HISTOIRE: Au lac de l’Est, en décembre 1930
Par Benoit Voyer
22 décembre 2025
En 1930, dans le Haut-Pays du Kamouraska, sur les terres publiques de Mont-Carmel situées sur la rive est [1], un groupe d’hommes et de femmes forme une petite communauté nommée la « mission du lac de l’Est ». Pendant que les hommes travaillent à exploiter la forêt pour le compte des frères Plourde, les femmes s’occupent de leurs marmailles. Du 19ᵉ siècle jusqu'aux années 1960, le lac est utilisé par l'industrie forestière pour l'alimentation des moulins à scie et le flottage du bois.
Le secteur est également habité par quelques familles de la première nation Wolastoqiyik, communément appelée « les Malécites ». Les Wolastoqiyik l’appellent le lac Kijemquispam. Ce nom apparaitra pour la première fois sur une carte toponymique en 1944. Il s’agit d’un mot en wolastoq, la langue parlée par les Wolastoqiyik.
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| La chapelle |
Bien installé sur la grève, le lac de l’Est est une place magnifique pour la pêche. L’eau est claire et y vivent de nombreuses espèces de poissons délicieuses à savourer, notamment le touladi, l'omble de fontaine, la perchaude, le corégone, la ouananiche et la lotte.
Le lac est situé sur la frontière canado-américaine. De l’autre bord, au loin, c’est le comté d’Aroostook, dans l’État du Maine. La municipalité américaine la plus proche est Allagash.
En canot, si on suit le courant des eaux, on naviguera sur le petit lac de l’Est et la rivière Chimenticook, un affluent du fleuve Saint-Jean.
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| Gabriel, Isabelle et Roméo Voyer a lac de l'Est |
Leur maison en bois est construite au centre de la propriété. Sur le bord de la maison, Alice Chenard, la mère de famille, y a planté quelques fleurs, des « annuelles ».[2].
C’est à cet endroit, au cœur de la forêt enneigée, que le 23 décembre 1930 Alice donne naissance à Roméo, qui sera le dernier marmot du couple. Après les douleurs de l’accouchement, le « p’tit Méo » sera rapidement entouré de ses frères et sœurs : Camille, l’aîné né en 1912, Jean-Marie, Madeleine, Isabelle, Germaine, Rachel et Gabriel. Jeanne-Mance n’a vécu que quelques heures.
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| Roméo a lac de l'Est |
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[1] Le Lac de l’Est, Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Lac_de_l%27Est_(Kamouraska)
[2] Lors de ma visite du site, en 2013, elles étaient les reines du site puisque la maison n’existe plus.
[3] Né le 19 octobre 1897 et décédé le 12 février 1960. Inhumé dans le cimetière de Saint-Philippe-de-Néri
[4] Née le 24 juillet 1906 et décédée le 21 mars 1976. Inhumée dans le cimetière de Saint-Philippe-de-Néri
[5] En 1932, Edgar et Alice seront les parrain et marraine de leur fille Bartha Lizotte
[6] Le Peuple, 9 janvier 1931, p. 1 - numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/4020518?docsearchtext=le%20peuple%209%20janvier%201931
VISION CATHOLIQUE: La première crèche
Par Benoît Voyer
22 décembre 2025
En 1223, à Rome, François d'Assise obtient la permission du pape d'aller a Greccio pour célébrer la naissance de Jésus, convoquer ses frères et inviter les gens de cette région à fêter cet événement.
C'est son ami, le chevalier Vélita, qui s'occupe des préparatifs. Tout est réalisé selon les instructions données par François: un autel dressé en plein air, une crèche, un bœuf et un âne. Cela représente de façon simple l'étable de Bethléem où naquit le Christ.
Quand arrive minuit, les Frères mineurs s’en vont vers le bois avec une foule de montagnards qui portent des torches et quelques instruments de musique. Lors de cette humble célébration, le saint d'Assise remplit l'office de diacres et prêche simplement.
C'est, malgré tout, aux Jésuites et aux Oratoriens que nous devons les crèches que nous connaissons aujourd'hui. Ce sont eux qui ont particulièrement travaillé à sa promotion. Ils répondaient ainsi à deux préoccupations de l'époque, soit de s'opposer à la Réforme protestante, car les auteurs de la grande division s'acharnaient à vouloir détruire les images pieuses - le peuple catholique, pour argumenter, allait les multiplier - arrêter la « Célébration des mystères ». Cette fête s'éloignait souvent de la tradition biblique et des directives du clergé.
Plus tard, Ignace de Loyola précisera davantage le sens de la crèche: « Voir le lieu. Ici, par le regard de l'imagination, voir le chemin de Nazareth à Bethléem. Regarder aussi, l'emplacement de la grotte de la Nativité; si elle était grande ou petite, comment elle était préparée ».
Ignace poursuivait: « Voir Notre-Dame, Joseph, la servante et l'enfant Jésus après qu'il soit né ... Et, moi qui les regarde, qui les contemple et les sert dans leurs besoins, comme si je me trouvais présent ... Et réfléchir, ensuite, en moi-même afin de tirer quelques profit ».
Depuis cette noble époque sont apparues, selon les régions du globe où elles sont fabriquées, des crèches aux multiples variantes. Au Canada, elles auront de la neige, aux Philippines un air amérindien et sur le continent noir, les personnages seront africains.
LE PRÉSENT DU PASSÉ: Benoit Houle
Benoît Houle
L'authenticité, l'amour des autres et la douceur sont de grandes qualités intérieures de Benoît Houle, co-fondateur, avec l'abbé Gérard Bossé, de l'Auberge Sous mon Toit de Granby. Il est timide, discret et très modeste.
Depuis 28 ans, c'est à son ami prêtre qu'il renvoie tous les éloges adressés à cet important organisme consacré aux jeunes hommes de 18 à 30 ans. Pourtant, la petite maison de chambres est devenue ce qu'elle est aujourd'hui grâce à ses innombrables heures de travail.
Benoît Houle est né le 2 mai 1949 à l'Hôpital Saint-Joseph (Centre hospitalier de Granby). Il est le 7e marmot de Clémentine, une ex-sage femme, et de Ernest Houle, un journalier, décédé l'an dernier. Le couple a donné la vie à quinze magnifiques enfants.
Il a grandi au 15, rue Bérard où sa mère habite toujours la maison familiale. Cette maison est située au cœur de la paroisse Saint-Benoît de Granby. C'est d'ailleurs à cause de cette église où il a été baptisé (dans les premiers de cette paroisse) qu'il porte son prénom. Après ses années scolaires à l'école Saint- Benoît de Granby (primaire) et au Collège des Maristes d'Iberville (cours classique), il abandonne ses études et devient journalier, comme son père. « Lorsque j'ai terminé ma 11e année ma mère m'a dit: pour un gars, c'est assez une 11e année! Pour les filles, elle disait qu'une 9e année suffisait», dit-il.
Après deux ans et demi, il se lance en informatique à la Laiterie Leclerc. « C’étaient les premiers ordinateurs. Ils étaient gros comme trois réfrigérateurs (!) avec de grosses bobines et des lecteurs avec cartes perforées », se souvient l'homme à la moustache.
De la J.O.C. à l'Auberge
Suite à l'invitation d'un ami de l'usine et les bonnes recommandations de sa mère qui avait déjà été membre de la Jeunesse ouvrière catholique (J.O.C.), il se joint au début de la vingtaine à ce mouvement. Rapidement, il devient président de la section locale de l'œuvre. À l'automne 1970, l'idée de bâtir une maison d'hébergement surgit au sein de la cellule de réflexion. Rapidement, une enquête sur la pauvreté débute dans la localité granbyenne. Un sondage est organisé auprès de tous les organismes de la municipalité. Tous sont consultés sur le projet. Puisque le groupe se montrait ouvert aux idées des gens, la population a appuyé la naissance de ce qui allait devenir l'Auberge Sous mon toit. Il n'y a pas eu d'opposition au projet. Le 1er mai 1971, Benoît Houle quitte son emploi pour se consacrer entièrement à l'œuvre.
« Lorsque j'ai vu l'annonce que nous pourrions avoir une subvention gouvernementale, j'ai abandonné mon emploi et j'ai dit à l'abbé Bossé: moi, je vais m'occuper de ce projet à plein temps! L'abbé fut surpris de cette décision impulsive, mais n'a pas dit non. Puisque nous avions ramassé un peu de dons en argent, l'abbé m'a dit: on va te donner 50$ par semaine pour être capable de vivre », se rappelle-t-il, toujours passionné par ce projet qui lui tient à cœur comme à cette époque.
