« Le rêve de Dieu est de prendre toute la place dans ton cœur, de te donner tout son amour, de te combler, de t'accompagner dans tout ce que tu fais, d'avoir une relation intime avec toi à travers les choses de chaque jour et d'avoir un dialogue constant avec toi. Évidemment, on peut dire oui ou non ou un petit peu oui ou un petit peu non. Il nous laisse libres Je lui ai donc confié tout ce que je suis. »
Par Benoît Voyer
OTTAWA – Je suis très anxieux. Pourtant, Radio Classique diffuse de la musique qui fait du bien. Malheureusement, aujourd'hui Beethoven, Mozart et Bach n'ont pas d'effet sur moi. Au volant de ma voiture, entre Montréal et Ottawa, mon esprit est absorbé par ce stress que je porte.
Dans quelques heures, j'aurai devant moi une des plus compétentes journalistes aux affaires religieuses au Canada et une catholique engagée. Je n'ai jamais caché mon admiration pour cette femme. J'avoue bien humblement qu'elle a une longueur d'avance sur moi en ce qui a trait à la qualité de la rédaction et à la capacité de production littéraire. « Elle va assurément analyser ma pauvre méthode d'entrevue », me dis-je.
Il y a quelques mois, après 18 ans de loyaux services au journal le « Nouvel Informateur Catholique » (NIC), Michèle Boulva a troqué son métier de journaliste pour devenir codirectrice, avec Jennifer Leddy, de l'Organisme Catholique pour la Vie et la Famille (OCVF), une corporation sans but lucratif, financée par les Chevaliers de Colomb d'un océan à l'autre et la Conférence des Évêques Catholiques du Canada (CECC).
Son bureau est bien modeste. Il est installé dans le nouveau bâtiment de la CECC sur la place Don Reid, à Ottawa.
« Salut mon Benoît ! », me lance-t-elle en arrivant dans le hall d'entrée de l'édifice. « Ça fait un bon moment que nous ne nous sommes pas vus ! Je suis contente de te revoir ! » Notre amitié remonte à plus de dix ans.
Assis dans son bureau, on se donne des nouvelles. Elle a quitté le métier, mais celui-ci ne l'a pas quittée. Nous parlons.
Michèle est visiblement autant anxieuse que moi devant cette interview qui débutera dans quelques minutes. Je la rassure.
Cela semble porter des fruits. Après quelques minutes, bien installés à la table de l'excellent restaurant Flying Pigg, sur la rue Bank, nous prenons une grande respiration afin de nous calmer intérieurement. « Mon Dieu, aide-nous ! »
« De quelle manière a débuté ta carrière de journaliste ? » Elle parle vite. Elle veut tout dire en même temps. Elle est attendrissante. Je préfère sourire et l'écouter.
Elle me raconte qu'après ses études en pédagogie, en 1967, La Presse cherchait des jeunes pour couvrir Expo 67. « Ça a été une expérience incroyable ! J'ai réalisé ma première expérience journalistique en rencontrant une princesse de passage au pays. J'étais tellement stressée ! Heureusement, Michel Gravel, un photographe d'expérience, m'accompagnait. Tout s'est bien passé ! », me raconte-t-elle.
Rapidement, elle est orientée vers la section « Vivre aujourd'hui », les pages féminines du journal. Elle y passera quatre ans. Elle est rédactrice de mode.
Je lui lance : « Dans un éditorial, Pierre Venat écrivait que tu es une des femmes qui ont marqué l'histoire de La Presse ». Elle me regarde, le regard étonné, et le fou rire s'empare d'elle. En chuchotant, elle dit : « Ben voyons ! Qu'est-ce que tu veux que je réponde à ça ! J'étais juste une journaliste de mode ! »
En 1971, elle trouve un boulot dans le domaine des relations publiques et, en 1974, elle fait le choix de quitter son job pour se consacrer à l'éducation de sa fille Stéphanie. Plus tard viendront aussi Christian et Katerine. « Ces enfants ont été les trois plus beaux cadeaux de ma vie ! J'ai vraiment eu du plaisir à m'occuper d'eux ! », lance-t-elle.
