5 septembre 2026


Au parc des cultures Bernard Landry, a Saint-Jacques-de-Montcalm dans la region de Lanaudiere, en ce 5 septembre 2026.

AUJOURD'HUI


POLITIQUE : Aider le milieu communautaire à se financer


Aider le milieu communautaire à se financer

Par Benoit Voyer

5 septembre 2026

Les personnes qui œuvrent dans les innombrables organismes sans but lucratif (OSBL) qu’il y a au Québec et au Canada travaillent fort afin de trouver du financement pour assurer les services qu’elles donnent à la population. Comme on dit, l’argent, c’est le nerf de la guerre.

Ces organismes jouent souvent des rôles de suppléance ou de complémentarité indispensables aux services que les gouvernements donnent à monsieur et madame tout le monde, notamment dans les domaines de la santé et des services sociaux et de la préservation du patrimoine. Ils le font à moindre coût.

Les dirigeants de ces OSBL comptent pour un grand nombre sur le support des gouvernements du Canada et du Québec ou de leur MRC et, même, dans plusieurs cas, de leur municipalité pour se financer. Trouver un programme qui colle à sa mission est tout un défi. Certains organismes doivent aller jusqu’à modifier leur raison d’être pour se conformer et obtenir les subsides désirés.

Malheureusement, les moyens financiers de nos gouvernements sont de plus en plus limités. Ils ne peuvent pas tout financer. L’époque de l’État providence est terminée.

Depuis une trentaine d’années, je le dis et le redis, il faut que les gouvernements aident les OSBL à trouver de nouvelles sources de financement afin qu’on cesse de toujours dépendre d’eux. Pour reprendre dans mes mots un vieil adage : on peut bien donner du poisson à celui qui a faim. C’est louable! Mais si en lui donnant du poisson on lui montrait comment pêcher? En mots moins poétiques : il est essentiel de donner de l’argent pour le maintien des OSBL, mais si en même temps on leur apprenait comment faire surgir de nouvelles sources de financement?

On pourrait aussi aller plus loin. Et si les gouvernements revoyaient la fiscalité en faisant preuve d’audace... Un don en argent à un OSBL pourrait être déductible jusqu’à 100 % sur les impôts annuels. Pourquoi pas? Une telle mesure pourrait aussi aider considérablement le milieu communautaire.

EUGÈNE PROVOST - pensée


RÉFLEXION SPIRITUELLE : Savoir reconnaître, au moment opportun, qu'il est toujours temps de faire le bien

Savoir reconnaître, au moment opportun, qu'il est toujours temps de faire le bien

Par Benoit Voyer

5 septembre 2026

En 1995, à plusieurs reprises, j'ai eu le privilège de rencontrer Mgr Jean-Marie Fortier, alors archevêque de Sherbrooke. À cette époque, je travaillais pour la Revue Notre-Dame du Cap à titre de journaliste et de rédacteur en chef par intérim.

Un matin, j’apprends qu’il a remis sa démission au pape. Il venait de célébrer son 75e anniversaire de naissance. Le droit canonique l’oblige à rappeler « aux officines vaticanes » son âge. Sur un coup de tête, sans trop réfléchir – c’était peut-être une lumière de l’Esprit saint – je prends le téléphone et je l’appelle.

Au bout du fil, il est visiblement heureux qu’un journaliste spécialisé au service de « la sainte Église » lui demande une interview afin de faire le point avec lui sur ses années à la tête du diocèse sherbrookois et pour parler de quelques sujets d’actualité. « J’accepte à une condition », me lance-t-il taquin. Je lui demande laquelle. Il me répond : « Vous allez arriver vers 11h. Vous venez à mon bureau. Vous déposez vos affaires et nous irons manger dans un bon restaurant! Nous bavarderons amicalement « of the record ». Par la suite, nous reviendrons à mon bureau et nous ferons l’entrevue officielle. C’est moi qui paie! Vous serez mon invité… ».

Il était rare qu’un évêque m’accueille de cette manière. J’accepte volontiers.

