Louis Rousseau


Louis Rousseau

Louis Rousseau est professeur au Département des sciences religieuses de l'Université du Québec à Montréal, depuis 1969, et professeur titulaire depuis 1982. Même s'il en est à ses dernières années de travail à l'UQAM, il ne se prépare pas encore à prendre sa retraite dans l'immédiat. Il y verra à 70 ans, peut-être! Il est passé à la phase « conseil » de sa vie professionnelle, refusant maintenant les lourdes charges administratives.

En 1973, il obtenait un doctorat en sciences religieuses de l'Université de Montréal. Depuis cette époque, il a écrit un très grand nombre d'articles et a collaboré à plusieurs livres. Il a aussi écrit Le bas clergé catholique au dix-neuvième siècle: Approche comparative d'une population pastorale en voie de changement (Groupe de recherche en sciences de la religion, 1995). En 1994, avec Stéphane Baillargeon, journaliste au quotidien Le Devoir, il a réalisé une série d'entrevues qui forment le livre Entretiens avec Louis Rousseau Religion et modernité au Québec (Liber, 1994).

Enfin, il est bien fier de ce que devient son fils Karel, 9 ans, Quand il parle de lui, ses yeux brillent.

Article paru en mai 2001.

« Il faut favoriser des avenues vers la maturité spirituelle »

Ce matin, le professeur Louis Rousseau arrive à son bureau de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) embarrassé, gêné, mal à l'aise... « Excusez-moi, j'ai encore pris deux rendez-vous en même temps! » Le journaliste venu le rencontrer, qui trouve la situation fort amusante, rassure l'homme: « Ne vous inquiétez pas, je vous attends le temps qu'il faut! »

Elle n'est pas facile, la besogne de directeur des études de premier cycle en religiologie de l'UQAM en cette période difficile. Au moment de la rencontre, les émotions du spécialiste des phénomènes religieux, un des plus prestigieux au Canada, sont à leur sommet.

En 2001, il cosigne avec une brochette de personnalités, dont Mgr Bertrand Blanchet, évêque catholique romain de Rimouski et membre du comité épiscopal de l'éducation, une lettre ouverte portant sur « La religion et la morale à l'école réduites au statut de micromatières ».

Avec des collègues, il demande au ministre de l'Éducation du Québec, François Legault, « qu’il reconsidère sa décision quant au temps accordé en ce domaine pour être fidèle à ses propres orientations et répondre aux besoins des jeunes du Québec en cette matière [...] Les élèves ont besoin d'un temps propice à la réflexion sur le sens de la vie, la recherche éthique, la compréhension de différentes visions du monde, la recherche de la vie bonne et de leur action dans le monde. La réduction envisagée du temps d'enseignement rend cela impossible ».

« Allez! Entrez ! » lance-t-il une heure plus tard. La porte se ferme sur le monde extérieur et s'ouvre sur son univers secret. Les mystères de la sagesse et les convictions de cet homme vont se révéler. Son regard espiègle et son sourire paternel révèlent une riche personnalité. Ses cours, dont ceux d'initiation à la morale et à la religion et sur les religions amérindiennes, font les délices de ses étudiants.

Lorsque le petit fait une crise...
Le religiologue Louis Rousseau, né en 1939 au sein d'une famille ouvrière, ne passe pas par quatre chemins pour parler de la crise du christianisme en Occident: « Il faut être honnête: une des crises majeures de l'Église du Québec est l'anti-intellectualisme des responsables ecclésiaux ».

Il a un très grand respect de la tradition catholique, mais l'ancien Dominicain ne peut se taire, particulièrement en ce temps de crise sévère. Il exprime ses observations et ses commentaires, afin de lancer des pistes sérieuses pour qu'elle sorte de son marasme. Il dérange comme un prophète, et l'avenir saura fort probablement lui donner raison sur plusieurs points.

Il ne veut guère critiquer pour critiquer. Il souhaite seulement que le christianisme retrouve ses lettres de noblesse. Ses opinions, qui se veulent constructives, méritent d'être écoutées et considérées. Son expérience, riche de quarante ans de réflexion, est sérieuse. Il parle en connaisseur et en homme de foi.

L'anti-intellectualisme infantilisant

Selon Rousseau, la principale cause du désastre ecclésial tient à l'anti-intellectualisme des pasteurs chrétiens.

« Les théologiens du Québec étaient parmi les plus avant-gardistes et les plus stimulants dans les années 1960. Nous avions une grande race de spécialistes. Or, pour gérer le problème du célibat - qui n'a pas grand-chose à voir avec l'interprétation de la foi (!) -, l'Église catholique a fait disparaître pratiquement une génération de ses meilleurs théologiens», dit-il.

Pour faire une caricature de la situation, les bergers ont reçu la seule consigne d'être sympathiques. « Faites de la dynamique de groupe et ça va marcher (!) », leur a-t-on dit. L'érudit est direct sur ce point: « Le christianisme, ce n'est pas seulement être copains! La pensée jovialiste - Soyez heureux, pensez positif! - est bien meilleure en la matière. » Après tout, les fidèles ne sont pas des moutons!

Il regrette que les membres du clergé ne soient pas davantage incités à la lecture: « Plusieurs laïcs sont bien plus poussés en termes de culture. » Il trouve cette paresse intellectuelle lourde à porter. Les civils questionnent... Les prêtres sont incapables de répondre. « Le laïc se lasse et il se dit: "Puisque c'est comme ça, je reviendrai l'an prochain!" Et comme il y a plein de choses à faire dans la vie, il ne revient pas! », dit le professionnel attristé.

La crise: il y a de quoi pleurer!
Bien qu'il soit un élément central, il n'y a pas que l'anti-intellectualisme qui est à la source du problème. La crise du christianisme en Occident est multicausale. Devant la complexité du casse-tête, il y a de quoi pleurer!

Il y a aussi le problème du message et de son interprétation. Il parvient difficilement à s'adapter au contexte social où il est diffusé. Le résultat saute aux yeux: l'Évangile ne rejoint plus la masse. Il faudrait que ce qui est communiqué parvienne à toucher les personnes qui ne croient pas ce message annonciateur de la libération et qui donne un sens à la vie », ajoute-t-il. Selon lui, il faut trouver une nouvelle manière d'en parler afin qu'il devienne une bonne nouvelle.

Pour arriver à une adaptation, un travail théologique doit préalablement être réalisé. Les schèmes philosophique et théologique qui ont été développés depuis la civilisation grecque (pendant environ 1500 ans) n'ont plus de sens. Nous ne pouvons plus parler de la même manière. Le travail de traduction des images bibliques en langage moderne est urgent. « Il faut une traduction de la tradition dans des termes de référence qui sont significatifs pour le monde contemporain. » Cependant, pour cela, il faut que cessent l'anti-intellectualisme et le cloisonnement des pensées.

Enfin, il y a la question paralysante de la morale. En sachant qu'il provoque les esprits conservateurs, Louis Rousseau ose dire tout haut ce qu'il croit: « Le message de l'Évangile est attirant. Il n'y a pas de doute sur ce point. C'est le traitement de l'interprétation des textes fondamentaux en langage contemporain qui fait scandale, particulièrement en matière de morale. »

Lorsque tu seras grand...
Il faut donner les moyens à chaque personne d'entrer dans un univers religieux adulte. Pour cela, il faut favoriser des avenues vers la maturité spirituelle. L'aventure intérieure est la voie favorite de cet expert des religions.

« L'expérience de la rencontre de Dieu peut être développée dans une démarche hautement individuelle. Il faut initier les gens à la vie spirituelle. Pourquoi ne pas créer des écoles d'apprentissage à la méditation dans la pure tradition de la lectio Divina? Cela ne coûte pas cher de s'imbiber de la symbolique biblique! » suggère le spécialiste qui n'a jamais été consulté par le clergé catholique en 30 ans de pratique.

