CLAUDE RYAN: Religion et politique a l'aube du XXIe siècle


RELIGION ET POLITIQUE AU QUÉBEC

À L'AUBE DU XXIe SIÈCLE


par Claude RYAN


Allocution prononcée

à la Basilique Notre-Dame de Québec

dans le cadre des Conférences Notre-Dame

le 16 février 1997

Je remercie M. le curé Jean Gagnon de l'invitation qu'il m'a faite de prendre la parole dans le cadre des Conférences Notre-Dame-de-Québec. Vous n'attendez pas de moi une homélie mais une réflexion reliée à un sujet qui intéresse la religion tout en ne m'étant pas étranger. Il m'a semblé, étant donné ce que j'ai été pendant de nombreuses années, qu'un sujet tout indiqué pour notre entretien serait celui des rapports entre la religion et la politique.

Certains souhaiteraient que les rapports entre la religion et la politique soient évacués du débat public pour motif de non-lieu. Sous prétexte que les églises ont perdu une large part de leurs adeptes et de leur influence, ils voudraient que la religion se confine désormais à la vie privée des personnes. D'autres pensent au contraire quʼen raison d'une conjoncture historique qui nécessite l'engagement urgent au service de la justice, les églises devraient faire cause commune avec les forces qui veulent modifier par la voie de l’action politique l'équilibre des rapports économiques et sociaux à travers le monde. Je n'ai pas la prétention de trancher ces débats. A partir d'une experience qui m'a permis de connaître de l'intérieur le monde de la religion et celui de la politique et de les aimer tous les deux, je voudrais néanmoins, sous ma seule responsabilité cela va de soi, vous soumettre quelques réflexions autour des deux questions suivantes :

1) Comment convient-il d'envisager de nos jours les rapports entre la religion et la société politique?

2) Comment envisager l'interaction de la religion et de la politique dans le Québec de cette fin de siècle?

-I-

La société politique est le cadre juridico-politique que se donne une société pour assurer son développement juste et ordonné. La forme de la société politique varie beaucoup d'un pays à l'autre.

Elle est conditionnée par la géographie, l'histoire, la composition de la population, les ressources naturelles, le stade de développement économique et social, etc.

Il faut en conséquence se garder de toute généralisation facile à ce sujet. Néanmoins, certaines données relatives à la société politique sont inscrites dans la nature elle-même. D'autres, tout en étant plutôt d'ordre historique, sont désormais l'objet d'une acceptation qui déborde les frontières des pays individuels. Ces valeurs largement reconnues serviront de toile de fond pour

Les réflexions qui suivront sur les rapports entre religion et politique dans le contexte québécois.

Quand on compare la société politique aux autres types de société, une première observation s'impose. Tandis que toutes les autres formes de société, y compris les églises, regroupent des membres qui ont choisi librement d'en faire partie ou qui y sont inscrits à des fins particulières, la société politique, sur le territoire qu'elle recouvre, a un caractère universel et obligatoire. Toutes les personnes qui habitent le territoire font nécessairement partie de la société politique.

En second lieu, la société politique se distingue de toute autre par l'ampleur de son objet. Elle encadre l'ordre constitutionnel, l'exercice des pouvoirs législatif, executif et judiciaire, la protection des personnes et des biens, la bonne marche de l'économie, la santé et l'éducation, les mesures de protection sociale, la défense du territoire, les interventions des corps intermédiaires et des groupes de pression, les charges fiscales, le rôle de la presse et de l'opinion publique, les rapports avec les autres sociétés, la paix et la guerre, etc. Par l'ampleur de son objet, la politique recouvre tout ce qui compose l'ordre temporel. En outre, le champ d'intervention des parlements et des gouvernements s'étant considérablement élargi de nos jours, l'importance de la société politique s'en trouve accrue d'autant.

En raison de sa nature et de l'étendue de son rayon d'action, il est nécessaire, en troisième lieu, que la société politique soit gouvernée. Sous peine de sombrer dans l'anarchie ou la paralysie, la société doit être dotée d'une autorité capable de prendre des décisions qui engagent l'ensemble de ses membres, c'est-à-dire d'un gouvernement. Cette nécessité n'est pas le produit du caprice ou de l'ambition de certains. Elle découle de la nature même de la vie en société.

Parmi les attributs de l'autorité politique, il faut souligner en quatrième lieu le caractère souverain de son pouvoir. Aussi longtemps qu'elle agit à l'intérieur de ses attributions, l'autorité politique doit s'exercer de manière libre et indépendante vis-à-vis de tout autre pouvoir. Cette règle vise à prévenir la mainmise des groupes de pression et des intérêts particuliers sur l'appareil politique. Elle vise aussi à empêcher l'immixtion indue des églises dans les décisions d'ordre politique. Pendant de longs siècles, l'Église catholique exerça dans plusieurs pays une fonction de régence sur la société politique. En plus de jouir de privilèges nombreux, elle se vit parfois attribuer une autorité supérieure à celle des rois et des princes. Mais cette époque est révolue. Vatican II a clairement reconnu que « sur le terrain qui leur est propre, la communauté politique et l'Église sont indépendantes l'une de l'autre et autonomes » (1).

Un cinquième trait de la société politique à l'époque contemporaine est son caractère démocratique. Le choix et le remplacement des dirigeants sont désormais faits par le recours au suffrage universel. Dirigeants et citoyens sont assujettis à l'autorité de la loi sur un pied d'égalité sans distinction de rang ou de statut social.

Enfin, les sociétés politiques sont de plus en plus dirigées à notre époque par des gouvernements séculiers ou laïcs, c'est-à-dire par des gouvernements qui ne sont pas identifiés juridiquement à une confession particulière. Ces gouvernements ne sont pas mandatés pour favoriser une confession religieuse particulière. Ils ne sont pas davantage qualifiés pour définir les croyances religieuses des citoyens ou pour dicter leur conduite personnelle. De ce dernier caractère découlent les conséquences suivantes :

a) la liberté de conscience et la liberté religieuse sont reconnues comme des droits fondamentaux de tous les citoyens. La forme plus élevée et la plus sure d'affirmation de ces droits réside dans des dispositions d'ordre constitutionnel;

b) les églises à travers lesquelles s'expriment les croyances religieuses des citoyens ne jouissent plus à l'intérieur de la société politique d'un statut public supérieur ou égal à celui de l'État. Mais elles disposent en retour d'une grande liberté. Elles peuvent ainsi s'acquitter sans entrave de leur mission propre.

Les idées qui viennent d'être évoquées font désormais partie d'un patrimoine culturel et politique largement reconnu, du moins en Occident. Elles impliquent la reconnaissance d'une distinction fondamentale entre le domaine religieux et le domaine politique, entre l'ordre temporel et l'ordre spirituel. Déjà contenue en germe dans l'Évangile, cette distinction a été un apport majeur du christianisme au développement de la civilisation. Parce qu'elle fixe des limites à leurs ambitions, elle sera toujours contestée ou ignorée par les gouvernements en quête d'un pouvoir abusif sur les personnes soumises à leur autorité. Elle a aussi a été contestée ces dernières années à l'intérieur même de l'Église par des théologiens désireux de valoriser l'engagement politique. Nonobstant ces remises en question au sujet desquelles le pape a exprimé de sévères réserves, je considère que la distinction entre l'ordre temporel et l'ordre spirituel demeure fondée et très actuelle. Je puiserai à cette source riche d'histoire et de sagesse une bonne partie de mon inspiration pour les réflexions qui vont suivre.

-II-

Au Québec, l’Église catholique occupa longtemps une place dominante dans l'organisation de la vie sociale. Dès le début de la Révolution tranquille, elle a cependant choisi de se désister librement de maintes tâches qu'elle avait assumées pendant plusieurs générations. En raison de circonstances nouvelles et de changements substantiels qui se manifestaient déjà dans les mentalités, des transformations profondes étaient devenues nécessaires dans notre système d'enseignement et dans plusieurs autres domaines de la vie collective. Je fus témoin des décisions prises à cette époque par les chefs religieux et l'autorité politique. Grâce au leadership éclairé des uns et des autres, nous sommes entrés rapidement dans un nouvel âge où la direction de la société politique a été prise en charge de manière plus complète par les dirigeants politiques et où l'Église a été appelée à se concentrer davantage sur sa mission spirituelle sans que s'élèvent entre elles des luttes ruineuses. L'exemple de réalisme que donna alors le Québec ne saurait être trop souligné. Sain en soi, ce rééquilibrage des rôles créait cependant un défi nouveau. Désormais, la responsabilité d'assurer une présence efficace des valeurs plus chrétiennes dans la société politique incombe plus particulièrement aux laïcs, qui doivent « assumer comme leur tâche propre, selon Vatican II, « le renouvellement de l'ordre temporel ». (3). Essayons de voir sous quelles formes et dans quelles conditions cette responsabilité peut être assumée dans le Québec d'aujourd'hui.

Parmi les responsabilités qui échoient aux laïcs chrétiens en relation avec la société politique, il convient de signaler en premier lieu celles qui découlent de leur qualité de citoyens. Ces responsabilités comprennent notamment:

1) l’obligation d’obéir aux lois et de s'acquitter consciencieusement des charges qu'elles imposent à tous, en particulier en matière de taxes et d'impôts;

2) 2) l'obligation d'exercer librement et honnêtement les droits que la loi reconnaît aux citoyens, en particulier le droit de vote;

3) 3) l'obligation de se tenir informés au sujet de la marche de la société politique afin de pouvoir participer de manière éclairée aux décisions touchant son orientation.