Il poursuit: « J’ai travaillé pendant huit mois au projet de l'auberge avant son ouverture, le 1er novembre 1971. Nous n'avions pas encore de pensionnaires. Nous quêtions des dons en argent et en meubles. Nous avons visité plusieurs maisons d'hébergement un peu partout au Québec pour connaître les problèmes qu'elles vivaient afin d'éviter les mêmes erreurs. C'est là que j'ai appris qu'il ne faut jamais mettre deux gars dans la même chambre! Deux mois après l'ouverture, notre centre pour les hommes était plein à craquer! »
Un port d'attache
Lorsque le jeune arrive à l'Auberge Sous mon toit, il n'a plus de ressources où se tourner: il a été mis à la porte de son logement ou il n'a plus un sou en poche tentant de survivre avec un maigre chèque du ministère de la Sécurité du revenu du Québec. Il est révolté face à la société et ne sait pas comment se trouver du travail. À d'autres moments, il arrive déprimé, voire en situation de dépression.
Comment aider un jeune homme à se sortir de la misère? « Il faut créer un port d'attache. À cet âge, les parents ne comptent plus. Pour le gars qui est ici, la famille n'existe pas vraiment. Il commence à changer quand le sentiment d'appartenance à l'Auberge devient fort. La maison devient un port d'attache. Il pourra naviguer bien loin sur la mer de la vie, mais saura qu'il y a un port où il peut accoster lors de tempêtes », explique Benoît Houle.
Le matin de l'interview, un gars en réhabilitation à la suite d'un méfait public et qui habite à l'Auberge lui expose son questionnement: « Dans un mois, je vais avoir ma libération conditionnelle. Je ne sais pas si je dois retourner à Québec (son lieu d'origine) ou si je dois aller à Trois-Rivières où est ma fille de seize mois ». Il lui répond: «Écoute! Si tu t'en vas sur la route et qu'il y a de la brume, il ne faut pas prendre une route au hasard. Ce qui me paraît simple est de rester là où tu es. À un moment donné, la route va s'éclairer et tu vas savoir la route qu'il faut prendre. Une bonne décision n'est jamais facile à prendre! Il faut que cela coule comme une rivière! » C'est ce que l'homme en réhabilitation a décidé de faire.
Pour créer la confiance
La recette de Benoît Houle pour créer un lien avec une personne est simple: il s'agit de dépasser la limite de ce qui paraît normal.
Il y a quelques mois, un autre résident lui demande d'aller le conduire en automobile à quelques minutes de l'Auberge pour faire de l'auto-stop jusqu'à la ville voisine. Benoît Houle lui propose de l'accompagner jusqu'à sa destination pour lui éviter de perdre du temps à « faire du pouce », de l'attendre et de revenir avec lui. « Le gars a tellement été touché par ce simple geste qu'il m'a rendu ce service des dizaines de fois depuis ce temps. J'en suis parfois gêné. Ce gars-là est devenu une personne généreuse envers les autres. Il suffisait d'un si petit geste qui dépassait ses attentes pour qu'il évolue un peu », renchérit-il.
Pour aider un jeune homme à grandir, il faut juste attendre le moment où quelque chose est important afin de « dépasser la coche ». C'est comme un moment magique où la transformation commence à se faire.
Et la foi?
Officiellement, l'Auberge sous mon toit est un organisme catholique. L'évangélisation se fait par l'action. Excluant la messe de Noël et la bénédiction du pape qui est fièrement affichée à l'entrée de la maison, il est rare qu'il soit question ouvertement de la foi. Tout se fait discrètement.
Quelquefois, Benoît Houle parle de son expérience spirituelle qu'il souhaite voir imitée par ses gars: « À chaque matin, j'écris une lettre à Dieu. J'écris ce que je pense qu'il me dit. Je lui donne la parole. Et quand je termine, c'est toujours une grande paix que je ressens. On dirait que je suis prêt à affronter la nervosité, le stress et le travail qui s'en vient. C'est ce que je dis aux gars qui me demandent comment je fais pour rester calme. »
Pour ce Catholique qui fréquente régulièrement la messe, le véritable problème qui se cache derrière le mal de vivre d'un grand nombre de Québécois, c'est le manque de spiritualité. « Je suis persuadé qu'en Inde ça va mieux qu'ici, même si ce pays est économiquement pauvre! », conclut-il.
Malgré les années qui passent et que l'œuvre n'entretient plus de liens avec la J.O.C. depuis 1983, Benoît Houle demeure fidèle aux valeurs chrétiennes qui habitent en lui et à l'Auberge Sous mon toit qu'il a fondée avec l'abbé Gérard Bossé. Voilà une inspiration de la vie spirituelle en action à imiter.
Benoît Voyer
Dans l'ombre depuis 28 ans
L'authenticité, l'amour des autres et la douceur sont de grandes qualités intérieures de Benoît Houle, co-fondateur, avec l'abbé Gérard Bossé, de l'Auberge Sous mon Toit de Granby. Il est timide, discret et très modeste.
Depuis 28 ans, c'est à son ami prêtre qu'il renvoie tous les éloges adressés à cet important organisme consacré aux jeunes hommes de 18 à 30 ans. Pourtant, la petite maison de chambres est devenue ce qu'elle est aujourd'hui grâce à ses innombrables heures de travail.
Benoît Houle est né le 2 mai 1949 à l'Hôpital Saint-Joseph (Centre hospitalier de Granby). Il est le 7e marmot de Clémentine, une ex-sage femme, et de Ernest Houle, un journalier, décédé l'an dernier. Le couple a donné la vie à quinze magnifiques enfants.
Il a grandi au 15, rue Bérard où sa mère habite toujours la maison familiale. Cette maison est située au cœur de la paroisse Saint-Benoît de Granby. C'est d'ailleurs à cause de cette église où il a été baptisé (dans les premiers de cette paroisse) qu'il porte son prénom. Après ses années scolaires à l'école Saint- Benoît de Granby (primaire) et au Collège des Maristes d'Iberville (cours classique), il abandonne ses études et devient journalier, comme son père. « Lorsque j'ai terminé ma 11e année ma mère m'a dit: pour un gars, c'est assez une 11e année! Pour les filles, elle disait qu'une 9e année suffisait», dit-il.
Après deux ans et demi, il se lance en informatique à la Laiterie Leclerc. « C’étaient les premiers ordinateurs. Ils étaient gros comme trois réfrigérateurs (!) avec de grosses bobines et des lecteurs avec cartes perforées », se souvient l'homme à la moustache.
De la J.O.C. à l'Auberge
Suite à l'invitation d'un ami de l'usine et les bonnes recommandations de sa mère qui avait déjà été membre de la Jeunesse ouvrière catholique (J.O.C.), il se joint au début de la vingtaine à ce mouvement. Rapidement, il devient président de la section locale de l'œuvre. À l'automne 1970, l'idée de bâtir une maison d'hébergement surgit au sein de la cellule de réflexion. Rapidement, une enquête sur la pauvreté débute dans la localité granbyenne. Un sondage est organisé auprès de tous les organismes de la municipalité. Tous sont consultés sur le projet. Puisque le groupe se montrait ouvert aux idées des gens, la population a appuyé la naissance de ce qui allait devenir l'Auberge Sous mon toit. Il n'y a pas eu d'opposition au projet. Le 1er mai 1971, Benoît Houle quitte son emploi pour se consacrer entièrement à l'œuvre.
« Lorsque j'ai vu l'annonce que nous pourrions avoir une subvention gouvernementale, j'ai abandonné mon emploi et j'ai dit à l'abbé Bossé: moi, je vais m'occuper de ce projet à plein temps! L'abbé fut surpris de cette décision impulsive, mais n'a pas dit non. Puisque nous avions ramassé un peu de dons en argent, l'abbé m'a dit: on va te donner 50$ par semaine pour être capable de vivre », se rappelle-t-il, toujours passionné par ce projet qui lui tient à cœur comme à cette époque.
Il poursuit: « J’ai travaillé pendant huit mois au projet de l'auberge avant son ouverture, le 1er novembre 1971. Nous n'avions pas encore de pensionnaires. Nous quêtions des dons en argent et en meubles. Nous avons visité plusieurs maisons d'hébergement un peu partout au Québec pour connaître les problèmes qu'elles vivaient afin d'éviter les mêmes erreurs. C'est là que j'ai appris qu'il ne faut jamais mettre deux gars dans la même chambre! Deux mois après l'ouverture, notre centre pour les hommes était plein à craquer! »
Un port d'attache
Lorsque le jeune arrive à l'Auberge Sous mon toit, il n'a plus de ressources où se tourner: il a été mis à la porte de son logement ou il n'a plus un sou en poche tentant de survivre avec un maigre chèque du ministère de la Sécurité du revenu du Québec. Il est révolté face à la société et ne sait pas comment se trouver du travail. À d'autres moments, il arrive déprimé, voire en situation de dépression.
