LE PRÉSENT DU PASSÉ : Le temps d'une paix avec Mgr Jean-Marie Fortier

ENTREVUE


Le temps d'une paix

Selon toute probabilité, Mgr Jean-Marie Fortier, âgé de 75 ans, se retirera de son mandat d'archevêque de Sherbrooke.

Celui qui a le visage d'un « grand-papa-gâteau » et la joie de vivre d'un jeune jouvenceau est le rare évêque canadien encore en fonction à avoir participé au concile Vatican II.

Dans son diocèse comme ailleurs, il est l'humble pasteur que tous aiment. Il a peu d'ennemis.

Ses 27 années à la tête du diocèse sherbrookois auront été marquées par la paix.

Mgr Jean-Marie Fortier a été ordonné évêque le 23 janvier 1961 à Ste-Anne-de-la-Pocatière. Après quelques années comme évêque auxiliaire de ce diocèse, il devenait berger de l'Église diocésaine de Gaspé en 1965 et, un peu plus tard, en 1968, prit la tête de l'archidiocèse de Sherbrooke.

Pour sa retraite, il souhaite aller aider en paroisse et, occasionnellement, animer des retraites paroissiales et sacerdotales.

NDC – Si je me souviens bien, c'est vous qui avez célébré les funérailles de René Lévesque...

JMF – ...ça c'est une belle histoire! Il meurt le dimanche soir...

Évidemment, le lundi matin, nous parlions de cela à l'archevêché. Raymond, un confrère, me dit : « Monseigneur, je n'aimerais pas être dans les bottes de celui qui fera l'homélie de la cérémonie de l'ex-premier ministre. » Je lui ai répondu : « C'est entendu que ça ne sera pas facile, mais le cardinal Vachon a une grande expérience. Je vais y aller comme président de l'Assemblée des évêques du Québec (AEQ). Je vais m'asseoir dans le chœur de la cathédrale et écouter l'homélie. »

La journée se passe normalement et, à 22 h 30, l'évêque auxiliaire de Québec me téléphone et dit : « Écoutez, monseigneur, on est vraiment mal pris! L'archevêque est à Victoria. Il est malade et ne peut absolument pas être présent aux funérailles. Pourriez-vous venir? »

Après avoir accepté, je me suis dit : « Jean-Marie Fortier, tu es un pasteur, tu es évêque, tu auras un peuple chrétien qui sera là. Alors, tu vas parler de la Parole de Dieu. »

Les téléphones des journalistes ont commencé à arriver : « Pourquoi est-ce que c'est vous qui présiderez les funérailles? Vous allez célébrer les funérailles d'un divorcé-remarié? » J'ai répondu que ce n'était pas une béatification et que c'est l'Église qui intercède pour le salut de l'âme de son fils qui est décédé. Quand je vais avoir mes funérailles, ils vont prier pour l'âme de leur pauvre évêque, le recommandant à la miséricorde de Dieu. Pour monsieur Lévesque, c'est la même chose!

L'après-midi du mercredi, Jacques Côté, le responsable des communications au diocèse de Québec, me demandait d'assister à une conférence de presse.

Au fond, les journalistes voulaient savoir le déroulement de la cérémonie. J'ai répondu à leurs questions. J'ai finalement dit : « Mon homélie est prête, je vous en remets une copie. Je vous demanderais seulement de respecter l'embargo jusqu'à demain après-midi après la célébration. » Ils ont accepté.

NDC – Quel genre de pasteur êtes-vous?

JMF – Quand je suis devenu évêque, je me souviens avoir dit à mon directeur spirituel: « Je veux devenir un saint évêque! » J'ai toujours eu ce projet-là. Ce que je suis devenu, c'est à Dieu d'en juger.

Aussi, un vieil évêque de mes amis me disait: « Jean-Marie, tu vas devenir évêque, tu seras un homme seul. » Je me suis dit, peut-être prétentieusement, non je ne serai pas un homme seul. Tout évêque éprouve naturellement une certaine solitude à cause des dossiers qu'il porte. Je n'ai jamais été un homme seul cependant. Je suis toujours au centre d'un réseau d'amitiés. J'en ai besoin comme de l'air que je respire.

NDC – Vous aimez célébrer l'eucharistie?

JMF – Je dis toujours aux gens: « La messe que j'ai célébrée aujourd'hui, elle est meilleure que ma première messe... »

La première eucharistie d'un jeune prêtre s'enveloppe de beaucoup d'émotivité. Enfin, tu arrives au terme de ta recherche. Ton père et ta mère sont là, tes frères, ta sœur, ta communauté, tes parents, tes amis... Sur le plan émotif, cette messe a été plus vibrante que celle que j'ai dite ce matin à la cathédrale.

Dans cette dernière, c'est tout mon passé d'homme et d'évêque qui est là; c'est ma vie qui est offerte avec ses joies et ses peines.

NDC – Est-ce que la pauvreté vous touche?

JMF – Évidemment! La conception que j'en avais dans mon adolescence, à l'époque où je fréquentais les Conférences St-Vincent-de-Paul, était d'ordre matériel. On donnait des bons d'épicerie, des vêtements chauds pour l'hiver, des couvertures de laine...

Maintenant, ça dépasse ça! Je m'intéresse aux pauvretés diffuses. C'est surtout sur les causes que je suis tenté de travailler. C'est pour cela que l'Office de pastorale sociale de mon diocèse est très impliqué dans les mouvements populaires de la région.