Il n'est pas nécessaire d'aller en Orient pour trouver des centres de formation à la méditation. L'expérience monastique a un enseignement riche à révéler. La mystique occidentale n'a rien à envier aux autres voies spirituelles. Tout est affaire de mise en marché. « Une spiritualité est précisément ce qui donne du souffle, ce qui permet de recueillir toutes ses énergies, encore et toujours », disait Mgr Bertrand Blanchet, archevêque de Rimouski, en 1992. C'est la nouvelle respiration que rêve Louis Rousseau pour le christianisme d'ici.

Pour l'avenir, il faut développer l'expérience spirituelle individuelle et réinventer des rituels destinés à la famille et au cercle d'amis. Ce sera la naissance d'une nouvelle forme de communautés de base. Ces rites feront revivre une tradition vivante afin de se souvenir que le cheminement humain se situe dans l'axe « passé-avenir » de la communauté et de la tradition. En réinterprétant l'héritage des ancêtres, il y a de l'espoir pour « un demain » de la foi chrétienne en Occident.

Il lance aussi l'idée, comme dans le rapport Risquer l'avenir, d'une Église volontaire où les nouveaux membres demanderaient d'être admis à l'âge adulte et où la communauté lieu de croissance de la foi. Louis Rousseau croit qu'il faut redéfinir l'Église comme étant le lieu d'une communauté d’appartenance libre et volontaire d'une foi adulte.

Dominicain un jour, Dominicain toujours
Le professeur Rousseau parle peu de lui, mais lorsqu'il se laisse aller, il est touchant. Il faut avoir été touché intérieurement par la rencontre de quelqu'un de bien spécial pour être habité par ce feu pacifiant qu'il y a en lui. Cela ne peut être qu'une expérience spirituelle intense.

Sa flamme est née après ses études classiques au Collège de Montréal. C'est au couvent Saint-Albert-le-Grand des Dominicains, où il entre en 1960, qu'il est séduit. En 1961, « j’ai découvert la grande prière de l'Église, les psaumes, la Bible, la liturgie et j'ai trouvé ça merveilleux. Je crois que je suis devenu vraiment chrétien à ce moment. J'ai découvert la libération qu'on peut trouver dans l'expérience religieuse intime... », lance-t-il.

À l'été 1966, à la veille d'être ordonné prêtre... « J’étais en train de définir ma vie en ne donnant aucune place au bonheur humain, quotidien et familial, comme avoir des enfants, une femme, un amour... J'avais décidé de vivre comme si je n'avais pas de corps! Tout était dans la tête. Je me suis rendu compte que ça n'avait pas d'allure pour ma vie. J'ai décidé de quitter la communauté », dit-il. Mais il a eu beau sortir physiquement de la fraternité, celle-ci n'est pas sortie de lui. Dominicain un jour, Dominicain toujours. Il reste profondément marqué par le style de vie de ces religieux.

Une nouvelle vocation: professeur << uqamien >>
C'est à ce moment qu'il décide de poursuivre ses études à la maîtrise. Il opte pour l'Institut des sciences religieuses de l'Université de Montréal. Durant ses années de formation intellectuelle, il opte pour un parcours non théologique de la religion, une approche plus près des sciences humaines. En 1967, il passe au doctorat et, à l'automne 1968, commence sa carrière dans le monde de l'enseignement au Collège Sainte-Marie.

À la fondation de l'UQAM, à l'automne 1969, le directeur du nouveau Département des sciences religieuses, Yvon Desrosiers, lui demande de se joindre à son équipe. A l'automne 1976, Louis Rousseau devient directeur du département et, par la suite, occupe divers postes. Il y a quelques mois, il est devenu le directeur de la concentration en enseignement religieux et en enseignement moral. Malgré ses tâches administratives, ce qu'il préfère est enseigner.

Être un professeur « uqamien » en religiologie veut presque dire *être un extraterrestre! » Pourtant, les sciences religieuses permettent de découvrir l'extraordinaire dynamisme créateur de l'humain qui cherche à donner un sens à la finitude de son existence. Devant cette passion qui l'habite, le professeur Rousseau ne peut se taire. Le spécialiste ne peut pas rester inactif. Il est toujours heureux de partager son expérience. Il est très occupé, mais il trouve toujours du temps, même si parfois il doit combiner inconsciemment deux rendez-vous en même temps. Une poignée de main, la porte s'ouvre... Il repart aussi rapidement qu'il est arrivé deux heures plus tôt.

Tiré de: Benoit Voyer. « Les Témoins de l’essentiel », éditions Logiques, une division de Québecor, 2005, pp.131 à 137. Article paru initialement dans la Revue Sainte Anne. Le livre est conservé chez Bibliothèque et Archives nationales du Québec, à Montréal (BANQ 204.4 V975t 2005).

En ce 8 avril 2025


Visite au cimetière Mgr Pelletier, a Granby

Par Benoit Voyer
8 avril 2025

Comme je le fais régulièrement durant les saisons ou il n’y a pas de neige, lorsque je vais a Granby, je commence ma journée par une visite au cimetière Mgr Pelletier afin de me recueillir quelques minutes à la tombe de mon père, décédé le 15 avril 2021 au CHSLD Villa Bonheur, à Granby, en pleine crise sanitaire de la Covid 19.

Ce 7 avril, j’en ai profité pour marcher un peu plus de 45 minutes dans les rangées de la section ou il repose afin d’explorer les noms qui figurent sur les pierres tombales. J’y ai reconnu des gens que j’ai fréquenté au fil des ans : l’ancien député de Shefford Gilbert Rondeau, Laurent Chartier (impliqué au Café d’accueil chrétien et au Mouvement action handicapé), Maurice Picard (notre voisin sur la rue Saint-François), Jean-Luc Hamelin (impliqué au Café d’accueil chrétien et en musique liturgique dans les paroisses granbyennes), mon petit cousin Grégoire Paradis (qui habitait sur la rue Saint-Jean-Baptiste), Yves Gaudord (ancien collègue Louveteau dans la troupe de Saint-Eugène. Il habitait sur la rue Saint-François), Lynne Marchand (la conjointe de Robert Frédéric avec qui j’ai travaillé quelques mois chez Transport Robert, à Rougemont. Son père était gérant à l'Esmond Mills ou mon père travaillait), le marchand de fruits et légumes Gérard Laurin (qui habitait sur la rue Saint-François), Lucette Choinière et le diacre permanent Gérard Chabot (j’étais présent à son ordination a l’église Saint-Eugène), Adrien Ménard et Marie-Jeanne Dion (Adrien était impliqué au Café d’accueil chrétien et dans plusieurs œuvres du père Jean-Paul Regimbal), Claudette Sabourin-Lalumière (elle était une régulière des voyages-pèlerinages que j’organisais pour le Comité foi et culture Granby et région), Brigitte Privé et Pierre Chartrand (ils ont longtemps été les piliers de la Fondation Gérard Bossé) et Monique Dionne (Cette sainte Oblate de Marie Immaculée et décédée il y a quelques semaines. Elle a longtemps enseigné au pri
maire et s’est impliquée dans des œuvres mises en place par le père Jean-Paul Regimbal avec ses consœurs oblates Louisette Bibeau et Suzanne Dumouchel). J’ai aussi reconnu quelques noms de personnes qui ont marqué la société de leur époque dont le chanteur country Paul Brunelle, l’homme d’affaires Gérald Scott et le Dr Gilles Rioux.

Voici quelques photos de cette visite...


















Site a la mémoire de Jacques Parizeau, premier ministre du Québec


Ce dimanche 6 avril, j'ai visité le lieu de sépulture du premier ministre du Québec Jacques Parizeau. Il est situé au Cimetière de Laval, sur le chemin du bas Saint-François.

Bertrand Ouellet


Bertrand Ouellet

Bertrand Ouellet est né en 1953, à Verdun, ville fusionnée à Montréal depuis le 1er janvier 2002. Bertrand Ouellet est un laïc, diplômé en génie électrique et en théologie, avec une spécialisation en études bibliques. Il est le directeur général de l'organisme catholique Communications et Société, depuis 1998. Auparavant, il a dirigé le Centre d'information sur les nouvelles religions pendant cinq ans. Tous ses articles sont accessibles sur Internet, à l'adresse www.bertrand.ouellet.name.