Comment aider un jeune homme à se sortir de la misère? « Il faut créer un port d'attache. À cet âge, les parents ne comptent plus. Pour le gars qui est ici, la famille n'existe pas vraiment. Il commence à changer quand le sentiment d'appartenance à l'Auberge devient fort. La maison devient un port d'attache. Il pourra naviguer bien loin sur la mer de la vie, mais saura qu'il y a un port où il peut accoster lors de tempêtes », explique Benoît Houle.
Le matin de l'interview, un gars en réhabilitation à la suite d'un méfait public et qui habite à l'Auberge lui expose son questionnement: « Dans un mois, je vais avoir ma libération conditionnelle. Je ne sais pas si je dois retourner à Québec (son lieu d'origine) ou si je dois aller à Trois-Rivières où est ma fille de seize mois ». Il lui répond: «Écoute! Si tu t'en vas sur la route et qu'il y a de la brume, il ne faut pas prendre une route au hasard. Ce qui me paraît simple est de rester là où tu es. À un moment donné, la route va s'éclairer et tu vas savoir la route qu'il faut prendre. Une bonne décision n'est jamais facile à prendre! Il faut que cela coule comme une rivière! » C'est ce que l'homme en réhabilitation a décidé de faire.
Pour créer la confiance
La recette de Benoît Houle pour créer un lien avec une personne est simple: il s'agit de dépasser la limite de ce qui paraît normal.
Il y a quelques mois, un autre résident lui demande d'aller le conduire en automobile à quelques minutes de l'Auberge pour faire de l'auto-stop jusqu'à la ville voisine. Benoît Houle lui propose de l'accompagner jusqu'à sa destination pour lui éviter de perdre du temps à « faire du pouce », de l'attendre et de revenir avec lui. « Le gars a tellement été touché par ce simple geste qu'il m'a rendu ce service des dizaines de fois depuis ce temps. J'en suis parfois gêné. Ce gars-là est devenu une personne généreuse envers les autres. Il suffisait d'un si petit geste qui dépassait ses attentes pour qu'il évolue un peu », renchérit-il.
Pour aider un jeune homme à grandir, il faut juste attendre le moment où quelque chose est important afin de « dépasser la coche ». C'est comme un moment magique où la transformation commence à se faire.
Et la foi?
Officiellement, l'Auberge sous mon toit est un organisme catholique. L'évangélisation se fait par l'action. Excluant la messe de Noël et la bénédiction du pape qui est fièrement affichée à l'entrée de la maison, il est rare qu'il soit question ouvertement de la foi. Tout se fait discrètement.
Quelquefois, Benoît Houle parle de son expérience spirituelle qu'il souhaite voir imitée par ses gars: « À chaque matin, j'écris une lettre à Dieu. J'écris ce que je pense qu'il me dit. Je lui donne la parole. Et quand je termine, c'est toujours une grande paix que je ressens. On dirait que je suis prêt à affronter la nervosité, le stress et le travail qui s'en vient. C'est ce que je dis aux gars qui me demandent comment je fais pour rester calme. »
Pour ce Catholique qui fréquente régulièrement la messe, le véritable problème qui se cache derrière le mal de vivre d'un grand nombre de Québécois, c'est le manque de spiritualité. « Je suis persuadé qu'en Inde ça va mieux qu'ici, même si ce pays est économiquement pauvre! », conclut-il.
Malgré les années qui passent et que l'œuvre n'entretient plus de liens avec la J.O.C. depuis 1983, Benoît Houle demeure fidèle aux valeurs chrétiennes qui habitent en lui et à l'Auberge Sous mon toit qu'il a fondée avec l'abbé Gérard Bossé. Voilà une inspiration de la vie spirituelle en action à imiter.
Benoît Voyer
(Revue Sainte Anne, avril 1999, page 151)
LE MOT DU JOUR: Salutations a la Maison des aînés de Sainte-Anne-des-Plaines
20231222 Salutations MDA Ste Anne des Plaines
LE PRÉSENT DU PASSÉ: Les Trinitaires au Soudan
Les Trinitaires qui célébreront leur 75e anniversaire de présence en terre canadienne, le 20 mai, et qui viennent de commémorer le 800e anniversaire de l'approbation de leur règle de vie par le pape Innocent III, le 17 décembre 1998, se préparent à fonder une nouvelle mission au Soudan.
En plus d'être humanitaire, cette mission permettra un retour aux sources concret pour cet ordre religieux fondé par saint Jean de Matha pour venir en aide aux esclaves chrétiens en pays musulmans.
« En cette célébration du 8e centenaire, nous ne voulons pas rester là à regarder le passé. Nous voulons faire un grand projet d'avenir. (...) Nous voulons vivre du même esprit que notre fondateur », dit le Père José Hernandez Sanchez, ministre général de cet ordre dont la maison-mère est située à quelques pas du Vatican.
Ce projet au Soudan est dans la tête du grand patron de l'Ordre de la Très-Sainte-Trinité depuis plusieurs mois, voire quelques années. Depuis que Mgr Gabriel Wako, évêque de Khartoum, et le père Hernandez Sanchez se rencontrent, des liens de solidarité et d'amitié se développent entre eux. Les derniers échanges entre les deux hommes datent de décembre 1998. C'était en Espagne, à l'occasion du congrès international sur l'apostolat Trinitaire. Le berger diocésain était l'invité spécial du pastoureau de la congrégation qui regroupe environ 600 membres dispersés autour du globe.
Un premier Trinitaire est en formation pour cette nouvelle mission. Celle-ci est longue puisque le père Aldo Beradi doit apprendre l'anglais, l'arabe, compléter sa théologie catholique et faire sa théologie musulmane.
Ce premier pas devrait déboucher sur d'autres puisque la famille des Trinitaires recherche des hommes prêts à relever ce nouveau défi au cœur de ce pays ravagé par la guerre civile et la famine.
« Le Trinitaire doit transparaître, doit donner le goût de la vie, doit être heureux de prendre ce chemin parce que ça vaut la peine de donner sa vie pour cette cause du Christ rédempteur », lance le ministre général plein d'espérance en cette année où l'ordre religieux soulignera aussi le 400e anniversaire de sa réforme par saint Jean Baptiste de la conception.
Benoît Voyer
(Revue Sainte Anne, avril 1999, page 158)
CINÉMA: 15 février 1839
Évangile de Lorimier selon saint Falardeau
Par Benoit Voyer
20 décembre 2025
Avec « 15 février 1839 », Pierre Falardeau a mis sur grand écran la plus merveilleuse histoire mythologique que le Québec a connue. C'est un véritable monument pour contrer l'oubli. Quel message ! Marie Thomas Chevalier de Lorimier, notaire de formation, enseigne à ses héritiers qu'il faut se battre jusqu'au bout de ses convictions. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis », disait un autre messie. Il faut bien l'admettre, De Lorimier s'est offert en victime pour la rédemption du peuple québécois. Son messianisme, étouffé par l'envahisseur anglais, revient hanter les esprits contemporains. Dans la lignée des gens de son époque, la mémoire collective se réveille grâce à « saint Falardeau », le patriote ressuscité.
Depuis 1760, la terre des francophones américains est occupée par les Britanniques. Après 40 ans d'une démocratie artificielle, les Anglais mettent fin au système parlementaire et poussent le peuple d'origine française, qui désire sa terre de Canaan, à la révolte. L'armée patriotique soulève une guerre contre l'armée la plus puissante du monde. Chargés, de manière préhistorique, de haches, de fourches et de quelques fusils, plus de 300 patriotes désireux de libérer leur région de la tutelle du roi d'Angleterre meurent à bout de sang. Les 8000 soldats des troupes de Sir John Corbone pillent les maisons, brûlent les fermes et rasent les villages. 108 prisonniers, condamnés à mort, sont amenés à la prison de Pied-du-Courant à Montréal. Le 14 février 1839, à 24 heures d'avis. Marie Thomas Chevalier de Lorimier, leur chef et libérateur en qui ils ont une confiance aveugle, est condamné à la pendaison avec trois autres compatriotes. « 15 février 1839 », un chemin de croix moderne qui laisse émerger un caractère profondément sacré, a été écrit à partir des relations entre De Lorimier et sa femme.
