« Les jeunes sont prêts à se donner des causes nobles, mais il faut que la barre soit haute. Il ne faut pas réduire l'idéal de l'Évangile à la contingente des opinions. C'est dur de vivre le christianisme ! »
Par Benoît Voyer
OTTAWA – Mgr Luigi Ventura, le nonce apostolique au Canada, accorde peu d'interviews. Il y a peu de temps, dans l'intimité de la nonciature apostolique à Ottawa, il a accepté de rencontrer la Revue Sainte Anne. Dans cet entretien, il se livre avec simplicité et parle de son travail de représentant du pape Benoît XVI au Canada.
REVUE SAINTE ANNE – Excellence, quel âge avez-vous ? Depuis combien de temps êtes-vous nonce apostolique ? Depuis combien d'années êtes-vous en fonction au Canada ? Pour combien de temps êtes-vous nommé ? Avez-vous déjà été nonce apostolique d'autres pays ?
LUIGI VENTURA – Mon âge ? Je viens d'entrer dans la soixantaine. Au Canada, je suis un jeune prêtre ! (Rires) Je suis dans ma quatrième année au Canada, donc au cœur de mon cinquième hiver au pays. Ma nomination au Canada est pour un temps indéterminé. C'est le Saint-Père qui décide. Un de mes prédécesseurs a été ici près de quinze ans. Le Canada est ma troisième affectation. J'ai été nonce apostolique pendant 4 ans en Côte-d'Ivoire et 2 ans au Chili.
RSA – Avez-vous hâte de rentrer à la maison en Italie ?
L.V. – J'y vais chaque année durant mes vacances ! Je suis très attaché à l'Italie. Il y a en moi la sève de l'origine. On a tous besoin de retourner sur le lieu de ses origines.
RSA – Comment devient-on nonce apostolique ? Faut-il être italien ?
L.V. – Cette fonction n'est pas réservée aux Italiens même s'il y a toujours une prédominance de gens de mon pays. Cela s'explique ! La colline du Vatican, l'endroit de résidence du Saint-Père, est à Rome et Rome est en Italie ! Dans le monde, nous sommes 103 nonces de 22 nationalités. Nous sommes seulement 55 Italiens ! Malheureusement, il n'y a plus de Canadiens, mais par chance il y en a deux qui travaillent dans la diplomatie du Vatican.
On devient nonce apostolique parce qu'on se donne une formation à l'Académie pontificale ecclésiastique à Rome. J'ai fréquenté cette école ! J'y ai appris quelques aspects techniques comme le droit international et le droit canon.
On m'a demandé de trouver quelques candidats du Canada, mais je n'en trouve pas. Le Vatican cherche de jeunes prêtres afin qu'ils puissent faire les études. Si vous trouvez un prospect, envoyez-le-moi sans tarder !
RSA – Cette splendide résidence de la rue Manor, qui a une vue féerique sur l'Outaouais québécois, est-ce qu'on appelle l'ambassade du Vatican au Canada ?
L.V. – Le vrai terme est « nonciature apostolique ». Celle-ci a une mission qui est similaire à celle d'une ambassade. Le terme évoque une nature spéciale.
RSA – Quelle est la mission – ou nature, pour reprendre votre expression – de la nonciature apostolique ?
L.V. – Ce lieu ne représente pas un État Il en est de même pour mon rôle. Je ne suis pas l'ambassadeur du Vatican au Canada. Le nonce apostolique, qui est le chef de la mission et qui utilise un langage diplomatique, est le représentant de Benoît XVI, pasteur universel de l'Église. Je suis donc l'ambassadeur d'un pouvoir qui est spirituel.
RSA – En pénétrant sur la propriété de la nonciature, on a l'impression d'entrer sur un territoire qui a une immunité diplomatique…
L.V. – Vous dites vrai. Les lois internationales reconnaissent à la nonciature une nature diplomatique.
RSA – Vous n'êtes donc pas le représentant du « roi du Vatican ».
L.V. – (II sourit en entendant l'expression). Je suis le représentant du successeur des apôtres et du chef de l'Église. Celui-ci représente environ 1,2 milliard de personnes qui lui reconnaissent une autorité de protecteur de l'unité de la foi et de la charité.
RSA – Concrètement, quel est le travail d'un nonce apostolique ? Quel rôle jouez-vous au sein de l'Église d'ici et de la nation canadienne ?
L.V. – Mon rôle est d'être une expression, mais pas la seule expression (!), surtout sur le plan ecclésial – de relations entre le cœur de la vie de l'Église qui est à Rome et de l'Église locale. Cela permet au Saint-Père d'être présent quotidiennement au Canada. En d'autres termes, mon rôle est d'établir des relations entre le siège de l'Église et l'Église du Canada et vice-versa. C'est une fonction double. J'ai aussi une mission qui est essentiellement diplomatique, mais c'est une très petite partie de mon emploi du temps. Je ne travaille pas seul. Je le fais avec l'épiscopat canadien en communion avec le pape. Au jour le jour, je fais un travail d'accompagnement.