Mgr Jean-Marie Fortier
Nous mangerons dans un des meilleurs restaurants de Sherbrooke, visiblement un endroit qu’il fréquente régulièrement : « Pour moi, ça va être comme d’habitude. Puis apportez-nous ce p’tit rouge que vous m’avez fait goûter l’autre jour! Il était délicieux… » Je me suis contenté de deux petites coupes; il s'est chargé du reste du vin.

Après une série de questions sur mon jeune parcours de journaliste, les sujets s’enchaînent. À plusieurs occasions, il me lance : « Gardez ça pour vous! Je ne pourrai pas redire cela publiquement par solidarité avec mes confrères évêques ». Un jour, je vous raconterai peut-être une de ces confidences qui m’ont fait voir la morale chrétienne d’une nouvelle manière.

Je me souviendrai jusqu’à ma mort de ces précieux moments. Ce jour-là, j’ai fait la rencontre d’un homme de grande culture, mais surtout d'une profonde bonté. Il ne jugeait pas les personnes à partir des étiquettes qu'on leur collait.

Dans son bureau, nous nous mettons rapidement au boulot. Je mets mon magnétophone sur « record » et, sans prendre le plan d’entrevue que j’avais préparé, j’ai choisi de simplement poursuivre la conversation avec la même fluidité et bonhomie qui avait marqué notre repas. Bien entendu, je tenterai de revenir sur quelques conversations, mais lorsqu'il devinait la direction que je prenais, il me faisait un signe de la main pour indiquer son refus d’aller plus loin dans cette direction.

L’entretien officiel [1] s’ouvrira sur une boutade sarcastique : Comme ça « si je me souviens bien, c'est vous qui avez célébré les funérailles de René Lévesque... »

Il n’en fallait pas plus pour lui faire parler d’un des grands instants de sa vie. Il n’en a jamais parlé publiquement, mais au repas il m’avait confié être en faveur de la souveraineté politique du Québec…

« ...ça c'est une belle histoire! Il meurt le dimanche soir... Évidemment, le lundi matin, nous parlions de cela à l'archevêché. Raymond, un confrère, me dit : « Monseigneur, je n'aimerais pas être dans les bottes de celui qui fera l'homélie de la cérémonie de l'ex-premier ministre. » Je lui ai répondu : « C'est entendu que ça ne sera pas facile, mais le cardinal Vachon a une grande expérience. Je vais y aller comme président de l'Assemblée des évêques du Québec (AEQ). Je vais m'asseoir dans le chœur de la cathédrale et écouter l'homélie. »

La journée se passe normalement et, à 22 h 30, l'évêque auxiliaire de Québec me téléphone et dit : « Écoutez, monseigneur, on est vraiment mal pris! L'archevêque est à Victoria. Il est malade et ne peut absolument pas être présent aux funérailles. Pourriez-vous venir? »

Les funérailles de René Lévesque, à Québec
Après avoir accepté, je me suis dit : « Jean-Marie Fortier, tu es un pasteur, tu es évêque, tu auras un peuple chrétien qui sera là. Alors, tu vas parler de la Parole de Dieu. »

Les téléphones des journalistes ont commencé à arriver : « Pourquoi est-ce que c'est vous qui présiderez les funérailles? Vous allez célébrer les funérailles d'un divorcé-remarié? » J'ai répondu que ce n'était pas une béatification et que c'est l'Église qui intercède pour le salut de l'âme de son fils qui est décédé. Quand je vais avoir mes funérailles, ils vont prier pour l'âme de leur pauvre évêque, le recommandant à la miséricorde de Dieu. Pour monsieur Lévesque, c'est la même chose!

L'après-midi du mercredi, Jacques Côté, le responsable des communications au diocèse de Québec, me demandait d'assister à une conférence de presse.

Au fond, les journalistes voulaient savoir le déroulement de la cérémonie. J'ai répondu à leurs questions. J'ai finalement dit : « Mon homélie est prête, je vous en remets une copie. Je vous demanderais seulement de respecter l'embargo jusqu'à demain après-midi après la célébration. » Ils ont accepté. »

C’est effectivement ce qu’il a fait.