« C'te défaite-là, j'pense que c'est plus grave que celle de 1760… Mais le plus dangereux… J'pense, c'est pas l'occupation militaire… c'est c'qui vient avec… c'est l'occupation de nos cerveaux. [...] J'ai peur qu'à l'avenir on s'habitue au malheur… [...] Nos barreaux, on va finir par les transporter dans nos propres têtes », dit un patriote incarcéré à un autre.
« 15 février 1839 » est un film quasi-parfait. Les critiques n'ont qu'à faire l'effort de se transporter 162 ans en arrière et se laisser bercer par le climat de cette époque. Il ne faut surtout pas tenter de faire des comparaisons avec aujourd'hui.
Cette haine intense envers les Anglais n'est plus de notre temps. Aujourd'hui, les Britanniques ne sont plus l'incarnation diabolique du mal extrême. La seule chose qui reste est cet intense rêve d'une Nation, mais cela est une autre histoire, celle de Paul Saint-Pierre-Plamondon et de sa formation politique.
Par moments ce film sent l'héroïsme romanesque et le fait historique déformé, mais pour créer l'effet qu'il provoque sur le plan de la sensibilité et de la réflexion, l'aventure en vaut bien un bout de chiffon rouge entre les doigts de De Lorimier au moment de sa pendaison.
D'ailleurs, Paul Saint-Pierre-Plamondon sera assurément d'accord sur le fait que ce bout de tissu, qui a fait souffrir bien des Canadiens francophones, mis entre les doigts de Chevalier de Lorimier, livré en innocente victime au bûcher britannique, fait éclater un grand gage d'amour et de tendresse envers sa femme et un intense don de soi pour l'honneur de la nation.
L'amour d'une femme
Quel supplice pour son épouse ! Ce n'est pas pour rien qu'elle goûte l'hystérie. Son Chevalier est toute sa vie ! Ce genre de rupture, une sorte de divorce passionnel, est le plus cruel qui puisse exister. Il faut comprendre la situation.
Quant à leurs ultimes échanges amoureux, ils donnent des images puissantes, touchantes, frémissantes pour les spectateurs, témoins impuissants de ce passage triste, mais élogieux, de l'historiographie nationale. Ils ne peuvent que laisser échapper des larmes douces sur leurs joues. Ces scènes d'amour, de tendresse et de passion sont les plus poignantes de la tradition cinématographique québécoise.
Le rôle joué par Sylvie Drapeau est bref, mais intense. Son texte est une véritable poésie : « Moi, j'veux pas te perdre… C'est toi que j'aime… pas ta révolution… Moi mon pays… c'est toi. [...] J'les laisserai pas te faire du mal… J'les laisserai pas me faire du mal à moi… Ils veulent nous détruire… J'vais me battre… comme une chienne. Avec mes pieds… avec mes ongles… avec mes dents… Je t'aime… Est-ce que tu comprends ça ? J'taime ... J'taime ... J't'aime. Comment j'vais faire pour vivre si tu meurs… Moi je suis toi… Toi, tu es moi… Tu fais partie de moi… Y peuvent pas t'arracher de moi. [...] Qu'est-ce que je vais faire sans toi ? J'pourrai plus jamais te toucher, te sentir… te tenir dans mes bras… Plus jamais… », dit-elle avec une intensité qui reste gravée dans l'être des heures et des heures après la projection de l'œuvre.
Des images puissantes
Dans ce film, le directeur photo, Alain Dostie, et le réalisateur Falardeau réussissent à donner au public les plus belles images et les plus beaux éclairages de l'histoire du cinéma d'ici. Les puits de lumière, préalablement bien étudiés, permettent au spectateur d'entrer dans l'intensité émotionnelle de ces 24 heures de purgatoire, en donnant l'impression de vivre dans les mêmes pièces que les patriotes.
Parmi les images fortes, il y a bien entendu celles où Chevalier de Lorimier apprend sa condamnation. Le silence du condamné et le jeu intérieur de Luc Picard pénètrent l'âme. La peur, la souffrance et le doute s'expriment avec une grande fougue. Devant l'émotion, les erreurs historiques, comme le fait que les comédiens soient plus âgés qu'ils l'ont fort probablement été dans la réalité, n'ont plus d'importance.
Il est impossible de passer sous silence deux autres tableaux émouvants : Un prêtre catholique (Julien Poulin), un ami du chef des patriotes, est en prière avec les condamnés. Ils sont douze autour de lui. Une scène qui rappelle un certain Jeudi saint dans le film « Jésus de Nazareth ». Il y a aussi le dernier repas festif de Hindelang où des gens s'amusent, malgré l'épreuve, sous le regard d'un officier étonné de la situation. Il semble s'exclamer comme les compatriotes d'Astérix : « Ils sont fous ces Romains ! »
On voit aussi une religieuse en visite au cachot. Sans la nommer, l’histoire se souvient que la bienheureuse sœur Émilie Gamelin était la seule autorisée par les Britanniques pour se rendre auprès d’eux.
Erreurs historiques
« 15 février 1839 » est un récit inspiré de faits historiques, mais n'est pas l'histoire tout à fait telle que vécue. Les erreurs sont pardonnables, mais nombreuses :
En 1839, les Britanniques ne sont pas installés en Afrique. Il faut attendre la guerre des Sipahis (1857) pour qu'ils y débarquent.
Le portrait de Hindelang est intéressant, mais peu crédible. En relisant les faits historiques, il n'est pas assuré qu'il a été si courageux que cela. Dans la réalité, il a même essayé de se dissocier de ses amis afin de se sauver de la mort.
Jean Joseph Girouard, que nous voyons à l'occasion faire des croquis en prison, a été emprisonné officiellement du 26 décembre 1837 au 16 juillet 1838. Il ne devrait donc pas apparaître dans ce film.
La hiérarchie sociale n'est pas respectée. Puisque De Lorimier était notaire, de simples paysans n'oseraient jamais le « tutoyer ». Il y avait des protocoles d'usage qui étaient en vigueur entre bourgeois, notables et paysans.
Cependant, donnons raison à Falardeau puisque les historiens ne sont pas tous en accord sur ce point.
Ce n'est que quelques détails qui démontrent qu'il faut regarder ce film avec un œil et une intelligence critique.
Un film politiquement engagé
« 15 février 1839 », c'est Pierre Falardeau à son meilleur. Qu'est-ce qu'il pourra offrir de mieux maintenant ? Ce long métrage est une construction d'une implacable rigueur. Il est aussi le manifeste d'un cinéaste politiquement engagé, à l'image de son idéologie.
« Nous autres, on veut pas savoir d'ousse tu d'viens ou de quelle couleur que t'es. Que tu soyes blanc, jaune, noir… vert si tu veux… on s'en sacre… Nous autres c'qu'on veut savoir, c'est si t'es d'notre bord ou du bord des Anglais », fait dire Falardeau à Charles Hindelang par l'intermédiaire d'un des patriotes.
Plus loin, sur les lèvres de Hindelang, il poursuit : « Je les hais, là, tu peux pas savoir… C'est comme du feu… icitte… Touche. touche… mais fais attention, tu vas te brûler… » Et le message politique lancé aux Québécois d'aujourd'hui arrive : « C'est ça votre problème à vous autres… Vous êtes pas capables de haïr… »
Voilà que l'Évangile selon saint Falardeau est né. Tout est presque parfait, sauf la pleine véracité historique, mais cela n'est pas important lorsqu'un peuple se raconte une légende mythologique et christique qui donne un sens à la finitude de ses luttes libératrices.
Le film est disponible gratuitement sur Youtube :
https://www.youtube.com/watch?v=cX5Rs71KX64&t=147s
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Il s’agit de la mise à jour d’un article de l’auteur paru dans la Revue Sainte Anne, juin 2001, pages 274 et 275.
LE PRÉSENT DU PASSÉ: Enfants esclaves libérés au Soudan
La lumière surgit des ténèbres: Solidarité chrétienne internationale (SCI) vient de racheter 1050 esclaves (principalement des enfants et des femmes) au Soudan. Ces quelques prisonniers ont retrouvé leur liberté.
L'opération qui a eu lieu du 8 au 13 janvier dans la province de Bahr-el-Ghazal, dans le sud du pays, a coûté près de 80 000$. L'argent a été recueilli parmi le grand public par l'organisme dont le siège social est à Genève. Chaque personne a été achetée pour 280 ff (environ 76$ canadien) à des caravaniers arabes.
