ARTICLE DU JOUR: Ce jour ou « Maurice » devint premier ministre du Québec
Par Benoit Voyer
14 aout 2025
Le 17 aout 1936 est une chaude journée d’été. Le ciel du Québec est bleu. Il n’est pas question ici de jeu de mots, car il n’y avait vraiment pas de nuages à l’horizon [1].
A Trois-Rivières, en ce jour d’élections au Québec, la photographie de « Maurice » est dans de nombreuses vitrines de la ville et les électeurs se dirigent en grand nombre aux urnes.
En soirée, Maurice Duplessis est chez sa sœur. Elle habite près de la Cathédrale de l’Assomption, au centre-ville. Il attend les résultats…
Aujourd’hui, 76 candidats sont élus sous la bannière de l’Union Nationale (UN) avec 57,5% du vote populaire et 14 pour le Parti libéral du Québec (PLQ) avec 41%. Pour le premier ministre sortant, Adélard Godbout, c’est un échec monumental. Il n’est même pas réélu dans la circonscription de l’Islet.
A Trois-Rivières, l’UN obtient 3113 votes de plus que Philippe Bigué du PLQ. Pourtant, en 1931, ils étaient nez à nez. Duplessis devenait député avec seulement 41 votes de plus que lui.
Ce soir, la joie est sur toutes les lèvres. Le nouveau leader de la province ne tarde pas à exiger qu’on appose un scellé aux documents du Trésor public afin d’empêcher les libéraux de les détruire. Une enquête publique est demandée.
La campagne électorale
Dans la population québécoise, les espoirs de renouveau étaient évidents durant les derniers jours de la campagne électorale. Partout, la foule était au rendez-vous pour entendre et acclamer Duplessis.
Le 12 aout, notamment, Maurice Duplessis et l’Union nationale réunissent plus de 30 000 personnes au Stade de Montréal. Les propos du chef sont un échange de questions et de réponses avec la foule survoltée, concernant particulièrement des dénonciations du Parti Libéral et de la vision de l’UN. Naturellement, les plaisanteries sont au rendez-vous.
Le lendemain, dans le journal La Patrie [2], on écrira que Duplessis « a tenu […] une des plus grandes assemblées politiques qui ne se soient jamais vues à Montréal et dans la province de Québec ».
Et puis, le 14 août, à Victoriaville, « devant une foule très considérable réunie dans la cour du Collège des Frères le chef de l’Union Nationale prononce l’un des derniers discours de sa campagne électorale »[3]. En fait, il y a près de 20 000 partisans vont a sa rencontre.
C’est chez lui, à Trois-Rivières, qu’il termine sa tournée de la province. Il n’y avait pas mis les pieds durant la campagne électorale. Dans la plus grande ville de la Mauricie, durant les deux derniers rassemblements, il n’est plus question de « Monsieur Duplessis », mais simplement de « Maurice ». Les électeurs trifluviens sont fiers de lui. Pour eux, « leur homme « est une bouffée d’air frais. Il répond à leurs attentes. Il y a longtemps que la région souffre de l’aristocratie de la ville de Québec et de la monstruosité commerciale et de l’angoisse montréalaise. A leurs yeux, « Maurice » est un héros.
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[1] Benoit Voyer. « Il y a 60 ans, Duplessis devenait premier ministre », L’Hebdo journal, 21 juillet 1996, p. 3;
[2] « Montréal acclame Duplessis », La Patrie, 13 aout 1936, pp. 2 et 6;
[3] « M. Maurice Duplessis s’est fait entendre hier à Victoriaville », Le Nouvelliste, 15 aout 1936, pp. 3 et 13
[1] Benoit Voyer. « Il y a 60 ans, Duplessis devenait premier ministre », L’Hebdo journal, 21 juillet 1996, p. 3;
[2] « Montréal acclame Duplessis », La Patrie, 13 aout 1936, pp. 2 et 6;
[3] « M. Maurice Duplessis s’est fait entendre hier à Victoriaville », Le Nouvelliste, 15 aout 1936, pp. 3 et 13
JEAN-PAUL REGIMBAL: Pierre Alagiani
Arménien de naissance, le père Pierre Alagiani [1] vint au monde le 20 février 1894 de parents profondément catholiques. Cet héritage de foi vivante, c’est non seulement sa famille qui le lui donna, mais bien toute sa nation, car l’Arménie dut lutter pendant plus de 1000 ans pour conserver sa foi au Christ, et lui demeura fidèle a travers les tortures et le sang. Le P. Alagiani n’est en somme qu’un fleuron de plus à la couronne déjà richement garnie de l’Église arménienne.
A l’âge de ses études, Pierre se rendit à Rome ou il compléta ses humanités au Collège pontifical arménien, à Rome. Il fut ordonné prêtre en 1918 et demanda sa citoyenneté italienne. Toutefois, selon les desseins de Dieu, ce Jésuite nouvellement ordonné fut assigné comme missionnaire en Russie de 1919 à 1930, au plus fort de la crise bolchévique. En 1930, le gouvernement de l’U.R.S.S. décide d’expatrier le P. Alagiani en raison de sa citoyenneté italienne (du moins, ce fut la raison officielle).
Pendant 12 longues années, le P. Pierre désira ardemment retourner en Russie, ne fut-ce que dans un petit coin perdu des immenses steppes de Sibérie. Mais rien ne semblait le promettre. Même son âge, 48 ans, excluait la possibilité de servir comme aumônier militaire dans l’armée italienne. Puis, c’est au beau milieu du mois d’août 1942, que le miracle se produit.
Le pape Pie XII reçoit le P. Alagiani en audience privée et lui accorde juridiction pour tous les cas réservés. Le père général, Wlodimir Ledochowski le bénit et le mandate comme aumônier militaire-ambulancier. Le 1er septembre, Pierre quitte Rome pour Vérone et doit rejoindre l’hôpital de réserve no 2 sur le front oriental. En route pour la Russie.
Mais sa carrière militaire est de courte durée. Le 19 décembre, a quatre heures de l’après-midi, tout le personnel militaire de l’hôpital est fait prisonnier de l’Armée rouge pendant que les 24 blessés sont criblés de balles et couverts de sang dans leur lit d’hôpital.
Puis ce sont 20 jours de marche forcée pour se rendre à la gare la plus proche ou attendent les fonctionnaires de la N.K.V.D., chargés par Moscou de faire conduire les différent prisonniers dans les divers camps de concentrations. Transis de froid, épuisés de fatigue, les prisonniers sont entassés a 80 ou 90 dans les wagons de marchandises pour commencer un voyage de 300 kilomètres jusqu’au camps de Souzdal, au Nord-Est de Moscou. Après quatre jours de voyage, on doit stopper pour vider un wagon et une demi-douzaine de cadavres nus et gelés. C’est le 21 janvier 1943 que le père arrive au camp de Souzdal ou lui et ses compagnons d’infortunes sont soumis, pendant 6 heures, a une douche d’eau glacée sous prétexte d’hygiène et de désinfection… Les survivants sont méconnaissables, réduits à la plus complète exténuation et presqu’envieux de ceux qui sont déjà morts… C’était Gethsémani… mais pas encore le calvaire.
Ce calvaire allait durer 12 ans. Souzdal n’en fut que la première station. « La maison de la mort » fournissait chaque jour, par camions, les cadavres du jour précédent en vue de servir d’engrais aux kolkhoses du territoire pour fertiliser le terrain. Puis ce fut le départ pour Lubyanka le 29 juillet 1943. Questions et tortures sont mises en œuvre pour faire avouer au P. Alagianan ses activités anti-communistes. Sur condamnation sommaire, le père est transféré à la prison de Butyrskaya et, finalement, le 28 juin 1944 au camp no 97 d’Elabuga.
Tout au cours de ses détentions successives, le père Alagiani se voit soumis aux humiliations les plus dégradantes : les questions interminables, de 48 à 72 heures sans arrêt, la faim et la soif, la nudité complète, l’isolement du cachot, les tortures les plus diverses depuis le « frigidaire » jusqu’à la pendaison par les pouces. Rien n’est épargné pour briser cette « tête de Jésuite » afin de l’endoctriner dans le messianisme marxiste.
Cependant, le secret de la résistance du père Alagiani repose entièrement sur la prière de l’Eucharistie. A travers toutes les avaries, il a pu conserver une petite bourse contenant 120 particules eucharistiques intactes et non corrompues, pendant 9 ans. Cette « boursette miraculeuse » irradia tout autour la lumière de la vérité et la chaleur de l’esprit a tous ceux qui s’en approchaient, et fit savourer les mystérieux délices de la souffrance chrétienne à celui qui la possédait. Le « miracle » consiste non seulement en la préservation intacte du pain eucharistique, mais dans le fait que pas un garde, pas une fouille, pas une seule perquisition ne réussit à enlever au père la « sainte réserve » qui l’accompagne partout parce qu’il la porte ostensiblement autour du cou…
Fort de la force du Christ, et vivifié par l’espérance en son Seigneur et sauveur, le père Alagianan tient le coup pendant 12 ans jusqu’au moment de sa libération, le 12 février 1954, grâce à l’intervention du gouvernement italien, de divers groupes de pression et aussi d’autres voies diplomatiques.
Le 7 mai 1966, le père Pierre Alagiani est reçu en audience privée par le pape Paul VI qui lui adresse ces paroles ré confortables : « Nous apprécions ton apostolat en faveur de l’Église du silence et nous t’exhortons de le continuer ». Puis le pape demande au secrétaire d’État, le Cardinal Cicognani[2]d’envoyer au père une lettre dans laquelle on peut lire le passage suivant : « Aussi, nous souhaitons appui et compréhensions pour les millions de fidèles qui ont de la solidarité catholique » de leurs frères du monde libre.
Quels devoirs pressants ne s’imposent-ils pas, à nous, catholiques de l’Église encore libre pour venir en aide et appuyer par tous les moyens à notre disposition, nos frères martyrs de l’Église du Silence…
Jean-Paul Regimbal
[1] Le père Pierre Alagiani est Jésuite. Il est l’auteur du livre-choc : « Mes prisons dans le paradis soviétique », paru en 1968.
[2] Cardinal Amleto Giovanni Cicognani (1883-1973)
Tiré de: Trinité Liberté, Vol.4 No 6, décembre 1971, pp.23 à 26. Revue conservée chez Bibliothèque et archives nationales du Québec, a Montréal (BANQ-PER120)
ARTICLE DU JOUR: Des miracles durant la neuvaine Notre-Dame du Cap de 1974
Par Benoit Voyer
13 août 2025
Au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, à Cap-de-la-Madeleine, devenu un arrondissement de la ville de Trois-Rivières depuis 2002, la neuvaine de l’Assomption qui a lieu du 7 au 15 août 1974 a pour thème « Apprends-nous à prier ». Durant cette montée spirituelle, les invités, dont plusieurs évêques, parlent de : « La prière au Père », « La prière par le Fils », « La prière dans l'Esprit », « La prière individuelle et communautaire », « La prière de louange », « La prière de demande », « La prière des psaumes » et « La prière avec Marie »[1] .En parallèle « un local spécial pour la "Prière avec et sur les malades"[2]. » est aménagé.
