JEAN-PAUL REGIMBAL : Quand le cœur a ses raisons

Quand le cœur a ses raisons

Par Benoit Voyer

7 septembre 2026

C’est plus fort que lui! Malgré l’insistance des Jésuites qui désirent le garder, Jean-Paul Regimbal, âgé de 17 ans, sacrifie sa prometteuse carrière de musicien et confie sa vie à Dieu. Comme l’écrivait Blaise Pascal dans ses Pensées : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point; on le sait en mille choses. »[1]

Le 8 septembre 1949, jour de la fête de la Nativité de la Vierge Marie, il entre au noviciat de l’Ordre de la Très sainte Trinité, à la maison « Trinité-des-Monts », à Saint-Bruno-de-Montarville. Cette nouvelle maison religieuse a été fondée le 24 octobre 1948 [2]. Ce même jour, Mgr Philippe Forget, évêque de Saint-Jean-de-Québec [3] depuis 1933, en préside la bénédiction solennelle. Les premiers novices y sont entrés le 4 janvier 1949.

En 1954, le père Jean-Félix de la Trinité écrit dans « Regard sur l’ordre trinitaire »[4] : « En 1949, les Trinitaires canadiens sont dans la joie : on célèbre le 25e anniversaire de leur fondation à Montréal, ce qui mérite les encouragements de l’épiscopat et la venue au Canada du révérendissime père Ignace du T. S. Sacrement, ministre général de l’Ordre de la très sainte Trinité. »

Et comme le voulait la coutume des Trinitaires [5], il raconte :

« Au son de la cloche, tous les religieux se rendent au chœur. Le supérieur désigné pour présider arrive à son tour et prend place au fauteuil qu’on lui a préparé sur les degrés de l’autel du côté de l’Évangile. Conduit par le père maître, le postulant entre alors au sanctuaire portant sur ses bras le saint habit couvert de fleurs pour la circonstance. Il fait la génuflexion et s’incline profondément pour implorer la bénédiction du Dieu trois fois saint, puis se relève. Un dialogue s’engage ensuite entre l’officiant et le postulant.

-Que demandez-vous? Dit le ministre provincial.

-La miséricorde de Dieu, la pauvreté de l’Ordre et la société des frères, répond l’aspirant

L’officiant prononce alors une brève allocution. En voici la substance selon la coutume trinitaire :

Mon cher fils,

Soyez fidèle à la grâce de la vocation qui vous retire aujourd’hui du monde et vous invite à vivre désormais selon l’esprit des conseils évangéliques. Vocation sainte que celle-là! C’est pourquoi vous sentez le besoin d’implorer la miséricorde de Dieu afin de devenir moins indigne de cette faveur que vous fait notre Seigneur.

Pour entrer dans cette vie à la suite du maître, vous réalisez que le détachement est nécessaire, aussi vous demandez d’être initié à l’esprit de pauvreté de l’Ordre trinitaire.

Bien convaincu que cette ascension vers les sommets n’est pas l’œuvre d’un jour à cause des difficultés qu’elle présente : luttes contre la mauvaise nature, souvenirs du monde, réalité de la vie religieuse après les illusions des premiers jours, tentations du démon… vous demandez la société des frères dans laquelle vous trouverez des pères pour vous diriger et vous réconforter, d’autres frères avec le même idéal pour vous entrainer d’abord au travail de votre sanctification et vous introduire ensuite sur les chemins de l’apostolat.

Pour cela il vous faut découvrir peu à peu les richesses de la spiritualité trinitaire, devenir l’héritier de la pensée des fondateurs : - Trinitas – Redemptio – Tel; est l’idéal.

Que la Vierge des Trinitaires, Notre-Dame du Bon remède, vous apporte joie, paix et persévérance en retour du sacrifice de votre jeunesse offert à la gloire de la Très sainte Trinité.

On revêt ensuite le postulant de la tunique blanche et on l’agrège à l’Ordre en lui passant aux épaules le scapulaire trinitaire : « recevez l’habit de la très sainte Trinité », prononce le très révérend père, dans une augmentation de foi, d’espérance et de charité. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

On chante alors le psaume « Acce quam bonum et quam jucundum habitare frates in unum (qu’il est bon, qu’il est doux pour des frères d’habiter ensemble), pendant qu’un à un, tous les religieux donnent le baiser de paix au nouveau confrère.

La cérémonie se termine par l’imposition d’un nom de religion pour symboliser la naissance de ce jeune homme dans l’Ordre trinitaire.

« Désormais, dit le supérieur, monsieur N … s’appellera frère N… de N… »

Ainsi donc, en communauté, Jean-Paul reçoit le nom de Jean-Paul de Jésus. Marie devient sa confidente et celle qui veille sur lui. D’ailleurs, plusieurs grands événements de sa vie arriveront désormais un 8 septembre.