Article paru en février 2003.

« Il faut que le catholique questionne et soit visible »

En mai 1971, l'existence de Bertrand Ouellet, directeur général de Communications et société, organisme qui joue le rôle d'Office des communications sociales au Canada francophone, a basculé. Il a vécu une expérience intérieure qui a changé sa vie et sa manière de penser.

Il est né à l'époque où la science avait réponse à tout. Adolescent au moment d'Expo 67, il en avait gardé le souvenir que tous les problèmes modernes seraient résolus par la science. La preuve en fut, pour l'ado qu'il était, que deux ans plus tard on marchait sur la Lune. Comme son époque, tout l'univers intérieur de Bertrand Ouellet était cosmique. Ce n'est pas pour rien que l'année où Neil Armstrong foula le sol lunaire, il se destinait à des études scientifiques. En 1971, il entrait à l'École polytechnique pour étudier les sciences.

BENOÎT VOYER - Qu'est-ce qui s'est passé dans votre vie, ce samedi de mai 1971?

BERTRAND QUELLET - J'étais un catholique pratiquant, mais je doutais à peu près de tout. J'allais à la messe, mais pour être cohérent avec mes doutes, je ne communiais pas. Pour moi, la science était la réponse ultime. J'avais 18 ans.

À l'invitation d'un prêtre catholique de 30 ans, j'accepte de faire partie du conseil de pastorale de ma paroisse. Un certain samedi, je participe à une journée de ressourcement. On a passé la journée autour de la table des réunions et nous avons célébré la messe autour de cette même table. Durant la liturgie, mon esprit voyageait dans l'espace. Dans mon imagination, je voyais la terre.

B.V. - Qu'est-ce qui a bouleversé votre vie durant cette messe?

B.O. Au moment de la consécration, au moment où le prêtre tenait le Corps du Christ entre ses doigts, j'ai eu l'impression que tout le cosmos s'effondrait et se concentrait en un lieu, au milieu de nous. Ce fut comme un grand coup de vent. C'est difficile à expliquer, parce que c'est une expérience. Cela relève de l'intelligence de l'âme et des sens, mais la présence du Ressuscité à l'Eucharistie était à ce moment d'une réalité indiscutable. Une indescriptible vague d'intensité avait d'ailleurs saisi plusieurs des personnes présentes.

Plus de 30 ans plus tard, l'Eucharistie et l'adoration sont toujours très importantes pour moi et de plus en plus présentes dans ma vie. Cette expérience a été une bonne nouvelle dans ma vie! J'ai depuis fait miennes les affirmations de Vatican II selon lesquelles l'Eucharistie est la source, le sommet, la racine et le cœur de l'expérience chrétienne.

Mon expérience dans ce groupe paroissial m'a par la suite conduit, une fois mon diplôme d'ingénieur obtenu, à des études en théologie.

B.V. - Depuis toutes ces années, on dirait qu'il y a eu un schisme entre le christianisme et la culture moderne.

B.O. - Contentons-nous de dire que c'est une incompréhension! Puisque nous abordons la question, prenons en exemple la liturgie. Elle est incomprise. Les gens la décodent avec le langage qu'ils ont. En allant à la messe, ils se disent: Je m'assois dans une salle de spectacle, alors c'est un spectacle, alors c'est un divertissement, donc je suis supposé ne pas m'ennuyer. Vous êtes donc responsables de m'en donner pour mon argent.

On ne s'en sortira pas! Vous voyez le problème qu'il y a entre le christianisme et la culture? Il y a tout un choc entre les deux! Les gens d'aujourd'hui lisent l'événement liturgique de telle manière, alors que la liturgie ce n'est pas ça.

B.V. - Qu'est-ce qu'une liturgie?

B.O. - La liturgie est un événement collectif. Ce n'est pas un spectacle! S'il y a des gens qui font et d'autres qui regardent, ce n'est pas une liturgie!

B.V. - Est-ce qu'on doit blâmer ceux qui arrivent en spectateurs et qui viennent voir?

B.O. - La vie de foi, c'est comme l'amour et comme la natation. Tu apprends en plongeant dedans! Tu n'apprends pas ça en regardant l'autre et en étudiant d'abord. Tu apprends à être aimé en aimant et tu apprends à flotter en te lançant à l'eau.

B.V. - Mais avant d'aimer, il faut être charmé?

B.O. - Mais les coups de foudre, ça existe aussi!

B.V. - La liturgie est donc une expérience à vivre.

B.O. - La liturgie de l'Église catholique est de l'ordre du symbole et du rituel. Cela nous amène au-delà des mots. Elle procède à partir d'une expérience. Il faut sauter dedans! Si tu restes à l'extérieur, tu ne pourras pas entrer dans l'expérience.

B.V. - Est-ce que l'Église peut tirer des leçons de cette incompréhension?

B.O. - Il faut parler au corps et au non-verbal. Il faut revenir à ce que la liturgie très ancienne a toujours fait avec l'eau, le feu, la fumée, le rituel, les mains et le contact corporel. C'est le défi de l'Église de miser à fond là-dessus, sans demi-mesures, et, après, c'est à l'Esprit de faire son œuvre. Il faut le laisser faire.

B.V. - Pour être bien comprise, quel message doit lancer l'Église d'aujourd'hui au monde moderne?

B.O. - Je crois qu'on doit se centrer sur le cœur du message chrétien et le reste viendra! Il faut parler de l'essentiel sans se taire.

B.V. - Vous parlez comme saint Paul!

B.O. - Saint Paul a appris cette leçon-là très vite quand il est arrivé à Athènes. Le chapitre dix-sept des Actes des Apôtres raconte tout ça. Paul dit: « Je vais essayer de parler dans leur langage, de prendre leurs recherches, leurs catégories religieuses ». Il laisse donc tomber toutes ses habitudes normales. Il tourne autour du pot. Lorsqu'il pense que son auditoire est avec lui, parce qu'il parle son langage, il leur parle de Jésus ressuscité. Ils se mettent tous à rire et s'en vont. Échec monumental!

Quelques mois après, il s'en va à Corinthe pour fonder une Église. Quelques années plus tard, dans une lettre, il écrit: « Maintenant, je commence toujours par parler de Jésus-Christ crucifié et jamais je ne dirai rien d'autre! » Il dit que plus jamais il ne se fera reprendre à ce jeu qu'il a joué à Athènes. Paul dit ce qu'il a à dire et ensuite il va dans les détails pour en tirer la leçon pour la vie.

De son côté, je pense que le bon vieux Paul VI avait raison. Dans un texte que je cite très souvent, tiré de l'exhortation apostolique post synodale L'Évangélisation dans le monde moderne (Evangelii Nuntiandi), publié il y a un peu plus de 25 ans, il écrit:

« Le monde' qui, paradoxalement, malgré d'innombrables signes de refus de Dieu, le cherche cependant par des chemins inattendus et en ressent douloureusement le besoin, le monde réclame des évangélisateurs qui lui parlent d'un Dieu qu'ils connaissent et fréquentent comme s'ils voyaient l'invisible. Le monde réclame et attend de nous simplicité de vie, esprit de prière, charité envers tous, spécialement envers les petits et les pauvres, obéissance et humilité, détachement de nous-mêmes et renoncement. Sans cette marque de sainteté, notre parole fera difficilement son chemin dans le cœur de l'homme de ce temps. Elle risque d'être vaine et inféconde. » Paul VI était un prophète. Ce qu'il décrit dans cette exhortation s'applique peut-être encore mieux à notre époque qu'à la sienne.

B.V. - Comment fait-on pour se démarquer ainsi?

B.O. - En brillant dans la société. Paul VI donne les lignes. Il parle de simplicité de vie, d'esprit de prière et de charité envers tous. Il faut que le catholique questionne et soit visible et, aussi, que sa foi soit explicite. Si on lui pose la question: « Pourquoi fais-tu ceci ou cela? » Il ne faut pas qu'il dise: « Ah! C'est parce que j'ai des valeurs profondes. » Il faut que la proclamation évangélique de Dieu soit toujours au premier plan.