Le 5 novembre 1987, son homélie des funérailles de René Lévesque s’ouvrira en disant : « Frères et sœurs dans le Christ, M. René Lévesque, Gaspésien, journaliste, homme politique éminent, premier ministre du Québec, n'est plus! Cette nouvelle nous frappa de plein fouet à l'aube du 2 novembre dernier. René Lévesque n'est plus! Quelles que soient leurs allégeances politiques, il n'aura pas manqué d'hommes et de femmes pour rendre un hommage légitime à ce grand citoyen. La douleur, la sympathie, les regrets ont soulevé le peuple québécois telle une puissante vague de fond. Tantôt par des voix éloquentes, tantôt sur des lèvres malhabiles furent loués son sens de la démocratie, son souci de la justice, son esprit de service, son amour des petites gens, sa simplicité. Toutes valeurs qui s'enracinent profondément dans l'Évangile et qui ne cessent de nous interpeller, qui que nous soyons. Comme évêque et pasteur, ma responsabilité première, la plus grave, est celle d'enseigner à partir de la Parole de Dieu. »[2]

Après avoir longuement commenté les textes bibliques lus précédemment, il conclura en lançant : « Comme pour chacun de nous, et au-delà de tout jugement humain, ce dialogue s'est engagé entre le Christ miséricordieux et notre frère René. Ce dialogue fait aujourd'hui l'objet de notre prière et le vœu de notre espérance. »

Mgr Jean-Marie Fortier a refusé d'entrer dans le débat sur les mœurs de l’ancien premier ministre. Son regard était ailleurs. Il voyait d'abord un homme confié à la miséricorde de Dieu.

En relisant l'Évangile de Luc (Lc 6, 1-5), le souvenir de l’attitude de cet évêque m'est revenu avec force.

René Lévesque, le cardinal Louis Albert Vachon et saint Jean-Paul II, a Québec

Les pharisiens reprochent aux disciples d'arracher quelques épis un jour de sabbat. La question semble porter sur une règle religieuse. En réalité, Jésus dévoile quelque chose de beaucoup plus profond : notre tendance à laisser les règles prendre toute la place, jusqu'à oublier la personne.

Le sabbat est un don de Dieu. Jésus ne le méprise pas. Mais lorsque son interprétation devient un obstacle au bien, il rappelle sa véritable raison d'être. Les disciples ont faim. Avant de voir une infraction, Jésus voit des hommes.

Jean-Marie Fortier a fait un peu la même chose. Avant de voir le « divorcé-remarié » ou de s'arrêter aux jugements portés sur sa vie, il voyait d'abord un homme décédé pour lequel l'Église était appelée à prier. Il ne rejetait pas l'enseignement de l'Église. Il refusait simplement que celui-ci fasse oublier la première mission de l'Église : conduire les êtres humains vers la miséricorde de Dieu.

C’est peut-être là l'une des plus grandes résistances de notre cœur. Nous sommes souvent plus rapides à revendiquer une règle qu'à discerner ce que Dieu attend de nous dans une situation concrète. L'Évangile ne nous demande pas de mépriser les règles. Il nous invite à ne jamais oublier pourquoi elles existent.

Le plus bel hommage que l'on puisse rendre à Dieu n'est peut-être pas de gagner un débat, mais de savoir reconnaître, au moment opportun, qu'il est toujours temps de faire le bien.

Comme disait Jean-Marie Fortier aux funérailles de René Lévesque : « la Parole était tombée dans une âme droite; elle a lentement germé et poussé sa tige; elle vient de produire ses fruits : l'amour et le respect d'autrui, même à l'heure de ses plus grandes dérélictions ». Oui, même à l’heure des grands instants d’abandon absolu.

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[1] Benoit Voyer, « Le temps d'une paix », Revue Notre-Dame du Cap, novembre 1995, pp. 20-21.
[2] FORTIER, Jean-Marie. L'objet de notre prière et le vœu de notre espérance. Homélie prononcée lors des funérailles nationales de René Lévesque, Basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec, 5 novembre 1987. Texte intégral publié dans Le Devoir, 6 novembre 1987, p. 11.

MA FOI DU BON DIEU : Lectio divina

 


Tot ce matin, j'ai lu un extrait du livre de Seracide (si 34, 2-3). Puis, j'ai ferme mes yeux afin de laisser le texte penetrer en moi.

