de la liberté des gens et qu'elle doit dire le CREDO avec d'autres mots afin d'être davantage fidèle à l'Évangile.
J'ai été un pionnier dans la recherche sur la pensée et la vie de Loisy. J'ai lu son journal intime au complet. J'en ai même trouvé une partie. J'ai aussi lu sa correspondance. Sa pensée était forte !
RSA – Qu'est-ce qui vous intéressait chez Alfred Loisy ?
NP – J'ai choisi ce thème parce que, dans un cours que j'ai donné au Canada – avant le doctorat, j'ai enseigné 3 ans ! Il y avait quelques phrases qu'on attribuait à Loisy : « Jésus a annoncé le royaume et c'est l'Église qui est née » et, ensuite, « La révélation c'est le fait du développement du sentiment religieux… » Ces phrases étaient notamment citées dans un livre de Latourelle ! J'ai donc décidé d'aller à la bibliothèque pour vérifier celles-ci dans les livres de Loisy. J'ai constaté une interprétation erronée. On lisait ses textes à la lumière de la condamnation du Saint-Siège. C'est ce qui m'a motivé pour ma recherche et ce qui m'a toujours motivé par la suite. Lorsque j'entends une condamnation, je me dis : est-ce que c'est cela que l'auteur a voulu exprimer ? Je suis curieux. Je vais consulter les textes originaux.
RSA – Vous avez donc décidé de contester la condamnation de l'Église ?
NP – Je ne veux pas réhabiliter Loisy ! Il est allé trop loin ! Mais il reste que ses questions de base doivent être étudiées.
RSA – Vous êtes devenu un spécialiste du thème de la modernité…
NP – Depuis 1968, j'ai lu presque tous les auteurs sur la question. J'en arrive à la conviction qu'un monde nouveau est né. Loisy le montre bien dans ses écrits : L'Église s'est toujours adaptée. Il questionne : Et pourquoi ne s'adapterait-elle pas maintenant ?
RSA – Vous semblez très imprégné par le questionnement de Loisy…
NP – Plus on connaît l'histoire de l'Église et plus on connaît la théologie des Pères grecs et latins de l'Église, plus on a des idées nouvelles et plus on devient libre.
Souvent on m'accuse d'avoir des idées trop modernes, mais je n'ai rien inventé ! J'ose vous confier que je suis très traditionnel… Mes idées les plus fortes, je les prends chez Thomas d'Aquin, chez les pères de l'Église, chez Augustin et quelques autres. Je lis régulièrement les textes anciens. Il est facile de dire : Je connais la tradition ! Mais celle-ci ne débute pas seulement avec le 19ᵉ siècle !
RSA – En plus d'avoir enseigné, avez-vous occupé quelques postes administratifs ?
NP – Ma vie a été consacrée presque entièrement au développement de la pensée. J'ai toujours enseigné, ce qui est rare ! La plupart de mes confrères oblats ont occupé des postes administratifs. De mon côté, j'ai été nommé supérieur de ma communauté, l'an passé seulement ! C'est la première fois ! Ma vie a donc uniquement été occupée à enseigner et à diriger des thèses de doctorat. J'ai aussi publié plusieurs articles dans des revues scientifiques. Les livres sont venus très tardivement dans mon parcours.
RSA – Est-ce que vous avez uniquement enseigné à l'université Saint-Paul ?
NP – Suite à mes études, j'ai été directeur spirituel de prêtres et de séminaristes dans un grand séminaire, pendant 12 ans. Il y a eu aussi la prédication de retraites spirituelles ; d'abord aux communautés religieuses, ensuite aux prêtres et, aussi, aux évêques ! Au moment de la visite du pape, en 1984, j'étais dans l'équipe qui préparait ses discours et j'ai eu la mission de les traduire de l'anglais au français. J'ai aussi été théologien au synode sur la vie religieuse de 1985, à Rome. J'ai collaboré à la rédaction du message du pape, à la fin du synode, avec quatre cardinaux.
RSA – L'Église semble importante pour vous, du moins beaucoup plus qu'on le dit !
NP – Même si j'ai des idées qui semblent très audacieuses, je suis très attaché à l'Église et au Vatican. Cependant, il y a environ 5 ans, j'ai pris la décision de réellement dire ce que je pense. Je ne prétends pas que j'ai raison ! Je dois même vous avouer que j'aimerais me tromper ! D'ailleurs, je suis toujours prêt à changer mon idée. Mais ce que je vois, je le vois ! Le cardinal Jean-Claude Turcotte dit que je regarde trop les questions en sociologue. Je ne dis pas qu'il a tort ! Par contre, il doit admettre que j'ai raison sur les données.