B.V. - Il n'est pas facile de se démarquer dans une société où le christianisme est en déclin!

B.O. - Notre époque ressemble beaucoup à celle du prophète Jérémie. Vous vous souvenez de cette période qui précède tout juste l'Exil à Babylone? J'aime faire une sorte de parallèle entre la vie de Jérémie et la mienne. Lorsqu'il était jeune, il a vécu la réforme de Josias, la grande réforme deutéronomique où tous les espoirs étaient permis. C'était une époque de grand renouveau, âge, il commençait à désespérer. II voyait bien que la catastrophe s'en venait. Dans ses oracles, il avertissait ses contemporains: « Attention! si on ne change pas, tout va s'effondrer! » Quelques années plus tard, il dit: « Il faut s'en aller en exil parce que tout s’écroule ». Là-bas, en exil, le peuple juif n'avait plus de roi, de temple ni de terre promise. Les Israélites ont donc réinventé leur foi sans les supports institutionnels qu'ils avaient avant.

B.V. - Si nous décidons de suivre leur exemple, qu'est-ce que nous devons faire?

B.O. - On se concentre sur l'essentiel, comme les Israélites ont fait à l'époque. Ce n'est pas rien! Ils approfondissent leur foi! C'est du temps de l'Exil qu'est venue la pleine conscience du monothéisme et c'est aussi pendant cette période qu'on a recueilli et mis par écrit une bonne partie de ce que nous appelons l'Ancien Testament.

B.V. - Est-ce que l'Église catholique d'ici en est arrivée là?

B.O. - Peut-être qu'on en est là! Peut-être que les supports institutionnels doivent tomber. Et Dieu sait à quel point ça fait mal quand ça tombe. Ça va prendre, comme à l'époque de Jérémie, une bonne vie ou deux pour voir le bout du tunnel. On en est donc juste aux débuts de l'exil.

B.V. - Qu'est-ce qu'il nous faut donc faire?

B.O. - Au temps de Jérémie, quand le Temple fut incendié par les Babyloniens, il ne s'agissait pas d'éteindre le feu, mais de faire confiance au Seigneur: partir en exil, ne pas regarder en arrière, mais en avant. Cela doit nous inspirer et nous donner espoir. Je crois que l'essentiel que nous avons reçu de la Tradition, c'est ce que Paul VI disait. Nous devons être des témoins qui vivent, parlent et agissent comme s'ils voyaient l'invisible.


Tiré de: Benoit Voyer. « Les Témoins de l’essentiel », éditions Logiques, une division de Québecor, 2005, pp.139 à 144. Article paru initialement dans la Revue Sainte Anne. Le livre est conservé chez Bibliothèque et Archives nationales du Québec, à Montréal (BANQ 204.4 V975t 2005).

En ce 7 avril 2025

Une page du bottin téléphonique de la Haute-Yamaska en 1997

Claude Paradis


Claude Paradis

L'abbé Claude Paradis, animateur de pastorale au Centre hospitalier de Verdun, s'est joint à la communauté de l'Arche, à Montréal. Il est aussi membre du conseil d'administration de la Fédération des Arches au Québec. Il fait partie de l'équipe de l'émission de télévision Évangélisation 2000, diffusée aux réseaux TVA et TQS.

Article publié en mai 2004.

«La mort est quelque chose de grand!»

La mort est un sujet tabou, qui met bien des personnes mal à l'aise. Pourtant, nul ne peut y échapper, trépasser est notre destin. Un jour ou l'autre, même si nous tentons de l'éviter, la mort nous rattrape et nous devons entrer dans cette expérience ultime.

Chaque jour, l'abbé Claude Paradis rencontre les patients en soins palliatifs, au Centre hospitalier de Verdun, pour les préparer à entrer dans le couloir de la mort. Avec le malade et ses proches, il tente de trouver un sens à ce passage vivifiant parce que, pour lui, la mort n'est qu'une autre étape de la vie humaine. La mort n'est pas une finalité.

L'abbé Claude Paradis est né le 7 août 1955, à Sainte-Anne-des Monts, en Gaspésie. Après avoir travaillé comme infirmier, du 27 septembre 1982 au 31 août 1989, à l'Hôpital Brome-Missisquoi Perkins, à Cowansville, il a été ordonné prêtre au service du diocèse de Montréal, le 26 septembre 1997, en la fête des saints martyrs canadiens, connus aux États-Unis sous le vocable des saints martyrs d'Amérique.

BENOÎT VOYER - Claude Paradis, qu'est-ce que la mort?

CLAUDE PARADIS - Pour moi, la mort est quelque chose de grand. En y pensant rapidement, je dirais que c'est un passage. Cependant, plus j'y pense, c'est bien plus que cela. Ce n'est pas juste la fin. C'est un commencement ou une continuité, mais dans un autre état ou une autre dimension ou une autre perspective. La mort, c'est la rencontre face à face avec Dieu. C'est le lieu où tout ce qui n'est pas «christifié» en soi le devient.

B.V. - Dans la vie, quel est le sens de la mort?

C.P. C'est justement la mort qui donne un sens à ma vie parce que, s'il n'y avait pas la mort, il y a beaucoup de choses que j'ai le goût de faire aujourd'hui que je ne ferais même pas. Chaque jour, j'essaie d'entretenir des relations importantes avec les autres parce que je ne sais jamais si demain je serai encore en vie. C'est la réalité de ma mort, qui viendra un jour ou l'autre, qui va faire que je vais essayer de vivre ma journée à plein. Je ne peux pas dire que la mort me fait peur parce que, pour moi, elle a un sens...

B.V. - À la lumière de la mort, quel est le sens de la vie?

C.P. C'est une grande question que vous me lancez. Elle est très importante! S'il n'y avait pas la mort, il n'y aurait pas de vie. Les deux sont indissociables. C'est l'idée de ma finitude qui me fait vivre pleinement ma vie. Et puis, je crois en ce que Jésus nous a dit! La vie ne s'arrête pas à la mort. Elle nous fait plutôt entrer dans une nouvelle expérience de vie, une nouvelle vie. C'est ce qu'il appelle la résurrection.

B.V. - A quoi ressemble cet au-delà?

C.P. Nous vivrons avec un corps glorifié, c'est-à-dire avec un corps qui ne vivra plus de souffrances. De plus, nous retrouverons ceux que nous avons connus et aimés. Comme le Christ dit, ça va être un grand jour. Il y aura un festin! Ça va être un perpétuel jour de noce!

B.V. - Soyez plus précis, quel est le sens de la vie?

C.P. C'est de découvrir Dieu - Je veux voir Dieu! - et de me découvrir à travers mes journées et ma vie. À travers les autres que je rencontre, j'apprends justement à me connaître et à le rencontrer!

B.V. Alors, s'il s'agit d'un si grand moment de l'histoire de chaque personne, pourquoi est-ce que la mort est un sujet quasi interdit pour nos contemporains?

C.P. - C'est peut-être à cause de l'inconnu qu'il y a cette peur. De plus en plus, je me rends compte que les gens ont davantage peur de souffrir que de mourir. Ils ont peur de la souffrance. La société fait en sorte que nous essayons de l'éliminer. Il ne faut pas se le cacher, la mort nous ramène en soi, à notre finitude. Durant la journée de la mort, qu'elle soit la sienne ou celle d'un proche, on doit faire plusieurs deuils. C'est une démarche normale du processus.

B.V. - Comment apprivoiser la mort?

C.P. - Je dis souvent aux gens en fin de vie: Prends le temps de prendre du temps». Le temps nous permet de nous recentrer, de nous resituer et d'apprivoiser cette mort.

B.V. - De quelle manière surmonter la peur de la mort?

C.P. - Quelle question difficile... D'un côté la mort fait peur, de l'autre elle fascine. Une journée, elle nous apparaît comme étant un état de vie extraordinaire. Le lendemain, devant elle, on se dit: «Et s'il n'y avait rien après...»

