Professeur de théologie et spécialiste des manuscrits de la mer Morte
« Il n'y a rien de dangereux pour la foi chrétienne de chercher à mieux savoir d'où elle vient et dans quel contexte elle est née ! Est-ce que les écrits de Qumrân peuvent amener à remettre en question les dogmes de l'Église catholique et ce que nous savons de Jésus ? Pas vraiment ! À moins d'avoir l'esprit tordu ! »
Benoît Voyer
MONTRÉAL – Les manuscrits de la mer Morte, découverts en 1947 dans une grotte de Qumrân, au sud-est de Jérusalem, fournissent de nouvelles pistes pour comprendre les contemporains de Jésus, vus par le judaïsme. Les chercheurs comprennent, grâce à eux, que les racines juives du christianisme sont beaucoup plus profondes qu'on ne l'avait cru jusqu'à maintenant. Dans cette interview, Jean Duhaime raconte le parcours qui l'a conduit à devenir un spécialiste des écrits de Qumrân.
Jean Duhaime est professeur à la faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal. Il est titulaire d'interprétation biblique depuis 1976. Il concentre ses activités sur les Psaumes, les écrits de sagesse (Job, Proverbes, Qohélet, Ben Sira, Le livre de la Sagesse), le Cantique des cantiques et sur l'apport des sciences sociales à l'étude de la Bible. Son champ de recherche privilégié est la littérature juive ancienne, les textes de Qumrân, connus aussi sous le nom de manuscrits de la mer Morte. Il s'intéresse aux nouveaux courants religieux et à la sociologie des religions. Il est enraciné dans la communauté chrétienne Saint-Albert-le-Grand, à Montréal, et il participe activement au dialogue entre Juifs et chrétiens. Sa traduction et sa mise à jour du livre de Lawrence H. Schiffman, « Les manuscrits de la mer Morte et le judaïsme », a été publié, il y a quelques mois, chez FIDES.
REVUE SAINTE ANNE – Jean Duhaime, on ne devient pas du jour au lendemain un spécialiste de la Bible. Quelle est votre formation ?
JEAN DUHAIME – J'ai fait mes études en théologie à l'Université de Montréal, à partir de 1968. À cette époque, comme pour plusieurs jeunes de cette génération, j'envisageais une vocation sacerdotale. J'étais novice chez les Prêtres des Missions étrangères (PMÉ). Après une année d'études à Québec, je suis allé étudier la théologie en banlieue de Montréal, au Grand Séminaire des PMÉ, à Pont-Viau, Ville de Laval. L'année suivante, je devenais étudiant à la faculté de théologie de l'Université de Montréal.
Le fait que les études théologiques se faisaient à l'université permettait à la plupart des communautés religieuses de la région de se regrouper, avec leurs meilleurs professeurs, afin d'offrir un enseignement de haut niveau.
À l'occasion de mes études en théologie, j'ai rencontré le professeur Guy Couturier, qui est maintenant professeur émérite de la faculté. À l'époque, il donnait des cours sur les prophètes. C'est à lui, et à quelques autres professeurs, que je dois mon goût des études bibliques.
RSA – Vous avez vécu dans les années d'effervescence en théologie… (!)
J.D. – Effectivement ! Pour moi, ces études répondaient à des questions et à des intérêts personnels. Je voulais mieux comprendre et avoir des outils pour analyser les textes bibliques afin de pouvoir mieux interpréter leur signification, car il y a toujours des choses un peu intrigantes et étonnantes dans les textes de la Bible. Lorsqu'on essaie de les situer – notamment sur le plan littéraire et en les remettant dans leur cadre historique et archéologique – et d'en dégager une portée pour aujourd'hui, ils deviennent particulièrement intéressants.
En 1971, je terminais mon BAC. À l'époque, on appelait cela une licence en sciences religieuses.
RSA – En quelle année avez-vous commencé à enseigner ?
J.D. – Dès la fin du baccalauréat, j'ai été engagé à titre de professeur d'enseignement religieux catholique, au secondaire. Pendant deux ans, je me suis occupé des élèves de la première à la troisième année du secondaire.