RELIGIOLOGIQUE : Le prélude à la société catholique québécoise

Le prélude à la société catholique québécoise

Par Benoit Voyer

5 septembre 2026

Pendant environ 125 ans, l’Église catholique a été très présente dans la société québécoise. On pense de nos jours qu’il en a toujours été ainsi depuis l’époque de la colonisation française. Ce n’est pourtant pas la réalité. Dans la première partie des années 1800, le catholicisme est en sévère perte de vitesse. Les religieux, religieuses et membres du clergé sont de moins en moins présents dans la société. Et puis, dans l’ensemble, les catholiques sont de moins en moins catéchisés et mélangent leurs croyances avec d’autres. Le catholicisme se dirigeait droit dans un mur.

Le 3 septembre 1840, l’évêque de Québec, Mgr Pierre-Flavien Turgeon, reçoit de la grande visite. Venant à peine de débarquer du British America au port de Québec, après avoir parcouru une partie des États-Unis, Mgr Charles-Auguste de Fourbin-Janson, évêque de Nancy, en France, et fondateur de la congrégation des missionnaires de France, en 1814, répond à la demande de l’épiscopat de donner une série de sermons au Canada.

L’invité a la réputation d’être un grand orateur. « Il possède à un degré éminent la triple puissance du pathétique, de la logique et de l’enthousiasme, ce qui, joint à une phraséologie naturelle et intarissable », indiquent les Prémices des « Mélanges religieux »[1].

Sans tarder, le dimanche 6 septembre, il donne un premier grand entretien dans la cathédrale de Québec. Ne possédant pas d’organisme de loisirs culturels, les citoyens de Québec aiment se régaler de beaux discours. À entendre cet homme venu de loin, ils sont comblés.

Le lendemain, le journal Le Canadien [2] fait les éloges de l’évêque et annonce une grande retraite spirituelle : « Le sermon de Monseigneur l’évêque de Nancy, hier, dans la cathédrale de cette ville, a produit une impression des plus vives dans son auditoire, et il est devenu le sujet de toutes les conversations : en un mot on en est revenu tout enthousiasmé. Aussi est-ce une bonne nouvelle que l’on va recevoir avec infiniment de plaisir, lorsque nous dirons que ce vénérable prélat se propose de faire en cette ville une retraite de quelques jours, où chacun pourra aller se nourrir avec abondance de la parole de Dieu prêchée par une bouche éloquente. De Québec, Mgr de Nancy doit se rendre, dit-on, à Montréal et dans le Haut-Canada, puis au Détroit et à New York, et dans diverses autres parties des États-Unis, semant partout les fruits de son admirable prédication. Il fait espérer une nouvelle visite à Québec dans le cours de l’été prochain. »

La retraite spirituelle débute le 13 septembre. Elle ne devait durer qu’une semaine, mais devant l’affluence, elle sera prolongée. Le 28 septembre, le journal Le Canadien [3] écrit : « Hier s’est terminée la retraite, commencée il y avait deux semaines, à la cathédrale de cette ville, sous la direction de Monseigneur de Nancy. Cette retraite ne devait durer qu’une semaine, mais l’affluence des fidèles auprès des directeurs de leurs consciences a été telle, tant de monde a voulu profiter des avantages spirituels qu’offrait cette retraite, qu’on a dû doubler le temps qu’on lui avait d’abord destiné. Tel est l’effet du cours de prédications de ce prélat distingué ; il en dit plus que tout ce que nous pourrions rapporter, dans le cas où un pareil sujet tomberait dans les attributions du journalisme. Monseigneur de Nancy a prêché deux fois par jour la première semaine, et une fois la seconde, et chacune de ses improvisations durait une heure et demie à peu près. On avait réuni dans cette retraite les fidèles des deux paroisses de Québec et de St-Roch, la matinée pour les femmes, le soir pour les hommes, et chaque fois la cathédrale était encombrée de monde. On a calculé qu’il ne pouvait pas y avoir moins de 5 000 à 6 000 personnes à chaque instruction.

