Le choix d’un peuple
Les Québécois iront bientôt aux urnes pour se prononcer positivement ou négativement sur le projet d’accession à la souveraineté du Québec proposé par le premier ministre Jacques Parizeau. Se séparer du Canada, est-ce moralement acceptable? Quelle est la pensée de l’Église face à la démarche du Parti québécois? Comment devons-nous nous y préparer?
Par Benoit Voyer
Le Canada a connu plusieurs régimes politiques. Les ajustements d’après la conquête en 1774, le nouveau système de 1791, le régime de l’Union des deux Canada en 1840 et la Confédération en 1867. «Les régimes politiques ça se change! La France en est rendue à sa 5e République depuis la Révolution française», lance promptement le théologien André Beauchamp qui est reconnu pour ses options souverainistes.
Pour lui, la Confédération canadienne comme les autres structures politiques, ne sont que des façons d’administrer le pays. En 1867, la nouvelle alliance a été conçue à cause d’énormes intérêts économiques liés à la construction des chemins de fer. Cela a été fait sans démarche populaire auprès de la population.
«Si, en 1867, il y avait eu un référendum, poursuit André Beauchamp, il aurait été, vraisemblablement, battu au Québec. Il est clair que l’élection qui a précédé la Confédération a été en partie manipulée par le conservatisme clérical du Québec et que les gens ont élu un gouvernement conservateur, non pas pour adhérer à la Confédération, mais parce qu’ils avaient peur du péril religieux représenté par les “rouges”.»
Église et référendum
Les évêques du Québec, dans toutes questions constitutionnelles et politiques, n’ont jamais voulu indiquer quelle devrait être la route à prendre.
«On est bien conscient que ça doit relever de la démocratie et des choix de la population», dit l’évêque du diocèse de Saint-Jean-Longueuil, Mgr Bernard Hubert.
Il reprend, ainsi, une déclaration épiscopale de 1972: «Nous affirmons que toutes les options politiques respectueuses de la personne et de la communauté humaine sont libres, tant au plan individuel que collectif».
Au long de l’entretien, Mgr Hubert refait l’historique des déclarations faites depuis 1967 par les évêques qui ont toujours affirmé, depuis ce temps, qu’il y a deux groupes fondateurs distincts au Canada.
«Les évêques ont été conscients du fait que le Québec constitue une communauté ayant son unité, son individualité et son génie propre et qu’il possède, à ces titres, un droit inaliénable et indiscutable à l’existence et à l’épanouissement.» Parlait-on déjà d’une forme de société distincte?
«On n’utilisait pas ce terme, répond Mgr Hubert, mais une société qui avait, à cause de sa concentration francophone, un rôle particulier».
En 1979, l’Assemblée des Évêques du Québec (AEQ) déclare, finalement, que les Québécois constituent un véritable peuple et qu’il a droit à son autodétermination si cela est la volonté collective de ces compatriotes.
Bernard Hubert argumente: «Cela ne veut pas dire qu’on se sépare! Cela veut simplement dire qu’on choisit le mode politique dans lequel nous voulons vivre».
Mgr Bernard Hubert estime que le choix des individus doit s’exprimer clairement au moment du référendum. Les évêques ne feront pas connaître une position politique commune à l’occasion de ce vote historique.
Oui ou non?
Affirmer publiquement et collectivement et directement leur position référendaire, il n’en est pas question pour les évêques. Ils ne sont pas intéressés à jouer le jeu de la partisanerie. «Nous sommes les pasteurs de tous les Québécois», explique Mgr Hubert.
L’Assemblée des évêques du Québec est allée jusqu’à la Commission Bélanger-Campeau pour diffuser ses idées. L’ensemble des commissaires étaient contents, ils voyaient bien que les autorités de l’Église du Québec ne disaient guère de façon cléricale ce qu’il faut dire et penser.
Jacques Parizeau, lors du lancement télévisé de sa démarche préréférendaire, donnait l’impression de reprendre le mémoire des évêques tellement il y avait des similitudes.
L’Église n’est pas là pour se substituer à la société; elle est aussi partenaire de la vie sociale. Elle a un message pour le monde dans lequel elle est présente. L’Église a des choses à dire sur la paix, sur la justice, sur le partage, sur l’égalité homme-femme, sur le respect des minorités, sur la pauvreté dans le monde, etc.
Même s’il ne veut pas influencer le choix des gens, l’abbé André Beauchamp voit plus d’avenir pour le peuple québécois à faire l’option d’un pays bien à eux que de dire “non” à la consultation populaire.
«Une crise postréférendaire, il va y en avoir d’une manière ou d’une autre. Votez “oui” vous allez avoir une série de négociations avec le fédéral et votez “non” et vous aurez les problèmes qu’il y a au Canada depuis 20 ou 30 ans», affirme le théologien catholique.
Il ajoute: «Il y a un danger que dans la perception du Canada, une défaite référendaire veuille dire un enjeu considérable au niveau de l’identité et de l’originalité du Québec au pays. On peut s’attendre à ce que des regroupements, comme Alliance Québec, demandent un alignement du territoire québécois sur les autres provinces canadiennes. Nous aurons à ce moment-là des pertes considérables.»
André Beauchamp ne cache pas qu’il votera positivement au référendum.
Moralement acceptable?
André Beauchamp affirme clairement: se séparer du Canada ce n’est pas immoral! Ce n’est pas un péché! La démarche proposée par Jacques Parizeau est transparente et vraie, donc moralement acceptable.
Ce qui pourrait devenir néfaste au terme de l’éthique, par exemple, c’est le chantage que pourrait faire éventuellement le fédéral en faisant intervenir l’armée ou en faisant peu ou volontairement aux citoyens qui ont un choix à faire.
«Ce qui est fondamental, dit-il, au plan de la conscience, c’est que les gens s’informent, c’est-à-dire qu’ils soient capables d’écouter et d’entendre des arguments en jeu. Ce qui est le plus difficile lors d’un débat, c’est être capable d’entendre des nouveaux faits et de les analyser convenablement.»
Il ajoute que la meilleure façon de bien réfléchir à la question, c’est d’y participer de façon “non passionnelle” en se permettant de décoder les discours strictement idéologiques, les mensonges et les peurs des autres. «Dans ces choses-là, rien n’est jamais objectif. Il faut temporiser les secteurs et ne pas se laisser avoir par “l’hypersuggestivité”», complète André Beauchamp.
Le Vatican
Dans l’éventualité de l’accession à la souveraineté, le Vatican qui est un pays, va-t-il nouer des liens diplomatiques avec l’État québécois?
Mgr Bernard Hubert réagit sans tarder à cette hypothèse par un grand éclat de rire: «Je n’ai pas pensé à cette question!».
De son côté, André Beauchamp conclut que ça prendra un peu de temps car la bureaucratie vaticane est très conservatrice: «Elle va plutôt être en faveur du maintien du Canada dans sa forme actuelle».
(Revue Notre-Dame du Cap, avril 1995, pp. 11 à 13)