Durant l’événement, le père Jean-Paul Regimbal anime une « Grande veillée de prière charismatique » et, le jour de la fête de l’Assomption, le 15 août 1974, une « Célébration des malades »[3].
Quelques semaines après l’événement, dans un article qu’il écrit pour la sérieuse revue « Liturgie et vie chrétienne » [4], Jean-Paul raconte : « [Le 15 août 1974] exerçant depuis cinq ans le ministère de guérison, j’ai pu constater l’efficacité remarquable de la foi personnelle et communautaire implorant la guérison des malades même atteints de maladies incurables. Lorsque, par surcroit, les circonstances me permettaient d’offrir le sacrement des malades, j’ai pu constater l’efficacité propre de ce sacrement particulier. Il me souvient notamment d’avoir exercé ce ministère en public a la basilique de Notre-Dame-du-Cap lors de la neuvaine en l’honneur de l’Assomption de Marie. Quantité de malades furent guéris spontanément soit au moment de l’onction elle-même, soit encore durant la bénédiction du Saint-Sacrement qui suivit immédiatement. Cas de cécité, un de surdité, deux de sclérose en plaques, etc. Il y eut en tout un peu plus de trente guérisons. »
Parmi les personnes qui se rendent à la neuvaine de cette année-là, on retrouve Hélène-Marie Cadrin [5], une sœur du Bon-Pasteur, et plusieurs de ses compagnes. Elles seront présentes les 14 et 15 août.
La religieuse témoigne : « Deux de mes compagnes, sans s'être concertées, me préviennent à tour de rôle qu'elles solliciteraient pour moi la guérison de ma surdité et qu'il faudrait accepter de faire prier sur moi au local des malades. Je dois avouer mon peu d'enthousiasme, non par manque de confiance et de foi, mais plutôt par respect humain, par crainte du spectaculaire, par peur de devoir rendre publique ma guérison. »
Devant l'insistance de ses compagnes, en arrivant sur le terrain de ce lieu qui doit son premier rayonnement grâce au bienheureux franciscain Frédéric Janssoone, elle se rend « faire prier sur elle » au bureau aménagé pour l’occasion. Le père Valérien Gaudet, un Oblat de Marie Immaculée, la reçoit.
La religieuse poursuit : « Au cours de l'imposition des mains sur mon oreille droite, qui ne percevait aucun son depuis plus de vingt ans, le nerf auditif étant mort, j'éprouvai une grande certitude que je serais guérie grâce à la prière confiante de mes sœurs, et ce, pour la joie et le bien de la communauté. Je pressentais que cette grâce s'accompagnerait de faveurs spirituelles, en particulier celle d'une meilleure compréhension de la parole de Dieu. Toutefois, je n'éprouvai aucun symptôme de guérison, si bien que le lendemain, quand je rencontrai le Père Gaudet, je lui dis : "Père, rien n'est arrivé encore, je suis dans l'attente... Et lui de me dire en riant : "Mais vous êtes guérie!" » […] « Le soir, la nuit, le matin du 15, je testais mon oreille, je n'entendais rien ... »
Le 15 août, en après-midi, après la marche mariale, elle réussit à se trouver une place dans la basilique qui est pleine à craquer. Elle se retrouve dans une allée latérale. La célébration des malades connaît un grand succès cette année. La réputation du Trinitaire y est pour quelque chose.
Hélène-Marie Cadrin raconte : « C'est alors qu'après la bénédiction du Saint Sacrement aux malades, le père Jean-Paul Regimbal, trinitaire, fit prier la foule à partir de textes évangéliques. Il conseilla aux personnes qui avaient déjà reçu l'effusion de l'Esprit d'imposer les mains sur les malades qui leur étaient chers. Une de mes compagnes, qui avait réussi à s'approcher, posa alors spontanément sa main sur mon bras. Lui-même étendit les mains sur la foule, pria en langues et proclama des guérisons s'opérant à l'instant même: une femme atteinte de cancer, une pulmonaire, un paralysé ... Moi-même, je sentais dans la partie droite de ma tête une chaleur et une circulation nouvelle quand le Père déclara : "Une personne souffrant de surdité depuis longtemps à l'oreille droite est en voie de guérir". C'était moi! J'entendais ma voisine de droite.»
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[1] Gabriel Destrempe. Du 7 au 15 aout - En fête avec Marie, Revue Notre-Dame du Cap, numéro du calendrier 1975, pp. 2, 6 et 30.
[2] Gabriel Destrempe. Du 7 au 15 aout - En fête avec Marie, Revue Notre-Dame du Cap, numéro du calendrier 1975, pp. 2, 6 et 30.
[3] Gabriel Destrempe. Du 7 au 15 aout - En fête avec Marie, Revue Notre-Dame du Cap, numéro du calendrier 1975, pp. 2, 6 et 30.
[4] Jean-Paul Regimbal. ”La liturgie dans le renouveau charismatique”, Liturgie et vie chrétienne, no, 90 octobre-décembre 1975, pp. 294 à 320.
[5] Marie-Hélène Cadrin. Témoignage - Bonté de la Vierge du Cap, Revue Notre-Dame du Cap, numéro du calendrier 1975, pp. 28 et 29.
JEAN-PAUL REGIMBAL: Un saint d'actualité
Un saint d'actualité
« L’exemple entraine » ; « on imite bien ce que l’on aime ». Voilà deux dictons que la sagesse humaine formule depuis qu’elle s’exprime. Ils indiquent la force d’attraction et dynamique de l’exemple dans l’ordre de la vie et de l’action chez les hommes.
L’Église ne dédaigne pas ces postulats de la plus élémentaire psychologie. Aussi propose-t-elle à ses fidèles tout au cours de l’année, les faits et gestes de ses confesseurs et martyrs. Elle veut, par-là stimuler ses enfants, les engager, a l’instar de leurs frères saints, à devenir parfaits « comme leur Père céleste est parfait ».
Mais, pour des raisons obscures, certains de nos contemporains affectent une moue d’indifférence a l’égard des saints modèles du passé. « Dans ce temps-là, prétextent-ils, c’était facile d’être bon catholique et même d’atteindre aux cimes de la sainteté. On se calfeutrait dans quelques monastères ; on fuyait le monde pour mieux trouver Dieu. Aujourd’hui, tout a changé… Le problème n’est plus le même. Leurs exemples ne valent donc rien pour nous ».
Illusion, pourtant, que ce sophisme…
Cette brève méditation aimerait à dissiper ce préjugé dans l’esprit de plusieurs en retraçant à gros traits la vie d’un saint du moyen âge. Elle voudrait mettre en lumière les aspects de sa vie qui répondent le plus aux aspirations sincères et légitimes des apôtres modernes. Elle rappelle, en effet, la stature gigantesque d’un saint que l’histoire circonscrit dans les limi9tes des douzième et treizième siècles mais que l’esprit clairvoyant replace sans effort dans les cadres du vingtième.
Jean de Matha, né à Faucon en 1154, est le fils de cette Provence médiévale, ni française, ni espagnole, mais catalane dans son alliance politique et par ses coutumes sociales. De ses origines, il a conservé la volonté intrépide des montagnards et le zèle ardent des catalans. Fils de baron, il doit entreprendre le cycle des études propres aux jeunes seigneurs. Mais au terme de son éducation primaire il manifeste à ses parents le désir de poursuivre sa carrière académique à Paris. Il y arrive vers 1180. Son talent facile lui permet de gravir tous les degrés universitaires jusqu’au doctorat en théologie.
Bien qu’il désire depuis longtemps la grâce du sacerdoce, il n’ose la demander par humilité. Il faut toute la force de persuasion de l’évêque de Paris, Maurice de Sully, pour convaincre le savant docteur d’accepter de ses mains l’onction sacerdotale.
Le 28 janvier 1193, Jean de Matha célèbre sa première messe et reçoit du ciel l’ordre de consacrer sa vie au rachat des captifs. Le Seigneur lui-même, rédempteur de l’humanité esclave, invite le nouveau prêtre à partager avec lui l’œuvre urgente de la rédemption. Un an après, Jean de Matha jette les bases d’un nouvel institut religieux fondé spécialement pour la rédemption des esclaves chrétiens tombés aux mains des musulmans. De 1194 à 1213, sa vie en est une de fondations successives et de courses apostoliques sous tous les cieux. Son dévouement à l’Église lui attache nécessairement l’affection du grand pape Innocent II qui pleure a la mort de saint Jean de Matha, un ami sincère et un serviteur désintéressé.
Saint Jean de Matha, homme de Dieu et des hommes, transcende tous les siècles pour rejoindre le nôtre par ses vues internationales, son esprit social, son sens pratique et son génie d’organisation. Quoi de plus moderne, quoi de plus actuel et plus entrainant, quoi de plus à notre portée que ce saint du moyen âge ! Tant il est vrai qu’un saint n’est d’aucune époque ni d’aucun âge, étant de tous par la divine charité qui demeure éternellement.
Vue internationale :
Il en va dans le monde surnaturel comme dans le naturel : plus quelqu’un de haut, mieux il voit et juge des situations. Or, les saints ont ceci en leur faveur qu’ils voient tout en Dieu et pour Dieu. D’un seul regard, ils embrassent toutes nations, tous pays, ils dépassent bornes et frontières pour envisager tout problème sous l’angle surnaturel.
Il en va dans le monde surnaturel comme dans le naturel : plus quelqu’un de haut, mieux il voit et juge des situations. Or, les saints ont ceci en leur faveur qu’ils voient tout en Dieu et pour Dieu. D’un seul regard, ils embrassent toutes nations, tous pays, ils dépassent bornes et frontières pour envisager tout problème sous l’angle surnaturel.
Jean de Matha, par un commerce long et intime avec son Dieu, développe cette faculté supérieure de perception. Éclairé même par une vision céleste au jour de sa première messe, il reçoit l’intuition d’une œuvre immense qui doit couvrir les terres et les mers.
Idéal aussi vaste que le monde, sa mission l’appelle à parcourir l’Orient et l’Occident pour résoudre le problème le plus impérieux de son siècle : l’esclavage. Son programme déborde, au point de les faire craquer, les cadres juridiques, paroissiaux et diocésains, en vue de secourir les esclaves chrétiens aux mains des infidèles. Sa paroisse sera les bagnes ; son diocèse, les marchés internationaux ou se vend à vil prix la dignité des personnes humaines, de véritables fils de Dieu. Ces paroissiens, ces diocésains, se compteront parmi les victimes de cette plaie monstrueuse : pèlerins italiens et espagnols, français et anglais, qui, hier seulement se rendaient pieusement en Terre sainte ; ce seront également les paisibles riverains de la Méditerranée capturés sournoisement en vue de grasses rançons par les pirates d’Afrique et d’Asie Mineure.