Ces obligations peuvent sembler banales. Mais l'existence très répandue de la fraude fiscale et de la fraude dans les programmes de soutien du revenu nous rappelle qu'il y a beaucoup de travail à faire à ce niveau. Une mentalité tenace veut encore de nos jours qu’une offense contre le fisc, l'assurance-emploi ou l'aide sociale ne soit répréhensible que lorsque l'on se fait prendre en flagrant délit. A notre époque de démocratisation accrue, la formation de la conscience civique est essentielle au bon fonctionnement de la société. Il y a là un chantier majeur pour tous ceux que préoccupe la santé morale de la société, en particulier pour les églises.

Si fondamental soit-il, fidèle à l'accomplissement de ses devoirs civiques élémentaires ne saurait toutefois tenir lieu d'engagement suffisant pour un chrétien qui veut s'acquitter pleinement de son rôle dans la société. L'engagement doit aller plus loin. Il doit se traduire par une participation active dans la formation de l'opinion. Il devra aussi aller dans certains cas jusqu'à l'entrée dans la politique active. « Tous les citoyens, souligne Vatican II, « doivent prendre conscience du rôle particulier et propre qui leur échoit dans la communauté politique» (4). Le même concile affirme ailleurs que les laïcs « doivent en ce domaine agir par eux-mêmes d'une manière déterminée » (5).

Dans le genre de société où nous vivons, l'opinion est souveraine. A travers les lieux divers où elle s'exprime, elle gravite autour de deux courants profonds qui transpirent à travers les particularismes des groupes. Un courant conservateur privilégie les valeurs de prise en charge personnelle et d'initiative individuelle; il favorise une évolution prudente et ordonnée des institutions et cherche à freiner l'expansion indue du rôle des gouvernements. Un courant réformiste met l'accent sur les changements nécessaires dans la vie politique, économique et sociale; il privilégie les valeurs d'égalité et de solidarité; il favorise davantage les initiatives collectives et l'intervention de l'État. Ces deux courants sont à l'oeuvre au sein de toute société, voire à l'intérieur de chaque personne. Ils reflètent deux tendances fondamentales de notre nature.

Le juste milieu n’existant nulle part à l'état pur, les choix de chacun, consciemment ou non, se rattachent à l'un ou l'autre courant. Le choix de l'un ou l’autre doit être fait en toute liberté par chaque personne suivant son analyse de chaque situation et sa conscience. Il peut être modifié en tout temps, ce qui explique entre autres les changements de gouvernement qui surviennent périodiquement. Mais il ne peut pas être évité. A moins circonstances historiques très particulières, on peut en outre opter librement, si l'on est chrétien, pour l'une ou l'autre approche. Le rappel de Vatican II est clair à ce sujet: « En ce qui concerne l'organisation des choses terrestres, qu'ils (les chrétiens) reconnaissent comme légitimes des manières de voir par ailleurs opposées entre elles et qu'ils respectent les citoyens qui, en groupe aussi, défendent honnêtement leur opinion » (6).

J'aime le réalisme de ce texte conciliaire. Dans une société qui a atteint un degré élevé de maturité politique, comme c'est à mon avis le cas du Québec, il n'existe aucune raison valable de chercher à embrigader tout le monde au service d'une façon unique de voir. Par l'ampleur de son objet et par la diversité des opinions qui y circulent, une société démocratique est réfractaire à l'uniformité des opinions. Abandonnée à sa seule diversité, elle serait par contre ingouvernable. La présence de deux courants bien campés prémunit la société contre l'uniformité. Elle empêche d'autre part la dispersion anarchique des opinions. Elle contribue ainsi à la santé du corps politique. Le maintien d'un débat sans cesse renouvelé entre tenants des deux tendances sera mille fois plus utile pour l'avancement de la société qu'une unanimité artificielle inspirée par un faux souci de rectitude politique, fut-elle inspirée des plus nobles motifs. Autant il importe que le plus grand nombre de citoyens s'engagent dans les débats pouvant affecter l'avenir de la société, autant il importe également que les chrétiens qui participent à ces débats le fassent sous leur propre responsabilité, en évitant de se couvrir du manteau de la religion ou de la vertu et en faisant montre de respect pour les choix différents que peuvent faire d'autres citoyens. Il peut être justifié en certaines circonstances pour les milieux religieux de faire alliance avec les tenants d’un courant afin de promouvoir avec plus de force un objectif jugé grave et urgent. Ce genre d'alliance devrait toutefois être circonstanciel, non permanent. S'il devenait permanent, il tendrait logiquement vers une confusion entre le spirituel et le politique. Lorsque cette confusion se produit, le religieux devient une nouvelle forme de cléricalisme et le plus souvent le politique finit par l'avaler. Ce qui commence en mystique, disait Péguy, finit en politique.

La participation aux débats de société est une forme très appréciable de contribution à la vie politique. Il en va de même de la participation aux associations de toute sorte qui sont source et signe d'une grande richesse pour une société démocratique. Pour un grand nombre, l'engagement actif au sein d'un syndicat de travailleurs, d'une coopérative, d'une chambre de commerce, d'une caisse populaire, d'un organisme de loisir, d'un club de l'âge d'or, d'un groupe d'entraide, d'une association à but social, économique ou professionnel est la forme d'engagement la plus appropriée et la plus accessible. On ne saurait trop souligner à cet égard le soutien important que des milieux religieux apportent à de nombreux groupes dont l'action vise à promouvoir le développement des secteurs défavorisés de la société. En principe, les associations de cette nature, en raison de la liberté que leur reconnaît la loi, peuvent décider elles-mêmes de s'engager ou non sur le terrain politique. Je crois toutefois que, quand une association poursuit des buts religieux et s'appuie largement sur le soutien des milieux religieux, elle devrait éviter de se confondre avec les partis politiques.

Puisque nous parlons de politique, l’engagement devra se traduire chez un certain nombre de citoyens par le saut dans la politique proprement dite. Ce saut s'effectue par l'inscription dans un parti politique. Je comprends le malaise que cette perspective provoque chez plusieurs. Je dus moi-même surmonter de profondes hésitations avant de faire le saut. C'est néanmoins par le truchement des partis politiques que se réalise dans une société de forme libérale la participation directe des citoyens au gouvernement de la cité. L'existence des partis permet de regrouper en des formations organisées des citoyens représentant les deux grandes tendances dont nous avons parlé. Elle assure le fonctionnement ordonné et stable du système politique en permettant que les forces y soient réparties d'une manière équilibrée et en faisant en sorte que tour à tour, à intervalles variables, les tenants de l'un et l'autre courants aient la chance, en exerçant le pouvoir, d'agir directement sur l'évolution de la société. Le régime des partis s'accompagne d'inconvénients sérieux dont les moindres ne sont pas la tyrannie qu'exerce sur les esprits l'esprit de parti et le pouvoir énorme que ce régime confère à des groupes limités d'individus. Mais tout compte fait, les avantages qu’il procure sont supérieurs aux contraintes qu'il impose. Mieux vaut chercher à améliorer les partis de l'intérieur que de les juger sévèrement de l'extérieur. Il est possible, même si ce n'est pas toujours facile, militer au sein d'un parti sans y aliéner sa personnalité et de ses valeurs, à condition de ne jamais s'y laisser asservir par le conformisme et de se réserver en tout temps une marge inaliénable de liberté intérieure et de distance critique.

Une fois que lʼ on accepte la réalité des partis politiques, il faut accepter de composer avec l'esprit de compétition qui l'accompagne. L'inscription dans un parti implique en effet que, sous la bannière de cette formation, l'on accepte de le soutenir dans son action pour la conquête du pouvoir. Or, la rivalité à laquelle donnent lieu les compétitions entre les partis pour l'obtention du pouvoir est parmi les plus vives, parfois même les plus farouches, qu'on puisse imaginer. L'exercice du pouvoir étant l'un des enjeux les plus séduisants que l'on puisse concevoir, la compétition entre les partis donne lieu à un déploiement souvent démesuré de manœuvres de toute sorte de la part des partis. A ceux qui s’en étonnent, il faut répondre qu’il n'y pas si longtemps, le choix des dirigeants se faisait par l'épée ou par la volonté d'un seul. La lutte organisée entre les partis reflète à bien des égards les tensions entre courants de pensée divers et intérêts opposés que l'on observe au sein de la société. La coexistence ordonnée que permet à cet égard le système des partis est préférable, quoi qu'on dise, à l'anarchie et à la dictature. Au lieu de moraliser en vain au sujet de l'esprit de compétition qui est inscrit au cœur même de l'action politique et de tant d'autres formes de l'activité humaine, il m'apparaît plus juste de l'accepter comme une donnée de notre nature et de chercher à en civiliser la manifestation à l'aide de règles et de pratiques exigeantes. Soulignons avec une juste fierté que le Québec figure au premier rang des sociétés contemporaines par la qualité des lois et pratiques qu'il s'est imposées concernant le financement des partis politiques et la conduite des compétitions électorales.