RSA – Votre livre « Trop tard ? L'avenir de l'Église » est tout de même assez dérangeant…
NP – Il a été écrit d'un seul jet. Je n'avais rien devant moi lors de la rédaction. Ce livre est un cri du cœur. Lorsque je l'ai publié, on m'a souvent dit que je suis pessimiste. On a même pensé que j'étais en période dépressive.
Je pense que ce que j'ai écrit est la réalité du moment dans l'histoire de l'Église du Québec. J'essaie de ne pas être naïf. Dans le fond, je suis quelqu'un de critique. Quand quelqu'un dit quelque chose, je me demande ce qu'il veut réellement dire et à quoi cela réfère. Je regarde donc l'Église que j'admire, l'Église du Québec, et je constate.
RSA – De quelle manière est né votre livre « Dieu ! Réponse à Albert Jacquard », dans lequel vous êtes très sévère à l'endroit du scientifique ?
NP – Je donnais un cours sur Dieu et j'ai vu à la librairie « Dieu ? » de Jacquard. Je l'ai acheté sans tarder. Quand j'ai lu sa réflexion, j'ai dit: Cela n'a aucun bon sens! C'est un commentaire du CREDO dans lequel il nie tout. De plus, il affirme qu'il est un agnostique.
Dans les mêmes semaines, je reçois un téléphone de Madame Hudon, présidente du Salon du livre 2003 à Québec. Elle me dit : « Puisque vous avez écrit le livre “Trop tard ?” et qu'on a “Dieu ?”, deux questions, nous voulons faire un débat. » Vous allez présenter vos volumes et vous allez commenter.
Au salon du livre, la salle était plus que pleine. Il y avait même des gens assis par terre. On n'en revenait pas ! Il y avait beaucoup de jeunes de 25 à 30 ans – ce qui n'est vraiment pas la clientèle habituelle pour ce genre de livre. Je me suis dit : Qu'est-ce que je vais dire ? Ils ne sont assurément pas ici pour entendre Normand Provencher ! IL était clair qu'ils étaient là pour entendre Albert Jacquard.
J'ai donc décidé d'attaquer Jacquard. Je lui dis : Monsieur, ce n'est pas ça la pensée chrétienne… Après la conférence, la première chose qu'il m'a dite : « Jamais en France on ne m'a parlé si directement ! » Nous sommes devenus des amis !
Le directeur de Novalis était présent. Il m'a dit, tout de suite après le débat : « Il faut absolument faire un livre ! » Trois semaines plus tard, il était publié. Suite à la critique de Louis Cornellier dans Le Devoir (29 novembre 2003, page F7), le livre s'est beaucoup vendu.
Depuis la publication du livre, vous ne pouvez pas savoir le nombre de lettres que j'ai reçues. À ma grande surprise, ce sont surtout des universitaires qui ont pris leurs distances de l'Église et qui me félicitent.
RSA – Est-ce que vous avez rencontré Albert Jacquard depuis la publication du livre ?
NP – Oui ! Le 21 avril 2004 au Centre Saint-Pierre à Montréal. D'ailleurs, ma présence était la condition pour que le centre accepte cette conférence. Nous avons eu un débat sur le thème: Croire en quoi? Croire en qui ? La salle était pleine à craquer ! Le centre a refusé près de 200 personnes !
RSA - Quelle a été la réaction de Jacquard à propos de votre réponse ?
La semaine suivante, lors de son passage à Gatineau, on m'a rapporté une chose extraordinaire. Il a dit : « Je n'aurais pas dû rédiger ce livre sur Dieu. » Il a été écrit à cause de la pression des éditeurs. Depuis que j'ai rencontré Normand Provencher, je me rends compte que je ne connais pas suffisamment le sujet.
Père Normand Provencher, o.m.i.
Université Saint-Paul
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Vous connaissez une personne exceptionnelle qui mériterait un reportage ou une interview dans la Revue Sainte-Anne ? Écrivez-nous quelques mots pour nous la faire connaître ! revuesainteanne@benoitvoyer.com
(Revue Sainte Anne, novembre 2004, pp. 441 et 446)
