Le clergé catholique et les théologiens contemporains parlent peu du diable. Ceux qui le font croient au mythe, tandis que d’autres voient celui-ci partout. Quelle est la pensée officielle de l’Église sur ce sujet?
Par Benoit Voyer
« Le mal qui est dans le monde est l’occasion et l’effet d’une intervention, en nous-mêmes et dans notre société, d’un obscur agent ennemi, le démon. Le mal n’est pas seulement une déficience, mais un être vivant, spirituel, perverti et pervertisseur », disait le pape Paul VI lors de l’audience générale du 15 novembre 1972.
Depuis le quatrième concile de Latran, en 1215, le Vatican n’a jamais changé d’orientation. Sa croyance aux forces obscures du mal était même réaffirmée dans le renouvellement du Catéchisme paru en 1993.
« Un gros être méchant avec des fourches, raconte l’abbé Fernand Laroche du diocèse de Chicoutimi, je pense que ce n’est pas comme cela qu’il faut le voir. »
Le père Benoît Lacroix, un dominicain qui a longtemps enseigné la théologie à l’Université de Montréal, affirme croire que le mal existe vraiment. Pour lui, il arrive qu’à certains moments les humains ne sont point capables de se dominer comme ce fut le cas au Rwanda, il y a quelques mois, ou en Bosnie, actuellement.
« Si nous sommes croyants, et c’est mon cas, nous sommes prêts à l’identifier, mais pas à la manière des images avec des ailes, des pattes et des cornes », spécifie-t-il.
L’identité importe peu. L’humain a voulu le nommer parce que c’est sa tendance normale de vouloir savoir de ce qu’il parle. « Quand je nomme quelqu’un, je le possède. C’est une façon de prendre une réalité et chercher à lui donner un pouvoir. Quand je donne un nom à quelqu’un ou quelque chose, ça ne veut pas nécessairement dire que je le connaisse, mais plutôt que je sais qui il est », explique le père Lacroix.
Ce que la croyance demande aux chrétiens même si l’Église n’a jamais proclamé de dogme sur l’existence du diable, c’est de ne pas laisser tomber cette idée qu’il y aurait un ange qui aurait mal tourné en tenant tête à Dieu. Celui-ci est un être ayant un pouvoir spirituel, invisible.
« N’allons pas plus loin, poursuit Benoît Lacroix, de dire que le diable est quelque chose de spirituel, d’inaccessible dans un sens, et de très puissant qui peut s’insinuer dans l’humanité à titre de force spirituelle négative ». Croire c’est délimiter un certain territoire, chercher une certaine certitude.
« La valeur d’une religion, dit le dominicain montréalais, c’est de me donner le sens du mystère. Lorsqu’elle me donne des réponses trop certaines, trop exclusives, à ce moment-là elle joue un rôle qui n’est pas nécessairement le sien ».
Pour comprendre le pouvoir du mal, il faut accepter qu’il y ait un mystère, une énigme du mal telle que la souffrance, la mort, etc.
La société contemporaine cherche à se débarrasser du matérialisme et de la technique pour revenir aux mystères et aux légendes.
Le diable dans la Bible
Les spécialistes de la Bible ont fait de longues enquêtes afin de trouver la personnalité du maître des ténèbres. L’Évangile parle de la possibilité d’une présence diabolique dans l’homme. C’est ce que rappellent les évêques de Toscane dans une lettre pastorale écrite en 1994. Cette lettre portait sur la magie et la démonologie. Ils rappellent que Satan peut exercer une influence dans la vie de l’homme : « Satan est en mesure d’interférer dans la vie d’un homme par une action ordinaire, en tentant l’homme pour qu’il commette le mal (Jésus lui-même a accepté d’être tenté), et cela concerne tous les fidèles. »
Pour sa part, Jésus s’emploie dans les Évangiles à guérir tout ce qui risque de détruire l’homme. Ses interventions visent à rétablir l’harmonie humaine et spirituelle. Marie-Michèle Bourrat et Anne Soupa signalent dans un livre qui a pour titre « Faut-il croire au diable » que les tentations de Jésus au désert nous indiquent que Satan est vu comme « le tentateur qui veut faire oublier à Jésus que l’homme est lié à Dieu. »
Ces auteures concluent le récit des tentations en affirmant que « le tentateur ne peut offrir à l’homme que la solitude, l’envie et la jalousie. » Il est cependant important de constater que Jésus ne cède pas à la tentation contrairement à l’aventure vécue par Adam et Ève. Les Évangiles nous disent que le diable n’a plus le dernier mot à la suite de la victoire de Jésus.