Ce ne sont pas toujours des catholiques! Dans une association, il y a une juive qui y exerce une action caritative exceptionnelle! Je ne demande pas leur carte d'abonnement de la messe du dimanche! Je me dis que ces hommes, ces femmes, vivent des valeurs de Jésus-Christ sans souvent le savoir. C'est à moi de leur faire découvrir!

NDC – Les Québécois vivent une grande pauvreté spirituelle!

JMF – Il ne faut pas la juger par leur non-pratique religieuse du dimanche...

NDC – Qu'est-ce qui s'est passé au long des années pour en arriver là?

JMF – Tu sais, on fait toujours allusion à la Révolution tranquille comme si 1960 était la date charnière dans la vie de l'Église du Québec. Il n'y a pas de date charnière! Tu peux pas dire qu'à la fin de 1959 c'est une chose et au début de 1960, c'est une autre chose!

La période de forte influence de l'Église du Québec a été, selon moi, relativement courte: de 1846 à 1910, 70 ans environ.

La première cause profonde se situe au niveau sociologique. La province est passée d'une société rurale, au début du siècle, à un monde urbain, en 1995.

Non pas que la ville soit un obstacle à la vie chrétienne! Il reste que ce sont des sociétés anonymes, les gens se connaissent peu.

En second, il y a la prospérité matérielle. Il y a quelques années, un bon ami médecin, autrefois de Sherbrooke, arrivait de Pologne où il était allé pour une mission spéciale. Il s'extasiait auprès des évêques du nombre de vocations à la prêtrise, à la pratique religieuse dans leurs églises. Les évêques de Pologne lui ont dit: « Monsieur, donnez-nous l'indépendance politique que vous avez, donnez-nous votre prospérité matérielle, et nous allons passer exactement par la même crise. » Ils la vivent actuellement.

NDC – Est-ce que Vatican II a été une cause?

JMF – Pas du tout! Je me dis que s'il n'y avait pas eu le concile, ça serait pire!

Il reste que Vatican II, c'est un mouvement de l'Esprit. Il n'a pas entièrement porté ses fruits. Jean XXIII a prié pour que ce concile soit un printemps pour l'Église. Nous en voyons déjà des pousses.

NDC – Il faudra combien d'années pour qu'il soit pleinement intégré?

JMF – Le concile de Trente a pris bien du temps...

NDC – Vous avez participé au concile Vatican II!

JMF – J'étais un jeune évêque. On était au fond de l'église St-Pierre. Je ne suis pas intervenu lors des périodes orales.

NDC – Vous dites que ce concile était inspiré de l'Esprit Saint. Est-ce que le précédent le fut aussi?

JMF – ...(Il fait un large sourire en sachant qu'il est pointé sur la question de l'infaillibilité du pape. Il cherche une réponse juste.)

NDC – Nous pouvons passer à une autre question si vous ne voulez pas répondre!

JMF – Non... ça va... (long silence)

Vois-tu, la définition d'une vérité (comme un dogme) par le pape... et par le pape seul, est un fruit qui arrive au terme d'une longue maturation. Le peuple chrétien le porte d'abord dans sa prière. Les théologiens en font l'objet de leurs recherches, de leurs discussions. Elle devient l'objet de l'enseignement de plus en plus généralisé des évêques. Enfin, le Saint-Père consulte ses frères évêques. Sur avis de ceux-ci unanimement ou majoritairement favorables, le pape juge que le moment est venu de définir tel ou tel dogme : l'Immaculée Conception en 1854, l'infaillibilité en 1870 et l'Assomption de Marie en 1950.

NDC – L'infaillibilité est-elle engagée dans tous les documents signés par le Saint-Père?

JMF – Évidemment non. Est-ce qu'une lettre personnelle (très rare) que le pape écrit à un évêque est infaillible? Il existe toute une marge!

Un canoniste m'a déjà dit qu'il y a environ 35 façons que le Saint-Père utilise pour s'adresser au peuple chrétien.

Tout document émanant du pape doit être reçu avec respect. Cela est dû à la dignité unique dont il est revêtu; cela est dû aussi à sa vaste expérience et à ses qualités personnelles.

Plus les sujets traités sont importants, plus le ton du document est grave, plus l'obéissance du catholique est requise s'il veut demeurer fidèle à Pierre, à qui le Christ a confié son Église, et dont le pape est le successeur.

NDC – La mort... À 75 ans, vous en êtes proche!

JMF – Cela va te paraître drôle, mais j'ai peur de mourir. Je redoute la mort. D'abord, que va-t-elle être? Est-ce qu'elle sera subite? souffrante? Est-ce que je vais décéder d'un cancer comme mon père? C'est ça qui me fait mal! Je tiens à la vie. J'aime la vie. J'ai bien aimé partager un bon vin avec toi en repas, c'est « l'fun »!

Je me vois sur mon lit funèbre avec ces gens qui pleurent; ça me fait mal...

Mais je ne crains point pour après. C'est le passage qui me fait peur.

Le Seigneur va m'accueillir. Je n'ai pas de mérite à ce qu'il le fasse, mais j'ai essayé d'être un évêque donné.

NDC – Est-ce qu'un évêque va au ciel directement?

JMF – (rire) C'est pas assuré! Je ne suis pas sûr d'aller au ciel. Il n'y a pas de certitude absolue. Aller au ciel directement... j'aurai assurément besoin d'une purification avant.

(Propos recueillis par Benoit Voyer)

(Revue Notre-Dame du Cap, novembre 1995, pp. 8-10)