Ce passage au secondaire a été pour moi une bonne occasion de mettre en pratique le bagage des connaissances acquises et m'approprier certains outils de communication. Apprendre à présenter un texte biblique qu'on a étudié pendant plusieurs heures sur les bancs de l'université et le présenter en vingt minutes à des jeunes de 12 ans, il faut un peu d'adaptation (!) (il sourit).
Ce passage m'a aussi permis de compléter mon BAC en enseignement secondaire. Je l'ai réalisé tout en travaillant. Cela m'a donné une formation en pédagogie dont je continue à tirer profit. Ça n'a pas été du temps perdu ! Elle m'a permis de préciser mes intérêts pour les études supérieures. D'ailleurs, je conseille souvent à des étudiants qui ont complété un premier cycle à l'université, et qui ne savent pas trop ce qu'ils vont faire rendus à la maîtrise, de prendre une année ou deux de recul afin d'aller travailler sur le terrain pour préciser un peu plus leurs champs d'intérêts et leurs questions.
RSA – Quel a été votre sujet de maîtrise ?
J.D. : En 1973, il était clair que je voulais faire une maîtrise en études bibliques. Je voulais surtout travailler sur des textes en hébreu, plus proches du Premier Testament. Naturellement, je suis allé voir Guy Couturier qui m'a considérablement marqué au premier cycle. Il m'a orienté vers les manuscrits de la mer Morte. Monsieur Couturier est un diplômé de l'École biblique de Jérusalem où était l'équipe responsable de la publication de ces textes.
Il m'a expliqué que c'est un domaine d'études relativement nouveau et qu'il me permettrait de travailler sur des écrits en hébreu parce que la plus grande partie de ce corpus est écrite dans cette langue. De plus, c'est une période de l'histoire charnière entre le Premier et le Second Testament. C'était donc la combinaison gagnante pour moi.
Je me suis donc intéressé à cela. J'ai fait la maîtrise et les deux années d'études de 3ᵉ cycle – qui correspondent à des études de doctorat – à l'École biblique à Jérusalem afin de travailler avec des spécialistes des études bibliques et en particulier avec un des spécialistes des textes de Qumrân, le père Murphy O'Connor, un Dominicain.
RSA – Est-ce que vous étiez encore en communauté ?
J.D. – Non (!) J'ai quitté les PMÉ, en 1968, à la fin de la première session d'études universitaires. J'ai réalisé que je ne suis pas fait pour la vie communautaire et le service ministériel. Néanmoins, j'ai décidé de continuer mes études sans trop savoir où je m'en allais.
RSA – Que s'est-il passé à votre retour de Jérusalem ?
J.D. – Il y a eu l'ouverture d'un poste à demi-temps à la faculté de théologie de l'Université de Montréal pour l'enseignement du Premier Testament, nouvelle appellation pour désigner l'Ancien Testament. C'était un domaine pour lequel je m'étais préparé. J'ai conservé ce poste de 1976 à 1981. Puisque j'avais une jeune famille à nourrir, j'enseignais aussi le matin, à demi-temps, au secondaire, au Collège Mont-Saint-Louis, à Montréal. En 1981, je suis passé à temps complet à l'Université de Montréal. Durant les 15 années qui ont suivi, j'ai surtout été affecté à des tâches administratives, dont vice-doyen pendant 12 ans et responsable de section pendant trois ans.
RSA – À quel moment est réellement née votre passion pour Qumrân ?
J.D. – J'ai toujours gardé un intérêt pour les manuscrits de la mer Morte, même si pendant mes premières années d'enseignement je n'ai pas pu y toucher beaucoup. Lorsque j'ai été embauché à temps complet à l'université, j'ai pu davantage investir du temps dans cette recherche. Je continue d'y travailler sur une base régulière même si ce n'est pas l'essentiel de ma besogne, parce que je donne surtout des cours sur la Bible. Toutefois, je donne souvent des conférences aux étudiants de maîtrise ou des cours de premier cycle d'initiation à cette littérature. Enfin, je donne aussi des causeries sur le sujet à l'extérieur de la faculté de théologie, lorsque j'ai des invitations.
