Un retour à l’essentiel
Par Benoit Voyer
Pas de micro-ondes, pas de lave-vaisselle, pas de lits conventionnels pour dormir; les deux maisonnettes des Franciscains de l’Emmanuel, situées au 1864, rang Carey, à Roxton Pond en Estrie, sont sobres et modestes. La richesse des frères vient de Dieu et elle les fait vivre intensément.
Une grande paix se dégage des frères. Une paix qui dérange et qui ramène à l’essentiel. Il y a dans leurs yeux, une flamme tendre et compatissante qui vivifie. Il y a chez eux quelque chose de différent qui invite à revenir sans cesse à leur rencontre. Quand saint François d’Assise parle de « frères universels », ça doit ressembler à cela.
Les lieux sont simples. « Nous fixons notre seuil de richesse maximum, dit le frère Denis Lévesque le supérieur et le fondateur de la communauté, à ce qu’un prestataire de l’aide sociale peut recevoir pour vivre. Ici, ce que nous possédons est régulièrement évalué. Nous avons acquis dernièrement un réfrigérateur. Nous nous sommes interrogés car nous pouvions transformer un coin de notre cave afin d’en faire une chambre froide. Finalement ce projet s’avérait trop coûteux et nous avons décidé d’acheter le réfrigérateur. »
Frère François
François est né dans une famille modeste résidant dans le quartier Pointe-aux-Trembles à Montréal. Pendant son adolescence, François est amateur de musique « heavy » et il fume de la marijuana. Il devient petit à petit un marginal. À l’âge de 18 ans, il quête sur la rue Sainte-Catherine. « Je ne voulais rien savoir de la société, précise François Garon. Donc, pour être honnête avec mon choix, je ne recevais aucun chèque d’aide sociale et aucun chômage. » Comme plusieurs jeunes de cette génération, François voulait changer le monde.
Cette envie lui fit vivre plusieurs déceptions. « Un jour, ajoute-t-il, un de mes amis a donné sa vie à Dieu et je me suis senti interpellé par l’Évangile. Ce gars, sans le savoir, a ouvert une porte dans mon cœur. »
Toutefois, François ne choisit pas cette voie. Il se met à chercher un sens à la vie et il décide de partir vers le Pérou afin de devenir ermite à la manière de Lanza Del Vasto.
En route, à Los Angeles, il rencontre les « moonistes », un groupe sectaire et marginal, qui le fait changer d’orientation. Il demeure avec eux trois ans. Il visite plusieurs villes américaines pour diffuser le message de Moon. « Ce que j’aimais dans ce groupe, témoigne François, c’était la rencontre de la réalité humaine. Cela m’a ouvert les yeux sur la souffrance. »
Lors d’une visite à Détroit, il décide de quitter ses amis « moonistes » pour se reprendre en main. « Je me disais intérieurement, si Dieu existe, il doit être miséricordieux. Donc, le discours de la secte ne correspondait plus avec cette réalité. »
De retour à Montréal, il se trouve un emploi chez Radio Shack. Il poursuit sa réflexion : « L’Église, qu’est-ce que j’en fais? Quelque chose à l’intérieur de moi me disait que je trouverais la vérité dans le catholicisme. » Cela se passait en 1985.
Après quelques mois de cheminement, il laisse son travail et il entre dans la communauté des Franciscains de l’Emmanuel, nouvellement fondée. « En communauté, tient-il à préciser, j’ai dû apprendre à mesurer parce que j’étais un gars qui n’avait guère de demi-mesure. J’ai dû apprendre à penser à long terme. Avec la Fraternité, j’ai découvert la prière et la force de la pauvreté intérieure. »
Frère Denis
Denis Lévesque est originaire de l’Abitibi. Ses parents sont des catholiques pratiquants. Il est séduit à l’âge de douze ans par la vie de saint François d’Assise. C’est le visionnement du film « François et le chemin du soleil » qui est à l’origine de ce bouleversement.
Devenu adulte, il fait des stages chez les Franciscains et chez les Oblats de la Vierge Marie. Il fonde un groupe de prière à l’âge de 21 ans. « Au début, raconte-t-il, nous étions quatre. Au bout de huit mois, 200 jeunes fréquentaient le groupe à chaque semaine. » Denis estime que près de 3 000 jeunes sont passés un jour ou l’autre au groupe de prière de St-Louis-de-France, près du carré St-Louis, à Montréal.
Par la suite, il suit des cours en théologie à l’Université St-Paul et à Rome. Il rencontre l’évêque de Ste-Anne-de-la-Pocatière. Il l’invite à entrer au Grand Séminaire pour y poursuivre sa recherche vocationnelle. C’est pendant cette période, et en particulier en 1985, que la Fraternité voit le jour.
Les débuts
Denis et Fernand sont les fondateurs. Fernand a été obligé de quitter le groupe pour des raisons de santé, car la vie des Franciscains de l’Emmanuel est exigeante. « C’est grâce à lui, d’ajouter Denis Lévesques, que j’ai osé fonder la communauté. »
L’archevêque de Montréal les accueille pour former un projet « ad experimentum ». Ils louent un appartement dans le quartier Rosemont. Ils débutent alors une tournée au Québec pour donner des enseignements dans divers milieux.
Ils s’occupent en 1988 de la relance des Œuvres du Toit de Bethléem. Mais, lorsque cette mission est accomplie, ils mettent le cap vers Roxton Pond, au cœur des bois, pour mieux y vivre leur spiritualité semi-contemplative.
Ils achètent une propriété qui comprend deux petites maisons qui ressemblent à des chalets. Ils avaient trouvé l’espace nécessaire pour accueillir des jeunes en thérapie. « La campagne c’est le meilleur endroit pour que ces gars et ces filles puissent retrouver un équilibre de vie », ajoutent les deux frères.
La spiritualité
« Nous voulons vivre l’Évangile comme l’a vécu saint François d’Assise. Il était radical. Nous vivons dans une société qui fonctionne à vive allure. Nous désirons être témoins et montrer au monde que la Parole de Dieu peut se vivre véritablement aujourd’hui. »
« Le bonheur se construit à long terme et dans l’espérance, de dire Denis. Ce n’est pas la mode aujourd’hui. Le piège, c’est que le monde cherche un bonheur “prêt-à-porter”. Cela n’existe pas. Lorsque nous sommes pauvres, nous n’avons plus rien à prouver ni à perdre. Saint François nous montre que c’est en se désarmant qu’on découvre le vrai chemin du bonheur. »
Horaire de vie
Le réveil se fait à six heures. Par la suite, un long moment est consacré à la prière soit de 6 h 30 à 8 h. Après le déjeuner, chacun vaque à ses occupations. À midi, il y a récitation de l’office divin suivi du repas. L’après-midi est consacré au travail. Ils se rassemblent pour l’heure sainte de 16 h 30 à 17 h 30. La journée se termine par les prières des complies à 21 h.
François s’occupe généralement de l’organisation courante. Denis est agent de pastorale dans deux paroisses de Granby. Il a pour mission de rejoindre les marginaux du centre-ville. Il a ouvert un local où ces personnes peuvent recevoir écoute et accueil.
(Revue Notre-Dame du Cap, juillet-août 1993, pp. 13-14)