Il y a aussi dans les Évangiles les cas de possessions. Jésus ne nie pas la possession. Il va au-delà des apparences pour voir la personne atteinte par un mal mystérieux. Les auteures du livre « Faut-il croire au diable » écrivent quelque chose d’intéressant : « Jésus devient la force qui manque au possédé. Son action montre que la libération du mal dépend de l’aide d’un autre. Devant la souffrance causée par le mal, Jésus fait face et se montre fraternel. Il démontre ainsi que le combat contre le mal est l’affaire de Dieu lui-même. » Voilà qui est rassurant!
Exorcismes
Selon le Droit canon, seul un individu délégué par un évêque peut exercer l’exorcisme solennel pour chasser les démons. Lors de la préparation de ces lignes, le frère Guy Giroux s.c.c., un prêtre de la région de Sherbrooke, disait avoir dû cesser cette pratique à la suite d’une rencontre avec Mgr Jean-Marie Fortier parce qu’il n’avait pas de mandat officiel de l’évêque.
De son côté, Mgr Fortier a tenu à préciser lors d’un entretien au téléphone qu’il faut être très prudent et bien regarder les enjeux psychologiques et médicaux chez le sujet avant de faire la chasse à la sorcière. Ceci n’était guère respecté par le frère Giroux.
L’archevêché de Montréal, de son côté, a refusé d’accorder un entretien sur ce thème, prétextant que parler de ce sujet ne ferait qu’inquiéter inutilement le public.
Le diocèse de Chicoutimi, à la demande de Mgr Jean-Guy Couture, a transféré l’appel téléphonique de la Revue à l’abbé Fernand Laroche qui nous a dit ceci :
« Écoutez, il y a eu quelques cas dans le diocèse. Est-ce qu’on peut parler d’exorcismes comme tel? Peut-être! » L’abbé Laroche se rappelle de deux cas :
« Au seul nom de Jésus et à la vue de la croix, une personne se mettait en transe, bavait et hurlait comme dans les films d’horreur. »
Il raconte : « On a été pris au dépourvu car il s’agissait d’une femme équilibrée. Qu’est-ce qui s’est passé? Je ne sais pas! Notre prière l’a calmée. Ça ne s’est plus reproduit après. Peut-on appeler ça un exorcisme? Je crois plutôt qu’il s’agissait d’un ministère de délivrance ou d’une prière d’intercession pour la pacification... ».
Dans une autre situation, il se souvient d’une jeune femme de passage qui lui était référée. Il aurait aimé poursuivre l’analyse de ce cas plutôt problématique. Cette jolie fille, de noir vêtue de la tête aux pieds, s’était assise volontairement dans le bureau du prêtre le dos tourné au crucifix en lui disant : « Lui je ne peux pas le regarder! » Lorsqu’elle voyait Jésus en croix, ses yeux venaient à l’envers et elle rageait.
« Celle-ci aurait demandé de nombreuses rencontres de discernement. Vous savez, il faut être très délicat. Il nous faut regarder entièrement l’aspect humain et psychologique, et situer son cheminement de foi chrétienne avant de procéder à un exorcisme », dit Fernand Laroche.
Dans sa proposition de démarche spirituelle, il invite à une fréquentation plus active des sacrements du Pardon et de l’Eucharistie. Sa seule référence c’est le Christ qui a vaincu le mal et qui a donné sa vie.
« Il faut mettre l’accent sur la victoire de Jésus et quand on regarde en entier l’enseignement de la théologie et des textes bibliques, nous nous apercevons que Jésus est venu écraser les forces du mal. C’est lui le plus fort! » insiste l’abbé Fernand Laroche.
Il reprend ainsi, sans véritablement le savoir, le cardinal Joseph Ratzinger, le préfet de la Sacrée congrégation pour la doctrine de la foi, qui affirmait au journaliste Vittorio Messori : « Unis à Jésus, nous avons la certitude de vaincre Satan. C’est le Christ, le “Dieu proche”, qui a force et volonté pour nous libérer : c’est pourquoi l’évangile est vraiment une Bonne nouvelle ».
« Ce chapitre sur le démon et l’influence qu’il peut exercer, en voilà des éléments importants de la doctrine catholique qu’il faudrait réétudier, alors qu’aujourd’hui on l’étudie trop peu », disait le Pape Paul VI.
(Revue Notre-Dame du Cap, septembre 1995, pp. 10 à 12)