Le père Gérard Saint-Pierre (en communauté Pierre de la Nativité) jouera un rôle important dans sa formation religieuse. Il a été maître des aspirants et ministre conventuel de 1941 à 1948, délégué général de 1948 à 1954 et vice-provincial de 1954 à 1960.

Jean-Paul, jeune novice, se montre obéissant, plein de vie et curieux de connaître sa communauté. Il s’intéresse à l’histoire de son ordre religieux et au phénomène des chrétiens persécutés à cause de leur foi en Jésus-Christ. A la fin de sa vie, le père Armand Gagné dira : « J’ai connu le père Regimbal pendant mon cours en théologie. Il était en 4e année et moi je débutais. Il était très actif ».[6]

Une âme artistique
Malgré son option pour la vie religieuse, Jean-Paul demeure un artiste.

Il écrit la pièce théâtrale « Celle qui a vécu sa vie » sur la vie de la bienheureuse Anna-Maria Taïgi. Elle sera présentée à cinq reprises, les 9, 10 et 11 juin 1952 [7], à la salle du Gesu, à Montréal. Elle est interprétée par les Ateliers des Compagnons, troupe fondée par le père Émile Legault. La mise en scène est signée Bouda Bradon.[8] Mgr Paul-Émile Léger, archevêque catholique de Montréal, préside la première de la pièce, le 9 juin 1952, jour de la mort de la tertiaire trinitaire.[9] 

À la fin de sa vie, le père Armand Gagné indiquera dans ses mémoires, en parlant de Jean-Paul, son confrère : « Il a aussi écrit des chants trinitaires pour animer nos célébrations »[10].

À l’orgue et au piano, le jeune religieux ne tarde guère à montrer ses aptitudes pour la musique [11].

Le 1er novembre 1950, à l’occasion de la proclamation du dogme de l’Assomption de Marie, il compose une musique sur l’hymne des vêpres : « Solis, o virgo, radiis amicto… »

Durant ces années, il met aussi en musique de nombreux psaumes, des hymnes pour la liturgie en français et deux messes dont une a 3 voix égales en l’honneur de Notre-Dame-du-rachat.

Un jour, le maître des novices est scandalisé. Jean-Paul compose une musique sur le poème d’Arthur Rimbaud : « Sur l’onde calme et noire où brillent les étoiles, la blonde Ophélia dort comme un lys… ».

Fin de ses années de formation religieuse
Son noviciat terminé, Jean-Paul fait des études en philosophie et entre au Grand Séminaire de Montréal, chez les Sulpiciens, pour étudier la théologie.

Chaque année, il passe de longs séjours à l’hôpital – sous la tente à oxygène – à cause de l’asthme. Malgré cela, il réussit ses études et prononce ses vœux solennels, le 8 septembre 1953.

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[1] Blaise Pascal, Pensées, fragment 423 (édition Brunschvicg) / fragment 680 (édition Lafuma).
[2] Cf. Jean-Félix de la Trinité. Regard sur l’ordre trinitaire, Éditions Trinitas, 1954, p.111(BANQ, 271.42 J433r 1954).
[3] Aujourd’hui le diocèse de Saint-Jean Longueuil.
[4] Jean-Félix de la Trinité. Regard sur l’ordre trinitaire, Éditions Trinitas, 1954, p.111 (BANQ, 271.42 J433r 1954).
[5] Extrait de : Jean-Félix de la Trinité. Regard sur l’ordre trinitaire, Éditions Trinitas, 1954, pp. 75 à 79 (BANQ, 271.42 J433r 1954)
[6] Cf. Armand Gagné. « Il était une foi », p.137 (SHHY, P049)
[7] Cf. « Pièce religieuse, les 9, 10 et 11 juin au Gesus », La Presse, 31 mai 1952, p. 38. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2878018?calendar_open=1
[8] Cf. « Les Compagnons rentrent d’une première tournée en province », Le Devoir, 13 juin 1952, p. 6. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2782050?calendar_open=1
[9] Cf. « Celle qui a vécu sa vie », le Devoir, 31 mai 1952, p. 6. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2782039?calendar_open=1
[10] Cf. Armand Gagné. « Il était une foi », p.137 (SHHY P049).
[11] NOTE : Ce détail provient d’un éloge du père Jean-Paul Regimbal rédigé par le père François Desraspes, que j’ai lu et dont j’ai pris des notes lorsque je travaillais à la maison des Trinitaires de Granby. A l’exception de la messe à Notre-Dame du rachat, je n’ai jamais retrouvé les partitions de ses compositions musicales.