psychoéducatrice et psychothérapeute
Benoit Voyer
MONTRÉAL – Quand et comment devient-on pleinement adulte ? Dans une société où un grand nombre de personnes est stationné dans une post-adolescence qui n'en finit plus, il semble opportun de s'arrêter pour se questionner sur les valeurs fondamentales. La psychoéducatrice et psychothérapeute Louise Couture tente de répondre à la question. Elle connaît bien les difficultés que traverse l'humain puisqu'elle l'écoute jour après jour dans son cabinet, un petit endroit fort chaleureux du Centre médical Pierrefonds à Montréal. En plus de sa profession, elle enseigne à l'Institut de formation théologique de Montréal et, avec son complice de vie, elle donne des sessions de préparation au mariage. Pendant quelques années, elle a été membre du bureau de direction de l'Organisme catholique pour la vie et la famille (OCVF), une composante de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC). Enfin, elle est mariée depuis près de 25 ans et mère de quatre filles.
REVUE SAINTE ANNE – Sur le plan psychologique, comment se définit « une personne pleinement mature » ?
LOUISE COUTURE – Je préfère l'expression « un adulte debout ». Celui-ci est une personne qui intègre toutes les parties de son être et qui bouge avec celles-ci. La maturité est l'intégration des dimensions qui nous habitent. Elle implique de les laisser circuler en soi.
De plus, puisque nous sommes des êtres de relations, la maturité implique que nous soyons capables de vivre en interpellations avec les autres. L'humain débute sa vie dans une relation avec la femme qui l'enfante et, au fil de son existence, voire de sa montée vers la maturité, il se détache peu à peu de celle-ci et il développe d'autres liens. L'humain n'est pas une petite bulle fermée, une cellule autosuffisante. C'est tout le contraire !
Spirituellement, l'image du dogme de la Trinité illustre bien cela. Celle-ci me fascine. On y voit un Dieu relationnel. Celui-ci n'a pas voulu être tout seul au-dessus de tout le monde. Il a senti le besoin d'avoir un Fils et l'Esprit afin de vivre de communion.
Un adulte debout, c'est-à-dire un adulte mature, est un juste équilibre entre le narcissisme, c'est-à-dire l'accueil de soi, et l'accueil de l'autre. En psychologie, on parle d'« objectalité ». Et cet autre, c'est aussi Dieu. »
RSA – Concrètement, comment devient-on une personne « pleinement adulte » ou, pour reprendre votre expression, « un adulte debout » ?
L.C. – Devenir(!). .C'est le mot qui résume tout. L'humain est un être en devenir. Tout lui est donné en potentiel. Il n'a qu'à actualiser ce cadeau qui lui est fait.
RSA – Comment développe-t-on ce potentiel ?
L.C. : Un lieu privilégié est celui de l'engagement, car il permet de découvrir sa vocation, c'est-à-dire sa mission propre. En d'autres mots, l'humain est appelé à laisser jaillir de lui-même la parole qu'il a à dire au monde. Cette parole est la voie qui lui est propre. C'est sa couleur personnelle.
L'action concrète à travers l'engagement permet de se découvrir. J'aime utiliser l'expression « l'amour en action ». L'humain est appelé à se mouiller, à plonger. Il est important que toutes les ressources qu'il y a en soi fleurissent. Cela fait très plaisir à Dieu !
RSA – Puisque vous abordez le sujet, qui est Dieu pour vous ?
L. C. : Dieu est un grand philanthrope. C'est un amoureux de l'être humain. Il nous a créés pour être en relation avec lui. Notre vocation ultime est de s'aimer et d'être en lui, c'est-à-dire en union avec lui. Dieu est relation et il nous appelle à celle-ci. J'ai étudié en psychoéducation parce que je voulais connaître l'humain et me rapprocher de Dieu. Je le rencontre à travers celui-ci.
RSA – Est-ce qu'être en relation avec les autres inclut être en relation avec soi-même ?
L.C. – Tout à fait ! C'est un aller-retour constant parce que le lien à l'autre me dévoile à moi-même. C'est également le cas lorsque je prie. En étant en relation avec l'une ou l'autre des personnes de la Trinité, il y a des éléments fondamentaux qui se dévoilent à moi-même, des éléments qui me montrent ma grandeur et ma misère. Pour plusieurs grands mystiques, se connaître soi-même se réalise en accédant à Dieu.
RSA – Est-ce que la souffrance sert à mieux se connaître ?
L.C. – La souffrance apparaît. Elle n'est pas donnée par Dieu. Elle est là parce que nous sommes créés libres. Elle est présente à cause de nos choix. Il nous est donc possible de faire des erreurs.
Les épreuves convertissent l'humain. Elles densifient sa vie intérieure.
Et, la souffrance, nous n'avons pas besoin de la rechercher. De toute manière cela serait anti-chrétien. La souffrance est là ! Nous ne pouvons que l'accueillir en lui donnant un sens. Elle nous interpelle à nous connaître en vérité. « La vérité te rendra libre… » (Jn 8, 32), explique un texte de la deuxième Alliance, c'est-à-dire du Nouveau Testament.
RSA – Dans une interview diffusée dans nos pages en octobre 2001, Rolande Parrot spécifie que, lorsque la crise survient, il faut simplement l'accueillir et la laisser travailler en soi. Il est donc bon d'accepter d'entrer en période de crise, mais il faut un jour ou l'autre en sortir ! Comment fait-on pour mettre un terme à la crise ?
L.C. : Y entrer, c'est commencer à y mettre un terme. Pour sortir de la crise, il faut simplement reconnaître et accueillir ses vulnérabilités.