Il est impossible de traiter des partis politiques sans parler aussi de l'enjeu suprême de leur action, qui est le pouvoir. Celui-ci fascine l'imagination. On se le représente volontiers comme synonyme de puissance illimitée et de domination. Or, la réalité concrète du pouvoir invite bien davantage à la prudence et à l'humilité qu'à l'orgueil ou à la vanité. Dès qu'il entreprend d'agir, celui qui est investi d'un mandat politique doit en effet se mesurer à de nombreuses limites. Une première limite est inscrite dans la réalité même de l'état. Au lendemain d'une élection, le gouvernement fraîchement élu découvre vite que la marge de manœuvre dont il dispose pour innover est extrêmement mince en cette période de budgets austères et de globalisation. La quasi-totalité des ressources est absorbée au départ par des contraintes incontournables découlant d'engagements déjà pris. Les maigres ressources qui constituent la marge de manœuvre fort mince d'un gouvernement sont vite absorbées par des choix incontournables qui laissent forcément une foule de problèmes sans solution. En outre, la globalisation de l'activité humaine oblige toute société à s'astreindre à une discipline sévère afin d'être en mesure de soutenir la concurrence avec les autres sous l'angle de ses coûts de fonctionnement, de la qualité de ses produits et du niveau de vie qu'elle procure à sa population. Une seconde source de contrainte est inhérente au fonctionnement d'une société fondée sur le règne de l'opinion. Dans une telle société, le gouvernement doit agir en tenant compte de courants d'opinion et d'intérêts souvent opposés. Ses décisions ne peuvent être imposées brusquement. Elles doivent tenir compte de l'état de l'opinion et de la capacité d'évolution de la société. Elles seront le plus souvent le résultat de compromis qui peuvent rarement prétendre à la perfection de la justice. Une troisième source de contrainte vient de notre système politique. Les pouvoirs y sont répartis entre plusieurs paliers différents d'intervention. Le champ d'action de chaque gouvernement s'en trouve réduit d'autant. Une quatrième contrainte découle de la nature du mandat confié au gouvernement. Ce mandat embrasse une période d’au plus quelques années. Il devra être exercé sous la surveillance étroite de l'opinion. Il pourra être renouvelé si le gouvernement a agi de manière à satisfaire une majorité de la population. Mais de manière générale, il aura une durée éphémère. Ces contraintes obligent les gouvernements à faire passer les considérations fonctionnelles avant les impératifs idéologiques et contribuent ces années-ci à rapprocher les partis de ce que le président Clinton appelle le « centre vital » de l'échiquier politique. Elles aident à comprendre que l'exercice de l'autorité politique est bien davantage un service qu'un pouvoir au sens exaltant que les partis prêtent trop souvent à ce dernier terme.

Par-delà les allégeances partisanes, l'unité de la société doit être un sujet constant de préoccupation pour les personnes engagées dans la politique. Toute société a besoin pour subsister et progresser de pouvoir s'appuyer sur l'existence au sein de la population d'un consensus large autour de certaines valeurs essentielles. Les acteurs politiques doivent veiller à préserver et à enrichir continuellement ce consensus. Évitant de se laisser aveugler par leurs divergences légitimes et leurs intérêts électoraux, ils doivent veiller et à enrichir continuellement ce consensus. Évitant de se laisser aveugler par leurs divergences légitimes et leurs intérêts électoraux, ils doivent veiller a ce que les débats portant sur certains sujets fondamentaux ne dégénèrent pas en querelles étroitement partisanes. L'adhésion à certaines valeurs communes doit transcender leurs désaccords. J'ai vu cette disposition à l'œuvre à l'occasion de certains débats majeurs à l'Assemblée nationale. Ces moments où les parlementaires des deux partis surent s'élever au-dessus de leurs intérêts particuliers pour se mettre ensemble, selon l’expression qu'affectionnait Robert Bourassa, au service du bien supérieur du Québec, demeurent parmi les plus beaux souvenirs que je conserve de mes seize années de vie politique. L'attachement au Québec et à certains traits qui font de notre histoire un chapitre original et distinct de l'histoire humaine m'apparaît comme un premier sujet de consensus. L'attachement aux libertés, le refus de la violence, le respect de nos institutions et le droit l'éducation, aux services de santé et à un réseau efficace de protection contre les risques majeurs de l'existence doivent aussi continuer à faire partie de nos valeurs communes. Même si nous n'y sommes pas encore parvenus, il faudrait également hausser à ce niveau élevé nos débats touchant le respect des droits minoritaires en matière de langue et de religion.

Il manquerait une dimension essentielle à notre réflexion si nous omettions de parler du rôle de la presse. Celle-ci est en effet un acteur politique de premier ordre. Ceci est particulièrement vrai de la télévision mais vaut aussi pour la presse écrite et la radio. Je perçois le rôle de la presse sous un jour à la fois simple et exigeant.

En démocratie, le citoyen possède des droits étendus. Faute de temps et de ressources, il n'est cependant pas en mesure de les exercer aussi complètement qu'il le souhaiterait. Il échoit à la presse d'exercer en plénitude les droits et prérogatives du citoyen. Ce rôle doit lui suffire. Elle n'a pas besoin d'autres droits que ceux du citoyen pour s'en acquitter efficacement. A plus forte raison, elle n'a pas besoin de privilèges spéciaux qui en feraient une caste à part parmi les intervenants politiques. Vous me permettrez quelques rapides observations à ce sujet:

1) la presse doit jouir d'une liberté très étendue. Mieux vaut une presse libre qui abuse parfois qu'une presse servile qui garde le silence par crainte du pouvoir;

2) la presse a une mission d'information et une mission de critique. De ces deux missions indispensables, la plus importante est à mes yeux la mission d'information. De manière générale, la vérité et la liberté du débat sont mieux servies quand les deux fonctions ne sont pas confondues;

3) dans l'exercice de sa fonction critique, la presse doit s'appuyer sur une information solide. Elle doit être ferme tout en étant juste. Elle doit aussi être ouverte à la réplique et faire une place loyale à celle-ci;

4) la presse doit être en état perpétuel de veille contre les tentatives de manipulation des gouvernements. Elle sera d'autant plus efficace à cet égard qu'elle saura conserver une saine distance à l'endroit du pouvoir;

5) la presse jouera plus pleinement son rôle si, au lieu de concentrer trop exclusivement son attention sur les aspects négatifs, conflictuels ou personnels des dossiers, elle accorde une juste place au contenu objectif et aux aspects positifs de chacun.

Depuis la Revolution tranquille la séparation entre le pouvoir politique et les Églises est beaucoup plus nette au Québec qu’autrefois. Il restera toujours néanmoins un certain nombre de sujets qui devront donner lieu à une interaction entre les deux. La société politique peut adopter envers les églises une attitude soit neutre, soit hostile, soit bienveillante. Cette attitude se traduira notamment:

1) par le régime juridique accordé aux églises en matière de liberté de culte, d'association et d'expression;

2) par le statut accordé aux églises et aux établissements religieux en matière de taxation;

3) par le soutien plus ou moins grand accordé aux initiatives des églises et des groupes religieux au plan social et culturel;

4) par le statut accordé aux valeurs morales et religieuses dans les établissements d'éducation et de santé;

5) par l'attention plus ou moins grande apportée aux représentations des autorités religieuses dans divers dossiers intéressant la société politique et les églises.

Une attitude de stricte neutralité me paraît impossible en ces matières: le juste milieu parfait est synonyme de vide quand il ne sert pas de prétexte à des sentiments que l'on n'ose pas avouer. L'hostilité me semble également hors de question parce qu’incompatible avec l'esprit d'une société respectueuse des libertés de religion et d'association. Une attitude de bienveillante collaboration, dans le respect de la vocation propre de chaque interlocuteur, me paraît plus réaliste et plus conforme à la tradition du Québec. Elle est réaliste parce qu'elle tient compte de l'immense capital social et spirituel que les églises représentent encore dans la société québécoise et parce qu'elle peut contribuer à mettre ce capital au service de toute la société. Elle est conforme à notre tradition parce qu’à toutes les époques de notre histoire, il a existé un rapport d'interaction positive entre la religion et la société politique. Une interaction aménagée dans un esprit de respect mutuel s'avérera plus féconde que l'hostilité ou l'ignorance réciproque. Nous devons rechercher dans cet esprit des réponses aux questions nouvelles qui se présentent à nous concernant des sujets comme la place de la religion dans l'école et la taxation des biens religieux.

Dans la même perspective d'interaction, il est nécessaire que les églises exercent activement leur droit d'intervenir dans les débats publics afin d'y faire entendre la voix des valeurs morales et religieuses. Ce droit d'intervention est un corollaire indispensable de la mission des églises et de la liberté religieuse. Il m'apparaît normal, pour des motifs de clarté et de d'unité, que ce droit s'exerce surtout par la voix des chefs religieux, dont c'est la mission propre de parler au nom de la communauté chrétienne. A travers la Documentation catholique, je suis depuis des années les interventions du pape et des épiscopats catholiques de divers pays dans les grands débats de notre temps. La haute tenue de ces interventions fait honneur à la religion et en particulier à l'Église catholique. Depuis la période déjà lointaine où les grandes interventions des évêques dans les conflits sociaux et du cardinal Léger dans les questions d'éducation défrayaient la manchette des journaux, les interventions des chefs religieux dans les débats du jour se sont faites plus rares et moins percutantes au Québec. Je souhaiterais qu'ils parlent plus fréquemment et qu'ils le fassent suivant des normes de rigueur élevées comme celles que sut incarner aux États-Unis le regretté cardinal Bernardin dont l'influence sur les interventions publiques de l'épiscopat de son pays fut décisive. Je souhaiterais aussi qu'ils veillent, avant de se prononcer, à s'enquérir de l'avis de tous les milieux intéressés et à considérer avec une égale attention tous les points de vue en présence.

