homme d’affaires à la retraite
« Pourquoi je penserais à la mort ? De toute manière, elle va passer sans que j'y pense ! »
Benoît Voyer
JOLIETTE – Dieu a tout fait pour Pierre Gagnon. Il n'a pas peur de le dire. Il l'a vu. Il lʼa connu. Il a goûté sa présence. Quelques mois avant son départ, l'abbé Roland Leclerc écrivait à son propos : « Pierre s'émerveille. Il ne cesse de s'amouracher de la vie qu'il célèbre comme un aveugle qui voit pour la première fois. [...] Poète et mystique [...] Il est épris de foi. Il est jeune, toujours jeune, jouant de cette candeur qui rend grâce : merci, Seigneur, d'avoir révélé cela aux tout-petits… comme moi ! » Né en 1931, Pierre Gagnon a été un homme d'affaires et un planificateur financier bien en vue. À la fin 2003, les Éditions Anne Sigier publiaient son livre « Sentinelles du matin », un hommage à la création.
REVUE SAINTE ANNE – Pierre Gagnon, à qui ou à quoi ressemble l'enfant en vous ? Votre « enfant intérieur » est rendu à un âge vénérable !
PIERRE GAGNON – Si on tient compte de l'immortalité, on donne à l'infini une importance et on diminue celle du temps. J'ai déjà passé mes 73 ans de vie, mais sur le plan de l'immortalité, il me semble que c'est un clin d'œil.
Le cœur d'enfant que je rencontre dans l'œil de mes arrière-petits-enfants, je souhaite que d'autres le rencontrent dans mes yeux de bon vieillard.
RSA – Êtes-vous un vieillard ou un enfant ?
P.G. – Je me sens plutôt enfant. Selon moi, toutes les expériences de vie – avec l'aide de Dieu, bien entendu (!) – nous ramènent à ce que nous étions dans sa pensée parce qu'on y retourne finalement après toutes nos années d'existence terrestre. C'est d'ailleurs Jésus qui le disait : « Si vous ne devenez pas comme eux autres, vous êtes foutus, les boys. » (!) Si vous ne redevenez pas comme des petits enfants, vous ne pénétrerez pas dans le Royaume des cieux. »
RSA - Comment redevient-on enfant?
P.G. – En sachant s'émerveiller de ce que Dieu fait de beau au cœur de sa création et, encore bien plus, au cœur de ses créatures.
RSA – De quelle manière décrivez-vous l'enfant en vous ?
P.G. – J'ai l'impression que je fais encore rire un peu, à moins que les gens soient très polis à mon égard… (rires) J'espère que non. Sérieusement, je dois avouer que je retrouve en moi l'optimisme de l'enfant. Lorsque je menais une vie de dévergondé – à plein nez dans le péché –, j'étais fort pessimiste. J'ai appris que tout ce qui me bloque dans mon rapport avec l'infini, c'est-à-dire avec Dieu, me fait craindre l'avenir. Et bien plus ! J'avais peur de mon aujourd'hui, de mon présent. Le cœur d'enfant que j'ai découvert et que j'apprivoise ramène en moi l'optimisme.
Je crois que l'humanité vit un temps de conversion parce que l'humain a la nausée. Il n'a même plus le courage de dire qu'il est heureux. Il en a marre de ne jamais être contenté parce qu'il ne goûte jamais réellement à ce qu'il souhaite foncièrement en lui, c'est-à-dire au cœur de Dieu.
RSA – Est-ce que vous êtes en train d'affirmer que l'humain a soif de Dieu, mais ne l'avoue pas ?
P.G. - Effectivement! Je suis cependant plein d'espérance. J'aime employer cette image : c'est comme lorsqu'on fait cuire du gruau. A un moment donné, ça fait des bulles Plouf! Plouf! Lorsque ça chauffe au cœur de la substance pâteuse, elle se transforme et le meilleur en sort.
Je vois des gens s'impliquer dans des chemins de lumière, c'est-à-dire dans des sentiers de conversion. Je n'ai pas encore rencontré de réel converti, car selon moi ce n'est que quinze minutes après qu'un membre de la faculté de médecine décrète la mort clinique que la réelle conversion apparaît. Ce n'est qu'au moment du passage vers l'autre étape de la vie – celle qui vient après la mort terrestre – qu'il y a, par les mérites de Jésus, une véritable conversion. Malgré ce fait, je vois le chemin de plusieurs vers la lumière. Cela me rassure.
RSA – Vous écrivez dans votre livre : « La vie d'ici-bas coule de plus en l'affection des autres, savoir plus lentement. » C'est vrai ?
P.G. – Je ne peux pas expliquer ce qui se passe entre les étapes de la transformation de la chenille en papillon, mais je sais qu'il y a mort d'une part et qu'il y a naissance d'autre part.
