Par Benoit Voyer
5 septembre 2026
En 1995, à plusieurs reprises, j'ai eu le privilège de rencontrer Mgr Jean-Marie Fortier, alors archevêque de Sherbrooke. À cette époque, je travaillais pour la Revue Notre-Dame du Cap à titre de journaliste et de rédacteur en chef par intérim.
Un matin, j’apprends qu’il a remis sa démission au pape. Il venait de célébrer son 75e anniversaire de naissance. Le droit canonique l’oblige à rappeler « aux officines vaticanes » son âge. Sur un coup de tête, sans trop réfléchir – c’était peut-être une lumière de l’Esprit saint – je prends le téléphone et je l’appelle.
Au bout du fil, il est visiblement heureux qu’un journaliste spécialisé au service de « la sainte Église » lui demande une interview afin de faire le point avec lui sur ses années à la tête du diocèse sherbrookois et pour parler de quelques sujets d’actualité. « J’accepte à une condition », me lance-t-il taquin. Je lui demande laquelle. Il me répond : « Vous allez arriver vers 11h. Vous venez à mon bureau. Vous déposez vos affaires et nous irons manger dans un bon restaurant! Nous bavarderons amicalement « of the record ». Par la suite, nous reviendrons à mon bureau et nous ferons l’entrevue officielle. C’est moi qui paie! Vous serez mon invité… ».
Il était rare qu’un évêque m’accueille de cette manière. J’accepte volontiers.
![]() |
| Mgr Jean-Marie Fortier |
Après une série de questions sur mon jeune parcours de journaliste, les sujets s’enchaînent. À plusieurs occasions, il me lance : « Gardez ça pour vous! Je ne pourrai pas redire cela publiquement par solidarité avec mes confrères évêques ». Un jour, je vous raconterai peut-être une de ces confidences qui m’ont fait voir la morale chrétienne d’une nouvelle manière.
Je me souviendrai jusqu’à ma mort de ces précieux moments. Ce jour-là, j’ai fait la rencontre d’un homme de grande culture, mais surtout d'une profonde bonté. Il ne jugeait pas les personnes à partir des étiquettes qu'on leur collait.
Dans son bureau, nous nous mettons rapidement au boulot. Je mets mon magnétophone sur « record » et, sans prendre le plan d’entrevue que j’avais préparé, j’ai choisi de simplement poursuivre la conversation avec la même fluidité et bonhomie qui avait marqué notre repas. Bien entendu, je tenterai de revenir sur quelques conversations, mais lorsqu'il devinait la direction que je prenais, il me faisait un signe de la main pour indiquer son refus d’aller plus loin dans cette direction.
L’entretien officiel [1] s’ouvrira sur une boutade sarcastique : Comme ça « si je me souviens bien, c'est vous qui avez célébré les funérailles de René Lévesque... »
Il n’en fallait pas plus pour lui faire parler d’un des grands instants de sa vie. Il n’en a jamais parlé publiquement, mais au repas il m’avait confié être en faveur de la souveraineté politique du Québec…
« ...ça c'est une belle histoire! Il meurt le dimanche soir... Évidemment, le lundi matin, nous parlions de cela à l'archevêché. Raymond, un confrère, me dit : « Monseigneur, je n'aimerais pas être dans les bottes de celui qui fera l'homélie de la cérémonie de l'ex-premier ministre. » Je lui ai répondu : « C'est entendu que ça ne sera pas facile, mais le cardinal Vachon a une grande expérience. Je vais y aller comme président de l'Assemblée des évêques du Québec (AEQ). Je vais m'asseoir dans le chœur de la cathédrale et écouter l'homélie. »
La journée se passe normalement et, à 22 h 30, l'évêque auxiliaire de Québec me téléphone et dit : « Écoutez, monseigneur, on est vraiment mal pris! L'archevêque est à Victoria. Il est malade et ne peut absolument pas être présent aux funérailles. Pourriez-vous venir? »
![]() |
| Les funérailles de René Lévesque, à Québec |
Les téléphones des journalistes ont commencé à arriver : « Pourquoi est-ce que c'est vous qui présiderez les funérailles? Vous allez célébrer les funérailles d'un divorcé-remarié? » J'ai répondu que ce n'était pas une béatification et que c'est l'Église qui intercède pour le salut de l'âme de son fils qui est décédé. Quand je vais avoir mes funérailles, ils vont prier pour l'âme de leur pauvre évêque, le recommandant à la miséricorde de Dieu. Pour monsieur Lévesque, c'est la même chose!
L'après-midi du mercredi, Jacques Côté, le responsable des communications au diocèse de Québec, me demandait d'assister à une conférence de presse.