-III-

J'ai tenté jusqu’à maintenant de faire ressortir la signification éminemment positive que la conscience chrétienne attache aux réalités de l'ordre temporel et particulièrement à la société politique. Je voudrais en terminant examiner une question qui est souvent adressée aux personnes engagées dans la politique. Y a-t-il une manière proprement chrétienne de faire de la politique? Peut-on envisager un style d'engagement qui distinguerait le chrétien engagé dans ce secteur?

Le chrétien qui s'engage en politique doit le faire à son titre de citoyen, avec une humilité de bon aloi, sans aucune pensée de supériorité ou d'infériorité envers quiconque. Il doit être conscient que, personnellement, il est l'égal - sans plus - des autres personnes qui partagent le même engagement, quelle que soit leur allégeance religieuse. Il doit en conséquence aborder son travail avec une attitude fondamentale de respect envers les personnes qui ne partagent pas ses opinions et en admettant à priori qu'il peut arriver que leurs idées soient meilleures que les siennes. Il doit aussi s'employer à bien comprendre l'objet et les enjeux de la politique, les limites inhérentes à ce mode d'action et les conditionnements concrets qui en règlent l'exercice en démocratie. La personne bien avertie de ces choses sera mieux prémunie contre ses propres ambitions et aussi contre certaines illusions messianiques trop souvent véhiculées par les milieux politiques.

Cela étant, le conseil que Newman donnait il y a plus d'un siècle aux chrétiens de son pays touchant l'engagement dans des activités séculières vaut aussi pour les chrétiens d'aujourd'hui qui s'engagent dans la politique. Qu'ils y rendent gloire à Dieu non pas en cherchant à se sortir de leur milieu mais en y étant engagés de l'intérieur, non pas avec des paroles vaines et intempestives mais d'abord par leur application et leur zèle dans l'accomplissement de leur tâche, par un souci élevé de la justice et de l’intégrité dans l'action et par des manières d'agir qui contribueront à la bonne qualité des rapports sociaux. Qu'ils pratiquent entre autres, conseille Newman, «la droiture, l'intégrité, la prudence, la franchise, l'affabilité, la bonté et l’amour fraternel » (7). Qu’ils se laissent surtout pénétrer eux-mêmes, ajoute-t-il, par l’esprit de Dieu « car celui qui s’efforce d’établir le royaume de Dieu dans son cœur le fat avancer dans le monde » (8).

Sans s'attribuer le monopole de ces questions, sans nécessairement être d'accord entre eux sur les mesures concrètes à envisager pour les résoudre, les chrétiens engagés dans la politique devraient se distinguer de manière habituelle par leur intérêt publiquement exprimé envers certaines questions qui, tout en relevant à des degrés variables de l'autorité politique, interpellent avec insistance la conscience humaine dans ce qu'elle a de plus profond et de plus noble. Parmi ces sujets, mentionnons l'intégrité des mœurs politiques, les droits de la personne, le respect de la vie, la protection de l'environnement, la juste répartition des chances et des charges dans la société, le bien de la famille et de l'enfance, les impacts humains de la « nouvelle économie », la qualité des lois sociales, des services d'éducation, des services de santé et des services sociaux, et la solidarité envers les membres plus vulnérables de la société. Les chrétiens engagés dans la politique doivent être prêts à soulever ces questions avec une solide connaissance des sujets traités, en portant une attention particulière aux interventions des milieux sociaux et religieux compétents et en étant prêts à afficher clairement leurs propres couleurs.

La politique offre enfin un vaste champ d'application pour la pratique de conduites plus directement inspirées de l'Évangile. Nous sommes enclins à penser que les passages les plus percutants de l'Évangile sont de l'ordre du conseil et que la pratique en est réservée en conséquence aux personnes qui ont choisi de vivre en marge du monde. Tel n'est pourtant pas le cas. L'appel à la conversion du cœur s'adresse à tous. Il ne fait pas exception pour ceux et celles qui sont engagés dans la politique. La conversion doit se traduire non par des gémissements vains mais par des actes concrets. Nombreux sont les thèmes évangéliques qui sont d'une actualité certaine en rapport avec l'engagement politique. Mentionnons entre autres la soif de la justice, le respect de la vérité, le souci du travail en profondeur, l'attention envers les membres plus faibles du corps social, l'amour de l'adversaire, le pardon des offenses, l'oubli de soi dans le service, le détachement envers la richesse et les honneurs, et la liberté intérieure envers tous les pouvoirs humains. La politique est trop souvent une jungle où la loi du plus fort est jugée la meilleure. Néanmoins, elle donne parfois lieu à des comportements exemplaires dont l'opinion publique n'est pas saisie car, par définition, ils doivent le plus souvent rester cachés.

Ayant vécu dans le milieu politique québécois pendant plus de seize ans, j'ai constaté la faiblesse de l'information à laquelle les hommes et les femmes engagés dans ce milieu ont accès en matière religieuse. J'ai constaté aussi l'absence presque complète d'animation spirituelle dans le milieu politique. Les hommes et les femmes politiques ont peu souvent l'occasion de discuter sérieusement de sujets religieux. Ils n'ont pas davantage l'occasion de les approfondir. D'autre part, il n'existe à ma connaissance aucun lieu où, par-delà les allegeances partisanes, des hommes et des femmes engagés dans la politique pourraient se retrouver pour approfondir les aspects spirituels de leur engagement.

Il y aurait un travail à entreprendre afin que les élus et les responsables des partis politiques soient mieux informés des interventions émanant des milieux religieux en relation avec des sujets d'intérêt public. Il serait souhaitable que des rencontres périodiques aient lieu entre les autorités des églises et les dirigeants politiques autour de sujets d'intérêt commun. Il serait enfin très bienfaisant que se créent des lieux de réflexion et de ressourcement spirituel à l'intention des personnes qui oeuvrent dans la politique. La politique exige beaucoup de ceux qui s'y adonnent. Elle leur fournit en retour peu d'alimentation en profondeur. Il y a là un chantier important à explorer pour ceux qui se préoccupent de ce que sera la dimension spirituelle de la politique dans le Québec du 21e siècle.

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Références
1) Vatican II, Les seize documents conciliaires, Constitution pastorale Gaudium et Spes, Ed. Fides, Montréal, 1966, p.254.
2) Vatican II, Les seize documents conciliaires, Constitution pastorale Gaudium et Spes, p.255.
3) Vatican II, Les seize documents conciliaires, Décret sur l'apostolat des laics, p.403.
4) Vatican II, Les seize documents conciliaires, Constitution pastorale Gaudium et Spes, p. 253.
5) Vatican II, Les seize documents conciliaires, Décret sur l'apostolat des laics, p.404.
6) Vatican II, Les seize documents conciliaires, Constitution pastorale Gaudium et Spes, p.254.
7) Newman, John Henry, Parochial and Plain Sermons, Doing Glory to God in Pursuits of the World, Ed. Livingston, London-Oxford-Cambridge, 1873, Vol. VIII, p.164.
8) Newman, John Henry, Sermons bearing on Subjects of the Day, Connexion between Personal and Public Improvement, Ed. Rivington, Oxford, 1844.


En ce 15 aout 2025


LE BALADO: Edgar Voyer No 3


ARTICLE DU JOUR: La bienheureuse Élisabeth Turgeon

La bienheureuse Élisabeth Turgeon

Par Benoit Voyer

15 août 2025

Élisabeth Turgeon est née le 7 février 1840, à Saint-Etienne-de-Beaumont (en 1998, la municipalité prend officiellement le nom de Beaumont), dans l’actuelle région de Chaudière-Appalaches, sur la rive sud du Saint-Laurent. Elle est la fille de Louis-Marc Turgeon (1801-1855) et Angèle Labrecque (-1904).

Le 8 février 1840, le curé Louis Raby (1787-1843) déclare dans le registre de la paroisse avoir baptisé Marie-Élisabeth née la veille de ce jour. Les parrain et marraine qui ont demandé la foi chrétienne pour la petite sont Colomban Turgeon (1807-1893), frère de son père, et Julie Goupille (1806-1890), épouse du parrain.

Élisabeth Turgeon
Le grand désir d’Élisabeth est devenir religieuse. A 15 ans, au moment où elle se prépare à partir faire des études dans un pensionnant en vue de sa future vocation, son père décède. Ce triste jour du 9 juillet 1855, elle met de côté son rêve afin de rester auprès de sa mère afin d’assurer l’éducation de ses quatre plus jeunes sœurs.

Le 6 septembre 1860, Elisabeth, 20 ans, entre enfin à l'école normale Laval, à Québec.

L’institution est dirigée par l’abbé Jean Langevin. Chez Élisabeth, il remarque une vive intelligence, une maturité au-dessus de la moyenne, une piété solide et des qualités d'éducatrice exceptionnelles. Elle lui a confié son désir d’être religieuse.

Le 3 juillet 1862, elle reçoit un diplôme d’enseignement.

En septembre 1863, elle prend la direction d’une école de garçons à Saint-Romuald d’Etchemin.