À 73 ans, la vie commence! Et le Seigneur, dans sa bonté, nous fait connaître mille petites morts afin de s'habituer au grand passage. Il y en a qui sont bien pessimistes en ne parlant que de la déchéance du corps humain. Voyons plus loin que cela! Dieu multiplie les rides au même rythme qu'il multiplie les vertus. Il y a une compensation. Rien ne se perd! Même pour un vieillard de 90 ans ! En lui habite la jeunesse parce qu'il prépare un nouveau départ, une nouvelle naissance en Dieu.
RSA - Qu'est-ce que la vieillesse change en soi?
P.G. – On s'enrichit des désirs que l'on a moins ou que l'on n'a plus. On caresse l'expérience de sagesse - qui est un trésor accumulé dans l'histoire de l'univers - des générations qui nous ont précédés. On ne croit plus qu'on a tout inventé (!). À 30 ans, on croit souvent que le monde est né peu de temps avant sa propre naissance. Mais plus à mon âge ! Le monde naît et renaît. Il y a un trésor de sagesse que l'humanité a accumulé Il suffit de s'y abreuver.
RSA – Dans un travail de philosophie qu'il a remis à son professeur de cégep, un étudiant que je connais écrit « qu'en vieillissant on perd ses illusions ». C'est vrai qu'on rêve moins ?
P.G. - Lorsqu'il est question des œuvres, le cynisme et le désabusement peuvent facilement nous submerger. Un humaniste ne peut pas penser autrement. Cependant, pour un humaniste chrétien, il y a tout un couloir qui, après ses déceptions, ses désillusions et ses désespérances, conduit à la lumière. Pour lui, il y a autre chose de plus grand que l'humain.
RSA – Avec l'âge qui avance, qu'est-ce que l'expérience vous dit de la vie ? Qu'est-ce que l'essentiel ?
P.G. – Croire en Dieu.
RSA – Juste ça ?!
P.G. – C'est l'essentiel ! Mais cet essentiel est aussi de savoir accueillir l’affection des autres, de savoir accueillir Dieu en soi et de savoir accueillir l'autre. Je crois à travers mes limites, mes insuffisances, mes ignorances.
RSA – Et s'il ne vous restait qu'une seule journée à vivre… À quoi ressemblerait-elle ?
P.G. - J'en voudrais une comme aujourd'hui ! Et puisqu'en ce moment il est 16 h, il ne me resterait que 8 heures d'attente avant de rentrer chez moi. Chez moi, ce n'est pas ici ! J'ai hâte de retourner à la maison ! Pas vous ?
RSA - Vous ne vous sentez pas chez vous ici ?
P.G. - Il me manquera toujours quelque chose. Je suis un inassouvi. Je suis comme la samaritaine. Je bois de l'eau... J'ai encore soif! Je mange... J'ai encore soif! Je fais la fête... J'ai encore soif! Il y a toujours quelque chose qui manque! Et ce qui me manque c'est Dieu!
RSA - Vous n'avez pas peur de mourir ?
P.G. – Pas du tout ! (Il fait un long silence) « Mais ça m'énerve! »
RSA - Vous êtes prêt !?
P.G. - Dieu me prépare. Il me montre chaque jour la gratuité de son amour.
RSA - Votre ami Roland Leclerc est décédé, il y a quelques mois. Comment avez-vous vécu son départ?
P.G. - C'était une journée de grande joie pour moi. C'était un prêtre très pur. Il dégageait quelque chose d'infiniment propre. J'ai regretté son départ, mais je me suis consolé très rapidement. Aujourd'hui, je le prie. Je dois beaucoup à Roland. Il m'a fait grandir en moi. De plus, il m'a poussé à écrire et à
RSA - Est-ce qu'il vous arrive de penser à la mort ?
P.G. - Pourquoi je penserais à la mort? De toute manière, elle va passer sans que j'y pense!
RSA - Lorsque vous regardez votre vie, quel est votre plus grand regret ?
R.G. - Tous les « Je t'aime » que j'ai dits et qui n'étaient pas purs comme ceux que je dis aujourd'hui. C'étaient des « Je t'aime » qui étaient plutôt des « Je m'aime ». Ils étaient vides. Aujourd'hui, je fais un peu mieux, mais j'en suis encore au jardin de l'enfance de l'amour. J'ai encore tant à apprendre.
RSA - Apprendre à aimer est le travail d'une vie!
R.G. - Je dirais plutôt se laisser imbiber par Dieu pendant toute une vie parce qu'il me semble que je n'ai pas beaucoup travaillé. C'est plutôt lui qui a tout fait pour moi.
Pierre Gagnon
85, rue Jean-Duceppe
Joliette (Québec) J6E 7Y8
(450) 759-8945
(Revue Sainte-Anne, juillet-août 2005, pp. 297 et 308)