Monseigneur de Nancy a su profiter de l’impulsion qu’il a imprimée à la population catholique de cette ville, pour encourager la formation d'une société de tempérance, sous les auspices des autorités ecclésiastiques, et avec des avantages et exercices spirituels, sur le modèle des sociétés recommandées par les évêques catholiques d’Irlande et des États-Unis. Ainsi le passage de ce prélat serait marqué par l’accomplissement d’une œuvre qui ne peut manquer d’influer beaucoup et d’une manière permanente sur le bien-être social de notre population. […]

Cet après-midi, il a dû être présenté à Monseigneur de Nancy une adresse signée par un grand nombre de notabilités catholiques de cette ville, le remerciant des efforts qu’il a bien voulu faire en faveur des fidèles des deux paroisses. »

Le 30 septembre, l’évêque de Nancy quitte Québec pour Montréal [4], mais la visite est compromise à cause du décès de l’évêque montréalais.

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[1] Prémices des Mélanges religieux, 14 décembre 1840 au 20 janvier 1841, p. 12. Cité dans : Germaine Duval. Par le Chemin du roi une femme est venue, Bellarmin, 1982, p. 111.
[2] Le Canadien, 7 septembre 1840, p. 3 https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3455239
[3] Le Canadien, 28 septembre 1840, p. 3 https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3455248
[4] Le Canadien, 30 septembre 1840, p. 2 https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3455249

LE PRÉSENT DU PASSÉ : Le temps d'une paix avec Mgr Jean-Marie Fortier

ENTREVUE


Le temps d'une paix

Selon toute probabilité, Mgr Jean-Marie Fortier, âgé de 75 ans, se retirera de son mandat d'archevêque de Sherbrooke.

Celui qui a le visage d'un « grand-papa-gâteau » et la joie de vivre d'un jeune jouvenceau est le rare évêque canadien encore en fonction à avoir participé au concile Vatican II.

Dans son diocèse comme ailleurs, il est l'humble pasteur que tous aiment. Il a peu d'ennemis.

Ses 27 années à la tête du diocèse sherbrookois auront été marquées par la paix.

Mgr Jean-Marie Fortier a été ordonné évêque le 23 janvier 1961 à Ste-Anne-de-la-Pocatière. Après quelques années comme évêque auxiliaire de ce diocèse, il devenait berger de l'Église diocésaine de Gaspé en 1965 et, un peu plus tard, en 1968, prit la tête de l'archidiocèse de Sherbrooke.

Pour sa retraite, il souhaite aller aider en paroisse et, occasionnellement, animer des retraites paroissiales et sacerdotales.

NDC – Si je me souviens bien, c'est vous qui avez célébré les funérailles de René Lévesque...

JMF – ...ça c'est une belle histoire! Il meurt le dimanche soir...

Évidemment, le lundi matin, nous parlions de cela à l'archevêché. Raymond, un confrère, me dit : « Monseigneur, je n'aimerais pas être dans les bottes de celui qui fera l'homélie de la cérémonie de l'ex-premier ministre. » Je lui ai répondu : « C'est entendu que ça ne sera pas facile, mais le cardinal Vachon a une grande expérience. Je vais y aller comme président de l'Assemblée des évêques du Québec (AEQ). Je vais m'asseoir dans le chœur de la cathédrale et écouter l'homélie. »

La journée se passe normalement et, à 22 h 30, l'évêque auxiliaire de Québec me téléphone et dit : « Écoutez, monseigneur, on est vraiment mal pris! L'archevêque est à Victoria. Il est malade et ne peut absolument pas être présent aux funérailles. Pourriez-vous venir? »

Après avoir accepté, je me suis dit : « Jean-Marie Fortier, tu es un pasteur, tu es évêque, tu auras un peuple chrétien qui sera là. Alors, tu vas parler de la Parole de Dieu. »

Les téléphones des journalistes ont commencé à arriver : « Pourquoi est-ce que c'est vous qui présiderez les funérailles? Vous allez célébrer les funérailles d'un divorcé-remarié? » J'ai répondu que ce n'était pas une béatification et que c'est l'Église qui intercède pour le salut de l'âme de son fils qui est décédé. Quand je vais avoir mes funérailles, ils vont prier pour l'âme de leur pauvre évêque, le recommandant à la miséricorde de Dieu. Pour monsieur Lévesque, c'est la même chose!