Ces esclaves sont chrétiens et animistes (religion traditionnelle africaine) et proviennent principalement du nord du Soudan. Ils sont enlevés par des groupes paramilitaires et sont habituellement enrôlés dans les forces gouvernementales musulmanes et utilisés dans la guerre civile contre le sud du pays.
Le conflit soudanais oppose le Nord, arabe et musulman, au sud, noir, chrétien et animiste. Le pays, dirigé par une dictature islamique, veut créer une nation totalement arabe et musulmane comme en Iran ou en Irak.
Pour le père Armand Gagné qui arrive d'un séjour en Espagne où il a rencontré - avec le père Sylvio Michaud, provincial des Trinitaires du Canada - Mgr Gabriel Wako, évêque de Khartoum, la situation de ces esclaves est effrayante, car ils sont victimes de différents sévices, travaux forcés, viol, excision, conversion obligée à l'islam et obligation de se prostituer ou devenir un produit pornographique.
Ce programme d'achats d'esclaves a débuté en 1995. SCI dit avoir redonné la liberté à 5066 Soudanais depuis ce temps. Le travail ne fait que commencer puisqu'il y aurait des dizaines de milliers d'esclaves dans ce pays d'Afrique de l'Est.
Malgré ce petit éclat de lumière, « c’est un des scandales de cette fin de siècle », dit promptement le père Armand Gagné, vice-président de la section canadienne de SCI.
Benoît Voyer
(Revue Sainte Anne, Avril 1999, page 164)
MON HISTOIRE: Gaston m’a un peu sauvé la vie
Par Benoit Voyer
19 décembre 2025
L’hiver et le printemps de l’an 2000 ne sont pas faciles pour moi. Je traverse une sérieuse crise à l’intérieur de moi. Ma santé mentale est touchée. Se cumulent une perte d’emplois, un divorce, des sérieux problèmes monétaires et avec la garde de mes enfants et le suicide de mon ami Gaetan [1] me hantent. D’ailleurs, puisque je travaille près de là, plusieurs fois par semaine, je me rends devant sa pierre tombale au cimetière Mgr Pelletier. J’aimerais lui parler comme je le faisais avant. Il était toujours content de me parler lorsque je l’appelais. Il me manque beaucoup !
Depuis l’âge de 11 ans, j’ai des périodes où je suis envahi par de fortes idéations suicidaires. Ça arrive et ça repart comme dans un cycle menstruel [2].
Autour de Pâques, mon plan pour en finir une fois pour toutes est défini. Il ne me reste plus que la date à fixer. Je me disais que je fixerai ce moment le jour même, à mon réveil. La méthode utilisée par Roger [3], un autre vieil ami qui s’est suicidé, m’apparait la meilleure pour moi : de la vitesse excessive en automobile sur l’autoroute et je frappe une grosse remorque ou le mur d’un viaduc. Et personne n’aura de signes précurseurs de mon geste.
Dans mes contrats, il me reste ma collaboration avec la Revue Sainte Anne. La direction me laisse carte blanche. Ainsi donc, je peux écrire à partir de questions que je me pose et avec l’angle que je souhaite ou simplement par désir de rencontrer une personne sans plan précis en me disant « on verra ce que ça va donner ». D’ailleurs c’est avec le magnétophone ouvert et sans plan précis que j’ai réalisé mes reportages les plus touchants. J’ai toujours grandement apprécié cette liberté.
C’est ainsi qu'en feuilletant l’annuaire de l’Union des artistes, je suis tombé sur le nom et le numéro de téléphone de l’animateur et journaliste Gaston L’Heureux. Sans hésiter, par instinct, j’ai signalé son numéro.
Nous nous sommes rencontrés quelques jours plus tard au Café Cherrier, à quelques pas du Carré Saint-Louis.
Mon « feeling » était bon. En lui serrant la main, la chimie était au rendez-vous. C’était comme deux vieux amis qui ne s’étaient pas vus depuis quelques semaines. Il s’assoit devant moi et demande au serveur un café. Sans tarder, je démarre le magnétophone. Et hop : « Et puis comment ça va Gaston ? Quoi de neuf ? ». Ainsi débutait une conversation qui durera près de quatre heures, dont une seule pour le besoin du magazine.
Rapidement, il est question du sens de la vie. Il me confie : « Tu sais, j'ai failli m'enlever la vie par désespoir » […]. « Je me suis accroché en pensant à ceux que je laisserais. De plus, je me suis demandé si j'avais tout fait pour être heureux. Alors que je ne voyais plus la lumière au fond de mon tunnel, je me suis accroché à ce que d'autres personnes ont déjà vécu. Vouloir m'enlever la vie aurait été un geste d'égoïsme. »[4]
J’attrape la balle au vol et je la relance sans tarder : « Mais, Gaston, pourquoi vis-tu ? Tu as des raisons de vivre ? » Il est perspicace. Il comprend que derrière ma question se cachent les mots : « Au fond, donne-moi donc des bonnes raisons pour vivre parce que moi j’en ai plus. »
Il me répond : « Parce que chaque jour est complètement différent. J'ai vu des gens dans le plus grand désespoir. J'en ai vécu de grands ! Je m'accroche parce que j'ai vu trop de situations changer. Tu sais, quand tu t'en vas en mer, il y a une tempête. Crac ! Ton mât est arraché. Tout à coup ! Hop ! C'est le calme… et puis tout continue comme si rien ne s'était passé. La sensation qui vient après l'épreuve ne s'explique pas », pense-t-il à haute voix.
Est-il possible de porter le nom de L'Heureux et de se sentir malheureux ? L'idée me fait sourire et je n'hésite pas à lui exprimer.
Mon badinage l’amuse. Il me répond tout de go : « Attention mon cher ! Je ne suis pas malheureux ! Mais je ne suis pas un optimiste. Je suis un inquiet. Je n'ai jamais la certitude des choses – du moins de ce qui est essentiel. Je suis un perfectionniste.
Pour lui, ce qui est important dans la vie c'est d'être pleinement humain : « Je pense que chaque vie est un roman. C'est comme les empreintes digitales : elles sont toutes différentes ! Tu sais, comme dans les romans, il y a des vies plates, drôles, trépidantes, compliquées, optimistes, pessimistes et aussi, il y a des vies d'amertume. Les humains sont à la fois les plus exaltants et les plus décevants. »
Ce jour-là, la présence de Gaston a été d’un grand soutien. Sans trop le savoir, Gaston L’Heureux m’a redonné un peu d’espoir et de la matière pour réfléchir. Ses propos reviendront dans ma mémoire le matin du jour qui aurait pu être le dernier : J’ai pensé à ceux que j’aime. Ce jour-là, stationné devant la tombe de Gaétan, assis dans mon automobile, je reverrai dans ma tête les petits visages de mes enfants et ceux des filles de mon ami. J’ai éclaté en sanglots : « Je ne peux pas faire à mes enfants ce que Gaetan a fait. Si je pars, je veux qu’ils m’oublient, mais ce sera le contraire qui arrivera. De plus, aux jours sombres, ils voudront peut-être faire ce que je m’apprête à faire. Non ! Non ! Je ne veux pas ça pour eux ! » J’ai compris ce que Gaston me disait : « Tu sais, vouloir m'enlever la vie aurait été un geste d'égoïsme. »
Quelques minutes avant de nous quitter, Gaston m'a dit : « Qu'importe l'heure, si tu vis un moment sombre, n'hésite pas à me téléphoner ! » Heureusement, je n'ai pas eu besoin de le faire, mais j'ai grandement apprécié sa disponibilité. C'est ce que j'appelle vivre à plein son humanité en étant un don de soi pour les autres.
Jusqu’à mon dernier souffle, je me souviendrai de Gaston L’Heureux. C’était vraiment un bon gars.
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[1] Il s’agit du journaliste Gaetan Girouard.
[2] A l’aube de la quarantaine, grâce a l’écoute, aux traitements médicaux et aux conseils du Dr Pierre Lizotte, je suis sorti de ce qui était dans la réalité une dépression juvénile non résolue. Par la suite, je n’aurai plus jamais d’idéations suicidaires.
[3] Il s’agit de Roger Paré, député de Shefford.