En 1867, Jean Langevin est nommé premier évêque du diocèse de Rimouski. Au Bas Saint-Laurent, il se heurte à la pauvreté de la population et au manque d’éducation de celle-ci. Il voit l'urgence de mettre en place un bon milieu éducatif. Malheureusement, dans la région, les institutrices compétentes sont rares.

Il pense souvent à son ancienne élève. En 1871, il invite Élisabeth à diriger une école à Rimouski. Elisabeth refuse pour raison de santé. Ce n’était pas un mensonge. En 1872, malade, Elisabeth quittera définitivement l’école de Saint-Romuald d’Etchemin.

Au cours de l'année 1873, elle ouvre une classe privée à Saint-Roch, à Québec.

L’année suivante, afin de remplir une promesse faite à la bonne sainte Anne, elle enseigne gratuitement à Sainte-Anne-de-Beaupré.

Cette même année, Mgr Jean Langevin invite à nouveau Elisabeth, à Rimouski, pour y diriger une petite société d'institutrices pour les écoles du diocèse. Élisabeth refuse à nouveau.
Soeur Élisabeth Turgeon
L’évêque rimouskois ne lâche pas le morceau. La femme de 35 ans, finit par voir dans l’insistance de son ancien professeur devenu évêque un signe de Dieu.

Le 3 avril 1875, à la suite d’une troisième demande de Mgr Jean Langevin, elle arrive à Rimouski et se joint à celles qu'on nomme déjà les Sœurs des petites écoles. Le 15 septembre, avec deux compagnes, elle revêt l'habit propre à l'institut.

En 1876, Elisabeth dirige l'école des garçons de Rimouski. Elle y enseigne avec une consœur jusqu'en juin 1878.

Le 12 septembre 1879, à Rimouski, avec douze compagnes, Élisabeth devient officiellement religieuse en prononçant les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance. Le même jour, elle est nommée supérieure par l'évêque.

7 janvier 1881, Elisabeth ouvre à Rimouski une école indépendante pour la formation de futures enseignantes.

En mars, trop malade, elle doit absolument arrêter presque toutes ses activités.

Le 5 avril 1881, un incendie ravage le Séminaire diocésain. Dès qu'elle apprend la nouvelle, Élisabeth, extrêmement malade et en danger de mort, n'hésite pas à offrir, avec l’accord de ses compagnes, le bâtiment où elles habitent, « la vieille Église » de Rimouski, qui avait reçu bien des écoliers avant d'être mise à la disposition de la communauté, par l'évêque. Les nouvelles religieuses avaient réparé cette vieille affaire au prix de travaux épuisants. Mgr Langevin et d'autres témoins sont émus par cette offre qu’ils qualifient d'héroïque. L’offre est acceptée.

Les religieuses déménagent. Trop malade, Élisabeth, assistée de deux compagnes, est contrainte demeurer au milieu du va-et-vient des élèves et des travaux pour adapter le bâtiment aux besoins du Séminaire.

Lieu de sépulture d'Élisabeth Turgeon
Elisabeth, 41 ans, décède le 17 août. Ses funérailles ont lieu deux jours plus tard. Elle est inhumée dans le cimetière de Rimouski.

De nos jours, elle repose dans la chapelle des Sœurs du Très Saint-Rosaire, 300, allée du Rosaire, à Rimouski. Les religieuses sont toujours heureuses d’accueillir les visiteurs qui désirent se recueillir auprès de leur bienheureuse fondatrice.

L’église catholique du Canada commémore sa mémoire le 17 août de chaque année.

La chapelle des Sœurs du Très Saint-Rosaire, a Rimouski


PAROLE DE René Lévesque

ESCAPADE: Parc national de la Yamaska


Sentier La Rivière du Parc national de la Yamaska

PAROLE ET VIE avec Roland Leclerc no 6 (1993) - En rappel




JEAN-PAUL REGIMBAL: Dieu le Fils dans ma vie


Dieu le Fils dans ma vie

Notre Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu fait homme, ne s’est pas incarné pour le plaisir de vivre sur la terre avec nous. S’il a quitté les splendeurs de la gloire céleste où il vivait heureux dans l’intimité de son Père, c’est qu’il voulait nous faire partager son bonheur en nous faisant partager d’abord sa vie divine par la grâce. « Je suis venu afin que vous ayez la vie, et que vous l’ayez en abondance… »

Jésus nous a tellement aimés que non seulement il nous a DONNÉ sa propre vie, mais il s’est fait lui-même notre vie. C’est dire qu’il ne veut point qu’on le considère comme un étranger mais bien comme l’être le plus intime qu’on puisse connaître et aimer. Il désire qu’on devienne des membres vivants de son Corps mystique pour qu’on reçoive constamment de lui la sève vitale et surnaturelle de la grâce.

C’est dire que Jésus doit devenir pour chacun d’entre nous la VOIE, la VÉRITÉ, la VIE : La VOIE qui nous mène à Dieu le Père, la VÉRITÉ qui nous instruit de secrets divins et la VIE qui nous anime pour l’éternité.

Notre voie
Les auteurs spirituels ont souvent comparé Jésus Christ a un PONT qui relie par ses extrémités la divinité a l’humanité. A la fois Dieu et homme, notre Seigneur comble l’abîme insondable qui sépare le Créateur de sa créature. Lui seul donc est capable de nous acheminer dans l’enceinte de la divinité puisqu’il y a part, de par sa propre nature. Seul aussi peut-il connaître la vraie route qui mène à Dieu : En effet, il répliqua fort adroitement aux pharisiens du Temple qui les questionnaient dans le Trésor : « Je sais d’où je suis venu et ou je vais. Mais vous, vous ne savez ni d’où je viens, ni ou je vais… Vous autres, vous êtes d’en bas ; Moi, je suis d’en haut. Vous autres, vous êtes de ce monde ; Moi, je ne suis pas de ce monde » (Jn 8,14.23). « Personne n’est monté au ciel que celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme » (Jn 3,13).

C’est donc avec raison que Jésus déclare à ses disciples : « Nul ne va au Père, si ce n’est par le Fils ». Puisque Jésus est le seul vrai médiateur entre Dieu et les hommes, puisqu’il est le Fils unique de Dieu le Père, il est souverainement raisonnable qu’il n’y ait pas, en dehors de lui, de voie plus pure, de voie plus sainte, de voie plus courte pour aller vers Dieu le Père, SON Père qui est aussi NOTRE Père !

Notre vérité
Saint Jean ne cesse d’insister sur cette pensée que notre Seigneur Jésus Christ est le VERBE de Dieu fait chair. La deuxième Personne de la très sainte Trinité qui a daigné revêtir notre humaine nature n’est autre que la Pensée substantielle et subsistante du Père éternel. C’est pourquoi il peut dire en toute propriété du terme : « Je suis la VÉRITÉ ». Il est la VÉRITÉ même tout en étant vraiment homme comme nous !

Jésus est donc qualifié pour nous parler des vérités nécessaires à notre salut. Ce n’est pas seulement une doctrine qu’il enseigne, c’est lui-même qu’il prêche. A tel point que celui qui refuse la vérité, refuse le Fils de Dieu et que celui qui accepte la vérité, accepte Dieu lui-même : « A tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu : A ceux qui croient en son nom, qui ne sont nés ni du sang, ni du vouloir charnel, ni du vouloir humain, mais de Dieu par grâce…

Notre Vie
Celui qui admet le Christ Jésus comme sa VÉRITÉ ne peut faire autrement que de le considérer comme sa VIE : « Celui qui croit au Fils a la vie éternelle ». Or, cette vie, Jésus, l’a reçue de son Père, il la possède en plénitude et la donne a qui la veut. La vie divine que Jésus nous transmet est la vie trinitaire, c’est-à-dire la vie de connaissance et d’amour qui unit les trois Personnes de la Trinité dans la seule et même nature.

La vie chrétienne, modelée sur la vie de Jésus, doit être faite de connaissance et d’amour et s’épanouir en opérations vitales tout orientées vers l’approfondissement des mystères divins et l’affection sincère de chaque Personne divine. Alors seulement pourrons-nous dire avec Saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ».

Jean-Paul Regimbal


Tiré de: Trinitas - revue du tiers-ordre et de l’archiconfrérie de la très sainte Trinité, 4e année, No. 3, 1958, pp. 5 à 7. Copie conservée a la Société d'histoire de la Haute-Yamaska, a Granby (Fonds P049).


En ce 14 aout 2025



LE BALADO: Edgar Voyer No 2


ARTICLE DU JOUR: Ce jour ou « Maurice » devint premier ministre du Québec

Maurice Duplessis en 1938
Ce jour ou « Maurice » devint premier ministre du Québec

Par Benoit Voyer

14 aout 2025

Le 17 aout 1936 est une chaude journée d’été. Le ciel du Québec est bleu. Il n’est pas question ici de jeu de mots, car il n’y avait vraiment pas de nuages à l’horizon [1].

A Trois-Rivières, en ce jour d’élections au Québec, la photographie de « Maurice » est dans de nombreuses vitrines de la ville et les électeurs se dirigent en grand nombre aux urnes.

En soirée, Maurice Duplessis est chez sa sœur. Elle habite près de la Cathédrale de l’Assomption, au centre-ville. Il attend les résultats…

Aujourd’hui, 76 candidats sont élus sous la bannière de l’Union Nationale (UN) avec 57,5% du vote populaire et 14 pour le Parti libéral du Québec (PLQ) avec 41%. Pour le premier ministre sortant, Adélard Godbout, c’est un échec monumental. Il n’est même pas réélu dans la circonscription de l’Islet.