Plus qu’internationale, la conception apostolique d’un Jean de Matha mérite le nom de catholique ! Son objectif est tout simplement de secourir partout les pauvres esclaves menacés de péril imminent de perdre leur foi en perdant leur liberté. Par le fait même, elle comprend donc toute âme de captif capable d’entendre le message de la foi. Blanc ou noir, Italien, Français, allemand ou Espagnol, elle les embrasse tous dans un même élan de charité, de cette charité qui n’est d’aucune nation ni d’aucune langue, qui n’a d’allégeance qu’a Dieu seul !
Esprit social :
Regardant le problème de haut, Jean de Matha saisit avec une acuité brulante l’urgence et la gravité de la situation. Il découvre l’intime rapport qui existe entre la Trinité et la rédemption. Il perçoit aussi les conséquences sociales que ces deux mystères impliquent. Chaque esclave lui apparait comme un temple de la Trinité, comme un fils de Dieu, comme un membre du Christ et de l’Église racheté par le sang précieux du divin rédempteur. Et dire que ce temple est menacé de profanation, ce membre exposé a la mutilation, abandonné qu’il est aux cruautés perfides des Maures.
Devant cette réalité sociale, Jean ne peut demeurer indifférent. Lui, le docteur, le savant professeur de l’Université de Paris, lui dont la renommée commence déjà à luire au grand jour sous le nom de Jean de France ou de Provence, il ne peut plus se contenter d’enseigner froidement les sciences de l’esprit. Préférant la gloire de Dieu a la sienne, plaçant la libération des esclaves au-dessus de son propre repos, il quitte l’université pour travailler activement à combattre un terrible fléau – le pire de son temps – l’esclavage et la mise au marché du « bétail humain ».
Comme il est un homme de Dieu, Jean de Matha commence par se mettre en harmonie avec le vrai Dieu « qui est amour ». Et dans la contemplation du don amoureux des trois divines personnes, il acquiert la science du don de soi, principe-moteur de son activité d’apôtre social.
Et, parce qu’il vit de Dieu et pour Dieu, Jean de Matha peut songer a se consacrer tout entier au service des hommes. Il oriente donc vers le relèvement social des malheureux esclaves son énergie et ses aptitudes, sa science et son amour.
Autrefois docteur, Jean devient maintenant rédempteur. Professionnel de la vérité doctrinale, il devient désormais professionnel de la charité sociale.
Sens pratique :
Chose étonnante pour plusieurs, ce docteur pieux et savant de l’Université de Paris, cet esprit spéculatif et contemplatif, manifeste dans la réalisation de son idéal, un sens pratique éminent.
Il se rend tout d’abord au proche orient (Constantinople et Palestine) probablement en 1193. Il enquête, consulte, étudie de plus près les conditions de vie des malheureuses victimes, contrôle les possibilités de rachat, examine les voies maritimes les plus sures, les étapes les plus convenables pour le rapatriement des rachetés, utilise en somme tous les moyens d’information à sa disposition pour se faire une idée exacte de la situation.
De retour en France, pendant trois ans dans la solitude de Cerfroid (aujourd’hui commune de Brumetz, dans le Sud de l’Aisne, au diocèse de Soissons), il médite et murit son grandiose projet avec ses premières recrues. Il tente même quelques expériences de fondation a Planels et Bourg-la-Reine pour éprouver par la pratique ses théories et sa méthode de vie religieuse avant d’en demander la confirmation a l’autorité compétente.
Une fois ses réflexions et ses tentatives bien au point, Jean de Matha ne perd pas de temps à défendre, par des paroles ou des écrits, des « exclaves abstraits » ou des droits théoriques de l’homme en général. Il évite par là le piège tendu au savant qui dort en lui. Non! Ce sont les esclaves en chair et en os qui sont la hantise de son âme.
Il va droit au but! Il se sent toutes les audaces pour secourir ses frères désolés. Après beaucoup de difficultés sur le plan du droit ecclésiastique, Jean de Matha obtient d’Innocent III l’approbation de son Ordre religieux et la reconnaissance officielle de son but particulier : le rachat des captifs.
Une fin déterminée aussi précise appelle maintenant le choix des moyens les plus aptes à l’attendre. Or, en tenant compte de l’état des esprits a son époque, lesquels concrétisent œuvres et faits. Jean de Matha juge que les moyens indirects – tels des exhortations a des sentiments plus humains ou des ententes à l’amiable entre l’islam et la chrétienté – ne donneront aucun résultat sérieux.
Il procédera donc directement. Et le moyen qu’il choisit prouve hautement son sens pratique : il offrira sur les marchés humains de Tunis et d’Alger le meilleur prix en or sonnant pour le rachat individuel ou collectif des esclaves. Si répugnant que cela nous paraisse aujourd’hui, c’est bien cependant l’œuvre d’un saint dont la charité inventive ne connait aucune limite.
Et, ce qui pourra scandaliser les faibles esprits de notre siècle, saint Jean de Matha fait pire encore! Avec une sagesse digne des hommes d’affaires, il achète lui-même des esclaves païens en vue d’échanges contre des captifs chrétiens rendant ainsi aux siens le Maure délivré et sauvant de l’apostasie le chrétien racheté.
La charité inspire parfois aux saints des procédés hardis. Elle incite les hommes à fuir une charité stéréotypée en certains actes qui tiennent plus du pharisaïsme que du catholicisme…
C’est dire que les vrais saints, en excluant ceux qui paraissent tels et ne le sont pas, possèdent un sens pratique remarquable! Ce sont des réalistes!
Tel nous apparait saint Jean de Matha selon la figure authentique que nous en dresse l’histoire.
Génie d’organisation :
Un programme de rédemption sociale sur un plan international exige, on le conçoit, la constitution d’un organisme à la fois souple et stable qui perpétue et assure au mieux les attentions et les soins commandés par des besoins toujours pressants.
Un programme de rédemption sociale sur un plan international exige, on le conçoit, la constitution d’un organisme à la fois souple et stable qui perpétue et assure au mieux les attentions et les soins commandés par des besoins toujours pressants.
Le corps des rédempteurs trinitaires jouit d’une structure forte et alerte qui diffère nettement des autres corps religieux existants à la fin du XIIe siècle. A Jean de Matha revient le mérite (encore méconnu de la plupart des historiens) d’avoir fondé le premier Ordre religieux a majorité cléricale, a une vie mixte et à caractère universel. Juridiquement parlant, il ouvrira même la voie aux Franciscains, aux Dominicains, aux autres Ordres mendiants et aux congrégations modernes don l’Église demeure la mère très féconde.
Dans sa règle propre, Jean de Matha sait fondre en une “harmonieuse fusion” la vie contemplative et active de ses religieux. Il en fait des adorateurs perpétuels de la Trinité et des rédempteurs, toujours vigilants, de captifs.
Tout contribue à une vie d’intimité avec les trois personnes divines et d’apostolat auprès des pauvres prisonniers “en danger de perdre la foi”.
Tout contribue à une vie d’intimité avec les trois personnes divines et d’apostolat auprès des pauvres prisonniers “en danger de perdre la foi”.
Conscient des conflits qui peuvent naitre de ces deux pôles de la vie religieuse trinitaire, Jean de Matha compose de la manière suivante les forces apparemment divergentes de la vie contemplatives et active: « Tandis qu’un petit nombre d’heureux privilèges parcourent l’Europe pour recueillir des aumônes, puis traversent les mers pour apporter la liberté aux esclaves et les ramener dans leur patrie, les autres, le plus grand nombre des Trinitaires, en attendant leur tour, offrent à Dieu dans leurs couvents, le prix de leurs supplications et de leurs pénitences pour l’heureux succès des rédemptions. D’autres part, les pères revenus des expéditions, après avoir rendu grâce à Dieu, reprennent eux aussi avec joie leur place dans le cloitre et la vie normale de prière, d’austérité et de travail; ou bien encore, leur ministère ordinaire des paroisses ou des hôpitaux. Ils restaurent ainsi la vigueur de leur esprit et de leur corps dans l’intervalle de repos succédant aux expéditions, comme les apôtres a qui Jésus disait: « Venite seorsum et requiescite pusillum » « Venez là-haut, petit troupeau, et reposez-vous » ».
Et pour nous faire une juste idée de l’efficacité d’une telle organisation le révérendissime père Ignace du T.S. Sacrement, ministre général, ajoute dans le document déjà cité : « En calculant sur une moyenne de cent, ce qui est le nombre des esclaves libérés à chaque rachat, on arrive à attribuer aux pères rédempteurs, plusieurs milliers de voyages ou d’expéditions qui, répartis sur six cents ans, donne approximativement un voyage par saison effectué des ports de l’Europe à destination des côtes de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Et si l’on tient compte des moyens de navigation de l’époque, ordinairement de fragiles embarcations à voiles ou a rames, l’on peut se faire une idée de la somme d’angoisses et de privations qu’une telle entreprise devait couter aux religieux rédempteurs et à l’Ordre en général. A plus forte raison, pouvons-nous ajouter, peut-on se faire une idée de l’organisation géniale qu’une telle œuvre exige... »
Allons plus loin ! La règle propre des Trinitaires mentionne l’obligation d’avoir une œuvre de miséricorde dans chaque maison et d’y consacrer une partie notable des revenus : règle à laquelle saint Jean de Matha se conforme le tout premier. Au nombre des quarante maisons qu’il fonde lui-même on en compte vingt-quatre affectées au soin des malades (esclaves rapatriés ou non) soit douze hôpitaux proprement dits, plus les douze couvents y annexés.
Le choix des ports de mer, tels Marseille et Gênes, pour les établissements de son Ordre, manifeste à la fois son esprit pratique et son talent d’organisation. Tout est prévu pour l’heureux retour des rachetés, pour leur réhabilitation physique et morale ainsi que pour leur réintégration finale au sein de leur famille respective.
Mais, seul devant une tâche aussi vaste, saint Jean de Matha se sent débordé. Le temps presse, en effet de pourvoir aux hôpitaux, au rachat des esclaves, a l’assistance des croisés, a l’apostolat paroissial en terre chrétienne et infidèle...
« Il faut des hommes et des femmes d’action, animés de l’esprit d’abnégation, embrasée de zèle et de charité pour les malades. Les blessés, prompts à parcourir villes et villages pour y apporter la joie et la consolation chrétienne. »
Jean de Matha ouvre donc toutes grandes les portes du cloitre aux hommes et aux femmes qui veulent y entrer. Quant à ceux qui n’y peuvent venir, le cloitre vient à eux dans leur foyer. Grace a cette communion fraternelle par la prière et l’apostolat, un échange de bienfaits spirituels et temporels s’établit entre les religieux et les associés de l’Ordre fondé par le même patriarche. Que ces associés soient « tertiaires » ou « moniales », tous contribuent au sein d’un même organisme vital a l’obtention de la fin commune de l’Ordre : « Gloire à la Trinité ! Aux captifs, liberté ! »
Aujourd’hui comme jadis
Devant l’imposante physionomie de saint Jean de Matha, physionomie d’un caractère tout-à-fait moderne, l’on n’éprouve qu’un désir : « Ah ! S'il existait encore aujourd’hui un tel homme, comme tout serait changé ! »
Devant l’imposante physionomie de saint Jean de Matha, physionomie d’un caractère tout-à-fait moderne, l’on n’éprouve qu’un désir : « Ah ! S'il existait encore aujourd’hui un tel homme, comme tout serait changé ! »
Cet homme existe dans l’Ordre auguste que saint Jean de Matha. Si le père se prolonge en ses fils et ses filles, le saint fondateur se perpétue dans l’Ordre trinitaire, ses diverses branches et dans ses œuvres variées. Là se retrouvent ses descendants, bien agissant encore au XXe siècle, au même poste d’honneur qu’il occupe depuis ses premiers jours auprès de la Trinité, auprès des âmes en péril.