B.V. Tout est affaire de foi!

C.P. La foi est ce qui fait toute la différence. Il y a une plus grande sérénité chez les gens en phase terminale qui ont la foi en Dieu.

B.V. - Qu'est-ce que Jésus dit à propos de la mort?

C.P. La première chose qui me revient à l'esprit est qu'il nous lance: «Je suis le chemin, la vérité et la vie». Et Jésus, comme chaque être humain, a vécu la mort... Il a vécu des deuils, comme nous! Pour en arriver à la plénitude de sa mission, il a fallu qu'il en fasse plusieurs. Il a notamment dû quitter ses parents et ses amis.

B.V. Et il dit aussi: «Laissez les morts enterrer leur mort!» N'est-ce pas une invitation à ne pas trop se préoccuper de la mort? (Mt 8,22)

C.P. - Laissez les morts enterrer leur mort. Quel propos «songé»! Jésus nous invite donc à ne pas avoir peur de la mort.

B.V. - «Songé?» Je ne trouve pas!

C.P. - Pensez-y bien! Il nous dit de laisser les morts s'occuper de leur mort. C'est une invitation à cesser de craindre la mort! C'est une invitation à les laisser mourir en paix. Ce qui fait le plus mal dans la mort de l'autre, c'est l'absence qui suit le départ. C'est de cela que nous avons peur. Bien qu'il s'agisse d'une continuité de la vie, la mort est le moment de la rupture d'une proximité physique.

B.V. Est-ce qu'il est possible de rencontrer Dieu au moment de la mort et d'arriver à la certitude qu'il existe vraiment?

C.P. - Un jour, il n'y a pas longtemps, quelqu'un me disait: «Vous savez, lorsque je suis entré ici, à l'hôpital, je ne croyais pas du tout en Dieu. C'est dans ma solitude et ma souffrance, et en voyant les infirmières et les préposés aux bénéficiaires travailler, que je me suis dit: il se peut que Dieu soit ici!» Chacun à sa façon peut être un outil pour montrer Dieu! Il passe même par les professionnels de la santé!

Il y a aussi plusieurs personnes que j'accompagne qui me parlent de Dieu sans le nommer. Peut-être seulement parce qu'elles n'ont pas appris à le faire! Sans trop le savoir, plusieurs me font vivre des pages d'Évangile.

Lorsque l'humain est confronté au silence qui survient dans la souffrance, il y a une recherche intérieure qui se fait. Je trouve cela fort malheureux qu'il faille se retrouver au cœur de celle-ci pour se dire: Et si c'était vrai?

B.V. - Chez les gens que vous accompagnez dans le couloir de la mort, qu'est-ce qui vous étonne le plus?

C.P. Ce sont les mourants qui offrent leurs souffrances pour d'autres personnes qui sont en santé. Leurs souffrances deviennent une source de salut pour les autres. Il y a une grande noblesse dans cette attitude.

B.V. - Comment annoncer à quelqu'un que son ange viendra bientôt le conduire à Dieu? Quels mots dire?

C.P. - C'est toujours délicat. On ne s'habitue jamais à annoncer à quelqu'un qu'il va mourir.

B.V. - Quels mots dire?

C.P. Avant tout, il faut s'assurer d'une présence et beaucoup d'écoute. Parce que, assez rapidement, la personne va avoir besoin de parler. Vous savez, c'est lorsqu'on les «laisse se dire» que les personnes en viennent à nommer Dieu parce que cela va ensemble. De plus, durant cette relecture de vie qui s'amorce, il y a de nombreux pardons qui se font. Ces moments de miséricorde sont d'intenses instants de joie pour le mourant et ses proches.

B.V. - Vous ne répondez pas à la question! Quels mots dire?

C.P. - Je ne sais pas. (Il fait un long silence. Il s'intériorise. Il cherche en lui, comme s'il n'y avait pas de réponse satisfaisante... Et il lâche un grand soupir en haussant les épaules... puis tente une réponse.) Il faut dire la vérité. C'est un moment trop précieux pour se taire. Personnellement, j'aimerais mieux le savoir le plus rapidement possible afin de pouvoir vivre intensément ces moments avec mes proches.

B.V. - Et lorsque la personne sait et qu' « elle se raconte », qu'est-ce qu'il faut dire? Qu'est-ce qu'il faut lui répondre?

C.P. La personne qui va mourir a peut-être juste le goût de parler de ce qui lui arrive. J'entends souvent le patient en soins palliatifs dire qu'il trouve cela désolant de ne pas pouvoir parler du sujet de sa mort avec sa famille. «Je sens une gêne. Je les sens mal à l'aise. Mais j'aimerais tant parler avec eux de ma mort!» dit-il de différentes manières.

Il y a, dans plusieurs familles, une «non-acceptation» de la mort de leur proche. On refuse donc d'aborder la question en lançant des platitudes comme: «Voyons! Tu vas guérir!» C'est une forme de déni. Lorsqu'un médecin a annoncé au patient que c'est la fin, il ne faut pas entretenir avec ce dernier de faux espoirs, car cela devient une forme de mensonge. Donc, pour répondre à votre question, il faut juste être présent et répondre à leurs questions, avec simplicité, et être le plus vrai possible.

B.V. - Avez-vous personnellement vécu une expérience de mort?

C.P. - Oui.

B.V. Comment cela s'est-il passé et qu'est-ce que l'expérience a changé dans votre vie?

C.P. - C'est cette expérience de la mort qui m'a donné la certitude que Dieu existe vraiment. J'ai fait, il y a quelques années, un arrêt respiratoire. On m'a réanimé. Durant ce moment, il s'est passé quelque chose en moi. Ça a été un déclencheur. Suite à l'expérience, je me suis mis en recherche. Je ne savais pas quoi, mais je cherchais vraiment. Je vous évite le récit de toutes mes démarches et tentatives, mais je suis finalement devenu prêtre catholique.

B.V. - Et quelles sont les conclusions de votre expérience?

C.P. - Je découvre dans mon sacerdoce et, surtout, à travers la mort des autres, ce que j'ai longtemps cherché. Je cherchais la dignité de la personne humaine. En réalité, c'est ma propre dignité que je cherchais! Et je ne savais pas où la trouver. L'avais perdu la mienne à travers mes excès de boisson et d'expériences sexuelles. Je la cherchais dans toutes les directions. À travers l'expérience de la mort, j'apprivoise ma propre vulnérabilité.

Toute personne meurt de la même façon. Qu'importe la vie qu'elle a eue! La promesse de la vie éternelle est la même pour tous. C'est là notre seule dignité. Même si dans la vie nous nous sommes tenus à l'écart de Dieu, c'est indéniable, la mort nous ramène à lui.

Chaque jour, j'accompagne des gens dans le couloir de la mort dans le cadre de mon travail d'animateur de pastorale en milieu de la santé. C'est tellement grand ce qui se passe dans cette expérience! Il y a quelque chose qui se passe dans la chambre du mourant, qui est vraiment plus grand que l'humain. Cette expérience est vraiment difficile à exprimer avec des mots, puisqu'une description juste est impossible. Cependant, je vous affirme que c'est une expérience extraordinaire! J'espère ne jamais m'habituer à cela!

Tiré de: Benoit Voyer. « Les Témoins de l’essentiel », éditions Logiques, une division de Québecor, 2005, pp.145 à 151. Article paru initialement dans la Revue Sainte Anne. Le livre est conservé chez Bibliothèque et Archives nationales du Québec, à Montréal (BANQ 204.4 V975t 2005).

En ce 6 avril 2025

Le bottin téléphonique en 1986

Raymond Beaugrand-Champagne


Raymond Beaugrand-Champagne

Raymond Beaugrand-Champagne est un retraité de la Société Radio-Canada. Il a été réalisateur à la télévision. Par la suite, il a animé, pendant quelques années, l'émission Rencontre spirituelle à l'antenne de Radio Ville-Marie, qu'il est possible de réécouter sur le site www.dieu-parmi-nous.com. Il collabore au Nouvel informateur catholique (NIC) et donne des conférences sur les Croisades, l'Inquisition, l'Eucharistie et nombre d'autres sujets.