RSA – Qu'est-ce que vous avez découvert dans les livres de la mer Morte ?
J.D. – Ils nous donnent accès à une communauté juive de l'époque de Jésus. Celle-ci nous invite à faire de l'observation participative. La bibliothèque de Qumrân contient environ 800 manuscrits (!) Ils sont le reflet de ce qu'était la culture religieuse d'une communauté juive à l'époque. Tous les manuscrits ne sont pas uniquement sectaires, c'est-à-dire des manuscrits exclusifs à la secte. Il y en a de nombreux qui sont des textes communs à toutes les communautés juives de ce temps. Il y en a aussi qui ne sont pas bibliques, mais qui interprètent la Bible, la commentent, la paraphrasent, etc. Ce sont des textes qui étaient partagés par différents groupes et qui ne sont pas exclusifs au groupe de Qumrân. Enfin, il y a des manuscrits exclusifs à la secte, avec le langage particulier d'un groupe qui s'est séparé du judaïsme pour vivre une réforme religieuse.
Il est fascinant d'avoir accès, de première main, à de la documentation qui n'a pas été modifiée ou retouchée par des siècles d'interprétation ou de transmission.
Je m'intéresse beaucoup aux idées religieuses qu'il y a dans ces textes, aux liens qu'il y a entre celles-ci et le contexte social et culturel de l'époque. Je suis persuadé qu'une bonne partie des idées religieuses qui circulent dans un groupe sont le reflet d'une réflexion, d'un ajustement, d'une interprétation de situations concrètes, historiques, politiques, religieuses et culturelles faites à partir de l'environnement humain où il se trouve.
Mon étude m'a amené à explorer un autre domaine des sciences humaines. Je me suis donné des outils en sociologie afin d'analyser ces textes et d'essayer de comprendre la dynamique sociale de ces gens. En sociologie, je me suis surtout intéressé à la manière dont on produit des idéologies politiques, culturelles et religieuses.
Je m'intéresse à la question du dualisme, c'est-à-dire l'idée que le monde est partagé entre des forces du bien et du mal qui sont en lutte depuis que le monde est monde, au fond, depuis que la lumière est séparée des ténèbres et que le jour et la nuit existent, qu'ils alternent dans le cycle cosmique.
Une autre question étroitement reliée au dualisme a surgi de mes études des manuscrits. Il s'agit de la question du déterminisme. Est-ce que tout est décidé d'avance pour chacun de nous ? Est-ce que nous ne sommes que des marionnettes qui exécutons un plan divin ? Ou, encore, est-ce qu'on a une part de responsabilité ? Les gens de Qumrân ont souvent débattu de ces questions.
Enfin, il y a la question du messianisme. On a à Qumrân une trentaine de textes où il est question de Messie à venir.
RSA - Est-ce que dans les écrits de Qumrân il y a des éléments nouveaux qui remettent en question le catholicisme?
J.D. – Il n'y en a pas. Les textes de Qumrân nous apportent une meilleure connaissance du paysage religieux de cette époque : l'originalité du christianisme, de la personne et du message de Jésus ressortent beaucoup mieux si l'arrière-plan sur lequel il se dessine est mieux défini.
RSA – Pour un non-initié, il y a un danger à explorer ces nouveaux manuscrits ?
J.D. – Il n'y a rien de dangereux pour la foi chrétienne de chercher à mieux savoir d'où elle vient et dans quel contexte elle est née ! Est-ce que les écrits de Qumrân peuvent amener à remettre en question les dogmes de l'Église catholique et ce que nous savons de Jésus ? Pas vraiment ! À moins d'avoir l'esprit tordu !
Jean Duhaime
Faculté de théologie et de sciences des religions
Université de Montréal
3333 Queen-Mary, 6ᵉ étage, bureau 640-28
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(514) 343-7261
jean.duhaime@umontreal.ca
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(Revue Sainte Anne, février 2005, pp. 57 et 83)