Son Ordre sait encore réaliser son idéal sublime :
- Être des saints sans cesser d’être des hommes ;
- Être des hommes de Dieu afin de mieux être des hommes parmi les hommes.
- la même structure organique : un grand Ordre de religieux auquel s’agrègent à des degrés divers les membres du second Ordre, du Tiers Ordre et de l’archiconfrérie dans la poursuite du même but ;
- Le même idéal : la gloire de la très sainte Trinité et la rédemption des miséreux le plus en danger de perdre la foi ;
- Les mêmes moyens : la règle primitive légitimement interprétée par l’Église et les successeurs de saint Jean de Matha ;
- La même situation enfin : là-dessus, un auteur distingué, membre actuel du vénérable définitoire général de l’Ordre trinitaire a écrit ces lignes convaincantes : « Si nous portons le regard par-delà les « rideaux » - de fer et de bambou – édifiés par la haine, combien de millions de véritables et d’authentiques esclaves en pleine civilisation ? Et si nous regardons vers les déserts brulants de l’Afrique, quel commerce d’esclaves trouverons-nous en plein vingtième siècle ? Et dans les prisons, et parmi les « sortant de prisons » combien d’espoirs à rallumer, combien de cœurs à consoler, combien d’épaves du vice ou du crime a rescaper pour le bien et pour le service de l’Église et de la société ! (…) Oui ! Que Jean de Matha, le saint de la charité, revienne de nouveau avec son esprit sur la terre !
Après huit siècles, Jean de Matha, homme de Dieu et des hommes spécialiste de la sainte charité, n’est-il pas toujours un saint d’actualité ?
Culte filial :
Heureusement, la mémoire de saint Jean de Matha reste toujours vivante chez les peuples qui ont reçu davantage les soins attentifs de l’apôtre des captifs. En Espagne, par exemple, Madrid, Lérida, Ubéda vouent à saint Jean de Matha un culte immémorial en reconnaissance de tous ses bienfaits à leur endroit. En Italie, Rome et Palerme vénèrent le zélé fondateur des Trinitaires. La vieille France garde du libérateur des captifs un impérissable souvenir : Paris, Faucon, Marseille célèbrent, chacun a sa manière, les mérites et les gloires de notre saint patriarche.
Heureusement, la mémoire de saint Jean de Matha reste toujours vivante chez les peuples qui ont reçu davantage les soins attentifs de l’apôtre des captifs. En Espagne, par exemple, Madrid, Lérida, Ubéda vouent à saint Jean de Matha un culte immémorial en reconnaissance de tous ses bienfaits à leur endroit. En Italie, Rome et Palerme vénèrent le zélé fondateur des Trinitaires. La vieille France garde du libérateur des captifs un impérissable souvenir : Paris, Faucon, Marseille célèbrent, chacun a sa manière, les mérites et les gloires de notre saint patriarche.
Cependant, la flamme trinitaire et rédemptrice allumée au cœur de la vieille France ne pouvait faire autrement que de briller d’un éclat nouveau dans la France nouvelle. Dans la province de Québec, deux paroisses ont pour patron l’illustre fondateur. L’une s’érige dans le diocèse de Joliette dès 1855 et donne son nom au village qui a grandi autour de son clocher ; l’autre, dans le diocèse de Montréal, au cœur du quartier de Ville-Émard, est le berceau de l’Ordre trinitaires en terre canadienne.
L’inauguration de la nouvelle église Saint-Jean-de-Matha, bénite solennellement le 8 septembre 1957 par son éminence le cardinal Paul-Émile Léger, est l’heureuse occasion de faire connaitre le saint en son esprit et en ses œuvres.
Les lignes de cet édifice sacré, conception originale de l’architecte M. Guy Parent, nous semblent inspiratrices et symboliques : l’état audacieux de ses voutes rappelle l’énergie indomptable qu’il lui fallut pour établir sans ressource son œuvre de rachat ; l’exaltation, a la cime du campanile, de la croix rédemptrice suggère hautement l’idéal sublime de contemplation élevée et de charité universelle, profession que, en vrai père, il attend de ses vrais fils, de ses dévots fidèles.
L’hymne grandiose qui monte ainsi de tous les points du globe vers le ciel veut proclamer a la face des hommes de notre époque que la vraie gloire est celle que trouvent les âmes entièrement données a la cause de Dieu ; la vraie grandeur est celle à laquelle s’élèvent ceux qui ont su, par un surnaturel désintéressement, s’abaisser au niveau des hommes les plus souffrants, les plus abandonnés ; la vraie richesse est celle qui consiste à se priver de tout pour assurer aux malheureux la libération, la délivrance et le salut définitif.
Or cet hymne universel s’adresse à un homme qui, cherchant par-dessus tout la gloire de Dieu, a trouvé, par surcroit, la gloire éternelle ; a un homme qui, frémissant d’humilité devant la grandeur de Dieu, s’est vu soudainement exalté par la voix infaillible de l’Église et placé sur les autels ; a un homme enfin qui, sacrifiant ses propres aises au point de manquer souvent du nécessaire pour racheter un de ses frères, est centré dans la possession éternelle d’une richesse « que ni la rouille, ni les vers ne sauraient ronger ».
Cet homme n’est autre que saint Jean de Matha, l’apôtre des captifs, le Trinitaire-Rédempteur.
Conclusion :
Le vie de saint Jean de Matha doit trouver en chacun de nos cœurs une résonnance profonde de sorte que, à son contact, nous nous sentions sollicités vers une pratique plus constante et plus intense de charité envers la très sainte Trinité et envers les pauvres esclaves de notre temps. Dieu saint qu’il n’en manque pas d’ailleurs !
Le vie de saint Jean de Matha doit trouver en chacun de nos cœurs une résonnance profonde de sorte que, à son contact, nous nous sentions sollicités vers une pratique plus constante et plus intense de charité envers la très sainte Trinité et envers les pauvres esclaves de notre temps. Dieu saint qu’il n’en manque pas d’ailleurs !
Depuis sept siècles et demi, la vie de saint Jean de Matha ne cesse d’inspirer à ses fidèles disciples une conduite modelée sur son prototype de Trinitaire-Rédempteur. Sa pensée survit dans son œuvre et son œuvre est perpétuée d’âge en âge dans l’Ordre religieux qu’il a lui-même fondé.
De son vivant, le digne patriarche n’a pu réaliser personnellement son désir de répandre par toute la terre la flamme ardente de la divine charité, la lumière réconfortante de l’auguste Trinité. Mais, du haut du ciel, spectateur ravi, saint Jean de Matha doit jeter un regard complaisant sur ses fils trinitaires qui propagent dans le monde entier le feu sacré jailli de son âme apostolique. Il peut contempler de nos jours encore, les répercussions de sa noble initiative : en Italie, en Espagne, en France, en Autriche, en Argentine, au Chili, au Pérou, à Cuba, aux États-Unis et au Canada, sans oublier l’ile rouge de Madagascar, les religieux trinitaires se dévouent à la cause de Dieu un et trois et à l’œuvre de la rédemption. Quelle surnaturelle fierté n’éprouve-t-il pas dans son cœur de père devant la tâche à la fois grandiose et pénible accomplie par les religieuses trinitaires de Belgique, d’Angleterre, de Suisse, d’Algérie, de Majorque, du Pérou et du Mexique sans parler des autres pays ou elles secondent avec désintéressement l’apostolat de leurs frères en religion.
Puisse-t-il entendre nos prières afin que s’accroisse sans cesse le nombre de ceux qui veulent, à sa suite, consacrer leur vie a la plus grande gloire de la très sainte Trinité et à la libération de tous ceux qui gémissent dans la captivité.
Gloria tibu Trinitas et captivis, libertas !
Jean-Paul Regimbal
Tiré de: Trinitas - revue du tiers-ordre et de l’archiconfrérie de la très sainte Trinité, 5e année, No. 2, Juin et juillet 1959, pp. 4 à 15. Revue conservée a la Société d'histoire de la Haute-Yamaska (Fonds P049).
ARTICLE DU JOUR: Le père Eugène Prévost
Par Benoit Voyer
12 août 2025
Eugène Prévost est né le 24 août 1860 à Saint-Jérôme. Il est le fils du docteur Jules-Édouard Prévost (1828-1903) et Edwidge Prévost (1829-1906). Sa fratrie compte 14 enfants.
Il reçoit sa formation à l’école du village, au Séminaire de Sainte-Thérèse (devenu le Cégep Lionel-Groulx) et, plus tard, au Séminaire de Montréal.
Dans ses mémoires, il raconte que dans sa jeunesse tout était propice à la fête, musique et bonheur dans sa famille. A 13 ans, pensionnaire au collège, il s'ennuie. Pour s’amuser, il se mêle à un groupe d'élèves turbulents. Il n'est pas méchant, mais dissipé.
Le jour de rentrée, en septembre 1877, comme c'est la coutume, Eugène choisit une place au dortoir. Le surveillant veut lui supprimer ce droit. Il ne porte pas plainte au directeur. Il voit plutôt cela comme un signe de Dieu. Il s’intériorise : « Pourquoi mal commencer l'année ? ». À partir de cet instant, il décide de mener une vie studieuse, disciplinée, sérieuse. Dans ses vieux jours, a 82 ans, il dira « Jésus m'a arrêté... c'est Jésus qui a fait cela ». C’était à ses yeux un jour de conversion. A 17 ans, il décide de consacrer sa vie à Dieu en devenant prêtre.
En 1881, il entre au noviciat de la Société du Très-Saint-Sacrement, à Bruxelles, communauté religieuse fondée par saint Pierre-Julien Eymard, afin de devenir prêtre catholique. À Rome, il étudie à l'Université Grégorienne. Il reçoit le sacrement de l’ordre le 4 juin 1887.
Sans tarder, on le nomme directeur de l'Œuvre des Prêtres-Adorateurs, à Paris. Sous son impulsion, elle prendre un essor considérable. Il se donne à plein pour le service des prêtres. Il souhaite les voir saints. A travers, ses responsabilités il perçoit les besoins urgents de ceux-ci. Il veut fonder une œuvre pour leur venir en aide et un tiers-ordre féminin, comme le voulait le fondateur de sa communauté. Ses supérieurs ne veulent rien entendre de ses idées. Bien plus, en décembre 1899, il est envoyé à Montréal sans ministère précis.