[4] Cf. Benoit Voyer. « Gaston L'Heureux - « J'ai failli m'enlever la vie ... » », Revue Sainte Anne, octobre 2000, page 391. https://benoitvoyerenliberte.blogspot.com/2026/01/le-present-du-passe-gaston-lheureux.html
AU COEUR DE LA PAROLE: 4e dimanche de l'avent B
20231222 AU COEUR DE LA PAROLE - 4e dimanche de l'avent B
LE PRÉSENT DU PASSÉ: Jean-Guy Dubuc
Benoît Voyer, journaliste
« Tant que je suis utile, j'ai une raison de vivre. Un prêtre qui n'est pas utile, ne peut pas vivre. Tant qu'il est utile, il a un sens à sa vie ... », dit Jean-Guy Dubuc Cet homme que peu de gens soupçonnent être prêtre catholique travaille depuis 40 ans à diffuser l'Évangile ... à sa façon.
Né en 1934, à Montréal, il est devenu prêtre, en 1958, parce qu'il voulait être au service des autres. Ce n'est que dans la vie religieuse qu'il pouvait pleinement réaliser cette aspiration profonde, inscrite au fond de son âme. « Je voudrais mourir 5 minutes après que je ne serai plus utile », lance-t-il spontanément.
Le fils de Juliette Martel et de Eugène Dubuc, originaires de la banlieue montréalaise, est un jeune d'une intelligence au-dessus de la moyenne. C'est à l'école Plessis, institution scolaire dirigée par les Frères des écoles chrétiennes que débute sa longue montée.
«Mon frère est allé à la même école. Il a continué jusqu'en 9e année. Parce qu'il était premier de classe, il a obtenu une bourse pour aller étudier à Mont Saint-Louis. J'ai décidé que je ferais la même chose parce que j'étais premier de classe à tous les mois et à toutes les années. À la fin de la 6e année, j'ai dit à mon père: « Je ne veux pas aller à Mont Saint-Louis! » « Pourquoi? », répondit-il. "Parce que je veux devenir prêtre!" raconte le futur éditorialiste en chef du journal La Presse et président-éditeur des quotidiens La Voix de l'Est et La Tribune
Il poursuit: « Il voulait que j'aille étudier chez les Sulpiciens au Collège Mont-Royal parce qu'il avait lui-même étudié là. Je ne voulais pas aller à cet endroit parce que des gars que je connaissais allait là. Je n'aimais pas leurs styles. Cela ne convenait pas à mon image(!). Alors, il a trouvé le Collège Grasset, sur le boulevard Décarie, donc très loin pour moi qui habitait sur la rue Sherbrooke, près du parc Lafontaine ».
Jean-Guy Dubuc était vraiment décidé et motivé. Tôt le matin, il faisait 45 minutes de tramway et vice-versa à la fin des cours. Ceux-ci débutaient à 8h15 et finissaient à 18h, presque 7 jours par semaine. Les élèves de ce collège étaient en congé les mardi et jeudi après-midi, le samedi, ils finissaient à 18h, et le dimanche, ils besognaient de 8h30 à midi. Il garde de très beaux souvenirs de cette époque.
Il vit au sein d'une famille unie où tout concourt au développement intellectuel. Son père était professeur à l'élémentaire et maître de chapelle (il dirigeait une chorale). «Chez-nous, il fallait chanter tous les soirs. Après le souper, nous allions au salon et papa s'installait au piano ... », se souvient-il fièrement, le regard rempli d'une étincelle de béatitude.
À 16 ans, il commence à travailler pour être responsable de lui-même. Il achète ses habits pour le collège, paie ses études et ses sorties.
Prêtre catholique
Il est de la dernière grande vague de prêtres canadiens-français. À cette époque, la vocation presbytérale est synonyme de prestige. Dans sa classe de première année au Grand Séminaire de Montréal, ils sont 25 gars de Montréal et une centaine du Québec. Ils sont valorisés d'être séminariste et de devenir prêtre. Tous portent la soutane et sont salués sur la rue. Le prêtre fait partie de l'élite de la société. Cela est inscrit dans les mœurs.
« C'est pour cela que vous êtes devenu prêtre? », lui lance promptement, en interview, le représentant de la Revue Sainte Anne. La réponse se fait entendre aussi rapidement que la question-commentaire: « surtout pas! J'ai d'ailleurs été un des premiers à ne pas vouloir porter la soutane! »
Une histoire de soutane
Le Cardinal Paul-Émile Léger n'aimait pas tellement voir son nouveau venu sans soutane et col romain. Il n'a pas manqué de lui dire. Cependant, il a su respecter ce choix fondé sur quelques arguments valables.
Cependant, puisque le jeune abbé Jean-Guy Dubuc est brillant, président des étudiants du Grand Séminaire et un peu marginal, son supérieur et archevêque de Montréal décide de le garder bien à vue en le nommant vicaire à la cathédrale.
« Lorsque je suis allé étudier en France et en Belgique et que je suis allé à Rome pour participer au Concile Vatican II, je ne portais pas de soutane et de col romain! Le Cardinal était mal à l'aise avec cela, mais je lui ai expliqué mon point de vue. Pour moi, le prêtre déguisé, c'est le prêtre de l'ancien testament, l'homme retiré du peuple. L'homme du nouveau testament, c'est l'homme dans le peuple qui est pêcheur ou comptable et qui vit dans son milieu », explique-t-il.
En Europe
Après avoir été vicaire, aumônier de l'aviation et aumônier diocésain de la Jeunesse étudiante catholique (JEC), il part, à la suggestion de l'ordinaire du diocèse de Montréal, poursuivre sa formation académique en Europe. Durant l'année 1961-1962, il étudie à l'Institut Lumen Vitae à Bruxelles, mais cela ne convient pas à ses attentes.
Après 3 semaines, il rencontre le chanoine Philippe Delais dont l'influence est grande en Belgique puisqu'il est prêtre et sénateur au gouvernement. Il est le représentant de l'Église au gouvernement et professeur à Rome et à l'Ille. Il conseille Jean-Guy Dubuc d'aller étudier à l'Ille.
« Comme j'étais lié à Lumen Vitae, j'ai décidé de faire les deux en même temps. Tous les matins, je partais à 7h avec ma voiture pour 2 heures de route. Après mes 3 heures de cours à l'Ille, je prenais une bouchée, je rentrais et je prenais mes cours à Lumen Vitae. Le soir, j'étudiais. Le lendemain matin, je repartais. J'ai fait cela pendant une année », raconte-t-il comme un conteur de bonnes vieilles histoires.
Participation au Concile Vatican II
En 1962, à la suggestion de Paul-Émile Léger, il laisse tomber l'offre de devenir aumônier des étudiants à Paris. Il opte plutôt pour une poursuite de ses études au doctorat à l'université Grégorienne à Rome afin de suivre de près le Concile Vatican Il et se retrouver auprès du Cardinal et ses deux collaborateurs.
Ce qu'il rencontre au concile, c'est une Église contestataire, car il y avait de grandes oppositions. Les positions du Cardinal Léger et du Cardinal Wojtyla, le futur pape Jean-Paul II, n'allaient vraiment pas dans le même sens, surtout sur la notion même d’ « Église ».
«Heureusement que le Cardinal Léger était un batailleur! J'ai appris au concile qu'il est important d'affirmer ce que l'on croit et de prendre les moyens pour imposer sa volonté. Le Cardinal s'est vraiment imposé. Il a eu des interventions extrêmement importantes qui ont influencé l'Église d'aujourd'hui », commente le sympathique intellectuel.
Au concile, l'ouverture de l'Église sur le monde était la préoccupation d'un certain nombre d'évêques et de théologiens et c'était loin d'être l'opinion de plusieurs autres qui étaient encore liés à une Église extrêmement hiérarchique et extrêmement romaine, liée aux dicastères romains.
La décentralisation est apparue et, surtout, les notions « Église peuple de Dieu » et « sacerdoce au service du peuple de Dieu ». L'idée d'un sacerdoce hiérarchique et dominant devenait une chose du passé. C'est là que Jean-Guy Dubuc s'est formé à l'idée que sa vie trouve un sens dans le service.
«Heureusement que j'ai fait un doctorat. Je ne pense pas que je serais resté prêtre si je n'avais pas eu l'occasion d'approfondir ma foi parce que la théologie apprise au séminaire me rebellait. Il fallait apprendre des thèses, que nous ne comprenions pas, par cœur. Je comprends pourquoi tant de prêtres intellectuels ont décroché à cette époque: il y avait une opposition entre la foi et la raison », constate-t-il.
À Rome, il a appris à raisonner sa foi. Il a vu qu'il est possible de ne pas être en accord et d'avoir le droit de se définir comme Catholique et croyant. Il a aussi appris qu'il est possible d'être contestataire et prêtre. Tout cela l'a rassuré.