Article paru en septembre 1999.

Notre société a besoin de témoins et de saints

«Souvent, quand je rentre de la cathédrale, le samedi soir, j'ai l'impression que le Christ doit pleurer en voyant ce que j'aperçois, rue Sainte-Catherine. C'est comme si je l'entendais gémir», dit Raymond Beaugrand-Champagne. «Je vois tous ces gens, semblables à des fourmis que l'on aperçoit lorsque nous soulevons une grosse pierre. Ils s'en vont dans toutes les directions. Et on ne sait pas où ils vont, ni vers quoi ils vont. Les gens semblent ne pas le savoir! Plusieurs ne font que passer le temps de façon insignifiante, alors qu'il y avait la cathédrale qui les appelait à l'Eucharistie... Les gens ne savent même plus, bien que catholiques, que les choses les plus admirables se déroulent dans les églises! »

« L'amour n'est pas aimé », s'écriait saint François d'Assise. Comment peut-on vivre à ce point dans le vide, l'impiété, l'hypersexualité et le matérialisme? Est-il possible que la société continue ainsi sa course sans se rendre compte? On constate heureusement que la nausée s'empare de plus en plus des gens. La nausée peut sans doute conduire parfois au suicide, à l'alcoolisme, à la toxicomanie, à la violence et à la dégradation de l'être humain. Or, il faut crier à l'urgence! Il faut que des témoins de la foi se lèvent pour clamer leur joie de vivre. Il faut surtout des témoins vivants des valeurs de l'Évangile, des témoins pleinement engagés jusqu'à la plus petite fibre de leur être.

C'est pour cela que ce Montréalais qui habite à deux pas du Musée des beaux-arts de Montréal, rue Sherbrooke, consacre sa retraite à tenter de donner le goût de vivre dans l'intimité de Dieu. Il s'inspire des saints pour propager son message à la radio. Ces témoins vivants de la présence de Dieu parmi nous sont des modèles inspirants à imiter.

C'est son espérance en l'avenir qui le fait demeurer positif au creux de cette crise de la foi que les Québécois traversent: «On vivra bientôt un grand renouveau. Nous allons voir des choses sublimes qui vont surgir dans une Église réduite. Il y aura sans doute beaucoup moins de monde dans les églises, mais ce sera une Église qui rayonnera dans sa charité de façon phénoménale.

Il y aura de plus en plus de saints!» Une génération de nouveaux bienheureux est en train de naître au Québec.

Prendre la parole
Je ne m'attendais jamais à prendre la parole à la radio au nom de ma foi. Cela s'est présenté à l'ouverture de Radio Ville-Marie. À quelques jours d'avis, le vendredi, je reçois un coup de téléphone de René Barbin, fondateur de la station et directeur de la programmation. Il me demande d'animer une émission d'une heure, le lundi suivant, parce qu'il n'y avait personne d'assigné de 11 h à midi. «On voudrait quelqu'un qui parlera cinq jours par semaine de la vie des saints», m'a-t-il dit. J'ai aussitôt accepté. J'ai donc débuté le 1er mai 1995, jour de l'ouverture de la station», raconte-t-il.

Néanmoins, Raymond Beaugrand-Champagne a une passion pour la Parole de Dieu depuis sa petite enfance. Celle-ci fait partie de l'héritage laissé par sa mère. Il se souvient des visites à l'église en sa compagnie, alors qu'il avait à peine quatre ou cinq ans.

Il s'intéresse tôt à l'enseignement religieux. Il fait sa première communion à six ans et devient rapidement servant de messes à l'église Sainte-Madeleine d'Outremont. Vers l'âge de 12 ans, il rêve déjà de devenir moine et d'entrer à l'Abbaye Saint-Benoît-du-Lac, mais il doit attendre ses 18 ans pour réaliser son désir. Au collège, il est bon premier en apologétique, en religion et en français. «Je n'aspirais qu'à me donner à Dieu!»

Mais la Providence voulait qu'il soit ailleurs. Il doit quitter l'ordre des Bénédictins à 20 ans et terminer ses études en obtenant une licence en philosophie à l'Université de Montréal. N'ayant pu trouver un monastère en France qui ne soit pas glacial en hiver, il devient bibliothécaire au Grand Séminaire. En 1956, il entre à Radio-Canada comme chef de comités de lecture au Service des textes, et passe, en 1960, au secteur des émissions religieuses de Radio-Canada en tant que réalisateur. Il travaillera sur de nombreux projets dont la série Rencontres qu'il réalisera de 1970 à 1990. Cette série lui a permis de présenter 750 interviews avec les grands témoins de la foi de notre siècle à travers le monde. «J’ai rencontré des saints vivants!», dit-il le regard rempli de lumière.

Un saint marquant
Durant cette série, il sera particulièrement marqué par le père Jean Tyszkiewicz, ermite élu abbé cistercien d'Aiguebelle, en France, de 1977 à 1983. Cet homme, né le 23 février 1917 et décédé le 17 octobre 1986 à la suite d'un cancer, avait un véritable don pour scruter les cœurs.

«Ce Polonais a vécu une expérience tragique! Il a été capturé à 20 ans par les Russes qui l'ont amené dans une prison près de Moscou. Il a été traduit devant un peloton d'exécution à 4 h du matin. Comme il était d'une très grande famille qui possédait autrefois de riches possessions en Pologne et en Russie, c'était délicat! Au lieu de donner le signal "Feu", le commandant crie "À demain!". Le peloton d'exécution répète cela le lendemain. Subir un tel drame à 20 ans l'a marqué pour la vie! C'est étonnant qu'il n'en ait pas perdu la raison!» dit-il.

La guerre terminée, le père Jean aboutit à Paris avec sa famille très fortunée. Il se lance dans le commerce. Un jour, à 36 ans, il part pour l'Algérie avec une femme, sa voiture et des amis... Un soir de voyage, alors qu'il a bu, il lance: «J'en ai assez de cette vie! Demain, je vais entrer à la Trappe pour me faire moine!» Comme il l'avait dit, il entre dans l'ordre des Cisterciens de la stricte observance en Algérie, au monastère où ont malheureusement été assassinés par des islamistes sept Trappistes, il y a quelques mois.

«Cette expérience qu'il me racontait m'a fasciné. Ce moine heureux avait un tel regard! Je voyais devant moi un homme arraché au péché... Il était tellement rayonnant qu'il avait le don de recevoir à Aiguebelle de nombreux prêtres des diverses régions de la France. Ils venaient parler à ce Trappiste pour lui confier leurs difficultés et souvent leur désir de quitter la prêtrise. Ils repartaient les larmes aux yeux, consolés et plus décidés que jamais à demeurer fidèles! Il avait le don de poser des questions tout doucement, de scruter ses interlocuteurs. Il l'a d'ailleurs fait dans les entrevues qu'il nous a accordées! Ses réponses se transformaient parfois en question! Il scrutait l'interviewer, l'abbé Marcel Brisebois. Mon confrère de travail s'est même senti obligé après l'interview de lui dire: «Je suis moi-même prêtre! Je suis même aumônier chez des Clarisses au Québec!» Cet homme m'a saisi du fait d'être si habité par Dieu, un peu comme petite sœur Annie que nous avons interviewée à Rome. Elle respirait la présence de Dieu!» ajoute Raymond Beaugrand-Champagne.

Le frère André Barbeau, successeur du père Jean à l'Abbaye d'Aiguebelle se souvient: «Ces émissions de Radio-Canada, diffusées, si ma mémoire est bonne, dans le cadre de la série Rencontres, m'avaient aussi beaucoup impressionné à l'époque. Québécois d'origine, j'étais alors jeune moine à l'Abbaye cistercienne Notre-Dame-du-Lac (La Trappe d'Oka), près de Montréal, et j'étais bien loin de me douter qu'un jour je succéderais comme abbé à cet homme remarquable que je n'ai malheureusement pas connu de son vivant», m'écrivait-il dans un courriel.