En attendant son départ pour le Canada, il séjourne une quinzaine de jours à Sarcelles, près de Paris. Sans l’avoir prévu, il y vit une expérience spirituelle intense. Sa vie spirituelle se revêt de nouvelles couleurs. Sa mission se dessine…
En février 1901, grâce à une permission du par Léon XIII, il fondera la Fraternité Sacerdotale et les Oblates de Béthanie. Bien entendu, il doit quitter les religieux du Saint-Sacrement. La mission de la Fraternité est le soutien matériel et spirituel des prêtres. Celle des religieuses est l’adoration eucharistique. Entre 1901 et 1946, l’œuvre s'implante dans trois pays: la France, l’Italie et le Canada.
Le père Eugène Prévost consacre beaucoup de temps à l’écriture. Les Oblates de Béthanie le secondent en imprimant et en distribuant livres, brochures, feuillets et images par milliers. Dans son œuvre littéraire, il traite principalement de Jésus-Prêtre et de dévotion eucharistique.
Eugène Prévost décède le 1er août 1946. On conserve son cœur dans un reliquaire et ses restes sont inhumés. Quinze ans plus tard, on les exhume afin de les transférer à Pointe-du-Lac, devenu un secteur de Trois-Rivières. Le cimetière où il repose est situé dans un boisé enclavé qui est difficilement accessible. Le moyen le plus simple est de passer par « les sentiers du Grand boisé de Pointe-du-Lac » et de passer par-dessus la petite clôture.
Sa cause, en vue d’une béatification et une canonisation, est à l’étude au Vatican.
POÉSIE: Comme la neige
Marcher sur la neige à pas feutrés;
Sans faire un bruit dans ce désert blanc,
je cherche ton cœur à moitié gelé.
Tu te roules comme une balle de neige;
Repliée sur toi, tu fais la boule;
Jetée a l’eau, tu deviens glace.
Figée sur la rive de l’existence,
j’attends avril et son réveil
ou la douce saison réveillera tes entrailles.
Tes mains emmitouflées se font mitaines;
Tes doigts bougent craignant froidure;
Tes paumes tendres attendent d’être touchées.
Comme une engelure, tu as si froid.
Pourtant, ton âme est faite de feu.
Qu’attends-tu donc pour t’y chauffer ?
Jardin de neige;
Jardin d’hiver;
Couleur de blanc;
Couleur de vent.
Sur la banquise, je tends les bras.
Je crie « Je t’aime », tu n’entends pas.
Sans faire un bruit, j’attends là-bas.
Benoit Voyer
Les Saisons littéraires 15 – Revue de création littéraire, semestre automne hiver 1998-1999, Guérin littérature, pp.223-224
ARTICLE DU JOUR: Aider le milieu communautaire a se financer
Par Benoit Voyer
11 aout 2025
Les personnes qui œuvrent dans les innombrables organismes sans but lucratif (OSBL) qu’il y a au Québec et au Canada travaillent fort afin de trouver du financement pour assurer les services qu’elles donnent à la population. Comme on dit, l’argent c’est le nerf de la guerre.
Ces organismes jouent souvent des rôles de suppléance ou de complémentarité indispensables aux services que les gouvernements donnent à monsieur et madame tout le monde, notamment dans les domaines de la santé et des services sociaux et de la préservation du patrimoine. Ils le font à moindre coût.
Les dirigeants de ces OSBL comptent pour un grand nombre sur le support des gouvernements du Canada et du Québec ou de leur MRC et, même, dans plusieurs cas, de leur municipalité pour se financer. Trouver un programme qui colle à sa mission est tout un défi. Certains organismes doivent aller jusqu’à modifier leur raison d’être pour se conformer et obtenir les subsides désirés.
Malheureusement, les moyens financiers de nos gouvernements sont de plus en plus limités. Ils ne peuvent pas tout financer. L’époque de l’État providence est terminée.
Depuis une trentaine d’années, je le dis et le redis, il faut que les gouvernements aident les OSBL à trouver de nouvelles sources de financement afin qu’on cesse de toujours dépendre d’eux. Pour reprendre dans mes mots un vieil adage : on peut bien donner du poisson a celui qui a faim. C’est louable! Mais si en lui donnant du poisson on lui montrait comment pêcher? En mots moins poétiques : Il est essentiel de donner de l’argent pour le maintien des OSBL, mais si en même temps on leur apprenait comment faire surgir des nouvelles sources de financement?
On pourrait aussi aller plus loin. Et si les gouvernements revoyaient la fiscalité en faisant preuve d’audace... Un don en argent a un OSBL pourrait être déductible jusqu’à 100% sur les impôts annuels. Pourquoi pas? Une telle mesure pourrait aussi aider considérablement le milieu communautaire.
ARTICLE DU JOUR: La vénérable Aurélie Caouette
Par Benoit Voyer
10 aout 2025
Aurélie Caouette est née à Saint-Hyacinthe, le 11 juillet 1833. Elle est baptisée le même jour dans la tradition catholique dans l’église Notre-Dame du Rosaire. Elle est la fille du forgeron Joseph Caouette (1795-1880) et de Marguerite Olivier (1795-1861). Dès sa petite enfance elle a un attrait marqué pour tout ce qui regarde la spiritualité.
Au pensionnat de la Congrégation de Notre-Dame, à Saint Hyacinthe, a cause de son empressement à rendre service, sa transparence et sa rayonnante amabilité, elle noue facilement des amitiés.
D’ailleurs, Aurélie Caouette a beaucoup aimé ses années au pensionnat parce qu’elle peut y participer à la messe quotidienne et aussi se retirer seule dans la chapelle pour prier. Tous le savent: dès qu’elle le pourra, elle deviendra religieuse.
Le 15 août 1853, elle fait la promesse de demeurer vierge jusqu’à la fin de ses jours. A cause de sa dévotion à sainte Catherine de Sienne, on ajoute celui de Catherine a son prénom.
Un an plus tard, le 30 août 1854, elle s'engage dans le Tiers-Ordre dominicain établi depuis peu de temps à Saint-Hyacinthe. Ainsi, elle devient la première tertiaire laïque au Canada.
Après un séjour chez les Soeurs de la Congrégation de Notre-Dame, à Montréal, et chez les Soeurs Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal, l’évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget, a l’occasion d'un entretien au cours duquel il interroge la jeune femme sur ses aspirations et intentions, lui dit: « Mon enfant, si j'étais l'évêque de Saint-Hyacinthe, je vous dirais: « Allez-vous-en dans une petite chaumière bien solitaire et fondez une communauté d'Adoratrices du Précieux Sang, Filles de Marie Immaculée ». Les paroles de l’évêque la touche. C’est ce qu’elle fera.
Le 14 septembre 1861, autorisée par l’évêque de Saint-Hyacinthe, Mgr Joseph Larocque, elle fonde les Adoratrices du Précieux Sang, une congrégation de religieuses contemplatives ayant pour but d'adorer le Sang de Jésus et d'honorer Marie Immaculée. Ainsi donc nait la première communauté de contemplatives au Canada.
L'oeuvre débute modestement dans la maison de son père qui lui est prêtée pour deux ans. L’expansion sera rapide. De son vivant, onze monastères sont fondés au Canada, aux États-Unis et à Cuba.
Catherine-Aurélie Caouette décède le 6 juillet 1905. Elle a été déclarée vénérable, première étape vers une future canonisation.
Elle repose au mausolée du Columbarium du cimetière de la Cathédrale, 1075, rue Girouard Est, à Saint-Hyacinthe. Il est possible de la visiter du lundi au samedi entre 10h00 et 16h00.
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*Toile de la vénérable Aurélie Caouette dans l'entrée de la chapelle du Très Saint Sacrement du Sanctuaire Sainte Anne de Beaupré
*Toile de la vénérable Aurélie Caouette dans l'entrée de la chapelle du Très Saint Sacrement du Sanctuaire Sainte Anne de Beaupré
POÉSIE: Tendre mystère
Un bouton d’or détache tes dessous de dentelle ;
Une fleur de soie caresse tes seins endormis ;
Je joue avec tes sens comme on joue avec les mots ;
Poésie érotique a saveur de menthe sauvage ;
Le vent du large se lève au chaud soir d’été ;
Une brise légère enivre ta peau;
Une goutte de pluie ruisselle sur ton nez de fée,
comme une larme de plaisir t’envahit au moment de l’extase ;
Parfum sucré qui vient de l’autre rive ;
Odeur d’amour qui se mêle à ta chair salée ;
Tu es la douce perle qui émerge de la mer ;
Ne cache plus ton mystère dans ton coquillage magique.
Benoit Voyer
Les Saisons littéraires 17 – Revue de création littéraire, semestre automne hiver 1999-2000, Guérin littérature, pp.267-268
ARTICLE DU JOUR: Le spirituel, l’espace caché en soi
Par Benoit Voyer
9 aout 2025
Le spirituel est universel et au cœur de chaque personne. Il n'est pas la propriété d'une religion en particulier.
La spiritualité est toute la partie cachée au fond de soi qui n'est pas toujours clairement explicable.
« Tous les êtres humains sont de grands spirituels. On a tous un petit jardin en soi, mais il y a plein de gens qui ne le visitent pas », explique l'explorateur Bernard Voyer [1]. Pour lui, « la spiritualité est le côté inexplicable de la vie. Plusieurs personnes refusent de s'y rendre. Pourquoi? Parce que, dans notre société, on s'est donné comme défi de tout comprendre. C'est normal! C'est le propre de l'intelligence! Si on est intelligent, on veut comprendre ce qui nous entoure, on veut répondre à toutes les questions qui commencent par pourquoi. On se donne des moyens, on informatise, on cherche ... On a besoin de comprendre, mais il y a une partie que l'humain doit accepter de ne jamais comprendre »[2].
Le spirituel réfère à la dimension de l'humain qui est à la recherche d'une réponse aux questions de sa propre identité [3], de ses relations avec les autres [4], de sa relation avec un absolu ou une force supérieure [5].
En d'autres mots, la spiritualité est une force dynamique de l'humain qui l'incite à trouver un sens à sa vie, à chercher à se relier à son être profond, aux autres et à un être supérieur. Aussi, elle l'encourage à avoir un projet de vie qui le met en lien avec lui, les autres et le Tout Autre, Dieu.
De son côté, le religieux est plutôt associé à un système de croyances, pratiques, rituels et symboles et à une communauté de croyants destinés à favoriser le développement de la relation avec le sacré et le transcendant et à développer une meilleure compréhension de la relation et des responsabilités des croyants envers les autres membres de la communauté humaine. Ainsi donc, le religieux est au service du spirituel.
Dimension spirituelle de l'humain
La spiritualité est importante pour l'humain. Elle est même un besoin. Toute personne possède en soi une dimension spirituelle. C'est un « lieu où surgissent les questions existentielles : Qu'est-ce que je fais ici? Y a-t-il quelque chose qui est attendu de moi? Y a-t-il des règles de jeu que je peux découvrir et utiliser pour orienter mes conduites » ?[6]
La journaliste Anne-Marie Lecomte abonde dans le même sens : « Dans la vie humaine la spiritualité n'est pas une option. C'est un besoin. Or, si j'offre le vide à mes enfants, ils vont le remplacer par quoi? [...] J'aime autant la bergerie dans laquelle j'ai été baptisée ! »[7]
Le besoin est tellement vital pour l'humain que, lorsqu'il le chasse de son univers, la spiritualité prend de nouvelles formes en lui.