Pour le droit canon, le nonce apostolique représente le pape auprès de l'Église locale et des autorités publiques afin de rendre plus solides et efficaces les liens d'unité entre le siège apostolique et les Églises locales. Le nonce doit : informer sur les conditions de vie de l'Église ; accompagner avec son Conseil, s'il est nécessaire, les évêques ; promouvoir les fréquentes relations avec la conférence épiscopale ; intervenir dans le dossier de la nomination des évêques et procéder à des enquêtes de candidats pressentis à l'épiscopat ; veiller au progrès des peuples ; coopérer avec les évêques à favoriser des liens entre les communautés ecclésiales et les religions non chrétiennes ; et défendre la mission de l'Église.
RSA – Vous êtes seul pour faire tout faire cela ?
L.V. – Nous sommes huit à la nonciature apostolique ! Ce n'est pas beaucoup de gens pour l'importance de la mission qui nous est confiée.
RSA – Puisque vous êtes un ambassadeur, vous êtes donc invité à tous les rassemblements diplomatiques qu'il y a dans la capitale du pays ?
L.V. – Quand il y a des actes officiels, je suis invité. Je me fais un devoir d'être présent. Je fais partie du corps diplomatique. Toutefois, cela n'arrive pas tous les jours.
RSA – Est-ce que vous êtes la « police du pape » au Canada ?
L.V. – Pas du tout ! (Il sourit. Cette méfiance à l'égard de la nonciature apostolique vient d'un manque de connaissances. Quand on en manque, on projette des soupçons… L'autorité est souvent perçue négativement. Pour l'Église, l'autorité est plutôt le symbole d'une paternité.
RSA – Le Canada célèbre sa fête nationale le 1ᵉʳ juillet. Est-ce que le Vatican, qui est un État, a une fête nationale ?
L.V. – Oui ! Cette fête a lieu le jour de l'anniversaire de l'élection du Saint-Père. En 2006, elle aura lieu le 19 avril, jour du premier anniversaire de l'élection de Benoît XVI. Sous Jean-Paul II, elle avait lieu le 16 octobre. Chaque année, à Ottawa, on fait une réception. On invite le corps diplomatique, les autorités du gouvernement, bien des religieux et des religieuses et les prêtres et les évêques qui ne sont pas trop loin de la capitale ou de passage.
RSA – Face aux autres évêques du pays, êtes-vous hiérarchiquement plus élevé ?
L.V. – Non ! Nous sommes tous évêques ! Mais il y a une préséance de protocole. Ainsi le nonce apostolique, puisqu'il est le représentant du Saint-Père, a un droit de préséance sur tous les archevêques et les évêques, mais après les cardinaux, car ils sont les sénateurs du Saint-Père. Ces derniers sont ses conseillers les plus proches.
RSA – Comment percevez-vous la crise qui se vit actuellement dans l'Église francophone du Québec ?
L.V. – Je ne suis pas le plus expert pour nommer les causes de cette crise. Cependant, le problème est évident.
On parle toujours des aspects négatifs, mais vous savez qu'il y a plusieurs éléments qui sont positifs dans cette crise. En exemple, au Québec, plus de 80 % des gens reconnaissent appartenir à la tradition catholique. Cela est une réalité fort positive.
RSA – Les Québécois reconnaissent cette appartenance, mais dans les faits, ils sont absents des communautés chrétiennes et ils contestent l'autorité du pape !
L.V. – À ce chapitre, il y a du travail à faire. C'est vrai qu'ils reconnaissent difficilement l'autorité du pape. Il y a, à mon avis, un manque de connaissances de qui il est. Ses discours passent toujours par le filtre médiatique, donc de l'interprétation.
RSA – Est-ce que vous êtes en train de dire que les médias rapportent mal ses propos ?
L.V. – C'est souvent le cas. En exemple, si Benoît XVI parle des droits de la personne selon une vision anthropologique chrétienne, les journalistes ne l'acceptent pas. Il y a une certaine idéologie qui domine sur la planète en ce moment et celle-ci n'accepte pas une autorité morale qui promeut une vérité objective.
RSA – Est-ce qu'il y a un avenir pour l'Église catholique au Québec ?
L.V. – Je crois fermement que oui. Pour cela, il faut qu'il y ait des témoins de la foi qui ont le courage d'annoncer l'Évangile. De plus, les jeunes sont prêts à se donner des causes nobles, mais il faut que la barre soit haute. Il ne faut pas réduire l'idéal de l'Évangile à la contingente des opinions. C'est dur de vivre le christianisme ! C'est un grand idéal !
(La deuxième partie de cet entretien sera publiée dans notre prochaine édition)
Mgr Luigi Ventura
Nonciature apostolique au Canada
724, avenue Manor
Ottawa, Ontario, Canada
K1M 0E3
(613) 746-4914
(613) 746-4786 – Télécopieur
(Revue Sainte-Anne, janvier 2006, pp. 9 et 14)