Tiré de: Benoit Voyer. « Les Témoins de l’essentiel », éditions Logiques, une division de Québecor, 2005, pp.187 à 191. Article paru initialement dans la Revue Sainte Anne. Le livre est conservé chez Bibliothèque et Archives nationales du Québec, à Montréal (BANQ 204.4 V975t 2005).

Psaume 150

En ce 4 avril 2025


Paix

Par Benoit Voyer
4 avril 2025

Un soir d'octobre 1995, dans l'obscurité de ma chambre, je traverse un grand moment de solitude. C'est un peu normal de se retrouver ainsi après une séparation conjugale: Il faut retrouver l'équilibre et réapprendre à vivre avec sa solitude.

Ces instants furent plus pénibles à traverser que je l'avais envisagé, Dans ces jours sombres, j'ai souvent pleuré en secret.

N'en pouvant plus, exténué, je fis une prière:

« Seigneur, au cœur de ce désert, je veux te remercier pour ta présence.

Malgré le silence que j'ai à ton égard, j'ai la certitude que tu es là. Je ne te vois pas.

Pourtant, je ne m'inquiète pas car je sais que tu me portes sur tes épaules. Pourquoi je le sais? C'est simple. Seigneur! Dans le sable de ma zone désertique, il n'y a qu'une trace de pas. Ces empreintes de pieds ne sont pas les miennes. La pointure est bien trop grande! Il n'y a que toi qui peut porter des souliers de cette grandeur.

Je veux aussi te demander pardon, depuis plusieurs jours, je suis un peu comme Thomas. Ce soir, comme lui, j'ai l'occasion de te toucher.

J’ai juste une p'tite chose à te demander: Donne-moi la paix... Pacifie-moi dans mon tourment... guéris-moi par la force de la tendresse. »

De jour en jour, j'ai senti une grande paix m'habiter. N'est-ce pas lui Jésus qui disait: « Je vous laisse ma paix... J'étais prêt pour un nouveau départ.

Cette humble rencontre spirituelle m'a appris qu'il ne faut pas se laisser aller à la dépression et douter comme Thomas.

Il faut plutôt s'arrêter et prendre le temps d'aller sincèrement au fond de soi et dire à Dieu: « Donne-moi la paix, guéris-moi, transforme-moi... et dans la tendresse renouvelle mon être.

Dieu ne peut que nous exaucer. II est un Dieu de paix. Il n'y a rien de magique là-dedans: Il nous aime d'un amour fou

Benoit Voyer

La vénérable Rosalie Cadron-Jetté

La vénérable Rosalie Cadron-Jetté

Par Benoit Voyer

4 avril 2025

Le 27 janvier 1794 à Lavaltrie naît Rosalie Cadron, fille d’Antoine Gratton et Rosalie Roy.

Le 7 octobre 1811, elle épouse Jean-Marie Jetté. Le couple Jetté-Cadron donnera naissance à onze enfants entre 1812 et 1832, dont cinq mourront en bas âge.

Le 14 juin 1832, le cholera emporte dans la mort Jean-Marie. A 38 ans, avec la charge de sept enfants, Rosalie devient veuve.

Lorsque des mères célibataires se confient à lui, l’évêque catholique de Montréal, Mgr Ignace Bourget fait appel à Rosalie. Entre 1840 et 1845, elle place plus de vingt-cinq femmes enceintes chez des personnes acceptant de les recevoir en secret.

Elle s’implique aussi dans le suivi de chacune de ces grossesses, naissances et rétablissements.

Ses enfants devenus des adultes bien établis sont souvent mis à contribution.

A chaque naissance, c’est elle qui se rend à la basilique Notre-Dame afin que les nouveaux rejetons reçoivent le baptême comme le veut la tradition catholique. A chaque fois, elle devient la marraine de l’enfant.

En 1845, l’évêque lui demande son aide afin de fonder une communauté religieuse ayant pour mission d’aider les mères célibataires.

En 1848, à l’âge de 53 ans, Rosalie Cadron-Jetté entourée de sept autres femmes deviennent les premières religieuses de l’Institut des Sœurs de Miséricorde.

Elle décède le 5 avril 1864.

Le 9 décembre 2013, le Pape François la déclare vénérable, première étape de trois vers la canonisation.

Tombe de la vénérable Rosalie Cadron-Jetté dans la crypte de la Cathédrale catholique Marie-Reine-du-Monde, a Montréal


En ce 3 avril 2025


Une belle journée de congé

Benoit Voyer
3 avril 2025

Hier, à l'occasion de ma journée de congé, j'ai passé la journée sur la route.

Au petit matin, j'ai fait quelques arrêts à Saint-Hyacinthe afin de faire une petite tournée des cimetières.

J'ai d'abord trouvé le cimetière des Soeurs de Saint-Joseph de Saint-Hyacinthe, une communauté religieuse fondée par le bienheureux Louis-Zéphirin Moreau, le 4e évêque de Saint-Hyacinthe, et la vénérable Élisabeth Bergeron. Il y a longtemps que je voulais l'explorer. Au fil de ma vie, plusieurs nonnes de cette congrégation ont croisé le chemin de mon existence. Plusieurs d'entre elles sont passées de la mort à la vie éternelle.

Soeur Marie-Reine Beaudry (1918-2014), après avoir enseigné les sciences, a longtemps été animatrice de pastorale à la paroisse catholique Notre-Dame, à Granby. Avec quelques personnes, elle a fondé le Partage Notre-Dame, une soupe populaire pour les moins fortunés de la cité granbyenne.

Soeur Georgette Saint-Laurent (1921-2022) a passé ses vieux jours à la maison des Trinitaires, sur le boulevard Robert. Elle était réceptionniste. Elle résidait avec sœurs Armande Robert (1930-), Gisèle Bernier (1932-), Lucille Gazaille (1914-1997), Francoise Bergeron (1918-2011) et Graziella dont le nom m'échappe. Bien que quelques-unes soient encore de ce monde, j'ai croisé leurs obélisques funéraires.

Autrefois situé en pleine campagne, le cimetière est devenu un lieu urbain enclavé entre des maisons familiales et des immeubles commerciaux. situé entre le boul. Casavant Ouest, le boul. Laframboise, la rue Derome et l'avenue Sainte-Catherine. On accède à l'endroit par la cour du la Place de l'Orme, sur le boul. Laframboise.

Plongé dans mes souvenirs, j'ai marché à travers toutes les rangées.

Et puis, je suis arrêté quelques minutes à la tombe du père Jean-Charles Voyer, mieux connu sous le nom de père Raymond Voyer, au cimetière Notre-Dame du Rosaire sur la rue Girouard Est. Il est inhumé dans la section des Dominicains. Jean-Charles était le frère de mon grand-père Edgar et de Rosario, Armand, Louis-Philippe et quelques autres qui ont trépassé dans les premières années de leur existence.

Enfin, je suis allé marcher dans le cimetière de Sainte-Rosalie afin de voir quelques traces de parenté. En vain.

A Sainte-Cécile-de-Milton, j'ai fait un arrêt à la Cidrerie Milton afin de faire quelques emplettes. Bien entendu, j'ai acheté du cidre et du moût de pommes, mais aussi des cornichons sucrés (je les adore!), des betteraves marinées, un délicieux pain aux pommes, un sac de pommes et une petite gâterie, un morceau de carré aux dattes (j'ai un faible pour les dattes).

A Granby, au cimetière Mgr Pelletier, je suis allé voir mon père quelques minutes. Il n'était pas très "jasant". Après quelques minutes à me souvenir de sa vie et de la mienne avec la sienne, je suis reparti.

A la Société d'histoire de la Haute-Yamaska, j'ai consacré quelques heures à la recherche dans mon vieux fonds d'archives.

Enfin, j'ai passé l'après-midi avec ma mère qui aura 92 ans en septembre et mon frère aîné. Bien que nous n'ayons pas les mêmes idées politiques, j'aime beaucoup me retrouver avec ce dernier pour échanger.