La journaliste Élias Levy explique qu’ aujourd'hui, sauf exception, c'est moins les religions qui menacent nos libertés que des croyances contemporaines déguisées en savoir. Ainsi, la science, les techniques, la publicité, l'économie, les médias ... sont devenus de véritables idoles. Ces nouveaux cléricalismes tablent désormais sur leurs prêtres et diacres, dont les discours sont assénés et reçus sans aucun esprit critique, comme parole d'Évangile »[8].
Jean-Claude Guillebaud, auteur de La Force de conviction [9], dit que « les croyances, c'est quelque chose d'archaïque; maintenant ce qui compte, c'est le savoir. Le savoir de l'économie, le savoir de la technique, le savoir transgénique ... Le fait de donner à ces secteurs-là le statut de savoir, ça leur permet de toiser avec un brin de condescendance les croyances et de les considérer comme des choses vétustes. Mais ce n'est qu'un mensonge, un subterfuge »[10]
Nous sommes entourés de savoirs qui n'en sont pas réellement. Ceux-ci sont des croyances qui se déguisent en savoir.
Il y a autant de croyances, en d'autres mots de superstitions, dans l'économie et la politique que dans le religieux et le spirituel. On essaie pourtant de nous faire croire que ce sont des sciences, comme c'est le cas des mathématiques. On nous berne!
Ces secteurs, dont le libéralisme fondé par Adam Smith et d'autres penseurs, ne sont rien d'autres que des choix éthiques, voire des philosophies. Ce n'est pas de la mathématique. On choisit une option économique ou politique dans le seul but d'en arriver à un résultat sur l'humain.
Il en va de même pour la technique. Elle n'est pas objective. Elle contient une part de croyances.
Ainsi, face à ces faux savoirs, l'humain ne doit pas sacrifier son sens critique et se soumettre aveuglément. S'il le fait, il devient esclave de systèmes de pensée.
Les principales victimes de cela sont les jeunes. « Nous voyons apparaître une génération de jeunes qui sont à la fois plus libres qu'aucun individu ne l'a jamais été face à toutes les croyances possibles, à toutes les options de vie, explique Jean-Claude Guillebaud. Cette liberté, cette autonomie, c'est une conquête formidable. Je n'ai pas du tout envie de la remettre en question. Mais, en même temps, les jeunes d'aujourd'hui sont littéralement perdus parce qu'on ne leur a pas transmis une culture religieuse, quitte à ce qu'ils se révoltent contre elle, mais qu'ils aient au moins un rapport dialectique avec cette transmission. On ne leur a pas transmis non plus une culture ouvrière, parce que celle-ci a disparu dans nos sociétés, ni une culture régionale ... On ne leur a transmis qu'une espèce d'accumulation du savoir. Et, ils sont aujourd'hui face à leur propre liberté dans un état de désarroi. Ils n'ont plus de repères, ni de mémoire, ni de culture, une culture religieuse par exemple. Dans un tel état de vacuité, ils deviennent alors les proies toutes désignées pour toutes les croyances idolâtres, les plus folles, parce qu'ils n'ont plus de moyens de défense. [...] En chassant le religieux institutionnel on a favorisé le retour des idoles. Moi, je crois que les idoles peuvent être demain encore plus meurtrières que l'était le religieux [11]. »
Dans les endroits où Dieu disparaît, l'humain ne devient pas plus grand. Au contraire, il en vient à perdre sa dignité divine. « A la fin, il n'apparaît plus que le produit d'une évolution aveugle. [...] Ce n'est que si Dieu est grand que l'homme est également grand. [...] Nous ne devons pas nous éloigner de Dieu, mais rendre Dieu présent; faire en sorte qu'il soit grand dans notre vie; ainsi, nous aussi, nous devenons divins », disait Benoît XVI, le 15 août 2005.
Une sécularisation de la spiritualité
Les idéologies issues de la modernité ont manifestement contribué à une sécularisation de la spiritualité et de la religion.
Libérée du carcan issu des grandes religions, la spiritualité est maintenant une donnée accessible à tous. Elle est même devenue un sujet à la mode. Chacun a la sienne. On en parle comme d'une donnée philosophique. Nous assistons à une laïcisation de la spiritualité. Ainsi donc, la spiritualité est devenue une forme de discours philosophique. Lorsqu'il s'agira de parler de l'expérience spirituelle concrète, on parlera plutôt de vie spirituelle.
Depuis plusieurs années, plusieurs penseurs d'ici et d'ailleurs en Occident défendent l'idée de cette libération du sacré, c'est-à-dire l'idée d'une spiritualité sans religion. Cela se remarque facilement dans la manière de penser de l'explorateur Bernard Voyer : « Qui a raison dans la spiritualité? C'est bien que personne n'ait raison et que tous aient raison! Chacun a sa couleur. Est-ce que toutes les fleurs ont les mêmes coloris? Est-ce que le vent vient toujours du même sens? Est-ce que tous les lacs ont la même forme? C'est différent! Alors pourquoi toutes la croyance serait la même? »[12]
Au milieu des années 1960, au même moment que se tenait à Rome le Concile Vatican II, plusieurs penseurs, notamment des sociologues, clament la fin de la religion au cœur de la société civile.
A la suite des travaux du théologien Dietrich Bonhoeffer, on disait que la fin de la religion permettrait de retrouver la foi à l'état pur et de la vivre dans un univers séculier adulte et autonome.
Devant le phénomène de la spiritualisation hors des grandes traditions religieuses, il semble devenu essentiel de se poser des questions : Qu'est-ce que la spiritualité? Quels sont les éléments qui la composent?
De plus, depuis quelques années, des spiritualités de diverses religions se sont ajoutées aux spiritualités chrétiennes. Se mêlent à elles des spiritualités sans dieu ou humanistes qui, souvent, font appel à des figures mythologiques anciennes.
Et ce n'est pas tout! Nous faisons face à une nouvelle réalité sociologique importante : les gens ne veulent plus être associés à une religion lorsqu'ils parlent de la spiritualité. En librairies, il est étonnant de constater le grand nombre de livres de spiritualité de tout acabit, surtout à saveur ésotérique, témoin de cette nouvelle tendance.
Il y a lieu de se questionner: est-ce que l'hyperconsommation du phénomène spirituel est bonne et sain?
Le débat va son chemin. Cependant, une chose est maintenant assurée: il est de plus en plus difficile de se mettre à l'abri des autres cultures et spiritualités. Les dernières décennies ont considérablement changé le portrait du phénomène spirituel
Le réveil du religieux
Un événement majeur se joue dans l'histoire religieuse occidentale depuis 1975 environ. Il est d'une portée insoupçonnée. L'Occident connaît un réveil des âmes. Cela peut paraître étonnant, mais c'est une réalité. Nous sommes en train d'assister à quelque chose de nouveau qui a une conséquence positive extraordinaire sur le renouveau des grandes traditions religieuses, surtout le christianisme duquel est issu le catholicisme. Devant ce qui peut paraître un cul-de-sac pour le christianisme, il y a plutôt lieu de se réjouir de ce qui est en train de surgir. Le résultat est encore inconnu, mais l'avenir est à l'espérance.
Ainsi, le terme « spiritualité » a connu une évolution rapide depuis ce temps, évolution qui échappe, en ce moment, aux professionnels de la religion et de la théologie.
Le théologien Normand Provencher, professeur à l'Université Saint-Paul à Ottawa, s'étonne de cette nouvelle réalité : « Ce retour de Dieu est d'autant plus étonnant qu'il se réalise dans un contexte d'indifférence religieuse massive en Occident où la modernité a réussi à s'imposer. Par contre les idéaux de progrès sont fortement ébranlés et on constate que l'avenir de l'humanité est de plus en plus menacé et incertain. La modernité crée ainsi un espace pour des voies ou des recherches de sens, de réalisation de soi et de salut. D'où ces expressions d'un retour du religieux que nous pouvons interpréter comme les derniers soubresauts de la fin de la religion, ou comme des protestations à l'égard de la modernité qui n'a pas réussi à combler les attentes des contemporains et qui a creusé un vide spirituel. Même si le retour du religieux peut être considéré comme une réaction au désenchantement à l'égard de la modernité, il me semble que Dieu continue de s'éloigner et que l'éclipse des religions institutionnelles se fait de plus en plus totale. »[13]
Ce réveil des âmes reste donc fragile.
Reconnaissant les nombreux « progrès accomplis dans le domaine technique et scientifique » et « l'importance des "ressources matérielles dont nous pouvons disposer aujourd'hui", le pape Benoit XVI faisait observer, le 25 décembre 2005, à l'occasion de Noël, que "l'homme de l'ère technologique risque cependant d'être victime des succès mêmes de son intelligence et des résultats de ses capacités d'action s'il se laisse prendre par une atrophie spirituelle, par un vide du cœur". » [...] « La lumière de la raison ne suffit pas au cœur de l'homme », soulignait le pape. Pour lui, l’époque moderne est souvent présentée comme une période de réveil du sommeil de la raison, comme la venue de l'humanité à la lumière, émergeant ainsi d'une période obscure. Néanmoins, sans le Christ, la lumière de la raison ne suffit pas à éclairer l'homme et le monde.
Néanmoins, le réveil des âmes n'est pas pour tout le monde. Aujourd'hui, au Québec, un grand nombre des jeunes n'arrivent pas à trouver les mots pour exprimer leur foi chrétienne. « La langue de la foi n'est plus leur langue maternelle, mais bien une langue étrangère », lance le théologien Normand Provencher.[14]
La modernité et l'émergence du spirituel hors de l'univers religieux forcent les grandes religions et les Églises chrétiennes à trouver un langage nouveau pour entrer en relation avec le monde moderne.
La spiritualité chrétienne devant la modernité :
Du Dieu utile au Dieu de la grâce
Dans ce monde de plus en plus déchristianisé, Dieu semble de plus en plus inutile pour l'humain. La question se pose : Dieu est-il nécessaire?
Ebernard Jüngel pense que « Dieu est mondainement non nécessaire »[15]. On doit lui donner raison. On n'a pas besoin de Dieu pour explorer les sciences, faire des transplantations cardiaques ou aller sur la planète Mars ou dans d'autres galaxies.