A Trois-Rivières, l’UN obtient 3113 votes de plus que Philippe Bigué du PLQ. Pourtant, en 1931, ils étaient nez à nez. Duplessis devenait député avec seulement 41 votes de plus que lui.

Ce soir, la joie est sur toutes les lèvres. Le nouveau leader de la province ne tarde pas à exiger qu’on appose un scellé aux documents du Trésor public afin d’empêcher les libéraux de les détruire. Une enquête publique est demandée.

La campagne électorale
Dans la population québécoise, les espoirs de renouveau étaient évidents durant les derniers jours de la campagne électorale. Partout, la foule était au rendez-vous pour entendre et acclamer Duplessis.

Le 12 aout, notamment, Maurice Duplessis et l’Union nationale réunissent plus de 30 000 personnes au Stade de Montréal. Les propos du chef sont un échange de questions et de réponses avec la foule survoltée, concernant particulièrement des dénonciations du Parti Libéral et de la vision de l’UN. Naturellement, les plaisanteries sont au rendez-vous.

Le lendemain, dans le journal La Patrie [2], on écrira que Duplessis « a tenu […] une des plus grandes assemblées politiques qui ne se soient jamais vues à Montréal et dans la province de Québec ».

Et puis, le 14 août, à Victoriaville, « devant une foule très considérable réunie dans la cour du Collège des Frères le chef de l’Union Nationale prononce l’un des derniers discours de sa campagne électorale »[3]. En fait, il y a près de 20 000 partisans vont a sa rencontre.

C’est chez lui, à Trois-Rivières, qu’il termine sa tournée de la province. Il n’y avait pas mis les pieds durant la campagne électorale. Dans la plus grande ville de la Mauricie, durant les deux derniers rassemblements, il n’est plus question de « Monsieur Duplessis », mais simplement de « Maurice ». Les électeurs trifluviens sont fiers de lui. Pour eux, « leur homme « est une bouffée d’air frais. Il répond à leurs attentes. Il y a longtemps que la région souffre de l’aristocratie de la ville de Québec et de la monstruosité commerciale et de l’angoisse montréalaise. A leurs yeux, « Maurice » est un héros.
____________________

[1] Benoit Voyer. « Il y a 60 ans, Duplessis devenait premier ministre », L’Hebdo journal, 21 juillet 1996, p. 3;
[2] « Montréal acclame Duplessis », La Patrie, 13 aout 1936, pp. 2 et 6;
[3] « M. Maurice Duplessis s’est fait entendre hier à Victoriaville », Le Nouvelliste, 15 aout 1936, pp. 3 et 13

PAROLE DE René Lévesque

ESCAPADE: Parc national de la Yamaska


Sentier La Rivière du Parc national de la Yamaska

PAROLE ET VIE avec Roland Leclerc no 5 (1993) - En rappel


JEAN-PAUL REGIMBAL: Pierre Alagiani


Pierre Alagiani

Arménien de naissance, le père Pierre Alagiani [1] vint au monde le 20 février 1894 de parents profondément catholiques. Cet héritage de foi vivante, c’est non seulement sa famille qui le lui donna, mais bien toute sa nation, car l’Arménie dut lutter pendant plus de 1000 ans pour conserver sa foi au Christ, et lui demeura fidèle a travers les tortures et le sang. Le P. Alagiani n’est en somme qu’un fleuron de plus à la couronne déjà richement garnie de l’Église arménienne.

A l’âge de ses études, Pierre se rendit à Rome ou il compléta ses humanités au Collège pontifical arménien, à Rome. Il fut ordonné prêtre en 1918 et demanda sa citoyenneté italienne. Toutefois, selon les desseins de Dieu, ce Jésuite nouvellement ordonné fut assigné comme missionnaire en Russie de 1919 à 1930, au plus fort de la crise bolchévique. En 1930, le gouvernement de l’U.R.S.S. décide d’expatrier le P. Alagiani en raison de sa citoyenneté italienne (du moins, ce fut la raison officielle).

Pendant 12 longues années, le P. Pierre désira ardemment retourner en Russie, ne fut-ce que dans un petit coin perdu des immenses steppes de Sibérie. Mais rien ne semblait le promettre. Même son âge, 48 ans, excluait la possibilité de servir comme aumônier militaire dans l’armée italienne. Puis, c’est au beau milieu du mois d’août 1942, que le miracle se produit.

Le pape Pie XII reçoit le P. Alagiani en audience privée et lui accorde juridiction pour tous les cas réservés. Le père général, Wlodimir Ledochowski le bénit et le mandate comme aumônier militaire-ambulancier. Le 1er septembre, Pierre quitte Rome pour Vérone et doit rejoindre l’hôpital de réserve no 2 sur le front oriental. En route pour la Russie.

Mais sa carrière militaire est de courte durée. Le 19 décembre, a quatre heures de l’après-midi, tout le personnel militaire de l’hôpital est fait prisonnier de l’Armée rouge pendant que les 24 blessés sont criblés de balles et couverts de sang dans leur lit d’hôpital.

Puis ce sont 20 jours de marche forcée pour se rendre à la gare la plus proche ou attendent les fonctionnaires de la N.K.V.D., chargés par Moscou de faire conduire les différent prisonniers dans les divers camps de concentrations. Transis de froid, épuisés de fatigue, les prisonniers sont entassés a 80 ou 90 dans les wagons de marchandises pour commencer un voyage de 300 kilomètres jusqu’au camps de Souzdal, au Nord-Est de Moscou. Après quatre jours de voyage, on doit stopper pour vider un wagon et une demi-douzaine de cadavres nus et gelés. C’est le 21 janvier 1943 que le père arrive au camp de Souzdal ou lui et ses compagnons d’infortunes sont soumis, pendant 6 heures, a une douche d’eau glacée sous prétexte d’hygiène et de désinfection… Les survivants sont méconnaissables, réduits à la plus complète exténuation et presqu’envieux de ceux qui sont déjà morts… C’était Gethsémani… mais pas encore le calvaire.

Ce calvaire allait durer 12 ans. Souzdal n’en fut que la première station. « La maison de la mort » fournissait chaque jour, par camions, les cadavres du jour précédent en vue de servir d’engrais aux kolkhoses du territoire pour fertiliser le terrain. Puis ce fut le départ pour Lubyanka le 29 juillet 1943. Questions et tortures sont mises en œuvre pour faire avouer au P. Alagianan ses activités anti-communistes. Sur condamnation sommaire, le père est transféré à la prison de Butyrskaya et, finalement, le 28 juin 1944 au camp no 97 d’Elabuga.

Tout au cours de ses détentions successives, le père Alagiani se voit soumis aux humiliations les plus dégradantes : les questions interminables, de 48 à 72 heures sans arrêt, la faim et la soif, la nudité complète, l’isolement du cachot, les tortures les plus diverses depuis le « frigidaire » jusqu’à la pendaison par les pouces. Rien n’est épargné pour briser cette « tête de Jésuite » afin de l’endoctriner dans le messianisme marxiste.

Cependant, le secret de la résistance du père Alagiani repose entièrement sur la prière de l’Eucharistie. A travers toutes les avaries, il a pu conserver une petite bourse contenant 120 particules eucharistiques intactes et non corrompues, pendant 9 ans. Cette « boursette miraculeuse » irradia tout autour la lumière de la vérité et la chaleur de l’esprit a tous ceux qui s’en approchaient, et fit savourer les mystérieux délices de la souffrance chrétienne à celui qui la possédait. Le « miracle » consiste non seulement en la préservation intacte du pain eucharistique, mais dans le fait que pas un garde, pas une fouille, pas une seule perquisition ne réussit à enlever au père la « sainte réserve » qui l’accompagne partout parce qu’il la porte ostensiblement autour du cou…

Fort de la force du Christ, et vivifié par l’espérance en son Seigneur et sauveur, le père Alagianan tient le coup pendant 12 ans jusqu’au moment de sa libération, le 12 février 1954, grâce à l’intervention du gouvernement italien, de divers groupes de pression et aussi d’autres voies diplomatiques.

Le 7 mai 1966, le père Pierre Alagiani est reçu en audience privée par le pape Paul VI qui lui adresse ces paroles ré confortables : « Nous apprécions ton apostolat en faveur de l’Église du silence et nous t’exhortons de le continuer ». Puis le pape demande au secrétaire d’État, le Cardinal Cicognani[2]d’envoyer au père une lettre dans laquelle on peut lire le passage suivant : « Aussi, nous souhaitons appui et compréhensions pour les millions de fidèles qui ont de la solidarité catholique » de leurs frères du monde libre.