Retour au Canada
À son retour au Canada, en 1963, il devient professeur à l'Université de Montréal. Ses sujets: la catéchèse et le rapport foi et raison. Son discours devient: L'Évangile doit s'incarner dans la culture contemporaine.
À partir de 1967, tout en continuant son travail d'enseignant, le cardinal Paul-Émile Léger lui demande de devenir directeur de l'Office des communications sociales, directeur de la revue L'Église de Montréal et de fonder un bureau de presse à l'archevêché.
Culture de masse
Rapidement, il est aussi demandé pour l'animation hebdomadaire d'une heure à
la télévision de Radio-Canada, trente minutes au réseau TVA et trente minutes à CKAC 730, la radio la plus populaire de l'époque.
Pendant que des confrères religieux s'intéressent à la technique médiatique, il s'intéresse au phénomène de la culture de masse.
«J'étais très préoccupé par cette culture populaire. Je vivais dans un monde qui avait une culture et la transmission de sa culture et, par ailleurs, j'étais dans une Église qui vivait une autre culture et qui était de plus en plus repliée sur elle-même parce qu'elle n'était pas capable de transmettre sa culture à l'intérieur d'une culture de masse qui s'imposait. C'est cela qui a créé la crise que l'Église traverse au Québec. Je trouvais cela dramatique parce que, de toute son histoire, l'Église a toujours trouvé le moyen de transmettre son message: martyrs, l'empire de Constantin, les empereurs de l'époque, les cathédrales du Moyen âge, les arts de la renaissance ... » ajoute le prêtre séculier.
Pour lui, depuis 1960 et, surtout depuis 1967, l'Église est incapable de transmettre son message par la culture contemporaine. Il trouve cela regrettable.
La Presse
En 1971, à la suggestion du pasteur de son diocèse, il passe au journalisme au quotidien La Presse. En 1973, il devient éditorialiste. En 1983, éditorialiste en chef. En 1988, éditeur du quotidien La Voix de l'Est et, l'année suivante, éditeur du quotidien La Tribune. En 1993, il tire sa révérence de l'empire de Paul Desmarais.
Durant ces années, il a toujours la même préoccupation de la propagation de l'Évangile en défendant les valeurs de la vérité, de la justice, du parti pris des plus faibles et en défendant diverses situations de défense de la vie.
Il reste attaché aux Journaux Trans-Canada en signant à chaque semaine des éditoriaux qui sont publiés dans La Tribune, Le Nouvelliste et La Voix de l'Est.
Il est maintenant devenu Conseil de direction en communication. Ses clients sont les grandes entreprises et les dirigeants de notre société qui désirent insérer des valeurs humaines, sociales et spirituelles dans leurs interventions publiques. Il est aussi responsable des communications à l'Oratoire Saint-Joseph. Enfin, il est à la tête du Réseau Vision qui espère mettre en ondes une station de télévision francophone œcuménique sur le câble. La décision du CRTC se fera connaître dans les prochains jours.
Dans ses temps libres, il est membre du conseil d'administration de 10 œuvres sans but lucratif dont il assume la présidence de 5. Il trouve du temps pour la recherche et la rédaction de livres
Tant qu'il y a des projets, il y a de la vie. Tant qu'il pourra rendre service, tant qu'il vivra. Voilà un modèle de vie au service des autres.
(Revue Sainte Anne, mai 1999, page 199)
LE PRÉSENT DU PASSÉ: La première crèche
Par Benoît Voyer
En 1223, à Rome, François d'Assise obtenait la permission du pape d'aller a Greccio pour célébrer la naissance de Jésus, convoquer ses frères et inviter les gens de cette région à fêter cet événement.
C'est son ami, le chevalier Vélita, qui s'occupa des préparatifs. Tout fut réalisé selon les instructions données par François: un autel dressé en plein air, une crèche, un bœuf et un âne. Cela représentait de façon simple l'étable de Bethléem où naquit le Christ.
Quand arriva minuit, les Frères mineurs allèrent vers le bois avec une foule de montagnards qui portaient des torches et quelques instruments de musique. Lors de cette humble célébration, le saint d'Assise remplit l'office de diacres et prêcha simplement.
C'est, malgré tout, aux Jésuites et aux Oratoriens que nous devons les crèches que nous connaissons aujourd'hui. Ce sont eux qui ont particulièrement travaillé à sa promotion. Ils répondaient ainsi à deux préoccupations de l'époque, soit de s'opposer à la Réforme protestante, car les auteurs de la grande division s'acharnaient à vouloir détruire les images pieuses - le peuple catholique, pour argumenter, allait les multiplier - arrêter la « Célébration des mystères ». Cette fête s'éloignait souvent de la tradition biblique et des directives du clergé.
Plus tard, Ignace de Loyola précisa davantage le sens de la crèche: « Voir le lieu. Ici, par le regard de l'imagination voir le chemin de Nazareth à Bethléem. Regarder aussi, l'emplacement de la grotte de la Nativité; si elle était grande ou petite, comment elle était préparée ».
Ignace poursuivait: « Voir Notre-Dame, Joseph, la servante et l'enfant Jésus après qu'il soit né ... Et, moi qui les regarde, qui les contemple et les sert dans leurs besoins, comme si je me trouvais présent ... Et réfléchir, ensuite, en moi-même afin de tirer quelques profit ».
Depuis cette noble époque sont apparues, selon les régions du globe où elles sont fabriquées, des crèches aux multiples variantes. Au Canada, elles auront de la neige, aux Philippines un air amérindien et sur le continent noir, les personnages seront africains.
(Revue Sainte Anne, décembre 2002, page 495)
VISION CATHOLIQUE: Ma rencontre avec Michel Quoist
Par Benoit Voyer
17 décembre 2025
À l’été 1995, dans un restaurant français situé au coin des rues Sherbrooke Est et Monsabré, à Montréal [1], je rencontre l’auteur Michel Quoist. Il est au Québec dans le cadre d’une tournée afin de promouvoir son livre « Dieu n’a que des désirs », publié aux Éditions Sciences et Culture. L’ouvrage a été écrit à la suite d’entretiens avec le journaliste Élie Maréchal. Auprès de son diffuseur au Canada, j’ai demandé à le rencontrer afin d’écrire un article sur la prière pour la Revue Notre-Dame du Cap [2], le magazine du grand sanctuaire marial trifluvien pour lequel je collabore depuis 1992.
Je suis intimidé par cette rencontre. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre un auteur qui a un rayonnement international. Ce n’est pas rien : Plus de huit millions d’exemplaires de ses livres ont été vendus. Son bouquin « Prières » a été traduit en 26 langues. Il s’agit d’un phénomène jamais rencontré en littérature religieuse. Même le pape Jean-Paul II a lu ses bouquins pour nourrir sa vie intérieure.
Afin de bien me préparer, j’ai passé plusieurs journées à lire un imposant dossier de presse, son livre "Dieu n'a que des désirs" et trois de ses ouvrages et à préparer soigneusement mes questions.
La veille de l’entretien, me vient une idée : Mettre de côté toutes mes questions complexes de journaliste et y aller avec des interrogations simples, vraiment simples… comme si c’était un enfant ou un commençant dans la foi, c’est-à-dire un néophyte, qui mène l’échange. Sur ma feuille de route, je note : “La prière : qu'est-ce que c’est ? À quoi ça sert ? Comment on fait ? Comment se placer physiquement pour prier ? Que penser des prières toutes faites, c’est-à-dire écrites par diverses personnes ? Quand je prie, Dieu écoute vraiment ? Est-ce qu’il y a des mots qu’il aime que je lui dise ? Et j’écris bien lisiblement dans la marge : « M’en tenir à des questions courtes et très simples ».
Tel que convenu, Michel Quoist m’attend dans l’entrée du restaurant. J’entre avec mon appareil photo, mon magnétophone et mon calepin de notes. « Vous êtes monsieur Voyer ? » Avec son accent de France, je comprends qu’il est arrivé bien avant moi. Je m’excuse de l’avoir fait attendre. « Ben non ! C’est moi qui suis en avance… »
Ce qui se passe est inhabituel. En temps normal, j’arrive le premier aux rencontres et les invités arrivent à l’heure pile ou en retard. De plus, lorsqu’il s’agit d’une vedette, il est accompagné d’un attaché de presse. Michel Quoist est seul et en avance sur l’horaire.