Le professeur et théologien Normand Provencher lui donne également raison: « Dans la modernité, l'homme prend conscience de son autonomie et il montre qu'il peut vivre humainement sans Dieu. Des hommes et des femmes se tiennent debout sans la foi chrétienne. Ils ne comptent plus sur Dieu pour affronter leur souffrance et leur culpabilité, mais ils ont d'autres recours. La non-nécessité de Dieu pour la réussite de la vie humaine est une dimension de la modernité. »[16]
Cependant, en s'appuyant sur les propos du théologien Edward Schillebeecky [17], il se permet quelques bémols : « Mais il faut préciser aussitôt qu'il s'agit d'un Dieu utile, d'un Dieu garant de l'ordre social, d'un Dieu en compétition avec l'être humain et jaloux de sa liberté et de son autonomie. Mais est-ce le Dieu de l'Évangile? Dans la modernité, la prédication chrétienne est appelée à montrer que la puissance de Dieu est encore plus extraordinaire car elle est celle de l'amour. »[18]
Le Dieu de Jésus Christ semble avoir des affinités avec la modernité. Tout comme l'Évangile, la modernité apporta à l'humain une plus grande autonomie. Ainsi, elle se situe dans la ligne de la vision du Dieu Créateur et de l'Ascension. Lors de la création Dieu se retire et confie la création à l'humain. Il accepte de lui faire confiance. Lors de l'Ascension, au moment où Jésus disparaît de la vue des disciples, il leur donne de la place et les envoie construire un monde inspiré de son enseignement. En faisant confiance à l'humain, Dieu reste discret dans son univers. Il ne s'impose jamais, mais il est toujours présent. Lorsque l'homme et la femme ne savent plus où il se cache, c'est souvent parce qu'ils sont eux-mêmes ailleurs et distraits.
Cependant, la foi ne peut pas être au service du monde, si elle n'est pas avant tout pour Dieu. Normand Provencher explique :
« Quant à la foi chrétienne, elle-même, en voulant d'abord être utile au monde, elle risque de s'abolir finalement. La foi qui tient à être essentiellement pour le monde en vient à écouter le monde plutôt que Dieu. Non pas que la foi qui écoute Dieu n'écoute plus le monde; elle l'écoute autrement. Si la religion écoute d'abord le monde, elle en vient à ramener Dieu au "divin" abstrait qui habite quelque part les faubourgs du monde.
Dans la modernité, nous avons l'occasion de redécouvrir le Dieu de l'Alliance qui propose de se donner à nous de façon gratuite et dans le respect de notre liberté et de notre autonomie. Dieu est non utile et non nécessaire, puisqu'il est l'inconditionné, mais il peut se déterminer à se donner. En Jésus Christ, Dieu se fait infiniment proche de nous tout en restant entièrement mystérieux et discret. C'est le message de la révélation judéo-chrétienne. D'autre part, même si l'être humain peut vivre sans Dieu, cela ne veut pas dire nécessairement qu'il veut être sans Dieu. Dans l'expérience même de le connaître et de l'aimer, nous découvrons une mystérieuse affinité, une sorte de re-connaissance qui nous fait pressentir que notre cœur est fait pour lui et que nos recherches de sens s'orientaient ultimement vers lui. La foi chrétienne n'est pas un article de luxe, ni la simple réponse à un besoin religieux, mais plus profondément la libre réponse à une initiative de Dieu que Jésus nous a révélée et qui dépasse les besoins et les attentes des humains. Elle se rapporte au Dieu de la gratuité, qui étonne et qui surprend. [...]
Le Dieu à faire découvrir aujourd'hui n'est pas le Dieu qui vient agir à notre place, ni le Dieu objet de consommation et d'expérience parmi bien d'autres, ni le Dieu à notre mesure, mais le Dieu de la gratuité, le Dieu de la vérité et de l'amour, le Dieu de la démesure qui nous aime jusqu'à se donner lui-même à nous pour y faire sa demeure. »[19]
Mythologie et spiritualité
La mythologie a les mêmes fondements que la spiritualité. Toutes deux servent à donner un sens à la vie humaine.
L'histoire du Petit prince d'Antoine de Saint-Exupéry est un exemple de récit mythologique moderne. À travers un récit qui, en apparence, semble simpliste, il cherche à donner un sens à l'amitié.
Il en va de même pour le film 15 février 1839 [20] de Pierre Falardeau qui a pour but de donner du sens à la finitude des luttes libératrices du peuple francophone du Québec.
La mythologie prend habituellement ses racines dans la tradition orale. Il y a le mythe américain. Nos voisins du Sud ont fini par croire que sans eux il n'y a pas de salut pour l'avenir de la planète.
Plus près de nous, au Québec, pensons à toute la légende de René Lévesque. Il est perçu par les souverainistes comme le libérateur de notre peuple.
A quoi sert la spiritualité?
D’abord, un préambule à la question :
a) L'humain, une question :
« L'homme en son unité est dès toujours posé devant soi comme dans une question »[21]. C'est ce qu'enseigne la pensée de Karl Rahner contrairement à l'anthropologie grecque qui transporte l'humain dans un dualisme primitif ou dans de vieilles écoles théologiques qui situent l'âme comme « un élément susceptible d'être immédiatement découvert en lui-même [...] »[22]
L'homme ne peut pas « être expliqué à l'aide du modèle d'un système pluriel en régulation de soi, comme doivent le faire, au fond, toutes les anthropologies particulières, de par leur nature »[23]
b) Le non-déductible :
« L'homme est le non-déductible »[24] parce qu'il est une personne et un sujet. Il « ne peut s'édifier de façon adéquate à partir d'autres éléments [...]; il est celui qui dès toujours est remis à lui-même. Lors donc qu'il rend compte de soi, qu'il s'analyse, qu'il se reconduit à la pluralité de ses origines, il se passe encore une fois comme le sujet qui fait cela, et qui, dans cet acte, s'éprouve lui-même [...] »[25]. Malgré la finitude de son être, « l'homme est dès toujours posé devant lui-même comme un tout. Il peut tout mettre en question [...] »[26] et tout analyser à la lumière de sa singularité : Il est « l'être d'un horizon infini ».[27] « En éprouvant sa finitude de façon radicale, il passe cette finitude, il s'éprouve comme être de transcendance, comme esprit »[28]. Ainsi, l'humain « demeure toujours fondamentalement en chemin »[29]. Tout but qu'il se donne est perçu comme une étape et quelque chose de provisoire. La personne humaine est une possibilité infinie. Elle s'éprouve elle-même, car elle pose question.
L'humain est celui qui est inquiété par le surgissement de son être vers la transcendance et propulsé vers le « toujours PLUS ». Il ne peut comprendre l'appel à « CE PLUS » [30], à un au-delà de lui-même qu'en l'accueillant.
La transcendance se situe en deçà de l'origine humaine, ce qui veut dire qu'elle a précédé la vie de l'homme. Elle est hors d'atteinte concrète de ce que l'humain est, mais dans l'aventure mystique et dans la solitude, il peut toucher à « CE PLUS », cet au-delà de lui-même, ce qui le surpasse.
Avez-vous remarqué que la signe de la croix a la forme d'un plus en mathématique? Nos croix du quotidien seraient-elles des plus pour notre vie?
Alors voici quelques réponses à la question « a quoi sert la spiritualité? »
1- À mieux « jouer à la course au trésor »
La spiritualité permet « de mieux jouer au jeu de la vie » qui ressemble à une grande course au trésor. Ainsi, la spiritualité donne des indices pour trouver le trésor. La mythologie a une mission similaire en le faisant à travers de petites histoires, des petits récits quasi enfantins.
C'est ainsi que se qualifie l'explorateur Bernard Voyer : « Je fais des courses au trésor, comme lorsque j'étais enfant. J'aimais beaucoup ce jeu! J'ai décidé de faire cela toute ma vie. La vie est comme une course au trésor. C'est cela mon véritable sens de l'existence : trouver le fameux trésor ... »[31]
Mais qu'est-ce que le trésor? Il répond sans tarder que « le trésor ... c'est de chercher le trésor. Plus la course est longue, plus nous avons de plaisir. Il faut trouver des indices et ... que les étapes soient réconfortantes ... Les choses les plus importantes dans la vie, ce ne sont pas de naître et mourir! C'est ce que nous faisons entre les deux ... »[32]
2- A « philosopher »
Devant la « laïcisation de la spiritualité », nous devons maintenant faire une distinction entre la spiritualité et la vie spirituelle
Ainsi, la spiritualité fait appel à l'intelligence. Elle constitue une expérience théorique du sacré et des valeurs fondamentales de l'existence. Elle est de l'ordre du discours. Sa structure prend sa source dans les théories philosophiques, mythologiques et théologiques. Il ne faut donc pas confondre la spiritualité avec le terme « vie spirituelle ». Ce dernier est de l'ordre de l'expérience pratique.
Puisqu'elle fait appel à l'intelligence du sujet humain, la spiritualité est différente d'une personne à l'autre. Il en est de même pour l'image de Dieu que chacun se fait au fond de lui-même. Ainsi, une spiritualité ne se traduit pas nécessairement par une théophanie ou une christophanie, c'est-à-dire par une croyance en Dieu ou en Jésus ressuscité et Fils de Dieu. Bien qu'elles soient des réalités voisines, les termes « spiritualité » et « foi » sont différents. La foi implique une adhésion profonde, pas la spiritualité. Cette dernière est un discours sur l'irrationnel auquel on ne croit pas nécessairement. La foi est une croyance en des éléments d'une spiritualité ou d'un récit mythologique.
3-A l'unification de l'être
Ce n'est pas un secret, l'humain est un être déchiré par des paradoxes. En lui, il y a des désirs et des pulsions parfois contradictoires. Il suffit de penser à son dilemme interne entre le bien et le mal et, l'autre, entre la haine et l'amour. Il est aussi partagé entre le don total et désintéressé de sa personne au service des autres et ses désirs hédonistes. Il ne faut pas oublier, aussi, sa recherche constante d'équilibre entre ses devoirs familiaux et sa propre personne. Cette entreprise d'unification implique des choix.
Ainsi, le rôle de la spiritualité est d'unifier l'être divisé entre plusieurs pôles et de l'orienter dans son ensemble vers une valeur ultime et fondamentale, c'est-à-dire vers un pôle assez puissant pour ramasser tout l'être éparpillé. La spiritualité favorise donc l'harmonie en soi. Elle donne les pistes qui conduisent à l'unification de l'être.
4- Répondre au besoin de sens
La quête de sens est l'élément fondamental d'accès à la spiritualité. C'est un critère élémentaire. C'est elle qui permet à l'humain de s'ouvrir à l'expérience du sacré. Le sens donne une cohérence à l'existence.[33]
Il est intéressant de constater que l'humain est le seul être vivant à exiger un sens pour se mouvoir. C'est ce qui lui donne une raison de se mettre en action, d'espérer et de surmonter le difficile pessimisme névrotique qui habite son intelligence et sa sensibilité
« Si la dimension spirituelle est généralement considérée comme une démarche de quête de sens, la santé spirituelle prendra la couleur de découverte de sens. La santé spirituelle sera donc l'aboutissement de cette quête entreprise en vue d'un mieux-être. »[34]
Ainsi, comme on l'expliquait préalablement, la spiritualité [35] aide l'humain à répondre aux « pourquoi? » de l'existence. Pourquoi aimer? Pourquoi vivre? Pourquoi mourir ? Pourquoi travailler? Pourquoi? Ces « pourquoi? » ont pour but de donner du sens parce que sans lui l'humain ne trouve pas de motivation pour agir et pour vivre. De l'autre côté, les sciences humaines et exactes répondent à des questions plus techniques. Comment aimer? Comment vivre heureux ou en santé? Comment bien se préparer à la mort? Comment être efficace au travail? Comment?