Au fond, les journalistes voulaient savoir le déroulement de la cérémonie. J'ai répondu à leurs questions. J'ai finalement dit : « Mon homélie est prête, je vous en remets une copie. Je vous demanderais seulement de respecter l'embargo jusqu'à demain après-midi après la célébration. » Ils ont accepté. »
C’est effectivement ce qu’il a fait.
Le 5 novembre 1987, son homélie des funérailles de René Lévesque s’ouvrira en disant : « Frères et sœurs dans le Christ, M. René Lévesque, Gaspésien, journaliste, homme politique éminent, premier ministre du Québec, n'est plus! Cette nouvelle nous frappa de plein fouet à l'aube du 2 novembre dernier. René Lévesque n'est plus! Quelles que soient leurs allégeances politiques, il n'aura pas manqué d'hommes et de femmes pour rendre un hommage légitime à ce grand citoyen. La douleur, la sympathie, les regrets ont soulevé le peuple québécois telle une puissante vague de fond. Tantôt par des voix éloquentes, tantôt sur des lèvres malhabiles furent loués son sens de la démocratie, son souci de la justice, son esprit de service, son amour des petites gens, sa simplicité. Toutes valeurs qui s'enracinent profondément dans l'Évangile et qui ne cessent de nous interpeller, qui que nous soyons. Comme évêque et pasteur, ma responsabilité première, la plus grave, est celle d'enseigner à partir de la Parole de Dieu. »[2]
Après avoir longuement commenté les textes bibliques lus précédemment, il conclura en lançant : « Comme pour chacun de nous, et au-delà de tout jugement humain, ce dialogue s'est engagé entre le Christ miséricordieux et notre frère René. Ce dialogue fait aujourd'hui l'objet de notre prière et le vœu de notre espérance. »
Mgr Jean-Marie Fortier a refusé d'entrer dans le débat sur les mœurs de l’ancien premier ministre. Son regard était ailleurs. Il voyait d'abord un homme confié à la miséricorde de Dieu.
En relisant l'Évangile de Luc (Lc 6, 1-5), le souvenir de l’attitude de cet évêque m'est revenu avec force.
![]() |
| René Lévesque, le cardinal Louis Albert Vachon et saint Jean-Paul II, a Québec |
Les pharisiens reprochent aux disciples d'arracher quelques épis un jour de sabbat. La question semble porter sur une règle religieuse. En réalité, Jésus dévoile quelque chose de beaucoup plus profond : notre tendance à laisser les règles prendre toute la place, jusqu'à oublier la personne.
Le sabbat est un don de Dieu. Jésus ne le méprise pas. Mais lorsque son interprétation devient un obstacle au bien, il rappelle sa véritable raison d'être. Les disciples ont faim. Avant de voir une infraction, Jésus voit des hommes.
Jean-Marie Fortier a fait un peu la même chose. Avant de voir le « divorcé-remarié » ou de s'arrêter aux jugements portés sur sa vie, il voyait d'abord un homme décédé pour lequel l'Église était appelée à prier. Il ne rejetait pas l'enseignement de l'Église. Il refusait simplement que celui-ci fasse oublier la première mission de l'Église : conduire les êtres humains vers la miséricorde de Dieu.
C’est peut-être là l'une des plus grandes résistances de notre cœur. Nous sommes souvent plus rapides à revendiquer une règle qu'à discerner ce que Dieu attend de nous dans une situation concrète. L'Évangile ne nous demande pas de mépriser les règles. Il nous invite à ne jamais oublier pourquoi elles existent.
Le plus bel hommage que l'on puisse rendre à Dieu n'est peut-être pas de gagner un débat, mais de savoir reconnaître, au moment opportun, qu'il est toujours temps de faire le bien.
Comme disait Jean-Marie Fortier aux funérailles de René Lévesque : « la Parole était tombée dans une âme droite; elle a lentement germé et poussé sa tige; elle vient de produire ses fruits : l'amour et le respect d'autrui, même à l'heure de ses plus grandes dérélictions ». Oui, même à l’heure des grands instants d’abandon absolu.
____________________
[1] Benoit Voyer, « Le temps d'une paix », Revue Notre-Dame du Cap, novembre 1995, pp. 20-21.
[2] FORTIER, Jean-Marie. L'objet de notre prière et le vœu de notre espérance. Homélie prononcée lors des funérailles nationales de René Lévesque, Basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec, 5 novembre 1987. Texte intégral publié dans Le Devoir, 6 novembre 1987, p. 11.
[1] Benoit Voyer, « Le temps d'une paix », Revue Notre-Dame du Cap, novembre 1995, pp. 20-21.
[2] FORTIER, Jean-Marie. L'objet de notre prière et le vœu de notre espérance. Homélie prononcée lors des funérailles nationales de René Lévesque, Basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec, 5 novembre 1987. Texte intégral publié dans Le Devoir, 6 novembre 1987, p. 11.



