LE PRÉSENT DU PASSÉ : Mgr Marcel Gervais, archevêque d'Ottawa

Mgr Marcel Gervais,
archevêque d'Ottawa

« Le problème est que si on ne va pas à la messe de manière régulière, on n'est pas exposé à l'Évangile. On en vient à oublier qui nous sommes et quelle est notre mission. Ceux qui ne vont pas à la messe finissent par perdre la foi. »

Benoît Voyer

OTTAWA – Le pape Jean-Paul II a convoqué, le 10 juin 2004, une « Année de l'Eucharistie ». Celle-ci a débuté le 10 octobre 2004, lors du congrès eucharistique mondial qui a eu lieu à Guadalajara, au Mexique, et se terminera lors de la prochaine assemblée ordinaire du synode des évêques qui aura lieu au Vatican du 2 au 29 octobre 2005 et qui aura pour thème « L'Eucharistie, source et sommet de la vie et de la mission de l'Église ». L'Église canadienne n'a pas manqué de souligner cette année spéciale.

L'archevêque d'Ottawa, Mgr Marcel Gervais, qui quittera sa fonction épiscopale dans quelques mois, puisqu'il aura 75 ans, a accepté de répondre à des questions et des affirmations parfois difficiles à propos de l'eucharistie.

REVUE SAINTE ANNE – Mgr, qu'est-ce que l'eucharistie ?

MARCEL GERVAIS – Elle me fait penser à ma jeunesse au Manitoba. Aller à la messe était important pour nous parce que c'est un rassemblement. J'ai grandi dans une partie de cette province où il y avait beaucoup de protestants et d'anglophones. On se réunissait donc le dimanche pour voir les cousins et les cousines, les tantes et les oncles et d'autres membres de la famille canadienne-française catholique. La messe était vraiment un élément très joyeux de nos vies. L'eucharistie est donc un moment de rassemblement pour prier et nous réjouir ensemble.

Lorsque je parle de l'Eucharistie, l'image que j'aime utiliser est celle qui se retrouve dans les écrits du premier siècle.

Comme les grains de blé dans les champs, ceux qui sont éparpillés partout, chacun est seul, isolé des autres. De même pour les raisins. Ils sont sur une ligne, sur les collines. Ils sont séparés les uns des autres.

Pourquoi le blé et les raisins sont-ils là ? Ce n'est pas seulement pour l'apparence. C'est pour les rassembler : les grains doivent être recueillis ; les raisins mûrs doivent être vendangés. C'est la mission du grain et du raisin. C'est leur raison d'exister.

Le pain n'est pas pétri d'un seul grain de blé. C'est impossible ! Le vin n'est pas le fruit d'un seul raisin… Il faut que les grains de blé soient rassemblés. Il faut que les raisins soient recueillis et rassemblés aussi. C'est seulement à ce moment qu'il est possible de faire le pain et le vin. Tout comme nous, ce n'est qu'une fois rassemblés qu'il est possible de faire communauté.

RSA – La messe commence lorsque la communauté est rassemblée ?

MG – L'eucharistie commence chez vous, lorsque vous vous préparez à partir : vous faites votre toilette et vous rassemblez les petits, etc. Ça fait partie de l'eucharistie, ça ! C'est ainsi parce que nous répondons à l'appel du Seigneur. Ce n'est pas celui du prêtre et de l'évêque ! C'est vraiment celui du Seigneur qui dit à tous les disciples : « Rassemblez-vous et devenez l'Église, faites l'Église ! »

RSA – La célébration est séparée en plusieurs parties. Quel est l'objectif de la liturgie de la Parole ?

MG – C'est par la Parole de Dieu que nous nous transformons peu à peu. C'est en écoutant l'Évangile et en entendant parler de lui qu'on devient peu à peu de la farine et du vin. Cependant, pour cela, il faut que le blé soit moulu. C'est un processus assez difficile. Il faut que le raisin soit pressé. Il doit fermenter pour devenir du vin. La liturgie de la Parole symbolise tout le travail de la rencontre de la Parole de Dieu et de nos vies.

RSA – Qu'est-ce qu'il y aurait à améliorer dans les liturgies eucharistiques ?

MG – La procession des offrandes. C'est beaucoup plus simple d'avoir le vin et le pain juste à côté de l'autel. Ça va beaucoup plus vite ! Malheureusement, de cette manière, on perd le sens de ce que nous vivons.

Il faut que la procession commence à l'arrière de l'église ; il faut qu'elle soit accompagnée de la croix et des acolytes ; il faut que ce soient les laïcs qui apportent les offrandes ! Pourquoi ? Parce que le pain et le vin qu'ils emmènent sont eux et nous ! Ils sont toutes nos sueurs, toutes nos peines, toutes nos joies, tout notre travail… (!)

Durant cette démarche, nous symbolisons en marchant (car les symboles parlent !) : « Allez ! Tout le monde ensemble ! Allez ! Rassemblez-vous ! Faites un « focus » sur le pain et le vin, car c'est nous-mêmes que nous offrons au Seigneur. Nous sommes portés sur l'autel… »

Par le pouvoir de la parole, ce pain et ce vin qui nous représentent sont changés en Corps et en Sang du Christ, en sacrifice pur et en offrande. Ce que nous sommes devient le Corps et le Sang du Christ.