Nous pouvons aussi illustrer la spiritualité [36] par une ligne tracée sur une feuille. Nous pourrions dire que cette ligne symbolise la vie. Ainsi, tout ce qu'il y a sur la ligne est de l'ordre du « comment? ».
De ce « comment ? » apparaissent toutes les questions que la vie de chaque jour amène. Comment faire à manger ? Comment travailler ? Comment se laver ? Comment fonctionne tel ou tel appareil ? Comment se construit un ordinateur ? Comment fonctionne Internet ?
Les extrémités de cette ligne, les endroits où le vide apparaît, sont de l'ordre du « pourquoi? ». Tout ce qui était avant et après la ligne ne peut s'expliquer par la raison. Il faut donc en appeler à l'irrationnel pour répondre aux questions que ce vide fait surgir.
Les « pourquoi ? » arrivent lorsqu'il y a un vide dans le questionnement technique. C'est l'irrationnel. Pourquoi la vie et la mort ? La question pourrait se reformuler par « qu'est-ce qu'il y a avant et après la vie ? ». La mystique juive dit qu'avant il y avait la gouve, c'est-à-dire la fontaine des âmes, et qu'après vient la promesse de la résurrection des corps dans la Jérusalem glorieuse. Le christianisme dit qu'après, vient la résurrection de l'âme dans une autre dimension qui est symbolisée par le ciel. D'autres courants religieux disent qu'après la vie l'humain se métamorphose en d'autres formes de vie. C'est la réincarnation avec toutes ses variantes. Ainsi la réponse à « pourquoi la vie et la mort ? » pourrait être « pour bien se préparer à ce qui vient après la vie ».
Pendant longtemps, tout l'inexplicable était expliqué par la mythologie d'où prend sa source la spiritualité. La croyance était au centre de tout questionnement. L'avènement des sciences humaines a provoqué un éclatement. Les « pourquoi? » et les « comment? » se sont séparés.
Nous pourrions comparer l'évolution de la mythologie et des sciences humaines à un grand arbre. Initialement, il y avait le tronc. Celui-ci était formé de tous les savoirs. C'était l'ère où tout était de l'ordre de la mythologie. Et puis sont apparues deux branches. Ainsi se sont séparées en deux les sciences humaines et la mythologie. Les deux ont fait éclore des bourgeons et d'autres branches. Les sciences humaines ont fait surgir les sciences exactes, comme la médecine. La mythologie s'est, quant à elle, développée plus lentement, mais a quand même fait germer des souches, comme le monothéisme.
Avec les années qui avancent, quelques branches de l'arbre commencent à se ressouder ensemble. On voit apparaître de nouveaux champs d'études, comme la neurothéologie.
Le docteur Joseph Ayoub a été le témoin de ce changement qui s'opère : « Il y a une certaine réflexion qui s'établit parmi mes collègues et les autres médecins. Ils arrivent à voir que l'on peut faire une alliance entre la foi et la science. C'est une évolution de la pensée. Dans les années 1970, il fallait choisir entre l'une et l'autre. Tu ne pouvais pas avoir les deux. »[37]
Pour accéder au sacré, il suffit donc à l'humain d'être sensible au mystère et au doute qui vivent en lui et d'admettre l'existence de valeurs qui dépassent ce qu'il est et le moment présent. Il fait donc une prise de contact avec lui-même dans sa réalité la plus profonde. C'est une action primaire chez l'humain, le seul être vivant qui a accès à la conscience.
Normand Provencher clame que chaque personne doit contribuer à la quête de ce sens de la vie : « Nous ne pouvons plus admettre qu'il appartient à la science seule, ni même aux politiciens et aux juristes, de décider de la question de sens de l'existence humaine. »[38]
5- À se questionner davantage
Parler de spiritualité, c'est s'engager dans un débat de fond sur notre façon de vivre et de penser, avec ou non une référence à un être absolu. Ce questionnement permet de voir notre façon de faire une action de réflexion sur ce que nous sommes.
Ce questionnement est grandement associé à la vie intellectuelle. Celle-ci n'est pas à négliger. Josémaria Escriva parle de la « nécessité de faire aussi de l'apostolat avec les intellectuels, car ils sont comme les sommets enneigés lorsque la neige fond, l'eau en descend pour en féconder les vallées »[39].
Une forme de spiritualité
Il existe plusieurs modèles de spiritualité. La spiritualité chrétienne en est une et, à l'intérieur du christianisme, il existe plusieurs autres modèles.
La spiritualité mariale est une façon de vivre sa vie chrétienne. A travers elle, la personne contemple ce qu'a vécu Marie, la mère de Jésus, tout au long de sa vie.
« Je suis la servante du Seigneur » (Lc 2,19). Ce passage de l'Évangile montre à quel point elle accepte dans sa vie la volonté de Dieu en toutes circonstances. Son « oui » authentique devient l'accueil de l'accueil du Souffle (ruah) en elle.
Tout au long de sa vie, Marie « garde tout cela dans sa mémoire et y réfléchit longuement » (Lc 2,19). Ainsi, elle se souvient des événements qui ont eu lieu devant elle et en elle, les repasse dans son esprit.
Célia Chua, docteur en mariologie et Missionnaire de l'Immaculée Conception qui œuvre au village des lépreux dans la province de Sichuan, en Chine, explique :
« L'un des attributs de cette spiritualité vient de son enracinement dans la Parole de Dieu, le Fils incarné. Lorsque nous contemplons Jésus, Parole vivante, l'Esprit saint nous forme et nous transforme comme il l'a fait en Marie. Cette façon de vivre la vie chrétienne nécessite un engagement personnel, car Dieu appelle la personne humaine non seulement à suivre son fils, mais surtout à entrer en communion avec le Dieu Trinité ( ... )
Une spiritualité mariale se caractérise par une attitude de don de soi et de transcendance de soi. ( ... )
Cette spiritualité en est aussi une de communion. La visitation de Marie à sa cousine Élisabeth souligne l'union et la communication entre deux femmes. La communion entre deux femmes. La communion indique une relation entre Dieu et des personnes humaines, relation personnelle et collective, c'est-à-dire qui transforme la notion du JE en celle du NOUS. Cette communion d'amour et de sollicitude s'ouvre et s'agrandit pour atteindre la dimension cosmique de la création tout entière. En réalité, une spiritualité mariale actualise la croissance spirituelle. »[40]
Dans une spiritualité mariale, qui peut devenir un modèle de vie spirituelle (nous reviendrons sur la vie spirituelle dans un prochain module), Marie forme et guide la personne humaine vers une attitude contemplative et la rendre plus conforme à l'esprit de Jésus.
____________________
[1] Bernard Voyer est mon petit cousin et le cousin propre de mon père Roméo Voyer. Le père de Bernard était le frère de mon grand-père paternel, Edgar Voyer. Cf. www.bernardvoyer.com
[2] Benoit Voyer, « Bernard Voyer, explorateur : "Nous ne sommes pas grand-chose !" », Revue Sainte Anne (novembre 2000), p. 439 et 478.
[3] Qui suis-je? Y-a-t-il une vie après la mort? Comment puis-je me connaître et me réaliser dans toute la profondeur de mon être?
[4] Qu'est-ce qui m'unit aux autres ? A quoi suis-je utile pour les autres ? Quelles sont les valeurs transmises ?
[5] Quelle place occupe le sacré, le transcendant ou l'absolu dans ma vie ? Comment développer cette relation ?
[6] Jean-Luc Hétu, Psychologie de l'expérience spirituelle, Montréal, Éditions du Méridien, 1997
[7] Anne-Marie Lecomte, « Je crois en toi, maman », Châtelaine (février 2006), p. 42
[8] Elias Levy, « Chassez le religieux et les fantômes reviennent », La Presse, 8 janvier 2006, cahier « Lectures », p. 11.
[9] Jean-Claude Guillebaud, La Force de conviction, Paris, Seuil, 2005.
[10] Elias Levy, op. cit.
[11] Elias Levy, op. cit.
[12] Benoit Voyer, « Bernard Voyer, explorateur : « "Nous ne sommes pas grand-chose !" », op. cit.
[13] Normand Provencher, La foi une étrangère dans le monde moderne? Montréal, Fides, 1998, p. 22-23.
[14] Normand Provencher, op. cit., p. 8.
[15] Ebernard Jüngel, Dieu mystère du monde, tome 1, Paris, Cerf, 1983, p. 23
[16] Normand Provencher, op. cit., p. 29.
[17] Edward Schillebeecky, L'Histoire des hommes, récit de Dieu, Paris, Cerf, 1982, p. 16
[18] Normand Provencher, op. cit., p. 29-30.
[19] Normand Provencher, op. cit., p. 31-32.
[20] Cf. Benoit Voyer, « 15 février 1839, maintenant sur vidéocassette : Évangile de De Lorimier selon saint Falardeau », Revue Sainte Anne (juin 2001), p. 274-275.
[21] Karl Rahner, Traité fondamental de la foi. Introduction au concept de christianisme. Paris, Le Centurion, 1983 (1976), 517 pages; p.37 à 55
[22] Ibid.
[23] Ibid.
[24] Ibid.
[25] Ibid.
[26] Ibid.
[27] Ibid.
[28] Ibid.
[29] Ibid.
[30] L'expression « CE PLUS » est de Eric Nicolai : « Je prenais conscience que ce n'est pas juste moi qui planifie ma vie. Dieu est toujours là pour me demander quelque chose de PLUS. Ce PLUS était pour moi une invitation au célibat apostolique et la possibilité de travailler avec plusieurs personnes, surtout pour faire connaître l'enseignement du Chris et de l'Église. L'idée m'a fait un peu peur, mais, en même temps, elle m'attirait. » Extrait d'un article sur Eric Nicolai écrit par l'auteur de ce travail, publié dans la Revue Sainte Anne, novembre 2003, pages 441 et 446.
[31] Benoit Voyer, « Bernard Voyer, explorateur : "Nous ne sommes pas grand-chose !" », op. cit.
[32] Ibid.
[33] Ainsi la spiritualité joue le même rôle que la mythologie. Ce n'est pas étonnant puisqu'elle y a pris naissance tout comme la religiosité.
[34] Comité santé, Document de consultation - Document no 3, Diocèse de Montréal, 17 novembre 2005.
[35] La mythologie joue le même rôle.
[36] L'exemple qui suit est également valable pour la mythologie.
[37] Benoit Voyer, Les Témoins de l'essentiel, Montréal, Éditions Logiques, Montréal, 2005, p. 31.
[38] Normand Provencher, op. cit., p. 35.
[39] Propos de Fidel Gomez Colomo, tirés du livre d'Andrés Vazquez de Prada, Le Fondateur de l'Opus Dei : vie de Josémaria Escriva, vol. 1, Montréal, Le Laurier, Paris, Wilson et Lafleur, 2001, p. 266.
[40] Celia Chua, « Une spiritualité mariale. Façon de vivre la vie chrétienne », Le Précurseur (automne 2006), p.4-5
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