LE PRÉSENT DU PASSÉ : Homélie de Mgr Jean-Marie Fortier aux funérailles de René Lévesque

L'objet de notre prière et le vœu de notre espérance

Homélie de Mgr Jean-Marie Fortier


Texte intégral de l'homélie prononcée le 5 novembre 1987 par Mgr Jean-Marie Fortier, archevêque de Sherbrooke et président de la Conférence canadienne des évêques, lors des funérailles nationales de René Lévesque.

Frères et sœurs dans le Christ,

M. René Lévesque, Gaspésien, journaliste, homme politique éminent, premier ministre du Québec, n'est plus!

Cette nouvelle nous frappa de plein fouet à l'aube du 2 novembre dernier.

René Lévesque n'est plus!

Quelles que soient leurs allégeances politiques, il n'aura pas manqué d'hommes et de femmes pour rendre un hommage légitime à ce grand citoyen.

La douleur, la sympathie, les regrets ont soulevé le peuple québécois telle une puissante vague de fond.

Tantôt par des voix éloquentes, tantôt sur des lèvres malhabiles furent loués son sens de la démocratie, son souci de la justice, son esprit de service, son amour des petites gens, sa simplicité. Toutes valeurs qui s'enracinent profondément dans l'Évangile et qui ne cessent de nous interpeller, qui que nous soyons.

Comme évêque et pasteur, ma responsabilité première, la plus grave, est celle d'enseigner à partir de la Parole de Dieu.

Je puiserai dans celle-ci quelques vérités qui projetteront des lumières sur notre naissance en Dieu, sur le passage de notre mort à la vie éternelle.

Que l'Esprit Saint m'accompagne et me guide; que l'Esprit Saint vous donne cette « oreille intérieure » qui reçoive la parole et lui fasse produire dans vos cœurs espérance, consolation et paix.

Pour mieux saisir la richesse de cet extrait de l'Évangile qui vient d'être proclamé, il importe de le situer dans l'ensemble du troisième chapitre de saint Jean.

Le Christ en est au tout début de sa mission. Il a accompli quelques signes qui secouent la société juive du temps jusque dans les milieux influents.

« Il y avait parmi les pharisiens un homme du nom de Nicodème, un chef des Juifs; celui-ci vint vers Jésus. » (Jn 3, 1)

Venir vers Jésus! Qu'est-ce à dire?

Ce sont les premiers pas de l'homme vers Dieu qui attire, mais toujours respectueux de notre liberté, selon le mot de saint Augustin :

« Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. »

Des hommes et des femmes viennent vers Jésus, partis des horizons les plus divers, rejoints dans les circonstances les plus variées. Ils arrivent dans des dispositions personnelles qui vont de la réticence explicite, de la simple curiosité jusqu'à la sympathie déclarée.

Nicodème est le type du candidat à la foi.

La rumeur est parvenue à ses oreilles d'un prophète qui va et vient sur les routes, parlant d'autorité et accomplissant des miracles.

Il se présente « de nuit », soit par peur de se compromettre, soit par souci de se ménager un long entretien avec le Maître.

Sa sympathie est manifeste :

« Rabbi, dit-il d'entrée de jeu, nous le savons, c'est de la part de Dieu que tu es venu en docteur; personne, en effet, ne peut faire ces signes que tu fais, si Dieu n'est avec lui. » (Jn 3, 2)

Une conversation s'engage alors entre le Christ et son visiteur, conversation animée au cours de laquelle fusent questions et réponses.

Surgit, à la fin de l'entretien, la grande révélation :

« Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas, mais il obtiendra la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » (Jn 3, 16-17)

Il n'est pas sûr que Nicodème quitta le Christ totalement conquis.

La Parole de Dieu est une semence dont la croissance est habituellement lente.

Nous retrouverons Nicodème plus tard aux heures de l'abandon et de la souffrance.

Son âme droite prend la défense de Jésus devant ses pairs. Il plaide pour lui :

« Notre loi condamne-t-elle un homme sans que d'abord on l'entende et que l'on connaisse ce qu'il a fait? » (Jn 7, 51)

Nicodème sera là près de la croix.

Il se penchera sur le corps du supplicié et lui ménagera un ensevelissement princier.

« Nicodème vint aussi, celui qui au début était venu vers Jésus de nuit; il apportait un mélange de myrrhe et d'aloès d'environ cent livres. » (Jn 19, 39)

Le cycle est complet : la Parole était tombée dans une âme droite; elle a lentement germé et poussé sa tige; elle vient de produire ses fruits : l'amour et le respect d'autrui, même à l'heure de ses plus grandes dérélictions.

Nous sommes et nous demeurons tous des « candidats à la foi », en ce sens que la foi en Dieu et en Jésus-Christ est toujours susceptible de s'enraciner plus avant dans notre être, de croître et, enfin, de produire des fruits plus abondants de justice et d'amour.

Que les baptisés ne se targuent donc pas de leur baptême comme d'un privilège.

Qu'ils le considèrent plutôt comme un appel au dépassement.

Que nul ne désespère de son salut.

Le concile Vatican II, dans son texte majeur sur l'Église, affirme :

« Ceux qui, sans faute de leur part, ignorent l'Évangile du Christ et son Église et cependant cherchent Dieu d'un cœur sincère et qui, sous l'influence de sa grâce, s'efforcent d'accomplir dans leurs actes sa volonté qu'ils connaissent sous la dictée de leur conscience, ceux-là aussi peuvent obtenir le salut éternel. » (Lumen gentium, no 16)

Déjà l'Ancien Testament, par la voix de Job, a découvert la victoire du Christ sur le péché et sur la mort.

Remarquez la solennité de l'affirmation :

« Je voudrais qu'on écrive ce que je vais dire, que mes paroles soient gravées dans le bronze, qu'elles soient sculptées dans le roc pour toujours. » (Jb 19, 23-24)

Le cri de victoire éclate :

« Je sais, moi, que mon libérateur est vivant et qu'à la fin, il se dressera sur la poussière des morts. » (Jb 19, 25)

Nous sommes intimement liés au triomphe de notre Libérateur.

Comme il convient entre l'amour offert et l'amour reçu, un dialogue muet s'établit entre le Sauveur et le sauvé.

« Je me tiendrai debout, et de mes yeux de chair, je verrai Dieu. Moi-même, je le verrai et, quand mes yeux le regarderont, il ne se détournera pas. » (Jb 19, 26-27)

Comme pour chacun de nous, et au-delà de tout jugement humain, ce dialogue s'est engagé entre le Christ miséricordieux et notre frère René.

Ce dialogue fait aujourd'hui l'objet de notre prière et le vœu de notre espérance.

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Référence :
FORTIER, Jean-Marie, L'objet de notre prière et le vœu de notre espérance. Homélie prononcée lors des funérailles nationales de René Lévesque, Basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec, 5 novembre 1987. Texte intégral publié dans Le Devoir, 6 novembre 1987, p. 11.