Quels devoirs pressants ne s’imposent-ils pas, à nous, catholiques de l’Église encore libre pour venir en aide et appuyer par tous les moyens à notre disposition, nos frères martyrs de l’Église du Silence…

Jean-Paul Regimbal


[1] Le père Pierre Alagiani est Jésuite. Il est l’auteur du livre-choc : « Mes prisons dans le paradis soviétique », paru en 1968.
[2] Cardinal Amleto Giovanni Cicognani (1883-1973)

Tiré de: Trinité Liberté, Vol.4 No 6, décembre 1971, pp.23 à 26. Revue conservée chez Bibliothèque et archives nationales du Québec, a Montréal (BANQ-PER120)

En ce 13 aout 2025


LE BALADO: Edgar Voyer no 1


ARTICLE DU JOUR: Des miracles durant la neuvaine Notre-Dame du Cap de 1974


Des miracles durant la neuvaine Notre-Dame du Cap de 1974

Par Benoit Voyer

13 août 2025

Au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, 
à Cap-de-la-Madeleine, devenu un arrondissement de la ville de Trois-Rivières depuis 2002, la neuvaine de l’Assomption qui a lieu du 7 au 15 août 1974 a pour thème « Apprends-nous à prier ». Durant cette montée spirituelle, les invités, dont plusieurs évêques, parlent de : « La prière au Père », « La prière par le Fils », « La prière dans l'Esprit », « La prière individuelle et communautaire », « La prière de louange », « La prière de demande », « La prière des psaumes » et « La prière avec Marie »[1] .En parallèle « un local spécial pour la "Prière avec et sur les malades"[2]. » est aménagé.

Durant l’événement, le père Jean-Paul Regimbal anime une « Grande veillée de prière charismatique » et, le jour de la fête de l’Assomption, le 15 août 1974, une « Célébration des malades »[3].

Quelques semaines après l’événement, dans un article qu’il écrit pour la sérieuse revue « Liturgie et vie chrétienne » [4], Jean-Paul raconte : « [Le 15 août 1974] exerçant depuis cinq ans le ministère de guérison, j’ai pu constater l’efficacité remarquable de la foi personnelle et communautaire implorant la guérison des malades même atteints de maladies incurables. Lorsque, par surcroit, les circonstances me permettaient d’offrir le sacrement des malades, j’ai pu constater l’efficacité propre de ce sacrement particulier. Il me souvient notamment d’avoir exercé ce ministère en public a la basilique de Notre-Dame-du-Cap lors de la neuvaine en l’honneur de l’Assomption de Marie. Quantité de malades furent guéris spontanément soit au moment de l’onction elle-même, soit encore durant la bénédiction du Saint-Sacrement qui suivit immédiatement. Cas de cécité, un de surdité, deux de sclérose en plaques, etc. Il y eut en tout un peu plus de trente guérisons. »

Parmi les personnes qui se rendent à la neuvaine de cette année-là, on retrouve Hélène-Marie Cadrin [5], une sœur du Bon-Pasteur, et plusieurs de ses compagnes. Elles seront présentes les 14 et 15 août.

La religieuse témoigne : « Deux de mes compagnes, sans s'être concertées, me préviennent à tour de rôle qu'elles solliciteraient pour moi la guérison de ma surdité et qu'il faudrait accepter de faire prier sur moi au local des malades. Je dois avouer mon peu d'enthousiasme, non par manque de confiance et de foi, mais plutôt par respect humain, par crainte du spectaculaire, par peur de devoir rendre publique ma guérison. »

Devant l'insistance de ses compagnes, en arrivant sur le terrain de ce lieu qui doit son premier rayonnement grâce au bienheureux franciscain Frédéric Janssoone, elle se rend « faire prier sur elle » au bureau aménagé pour l’occasion. Le père Valérien Gaudet, un Oblat de Marie Immaculée, la reçoit.

La religieuse poursuit : « Au cours de l'imposition des mains sur mon oreille droite, qui ne percevait aucun son depuis plus de vingt ans, le nerf auditif étant mort, j'éprouvai une grande certitude que je serais guérie grâce à la prière confiante de mes sœurs, et ce, pour la joie et le bien de la communauté. Je pressentais que cette grâce s'accompagnerait de faveurs spirituelles, en particulier celle d'une meilleure compréhension de la parole de Dieu. Toutefois, je n'éprouvai aucun symptôme de guérison, si bien que le lendemain, quand je rencontrai le Père Gaudet, je lui dis : "Père, rien n'est arrivé encore, je suis dans l'attente... Et lui de me dire en riant : "Mais vous êtes guérie!" » […] « Le soir, la nuit, le matin du 15, je testais mon oreille, je n'entendais rien ... »

Le 15 août, en après-midi, après la marche mariale, elle réussit à se trouver une place dans la basilique qui est pleine à craquer. Elle se retrouve dans une allée latérale. La célébration des malades connaît un grand succès cette année. La réputation du Trinitaire y est pour quelque chose.

Hélène-Marie Cadrin raconte : « C'est alors qu'après la bénédiction du Saint Sacrement aux malades, le père Jean-Paul Regimbal, trinitaire, fit prier la foule à partir de textes évangéliques. Il conseilla aux personnes qui avaient déjà reçu l'effusion de l'Esprit d'imposer les mains sur les malades qui leur étaient chers. Une de mes compagnes, qui avait réussi à s'approcher, posa alors spontanément sa main sur mon bras. Lui-même étendit les mains sur la foule, pria en langues et proclama des guérisons s'opérant à l'instant même: une femme atteinte de cancer, une pulmonaire, un paralysé ... Moi-même, je sentais dans la partie droite de ma tête une chaleur et une circulation nouvelle quand le Père déclara : "Une personne souffrant de surdité depuis longtemps à l'oreille droite est en voie de guérir". C'était moi! J'entendais ma voisine de droite.»

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[1] Gabriel Destrempe. Du 7 au 15 aout - En fête avec Marie, Revue Notre-Dame du Cap, numéro du calendrier 1975, pp. 2, 6 et 30.
[2] Gabriel Destrempe. Du 7 au 15 aout - En fête avec Marie, Revue Notre-Dame du Cap, numéro du calendrier 1975, pp. 2, 6 et 30.
[3] Gabriel Destrempe. Du 7 au 15 aout - En fête avec Marie, Revue Notre-Dame du Cap, numéro du calendrier 1975, pp. 2, 6 et 30.
[4] Jean-Paul Regimbal. ”La liturgie dans le renouveau charismatique”, Liturgie et vie chrétienne, no, 90 octobre-décembre 1975, pp. 294 à 320.
[5] Marie-Hélène Cadrin. Témoignage - Bonté de la Vierge du Cap, Revue Notre-Dame du Cap, numéro du calendrier 1975, pp. 28 et 29.

PAROLE DE René Lévesque


ESCAPADE: Parc national de la Yamaska


Sentier La Rivière du Parc national de la Yamaska

PAROLE ET VIE avec Roland Leclerc no 4 (1993) - En rappel


JEAN-PAUL REGIMBAL: Un saint d'actualité


Un saint d'actualité

« L’exemple entraine » ; « on imite bien ce que l’on aime ». Voilà deux dictons que la sagesse humaine formule depuis qu’elle s’exprime. Ils indiquent la force d’attraction et dynamique de l’exemple dans l’ordre de la vie et de l’action chez les hommes.

L’Église ne dédaigne pas ces postulats de la plus élémentaire psychologie. Aussi propose-t-elle à ses fidèles tout au cours de l’année, les faits et gestes de ses confesseurs et martyrs. Elle veut, par-là stimuler ses enfants, les engager, a l’instar de leurs frères saints, à devenir parfaits « comme leur Père céleste est parfait ».

Mais, pour des raisons obscures, certains de nos contemporains affectent une moue d’indifférence a l’égard des saints modèles du passé. « Dans ce temps-là, prétextent-ils, c’était facile d’être bon catholique et même d’atteindre aux cimes de la sainteté. On se calfeutrait dans quelques monastères ; on fuyait le monde pour mieux trouver Dieu. Aujourd’hui, tout a changé… Le problème n’est plus le même. Leurs exemples ne valent donc rien pour nous ».

Illusion, pourtant, que ce sophisme…

Cette brève méditation aimerait à dissiper ce préjugé dans l’esprit de plusieurs en retraçant à gros traits la vie d’un saint du moyen âge. Elle voudrait mettre en lumière les aspects de sa vie qui répondent le plus aux aspirations sincères et légitimes des apôtres modernes. Elle rappelle, en effet, la stature gigantesque d’un saint que l’histoire circonscrit dans les limi9tes des douzième et treizième siècles mais que l’esprit clairvoyant replace sans effort dans les cadres du vingtième.

Jean de Matha, né à Faucon en 1154, est le fils de cette Provence médiévale, ni française, ni espagnole, mais catalane dans son alliance politique et par ses coutumes sociales. De ses origines, il a conservé la volonté intrépide des montagnards et le zèle ardent des catalans. Fils de baron, il doit entreprendre le cycle des études propres aux jeunes seigneurs. Mais au terme de son éducation primaire il manifeste à ses parents le désir de poursuivre sa carrière académique à Paris. Il y arrive vers 1180. Son talent facile lui permet de gravir tous les degrés universitaires jusqu’au doctorat en théologie.

Bien qu’il désire depuis longtemps la grâce du sacerdoce, il n’ose la demander par humilité. Il faut toute la force de persuasion de l’évêque de Paris, Maurice de Sully, pour convaincre le savant docteur d’accepter de ses mains l’onction sacerdotale.

Le 28 janvier 1193, Jean de Matha célèbre sa première messe et reçoit du ciel l’ordre de consacrer sa vie au rachat des captifs. Le Seigneur lui-même, rédempteur de l’humanité esclave, invite le nouveau prêtre à partager avec lui l’œuvre urgente de la rédemption. Un an après, Jean de Matha jette les bases d’un nouvel institut religieux fondé spécialement pour la rédemption des esclaves chrétiens tombés aux mains des musulmans. De 1194 à 1213, sa vie en est une de fondations successives et de courses apostoliques sous tous les cieux. Son dévouement à l’Église lui attache nécessairement l’affection du grand pape Innocent II qui pleure a la mort de saint Jean de Matha, un ami sincère et un serviteur désintéressé.