Expérience spirituelle intense
En 1984, suite à une séparation conjugale, elle retourne au marché du travail : « Malheureusement, mon mariage s'est avéré un échec (elle a de la difficulté à dire le mot). Mais – Dieu merci : – c'est à travers cette période de difficultés que j'ai découvert le sens profond du sacrement du mariage, une alliance à trois… Dieu qui s'engage avec l'homme et la femme et qui, toujours, reste fidèle. C'est avec lui que j'ai élevé mes trois enfants ! »
Elle profite de l'occasion pour me dire qu'elle a eu des parents extraordinaires (elle est l'aînée d'une famille de six enfants) qui lui ont transmis des valeurs solides, qu'elle a toujours été catholique, qu'elle a toujours fréquenté la messe et qu'elle n'a jamais connu de crise majeure de foi.
Durant ces mois difficiles de son existence, elle commence aussi un cheminement de foi plus profond.
Elle se rend régulièrement chez les moniales dominicaines de Berthierville pour se ressourcer. Un prêtre et une religieuse l'accueillent et l'accompagnent. « En 1985, à travers une « prière ensemble » avec ces personnes, j'ai vraiment été touchée au cœur. J'ai compris l'amour inconditionnel de Dieu… malgré mon échec. Ça a été un baume. Dieu nous aime, qu'importe ce qu'on vit et traverse de difficultés et de joies. Il nous accompagne toujours et partout. » Son regard est lumineux.
Elle baisse la voix et reprend le ton de confidence. En chuchotant et avec un débit très rapide, elle confie : « Dis pas ça ! Mais je te jure, après que je sois sortie de là, je courais dans le jardin ! Je me sentais comme une gamine qui gambade. C'est une image, mais c'est comme ça que je me sentais. C'était un moment de grande intensité ! » À partir de ce moment, et pendant quelques années, elle fréquentera régulièrement les groupes du renouveau charismatique catholique.
Le Nouvel Informateur Catholique
Elle a le goût de revenir au journalisme et de devenir pigiste « parce que c'est un travail qui lui permettrait d'être disponible à la maison pour les enfants. »
Quand la Providence se manifeste. À trois reprises, on lui dit : Va voir à l'Informateur catholique ! « Je m'y suis présentée et j'ai été engagée. »
Pendant 18 ans, le NIC est pour elle une école de formation catéchétique et humaine. Une véritable école de la foi. Elle me parle de plusieurs rencontres qui ont marqué ces années et qui ont fait d'elle ce qui m'impressionne tant aujourd'hui. L'heure est à la confidence.
En toute intimité
Durant toutes ces années, elle est restée seule. « Au chapitre de la sexualité, ça n'a pas été trop difficile, Michèle ? »
« Dans ma prière, j'ai dit : Seigneur, je crois et je sais, je vis et j'expérimente que tu combles tous mes besoins, y compris au plan affectif… » Elle se fait rassurante sur ce point. Elle insiste pour dire qu'elle a véritablement donné son célibat à Dieu et qu'elle veut être fidèle à cela.
Elle ajoute : « Lorsque tu laisses entrer le Seigneur dans ta vie, il prend l'espace que tu lui laisses habiter. Si tu lui en donnes plus, il en prend davantage. Le rêve de Dieu est de prendre toute la place dans ton cœur, de te donner tout son amour, de te combler, de t'accompagner dans tout ce que tu fais, d'avoir une relation intime avec toi à travers les choses de chaque jour et d'avoir un dialogue constant avec toi. Évidemment, on peut dire oui ou non. Il nous laisse libres. Je lui ai donc confié tout ce que je suis, y compris ma sexualité. Je l'ai confiée au Seigneur. La grâce existe ! Il suffit de l'accueillir ! »
Vie et famille
En 2000, son travail l'amène à couvrir le Jubilé de la famille à Rome. Dès cet instant qui est gravé en elle, Michèle sent qu'elle doit faire davantage pour promouvoir la vie et la famille. Elle sent qu'elle doit faire plus. Elle augmente sans tarder son intérêt pour ces sujets. Dans ses articles publiés dans le NIC, elle ne se gêne pas pour en parler chaque fois que l'occasion se présente à elle. Elle écrit aussi de nombreuses lettres ouvertes qu'elle envoie aux médias francophones du Québec et de la capitale canadienne.