Puisque c'était l'heure de pointe à Montréal lors de mon départ de Granby, je suis rentré dans Lanaudière par le traversier de Sorel.

Ce fut une belle journée!

Cimetière de Soeurs de Saint-Joseph, a Saint-Hyacinthe

Tombe de soeur Marie-Reine Beaudry, fondatrice du Partage Notre-Dame, a Granby, dans le cimetière de Soeurs de Saint-Joseph, a Saint-Hyacinthe


Tombe du père Louis-Charles Voyer, Dominicain, dans le cimetière Notre-Dame-du-Rosaire, a Saint-Hyacinthe. Il est le frère de mon grand-père Edgar. Il était connu sous le nom de père Raymond Voyer.


Une petite visite au cimetière Mgr Pelletier, a Granby, sur le tombe de mon père.



En ce 2 avril 1966


Le Québec de 1966

Par Benoit Voyer

2 avril 2025

En 1966, l'année de ma naissance, la société canadienne poursuit sa transformation. La révolution dite tranquille bat son plein.

En voici le bilan publié dans La voix de l'Est du mercredi 11 janvier 1967 (page 2): « Le taux des naissances et de la fertilité a baissé au Canada en 1966, jusqu’à atteindre le chiffre le plus bas enregistré jusqu’ici, du moins en ce qui concerne les naissances. On est évidemment tout de suite porté à attribuer ce phénomène à la ‘‘pilule’’, ce célèbre contraceptif qui gagne de plus en plus de popularité. Les experts sont d’avis que, si la pilule a eu un rôle à jouer dans cette diminution des naissances, il ne faut pas exagérer son importance. Pour le moment, personne n'a encore entrepris l’enquête gigantesque qui démontrerait de façon rationnelle jusqu'à quel point la pilule joue un rôle primordial dans la vie du pays. »

Et puis : « Le taux de naissances, sur 1,000 personnes, a été de 20 en 1966, alors qu’à la fin de la dépression, en 1937, il était de 20,1. Lorsque l’économie commença à se relever de la dépression, le taux des naissances remonta lentement, jusqu’à 24,3 à la fin de la guerre. Les mariages et les retours de guerre causèrent une recrudescence en 1947, alors que le taux des naissances s’éleva jusqu’à 28,5. Ce taux est demeuré relativement stable jusqu’en 1957, alors qu’il commença à décliner. Depuis 1960, les taux de natalité et le nombre global de naissances ont baissé de façon continuelle, chaque année au pays ».

Plus près de moi, dans mon patelin, selon La Voix de l’Est du 21 janvier 1967 (page 6) : A Granby, « Les statistiques dans les neuf paroisses catholiques de langue française de Granby montrent que l’année 1966 a subi une baisse en ce qui a trait aux naissances, aux mariages et aux sépultures. En effet, les derniers 12 mois indiquent qu’il y eut 852 baptêmes, 286 mariages et 207 sépultures comparativement à 864 baptêmes, 292 mariages et 219 sépultures, en 1965. La paroisse St-Eugène, qui l’an dernier avait nettement fait sa marque dans le domaine des naissances avec 180, a quelque peu perdu du terrain en 1966 et se fait maintenant donner le pion par la paroisse St-Joseph. Cependant avec un chiffre de 148 baptêmes, la paroisse St-Eugene se maintient au sommet des paroisses. […] Dans le domaine des mariages, la paroisse St-Eugène l’emporte haut la main avec un total de 53, soit sept de plus que sa plus proche concurrente, la paroisse St-Joseph. Cependant, le plus grand nombre de sépultures pour l’année 1966 va à la paroisse Notre-Dame, avec un total de 57 ».

Enfin, « Compte tenu de sa population, la paroisse St-Eugène vient en tête pour ce qui est des baptêmes avec 148, soit 81 garçons et 67 filles. Mais c’est cependant inférieur au nombre de 1965, qui avait atteint le chiffre record de 180 baptêmes. Pour ce qui est des mariages, la paroisse St-Eugène se classe aussi première avec 53 mariages, soit 20 de plus que 1965. Les sépultures sont demeurées sensiblement au même point: 32 en 1966 et 31 en 65. »

Un Québec catholique
En1966, le Québec est encore profondément chrétien, mais on sent que les choses commencent à changer.

Le 8 décembre 1965, l’Église catholique termine les travaux du grand concile œcuménique Vatican II débutés le 11 octobre 1962.

Lancé par le saint pape Jean XXIII, celui-ci, sans trop le savoir encore, transformerait l’Église catholique en le tirant vers ses origines en faveur des pauvres et des exclus. Ainsi donc, l’histoire d’une Église triomphante et ami des rois, des reines et des puissants prendrait fin peu à peu. Comme Jésus le souhaitait, après de millénaires d’errance, l’Église sera maintenant au service des pauvres et avec les plus pauvres.

Un extrait du la constitution Lumen Gentium signé par le saint pape Paul VI le 21 novembre 1964 montre le côté novateur et, dans le contexte de l’époque, révolutionnaire: « Mais, comme c’est dans la pauvreté et la persécution que le Christ a opéré la rédemption, l’Église elle aussi est appelée à entrer dans cette même voie pour communiquer aux hommes les fruits du salut. Le Christ Jésus « qui était de condition divine s’anéantit lui-même prenant condition d’esclave » (Ph 2, 6), pour nous « il s’est fait pauvre, de riche qu’il était » (2 Co 8, 9). Ainsi l’Église, qui a cependant besoin pour remplir sa mission de ressources humaines, n’est pas faite pour chercher une gloire terrestre mais pour répandre, par son exemple aussi, l’humilité et l’abnégation. Le Christ a été envoyé par le Père « pour porter la bonne nouvelle aux pauvres, ... guérir les cœurs meurtris » (Lc 4, 18), « chercher et sauver ce qui était perdu » (Lc 19, 10) : de même l’Église enveloppe de son amour ceux que l’infirmité humaine afflige, bien plus, dans les pauvres et les souffrants, elle reconnaît l’image de son fondateur pauvre et souffrant, elle s’efforce de soulager leur misère et en eux c’est le Christ qu’elle veut servir. Mais tandis que le Christ saint, innocent, sans tache (He 7, 26) ignore le péché (2 Co 5, 21), venant seulement expier les péchés du peuple (cf. He 2, 17), l’Église, elle, enferme des pécheurs dans son propre sein, elle est donc à la fois sainte et toujours appelée à se purifier, poursuivant constamment son effort de pénitence et de renouvellement. »

21e concile œcuménique de l’histoire, Vatican II… « se distingue […] des autres conciles. Ce fut le premier concile à être un événement mondial, tant par la qualité de ses membres – les peuples de toutes les parties du monde y furent représentés -, que par la présence des médias et, notamment, de la télévision. Mais il s’est surtout distingué par son objet : tous les conciles précédents ont traité de questions internes de l’Église, questions théologiques ou questions de discipline dans l’institution – Vatican II est le premier concile qui, ayant pris acte du pluralisme religieux, aborde la place de l’Église dans un monde pluriel : Cela l’amène à s’interroger sur ce qu’est l’Église et à déterminer quels doivent être ses objectifs (les catholiques diront sa mission) pour aujourd’hui. »9

La révolution dite tranquille
Je vis mon enfance au rythme de la révolution dite tranquille. A Granby, comme partout au Québec, on s’ajuste au bouleversement des structure, des manières de vivre et des mentalités.

Pendant mes quinze premières années, je grandirai autour du clocher de l’église Saint-Eugène.

Dans ma ville, c’est la transformation de l’économie industrielle La loi du marché oblige de nouvelles règles économiques.

Depuis 1964, c’est Paul-O. Trépanier qui est le maire de la municipalité. Il le sera jusqu’en 1985. Sous son règne, la ville prend de l’expansion et se modernise. Elle s’endette aussi.

De société conservatrice, le patelin de Granby devient plus “libéral”. Comme partout au Québec, les valeurs éclatent, les églises et les communautés religieuses perdent du terrain. De plus, les femmes et les jeunes prennent la parole et s’impliquent. Ils imposent leurs valeurs.