L'après-midi du mercredi, Jacques Côté, le responsable des communications au diocèse de Québec, me demandait d'assister à une conférence de presse.

Au fond, les journalistes voulaient savoir le déroulement de la cérémonie. J'ai répondu à leurs questions. J'ai finalement dit : « Mon homélie est prête, je vous en remets une copie. Je vous demanderais seulement de respecter l'embargo jusqu'à demain après-midi après la célébration. » Ils ont accepté.

NDC – Quel genre de pasteur êtes-vous?

JMF – Quand je suis devenu évêque, je me souviens avoir dit à mon directeur spirituel: « Je veux devenir un saint évêque! » J'ai toujours eu ce projet-là. Ce que je suis devenu, c'est à Dieu d'en juger.

Aussi, un vieil évêque de mes amis me disait: « Jean-Marie, tu vas devenir évêque, tu seras un homme seul. » Je me suis dit, peut-être prétentieusement, non je ne serai pas un homme seul. Tout évêque éprouve naturellement une certaine solitude à cause des dossiers qu'il porte. Je n'ai jamais été un homme seul cependant. Je suis toujours au centre d'un réseau d'amitiés. J'en ai besoin comme de l'air que je respire.

NDC – Vous aimez célébrer l'eucharistie?

JMF – Je dis toujours aux gens: « La messe que j'ai célébrée aujourd'hui, elle est meilleure que ma première messe... »

La première eucharistie d'un jeune prêtre s'enveloppe de beaucoup d'émotivité. Enfin, tu arrives au terme de ta recherche. Ton père et ta mère sont là, tes frères, ta sœur, ta communauté, tes parents, tes amis... Sur le plan émotif, cette messe a été plus vibrante que celle que j'ai dite ce matin à la cathédrale.

Dans cette dernière, c'est tout mon passé d'homme et d'évêque qui est là; c'est ma vie qui est offerte avec ses joies et ses peines.

NDC – Est-ce que la pauvreté vous touche?

JMF – Évidemment! La conception que j'en avais dans mon adolescence, à l'époque où je fréquentais les Conférences St-Vincent-de-Paul, était d'ordre matériel. On donnait des bons d'épicerie, des vêtements chauds pour l'hiver, des couvertures de laine...

Maintenant, ça dépasse ça! Je m'intéresse aux pauvretés diffuses. C'est surtout sur les causes que je suis tenté de travailler. C'est pour cela que l'Office de pastorale sociale de mon diocèse est très impliqué dans les mouvements populaires de la région.

Ce ne sont pas toujours des catholiques! Dans une association, il y a une juive qui y exerce une action caritative exceptionnelle! Je ne demande pas leur carte d'abonnement de la messe du dimanche! Je me dis que ces hommes, ces femmes, vivent des valeurs de Jésus-Christ sans souvent le savoir. C'est à moi de leur faire découvrir!

NDC – Les Québécois vivent une grande pauvreté spirituelle!

JMF – Il ne faut pas la juger par leur non-pratique religieuse du dimanche...

NDC – Qu'est-ce qui s'est passé au long des années pour en arriver là?

JMF – Tu sais, on fait toujours allusion à la Révolution tranquille comme si 1960 était la date charnière dans la vie de l'Église du Québec. Il n'y a pas de date charnière! Tu peux pas dire qu'à la fin de 1959 c'est une chose et au début de 1960, c'est une autre chose!

La période de forte influence de l'Église du Québec a été, selon moi, relativement courte: de 1846 à 1910, 70 ans environ.

La première cause profonde se situe au niveau sociologique. La province est passée d'une société rurale, au début du siècle, à un monde urbain, en 1995.

Non pas que la ville soit un obstacle à la vie chrétienne! Il reste que ce sont des sociétés anonymes, les gens se connaissent peu.