Ce désir de travailler au service de la famille grandit en elle, jusqu'à ce que, à l'automne 2003, s'ouvre un poste à l'OCVF. Durant le processus d'embauche, elle a goûté à la grâce de la Providence. « J'ai compris que le Seigneur m'appelait à autre chose et qu'il me l'a présenté sur un plateau d'argent. C'était la réponse à trois longues années de désir de me consacrer entièrement à cette cause », confie-t-elle.
Préalablement, elle a dû passer par une période de doutes. Elle a longuement hésité à quitter Montréal pour Ottawa parce que sa famille et ses amis y vivent. De plus, par fidélité, elle ne voulait pas laisser tomber Évelyne Lauzier et Paul Bouchard, les patrons de l'Informateur Catholique, car au fil des années, ils sont devenus ses grands amis. « À mon départ, ils m'ont écrit une lettre de référence formidable, malgré leur peine de me voir partir après tant d'années. »
À l'OCVF, elle devient codirectrice. Ce travail l'amène à collaborer avec les évêques canadiens à l'élaboration de stratégies et de documents en vue de participer à des débats publics autour du thème de la vie et de la famille et de préparer des documents pédagogiques. Projets de lois C250 sur la propagande haineuse et C-6 sur la procréation assistée, intervention en Cour suprême sur la redéfinition du mariage… Elle consacre toutes ses énergies professionnelles à la promotion et la valorisation de la vie et de la famille et du respect de la dignité humaine.
Elle insiste : « C'est le devoir des chrétiens d'être à l'origine, ou au moins d'en faire partie, de la réflexion sociale. Bien des gens aimeraient limiter la religion à la sphère privée, mais on ne peut pas séparer les choses de cette manière. Je prends l'exemple du médecin catholique. Il ne peut pas arriver à l'hôpital et enlever son manteau de chrétien et le remettre à la sortie. Cela serait tout à fait incohérent avec le message de l'Évangile et l'engagement de son baptême. Les décisions de ce spécialiste doivent être inspirées par une conscience éclairée. »
Les dossiers qu'elle pilote avec sa complice sont d'une grande importance pour l'avenir de la société. L'heure est même à l'urgence pour tout ce qui a trait à la famille parce que ses fondements sont attaqués par plusieurs groupes de pression.
Elle ajoute : « La vie est le premier des droits fondamentaux. Si on ne respecte pas ton droit à naître, tu n'en auras pas d'autres. Quand une société ne respecte pas le droit à la vie, elle risque tôt ou tard de bafouer les autres droits de la personne. Par ailleurs, la famille, qui est la cellule de base de la société, est attaquée de toute part. Pourtant, elle est la première école de vie. C'est à cet endroit que les enfants apprennent à être, c'est-à-dire à devenir des collaborateurs de Dieu, des citoyens autonomes, responsables et respectueux qui bâtiront une société plus juste et plus humaine. C'est pour cette raison qu'elle doit être défendue. »
D'ailleurs les statistiques montrent que les familles les plus solides reposent sur le mariage, même s'il y a beaucoup de divorces. Une étude démontre que les enfants dont les parents se sont mariés sans vivre ensemble, avant leur union, ont 13 % de chances de les voir divorcer. Ceux qui vivent en union de fait ont 63 % de chances de voir leurs parents rompre. Enfin, ceux qui se sont mariés après avoir vécu ensemble, la statistique est de 25 %.
« Il faut absolument revaloriser la profession parentale. Former un être humain, c'est toute une responsabilité et, je vous assure, le plus beau cadeau à faire à l'enfant est de lui apprendre à fréquenter Jésus en lui partageant ses joies, ses peines et ses rêves, chaque jour de sa vie », conclut avec un calme inouï Michèle Boulva.
Au volant de ma voiture, la station de radio ottavienne Couleur FM diffuse un magnifique air de Bach. Un moment d'extase pour le mélomane en moi. Je remercie Dieu. Mon anxiété n'est plus en moi.
Michèle Boulva, codirectrice
Organisme catholique pour la vie et la famille (OCVF)
2500 Promenade Don Reid
Ottawa, Ontario, Canada
K1H 2J2 – (613) 241-9461
www.ocvf.cccb.ca
mboulva@cecc.ca
(Revue Sainte-Anne, mars 2005, pp. 105 et 107)