Une expression empruntée au passé résume bien ce que je veux exprimer : il faut en venir à se résigner. C'est la voie vers l'acceptation de sa faiblesse. En s'accueillant ainsi, on devient plus fort.
Il faut aussi mener le bon combat. Nous n'avons pas à lutter pour devenir un être tout-puissant, c'est-à-dire une super-femme ou un super-homme.
Enfin, il faut lire et apprendre ce que la crise nous enseigne et reconnaître cela.
RSA – Est-ce que vous estimez que la personne de notre époque est arrivée à la pleine maturité de son être ?
L.C. : Il y a malheureusement beaucoup d'infantilisme dans cette société. C'est le résultat de toutes les crises qu'ont traversé les générations présentes. Durant celles-ci, il y a eu un rejet d'une série de choses. Plusieurs éléments étaient nécessaires, mais d'autres non. Ce qui est désolant, c'est qu'un grand nombre de personnes n'ont pas suivi les changements que l'humain s'est imposés. En disant cela, je pense surtout à la dimension affective. Les changements de cap, voire les « révolutions sociales », ont fragilisé ce que nous sommes. Nous avons perdu nos racines.
Le constat peut paraître lourd. Voici quelques exemples de ce que je tente de vous illustrer : La fragilisation de la famille, base de la société ; La stagnation du développement de la personne à l'étape de l'adolescence (on parle aujourd'hui de post-adolescence) ; Le narcissisme extrémiste, conséquence de l'infantilisation de certaines parties de soi ; L'hédonisme, c'est-à-dire la recherche impulsive du plaisir, de la pulsion et de la passion ; Le rejet de la durée (lorsque quelque chose ne fonctionne plus ou qu'une relation est chaotique on le remplace. On parle en psychologie de « génération fast-food »; La recherche inconditionnelle de l'amour passionnel (on associe l'amour à l'émotivité. Lorsqu'on n'a plus de papillons dans l'estomac en pensant ou en étant avec l'autre, on dit que l'amour est mort ; etc.
À force de tout fuir, on s'éloigne de soi-même !
Un adulte debout est capable de prendre des responsabilités et de s'engager. Il est capable de vivre dans la durée. Les idées et concepts que je viens de vous énumérer ne sont pas des barrières pour lui. Il est passé par-dessus ces réactions infantiles.
RSA – Notre société semble très malade.
L.C. : Nous avons abandonné des balises essentielles pour bien vivre la vie humaine et pour être heureux. Celles-ci sont des repères vitaux. Lors des crises sociales, on a jeté dans bien des situations le bébé avec l'eau du bain. Je pense en particulier à l'évacuation des valeurs religieuses. Il est dangereux de penser que l'humain est le commencement et la fin de tout et qu'il se suffit à lui-même. L'humain n'est pas sa propre finitude.
Le ménage qui a été fait était peut-être nécessaire, mais nous en sommes à l'étape du réaménagement intérieur. Il est important d'acheter de bons meubles. Vous comprenez sûrement que je parle ici de bonnes valeurs vitales et essentielles à une vie saine. Je crois qu'on s'en sortira.
RSA – Qu'est-ce que la foi apporte de plus au cheminement intérieur de l'humain ?
L.C. : Elle propose de devenir des personnes épanouies et ancrées dans des valeurs profondes. Elle interroge les gens.
RSA – Vous êtes une psychoéducatrice et une psychothérapeute catholique, membre de trois associations professionnelles. De plus, on vous consulte souvent à la CECC pour votre expertise. Est-ce que cela veut dire que vous proposez la foi catholique (ou chrétienne) à votre clientèle ?
L.C. – Pas systématiquement ! Je parle seulement de la foi s'il y a une demande en ce sens. Cela semble un paradoxe, mais je sens que je la propose davantage en étant une simple présence.
Il y a quelque chose que les gens ne peuvent pas toujours nommer, mais qui les ramène. Moi, je sais pourquoi ! Et je vais le nommer si la situation le permet.
Bien de mes clients me sont référés par des prêtres et des organismes religieux. Les gens arrivent très souvent dans mon cabinet en me parlant de la foi. À ce moment, la dimension religieuse est automatiquement intégrée à la démarche que je débute avec eux. Je commence une thérapie psycho-spirituelle.
Si la personne n'ouvre pas la porte à la dimension religieuse, je crois que le Christ est tout de même présent !
En moi, la dimension religieuse n'est pas séparée de ce que je suis. Tout ce que je fais dans ma vie est plongé en Dieu. C'est une grâce qui m'est donnée. Sans le Christ, je ne serais pas la personne que je suis.
Ma discrétion me permet aussi d'accueillir avec respect d'autres courants spirituels.
RSA – Qu'est-ce que la foi apporte de plus à la psychologie ?
L.C. - La psychologie ne peut pas sauver, c'est-à-dire guérir. Cette science est nécessaire et j'y crois. Cependant, elle n'est pas une finalité. Il n'y a que Dieu qui peut guérir profondément l'intériorité humaine.
Chez mes clients, lorsqu'il y a une ouverture à la spiritualité, tout est différent dans le processus de guérison.
La foi et la psychologie sont les deux jambes nécessaires pour que le cœur soit vivifié. Ils s'interpellent l'un et l'autre. Il faut les articuler ensemble tout en gardant bien leurs spécificités.
Louise Couture, psychoéducatrice et psychothérapeute
Centre médical Pierrefonds
12 774 ouest, boul. Gouin,
Montréal H8Z 1W5
(514) 684-8460.
Vous connaissez une personne exceptionnelle qui mériterait un reportage ou une interview dans la Revue Sainte Anne ? Écrivez-nous quelques mots pour nous la faire connaître ! revuesainteanne@benoitvoyer.com
(Revue Sainte Anne, juillet-août 2004, pp. 297 et 300)
