Marie-Claude Girard
« Ce n’est pas facile de parler d’esclavage au Québec. On n’arrive pas à croire que c’est possible. » Pourtant, l’organisme humanitaire où milite le père trinitaire Armand Gagné, de Granby, affirme avoir racheté et libéré récemment 1050 esclaves soudanais, surtout des femmes et des enfants enlevés par des groupes paramilitaires.
Selon Solidarité chrétienne internationale, une organisation non gouvernementale (ONG) basée en Suisse, il y aurait toujours des dizaines de milliers d’esclaves dans ce pays d’Afrique de l’Est déchiré par la guerre civile et la famine qui en découle. Parmi eux, on compterait surtout des chrétiens et des animistes. Dirigé par une dictature islamiste, le Soudan est secoué par le conflit opposant le Nord, arabe et musulman, au Sud, noir, chrétien et animiste.
Le père Gagné revient d’Espagne où il a rencontré les responsables des opérations. On rapporte différents sévices, travaux forcés, torture, viol, excision, conversion obligée à l’islam. Selon les membres du CSI, certains des enfants revendus au Nord seraient entraînés et endoctrinés pour aller combattre leur propre peuple, au Sud-Soudan. D’autres pourraient alimenter l’industrie pornographique, avance M. Gagné, vice-président québécois de l’organisme.
D’après l’Agence France-Presse, le gouvernement soudanais a démenti la présence d’esclaves dans les régions qu’il contrôle, blâmant plutôt la guérilla sudiste. Les autorités affirment qu’une enquête a démontré dans le passé que ceux que l’ONG considère comme des esclaves sont des prisonniers de guerre capturés lors d’affrontements tribaux et relâchés habituellement après le paiement d’une rançon par la tribu ou le gouvernement.
Le gouvernement a toujours démenti, note le père Gagné. Les prises de position des membres de la CSI (Christian Solidarity International) leur ont fermé les frontières du Soudan. Ils y sont donc allés en douce, en janvier, quelques heures seulement, le temps de régler les transactions, explique M. Gagné. Ce sont des gens établis au pays qui aident les esclaves affranchis à retourner dans leurs familles, ajoute-t-il.
Depuis 1995, la CSI dit avoir libéré 5066 personnes au Soudan. Elle se défend d’encourager ainsi le trafic d’esclaves. En entrevue au réseau britannique BBC, un des responsables, John Eibner, déclarait l’été dernier que l’opération ne favorisait pas la pratique puisque celle-ci a cours de toute façon. Le prix d’échange, l’équivalent de 76 $ canadien, n’aurait pas changé depuis 1995.
Il aurait même baissé un peu, selon un reportage paru cette semaine dans le magazine français Le Point et consacré à l’esclavage au Soudan. On décrit ce trafic comme une arme pour « arabiser » le sud du pays déjà affligé par la famine.
Ironiquement, la congrégation des Pères trinitaires a été fondée il y a 800 ans pour enrayer l’esclavage. Aujourd’hui, le père Gagné ne peut que constater que les drames se répètent. « Je trouve ça effrayant. Surtout qu’avec des organismes internationaux humanitaires, on n’arrive pas à faire connaître ces situations. C’est un des scandales de cette fin de siècle. »
(La Presse, 1er février 1999)