En second, il y a la prospérité matérielle. Il y a quelques années, un bon ami médecin, autrefois de Sherbrooke, arrivait de Pologne où il était allé pour une mission spéciale. Il s'extasiait auprès des évêques du nombre de vocations à la prêtrise, à la pratique religieuse dans leurs églises. Les évêques de Pologne lui ont dit: « Monsieur, donnez-nous l'indépendance politique que vous avez, donnez-nous votre prospérité matérielle, et nous allons passer exactement par la même crise. » Ils la vivent actuellement.

NDC – Est-ce que Vatican II a été une cause?

JMF – Pas du tout! Je me dis que s'il n'y avait pas eu le concile, ça serait pire!

Il reste que Vatican II, c'est un mouvement de l'Esprit. Il n'a pas entièrement porté ses fruits. Jean XXIII a prié pour que ce concile soit un printemps pour l'Église. Nous en voyons déjà des pousses.

NDC – Il faudra combien d'années pour qu'il soit pleinement intégré?

JMF – Le concile de Trente a pris bien du temps...

NDC – Vous avez participé au concile Vatican II!

JMF – J'étais un jeune évêque. On était au fond de l'église St-Pierre. Je ne suis pas intervenu lors des périodes orales.

NDC – Vous dites que ce concile était inspiré de l'Esprit Saint. Est-ce que le précédent le fut aussi?

JMF – ...(Il fait un large sourire en sachant qu'il est pointé sur la question de l'infaillibilité du pape. Il cherche une réponse juste.)

NDC – Nous pouvons passer à une autre question si vous ne voulez pas répondre!

JMF – Non... ça va... (long silence)

Vois-tu, la définition d'une vérité (comme un dogme) par le pape... et par le pape seul, est un fruit qui arrive au terme d'une longue maturation. Le peuple chrétien le porte d'abord dans sa prière. Les théologiens en font l'objet de leurs recherches, de leurs discussions. Elle devient l'objet de l'enseignement de plus en plus généralisé des évêques. Enfin, le Saint-Père consulte ses frères évêques. Sur avis de ceux-ci unanimement ou majoritairement favorables, le pape juge que le moment est venu de définir tel ou tel dogme : l'Immaculée Conception en 1854, l'infaillibilité en 1870 et l'Assomption de Marie en 1950.

NDC – L'infaillibilité est-elle engagée dans tous les documents signés par le Saint-Père?

JMF – Évidemment non. Est-ce qu'une lettre personnelle (très rare) que le pape écrit à un évêque est infaillible? Il existe toute une marge!

Un canoniste m'a déjà dit qu'il y a environ 35 façons que le Saint-Père utilise pour s'adresser au peuple chrétien.

Tout document émanant du pape doit être reçu avec respect. Cela est dû à la dignité unique dont il est revêtu; cela est dû aussi à sa vaste expérience et à ses qualités personnelles.

Plus les sujets traités sont importants, plus le ton du document est grave, plus l'obéissance du catholique est requise s'il veut demeurer fidèle à Pierre, à qui le Christ a confié son Église, et dont le pape est le successeur.

NDC – La mort... À 75 ans, vous en êtes proche!

JMF – Cela va te paraître drôle, mais j'ai peur de mourir. Je redoute la mort. D'abord, que va-t-elle être? Est-ce qu'elle sera subite? souffrante? Est-ce que je vais décéder d'un cancer comme mon père? C'est ça qui me fait mal! Je tiens à la vie. J'aime la vie. J'ai bien aimé partager un bon vin avec toi en repas, c'est « l'fun »!

Je me vois sur mon lit funèbre avec ces gens qui pleurent; ça me fait mal...

Mais je ne crains point pour après. C'est le passage qui me fait peur.

Le Seigneur va m'accueillir. Je n'ai pas de mérite à ce qu'il le fasse, mais j'ai essayé d'être un évêque donné.

NDC – Est-ce qu'un évêque va au ciel directement?

JMF – (rire) C'est pas assuré! Je ne suis pas sûr d'aller au ciel. Il n'y a pas de certitude absolue. Aller au ciel directement... j'aurai assurément besoin d'une purification avant.

(Propos recueillis par Benoit Voyer)

(Revue Notre-Dame du Cap, novembre 1995, pp. 8-10)