À mon grand étonnement, je rencontre un homme d'une très grande simplicité. D’ailleurs, je lui dis en préparant mon magnétophone. Il m’explique que pour demeurer ainsi, il a longtemps opté pour l’humble apostolat en paroisse et auprès des jeunes. Il me confie qu’il n’a jamais accumulé ses honoraires d’écrivain. Il les a tous donnés à des associations catholiques de jeunes Français.
Nous nous asseyons à la table que nous propose le serveur. Nous lui demandons des cafés et lui expliquons brièvement que nous sommes là pour une interview.
Parce que je sens que l’entretien a débuté dès que nos regards se sont croisés. Sans tarder, j’ouvre le magnétophone, je le place devant lui et lance avec le sourire aux lèvres et sarcasme : « Ainsi donc, vous êtes un spécialiste de la prière ? » Visiblement, il n’aime pas la question. Il me lance : « Vous savez, je suis un chrétien et un prêtre comme les autres qui essaient de prier. J’ai surtout cherché à le faire à partir de toute la vie. Je me suis dégagé très tôt des textes de prières tout faits. Ce qui est important, c’est de rencontrer le Seigneur dans toutes circonstances et avec nos goûts. Il faut prier avec nos mots à nous… »
J’entre sans tarder dans mon plan de match : Mais « qu'est-ce que prier ? »
Il me répond : « C’est parler à Dieu comme à un ami, c’est exprimer son amour par la parole, par des gestes, en chantant, en offrant quelque chose à celui que l’on aime, avec des gestes… Il y a bien des formes possibles et inimaginables de prières. Prier c’est, aussi, s’exprimer par le silence, c’est-à-dire être là à côté de quelqu’un par amour. Prier c’est aimer. Il y a de nombreuses façons d’exprimer son amour.
Tout va comme prévu, je lui lance ma deuxième question : « À quoi sert la prière ? »
Un peu "soupe au lait", il s’emporte : « Mais coup donc, lisez mes livres ! » Je ne m’attendais vraiment pas à une telle réaction.
Laissant mes notes de côté, je le regarde dans les yeux et lui raconte ma préparation des derniers jours. Durant mes explications, le calme s’installe. Il sourit. Il semble apprécier l’orientation éditoriale.
Je reprends l’entretien : Alors, « à quoi sert la prière ? »
Il répond : « Elle sert à répondre à l’amour infini de Dieu. Il est venu au-devant de nous pour nous le déclarer. On peut s’ouvrir à celui-ci ou bien lui dire : « Je n’en ai rien à faire de ton amour ! » Si on s’ouvre à un amour, on est transformé par lui. »
Je demande : « Comment prier ? »
Il répond : « À ceux qui me disent : « Je ne suis pas capable de prier ! », je dis toujours : « Est-ce que tu es capable de dire bonjour ? Bonsoir ? Je t’aime ? J’ai fait ceci ? J’ai fait cela ? » Ils disent « ben oui ». Alors, je rétorque à ces gens : « C’est cela, aimer. » Il s’agit de le dire à Dieu. C’est simple ! Pas besoin d’apprendre à prier… Ça m’agace un peu les histoires d’écoles de prière. On n’apprend pas à dire « je t’aime ! ».
Je rétorque tout de go : « Comment dire « Je t’aime » à quelqu’un que je ne connais pas ? »
Michel Quoist : « C’est comme dans l’amour humain : quand une fille se présente à un gars et vice-versa, ils ne se connaissent pas au début et, pourtant, ils dialoguent dès la première rencontre. Ensuite, au fil du temps, la relation s’approfondit. »
Question : « Y a-t-il une position corporelle, une façon de respirer qui favorise davantage le dialogue avec Dieu ? »
Michel Quoist : « Ce sont des préfaces à la prière. Ce n’est pas la rencontre. Les techniques de respiration, je ne suis pas contre, mais je n’aime pas beaucoup cela, parce qu’au fond on mélange la méthode avec la prière. Ces longues préparations engendrent beaucoup d’illusions. Quand on fait de longs exercices de préparation, on se retrouve en face de soi. La prière, c’est se trouver en face de Dieu. »
Je tente de voir si j’ai bien compris : « La prière se fait donc au cœur du quotidien… »
Michel Quoist : « Bien oui, bien oui… Vous savez, ça me barde d’aller faire des courses. Je demande au Seigneur : « Viens-tu avec moi ? » C’est une prière ça ! En faisant des courses, je lui dis : « Regarde la dame, elle a une drôle de tête ! » Dans ma tête, je vois une image. Je me permets de rire.
Reprenant le fil de l’entretien, je lui demande son opinion : « Alors que pensez-vous des formules de prières ? »
Michel Quoist : « Eh bien, il faut s’en servir quand on n’a pas les mots à sa disposition… Encore une fois, quand un garçon aime une fille, il n’a pas une liste de formules. L’amour c’est l’expression d’une vie. »
Je réponds : « Donc, ce n’est guère nécessaire… »
Michel Quoist : « Eh non ! Quand on est pauvre, quand on ne sait pas quoi dire au Seigneur, il faut les utiliser. Quand on prie en commun, il y a la belle formule du « Notre Père ». Cependant, on n’utilise pas une formule pour exprimer son amour ; on parle avec ses mots à soi. Cela dépend du cheminement de chaque personne. Il y en a qui ont besoin de beaucoup de mots pour s’exprimer et d’autres qui n’en ont pas besoin. C’est la présence qui compte. »
Après un bref silence, je lui demande : « Et quand on n’a plus rien à dire ? »
Il me regarde en souriant : « Il suffit d’être là, l’un à côté de l’autre… Il suffit de se regarder et de se mirer par nos regards. »
Je pense à voix haute : « C’est comme la prière au Saint-Sacrement ! »
Il me sourit : « L’adoration c’est ça ! C’est d’être là pour celui qui est là, gratuitement. »
Je demande : « Combien de temps devrait-on prier chaque jour ? »
Il éclate de rire et me lance : « Combien ? (rire)… Avec une parade (rire)… Je ne sais pas ! C’est comme si vous me demandiez : « Combien de temps dois-je embrasser ma femme ? » Je ne sais pas. Ça dépend de vous ! Ça dépend d’elle ! Ça dépend si elle a besoin de sentir votre amour ! »
Le rire fait place à l’intensité des regards. Comme s’il lisait en moi…
Après un silence, l’agnostique en moi lui demande : « Est-ce que Dieu écoute vraiment ? Est-ce qu’il nous répond ? »
Il ne me lâche pas du regard : « C’est lui qui a parlé le premier… par l’Écriture. On y croit ou on n’y croit pas ! C’est sûr ! Sa Parole c’est une lettre d’amour qu’on a reçue. C’est lui qui a parlé le premier et c’est nous qui ne répondons pas. Il répond par les Écritures, les événements, les personnes que nous rencontrons, etc. Pour le voir et l’entendre, il faut la foi. »
Naïvement, je demande : « Est-ce qu’il y a des mots et des gestes que Dieu aime plus que d’autres ? »
Il ne se laisse pas distraire : « Ben non !!! Il connait tous ses enfants et il sait qu’ils sont différents. Chaque enfant a une façon différente de dire « papa, je t’aime bien ! ». Dieu accueille les différentes façons. Ce n’est pas la façon extérieure qui importe, c’est le contenu. »
Je me fais intime : « Dieu veut que je me révèle tel que je suis… »
Il ajoute : « On n’a pas à copier l’autre dans sa prière. C’est quelque chose de personnel. C’est pour cela qu’il est difficile d’en parler d’une façon générale. C’est tellement différent pour chacun, comme est différent l’amour vécu par telle ou telle personne. »
En conclusion, j’ose entrer dans son univers secret : Et vous, « comment est votre prière ? »
Il accepte la confidence : « Elle est pleine de silences. C’est plus contemplatif… Au début d’une relation amoureuse, les mots et les gestes sont importants. Au fil des années, il y en a de moins en moins. »
Je referme mon magnétophone. Je le remercie du fond du cœur pour l’échange.
Sans le savoir, ce jour-là, Michel Quoist m’a fait la plus belle des catéchèses sur la prière que j’ai eu l’occasion d’avoir de toute ma vie. Quelques mois plus tard, j’apprendrai avec regret son décès.
Michel Quoist nous a quittés le 18 décembre 1997. Il repose au Havre, en France.
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[1] Bâtiment démoli. Il s’agit maintenant du 5780, rue Sherbrooke Est.
[2] Benoit Voyer. « LA PRIÈRE : Un dialogue d’amoureux », Revue Notre-Dame du Cap, octobre 1995, pp. 8 et 9.
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