RSA – La messe est un mémorial symbolique… (??)

MG – La messe est neuve chaque fois qu'on la célèbre. Ce n'est pas une répétition. C'est neuf parce que le Christ c'est nous !

Le pain rompu est mangé et une seule coupe est partagée. C'est le Sang du Christ. Le Corps du Christ devient notre chair. Le Sang du Christ parcourt nos veines. Ce qu'il y a en nous devient aussi Corps et Sang du Christ.

RSA – L'eucharistie est un élément du présent ?


MG – Le passé devient présent. On peut se joindre au sacrifice de Jésus, qui ne s'est vécu qu'une seule fois, et le rendre présent aujourd'hui parce qu'il est uni à nos souffrances, à nos peines, à nos joies, à nos accomplissements… C'est l'acte du présent parce qu'on fait partie du sacrifice du Christ. C'est nous !

RSA – Nos frères protestants – pour qui l'eucharistie est une mémoire du passé – ne croient pas que Jésus soit vraiment vivant dans ce pain et ce vin. Quelle est donc la différence entre présence réelle et mémorial ?

MG – C'est toujours un mémorial. On se rappelle le sacrifice du Christ. Mais pour nous, les catholiques, cet événement n'en est pas seulement un du passé, c'est un événement éternel qui est toujours présent. Jésus dit : « Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde ! » Le Christ ne souffre plus, mais, nous (!), nous souffrons, nous faisons des sacrifices, nous mettons de côté notre égoïsme et le reste… Nos vies s'expriment dans l'eucharistie parce que celles-ci sont unies à celle du Christ sur la croix, le Christ qui est mort et ressuscité.

RSA – Lors de la prière au Saint-Sacrement, Jésus est vraiment vivant dans l'hostie ?

MG – Oui ! (La question le surprend) On y croit ! Ce n'est pas juste symbolique !

RSA – Pourquoi dois-je croire que Jésus est vivant dans un morceau de pain et une coupe de vin ? C'est une réalité difficile à saisir !

MG – (Il reste en silence. Il faut admettre que la question n'est pas facile.

RSA - Jésus est vraiment vivant dans l'hostie ?


MG - Oui ! Il est là ! (II rit. On sent une certaine nervosité.

RSA - Comment ça se passe ? Par la foi, direz-vous !


MG — Bien sûr que c'est par la foi ! C'est un miracle ! Nous croyons que Dieu s'est fait homme, qu'il est devenu chair comme nous, qu'il a eu des os et du sang comme nous... Il s'est donné pour nous, pour nous nourrir, pour nous soutenir, pour nous donner des forces. Ce que je vous explique ici est que le pain et le vin nous sont donnés. Nous sommes nourris du pain qui nous fortifie et du vin qui nous réjouit afin que les autres soient fortifiés et qu'ils partagent notre réjouissance. Le pain est là pour dire que le Christ est présent pour nous nourrir.

Lorsqu'on fait l'adoration du Saint-Sacrement, nous devons avoir en vue que Jésus est notre nourriture, qu'il est notre boisson, qu'il est notre vie... C'est lui qui soutient tout ce que nous sommes !

RSA – Pourquoi est-ce que c'est si important d'aller à la messe chaque dimanche ou, au moins, une fois par semaine ?

MG – La règle du Droit canon est beaucoup moins contraignante que cela ! L'Église nous oblige d'aller à la messe au moins une fois l'an pour faire ses Pâques.

Le problème est que si on ne va pas à la messe de manière régulière, on n'est jamais exposé à l'Évangile. On en vient à oublier qui nous sommes et quelle est notre mission. Ceux qui ne vont pas à la messe finissent par perdre la foi. D'ailleurs, il faudrait en venir à réfléchir à l'Évangile plus d'une heure par semaine…

RSA – Mais ce n'est pas intéressant pour un jeune de 16, 20 ou 30 ans d'aller à la messe ! Il trouve cela monotone ! Il finit par appeler cela « le sacrement des personnes âgées » !

MG – (L'expression le fait rigoler) C'est très réel ce que vous dites là ! C'est pour cette raison qu'il faut redécouvrir, par la grâce de Dieu, le mystère du salut Ici, en Ontario, on a quelques mouvements de jeunes qui acceptent le défi. Un de ces groupes s'appelle « The National Evangelisation Tees ». C'est une excellente organisation. Il y a là des jeunes qui ont découvert le Christ.

Lorsqu'on découvre que le Christ est une personne réelle à qui l'on peut parler et avec qui on peut dialoguer, ça change tout ! Dès cet instant, on n'est plus obligé d'essayer de convaincre les gens d'aller à la messe.

RSA - Comment redécouvrir l'importance de l'eucharistie ?

MG – Lorsqu'un problème est gros, il faut penser petit. Cette redécouverte passera inévitablement à travers les petits groupes de foi.

Mgr Marcel Gervais,
Centre diocésain
1247, place Kilbomn
Ottawa, Ontario, Canada
K1H 6K9
(613) 738-5025
(613) 738-0130 – télécopieur

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(Revue Sainte-Anne, octobre 2005, pp. 393 et 398)