Saint Jean de Matha, homme de Dieu et des hommes, transcende tous les siècles pour rejoindre le nôtre par ses vues internationales, son esprit social, son sens pratique et son génie d’organisation. Quoi de plus moderne, quoi de plus actuel et plus entrainant, quoi de plus à notre portée que ce saint du moyen âge ! Tant il est vrai qu’un saint n’est d’aucune époque ni d’aucun âge, étant de tous par la divine charité qui demeure éternellement.

Vue internationale :
Il en va dans le monde surnaturel comme dans le naturel : plus quelqu’un de haut, mieux il voit et juge des situations. Or, les saints ont ceci en leur faveur qu’ils voient tout en Dieu et pour Dieu. D’un seul regard, ils embrassent toutes nations, tous pays, ils dépassent bornes et frontières pour envisager tout problème sous l’angle surnaturel.

Jean de Matha, par un commerce long et intime avec son Dieu, développe cette faculté supérieure de perception. Éclairé même par une vision céleste au jour de sa première messe, il reçoit l’intuition d’une œuvre immense qui doit couvrir les terres et les mers.

Idéal aussi vaste que le monde, sa mission l’appelle à parcourir l’Orient et l’Occident pour résoudre le problème le plus impérieux de son siècle : l’esclavage. Son programme déborde, au point de les faire craquer, les cadres juridiques, paroissiaux et diocésains, en vue de secourir les esclaves chrétiens aux mains des infidèles. Sa paroisse sera les bagnes ; son diocèse, les marchés internationaux ou se vend à vil prix la dignité des personnes humaines, de véritables fils de Dieu. Ces paroissiens, ces diocésains, se compteront parmi les victimes de cette plaie monstrueuse : pèlerins italiens et espagnols, français et anglais, qui, hier seulement se rendaient pieusement en Terre sainte ; ce seront également les paisibles riverains de la Méditerranée capturés sournoisement en vue de grasses rançons par les pirates d’Afrique et d’Asie Mineure.

Plus qu’internationale, la conception apostolique d’un Jean de Matha mérite le nom de catholique ! Son objectif est tout simplement de secourir partout les pauvres esclaves menacés de péril imminent de perdre leur foi en perdant leur liberté. Par le fait même, elle comprend donc toute âme de captif capable d’entendre le message de la foi. Blanc ou noir, Italien, Français, allemand ou Espagnol, elle les embrasse tous dans un même élan de charité, de cette charité qui n’est d’aucune nation ni d’aucune langue, qui n’a d’allégeance qu’a Dieu seul !

Esprit social :
Regardant le problème de haut, Jean de Matha saisit avec une acuité brulante l’urgence et la gravité de la situation. Il découvre l’intime rapport qui existe entre la Trinité et la rédemption. Il perçoit aussi les conséquences sociales que ces deux mystères impliquent. Chaque esclave lui apparait comme un temple de la Trinité, comme un fils de Dieu, comme un membre du Christ et de l’Église racheté par le sang précieux du divin rédempteur. Et dire que ce temple est menacé de profanation, ce membre exposé a la mutilation, abandonné qu’il est aux cruautés perfides des Maures.

Devant cette réalité sociale, Jean ne peut demeurer indifférent. Lui, le docteur, le savant professeur de l’Université de Paris, lui dont la renommée commence déjà à luire au grand jour sous le nom de Jean de France ou de Provence, il ne peut plus se contenter d’enseigner froidement les sciences de l’esprit. Préférant la gloire de Dieu a la sienne, plaçant la libération des esclaves au-dessus de son propre repos, il quitte l’université pour travailler activement à combattre un terrible fléau – le pire de son temps – l’esclavage et la mise au marché du « bétail humain ».

Comme il est un homme de Dieu, Jean de Matha commence par se mettre en harmonie avec le vrai Dieu « qui est amour ». Et dans la contemplation du don amoureux des trois divines personnes, il acquiert la science du don de soi, principe-moteur de son activité d’apôtre social.
Et, parce qu’il vit de Dieu et pour Dieu, Jean de Matha peut songer a se consacrer tout entier au service des hommes. Il oriente donc vers le relèvement social des malheureux esclaves son énergie et ses aptitudes, sa science et son amour.

Autrefois docteur, Jean devient maintenant rédempteur. Professionnel de la vérité doctrinale, il devient désormais professionnel de la charité sociale.

Sens pratique :
Chose étonnante pour plusieurs, ce docteur pieux et savant de l’Université de Paris, cet esprit spéculatif et contemplatif, manifeste dans la réalisation de son idéal, un sens pratique éminent.

Il se rend tout d’abord au proche orient (Constantinople et Palestine) probablement en 1193. Il enquête, consulte, étudie de plus près les conditions de vie des malheureuses victimes, contrôle les possibilités de rachat, examine les voies maritimes les plus sures, les étapes les plus convenables pour le rapatriement des rachetés, utilise en somme tous les moyens d’information à sa disposition pour se faire une idée exacte de la situation.

De retour en France, pendant trois ans dans la solitude de Cerfroid (aujourd’hui commune de Brumetz, dans le Sud de l’Aisne, au diocèse de Soissons), il médite et murit son grandiose projet avec ses premières recrues. Il tente même quelques expériences de fondation a Planels et Bourg-la-Reine pour éprouver par la pratique ses théories et sa méthode de vie religieuse avant d’en demander la confirmation a l’autorité compétente.

Une fois ses réflexions et ses tentatives bien au point, Jean de Matha ne perd pas de temps à défendre, par des paroles ou des écrits, des « exclaves abstraits » ou des droits théoriques de l’homme en général. Il évite par là le piège tendu au savant qui dort en lui. Non! Ce sont les esclaves en chair et en os qui sont la hantise de son âme.

Il va droit au but! Il se sent toutes les audaces pour secourir ses frères désolés. Après beaucoup de difficultés sur le plan du droit ecclésiastique, Jean de Matha obtient d’Innocent III l’approbation de son Ordre religieux et la reconnaissance officielle de son but particulier : le rachat des captifs.

Une fin déterminée aussi précise appelle maintenant le choix des moyens les plus aptes à l’attendre. Or, en tenant compte de l’état des esprits a son époque, lesquels concrétisent œuvres et faits. Jean de Matha juge que les moyens indirects – tels des exhortations a des sentiments plus humains ou des ententes à l’amiable entre l’islam et la chrétienté – ne donneront aucun résultat sérieux.

Il procédera donc directement. Et le moyen qu’il choisit prouve hautement son sens pratique : il offrira sur les marchés humains de Tunis et d’Alger le meilleur prix en or sonnant pour le rachat individuel ou collectif des esclaves. Si répugnant que cela nous paraisse aujourd’hui, c’est bien cependant l’œuvre d’un saint dont la charité inventive ne connait aucune limite.

Et, ce qui pourra scandaliser les faibles esprits de notre siècle, saint Jean de Matha fait pire encore! Avec une sagesse digne des hommes d’affaires, il achète lui-même des esclaves païens en vue d’échanges contre des captifs chrétiens rendant ainsi aux siens le Maure délivré et sauvant de l’apostasie le chrétien racheté.

La charité inspire parfois aux saints des procédés hardis. Elle incite les hommes à fuir une charité stéréotypée en certains actes qui tiennent plus du pharisaïsme que du catholicisme…

C’est dire que les vrais saints, en excluant ceux qui paraissent tels et ne le sont pas, possèdent un sens pratique remarquable! Ce sont des réalistes!

Tel nous apparait saint Jean de Matha selon la figure authentique que nous en dresse l’histoire.

Génie d’organisation :
Un programme de rédemption sociale sur un plan international exige, on le conçoit, la constitution d’un organisme à la fois souple et stable qui perpétue et assure au mieux les attentions et les soins commandés par des besoins toujours pressants.

Le corps des rédempteurs trinitaires jouit d’une structure forte et alerte qui diffère nettement des autres corps religieux existants à la fin du XIIe siècle. A Jean de Matha revient le mérite (encore méconnu de la plupart des historiens) d’avoir fondé le premier Ordre religieux a majorité cléricale, a une vie mixte et à caractère universel. Juridiquement parlant, il ouvrira même la voie aux Franciscains, aux Dominicains, aux autres Ordres mendiants et aux congrégations modernes don l’Église demeure la mère très féconde.

Dans sa règle propre, Jean de Matha sait fondre en une “harmonieuse fusion” la vie contemplative et active de ses religieux. Il en fait des adorateurs perpétuels de la Trinité et des rédempteurs, toujours vigilants, de captifs.
Tout contribue à une vie d’intimité avec les trois personnes divines et d’apostolat auprès des pauvres prisonniers “en danger de perdre la foi”.

Conscient des conflits qui peuvent naitre de ces deux pôles de la vie religieuse trinitaire, Jean de Matha compose de la manière suivante les forces apparemment divergentes de la vie contemplatives et active: « Tandis qu’un petit nombre d’heureux privilèges parcourent l’Europe pour recueillir des aumônes, puis traversent les mers pour apporter la liberté aux esclaves et les ramener dans leur patrie, les autres, le plus grand nombre des Trinitaires, en attendant leur tour, offrent à Dieu dans leurs couvents, le prix de leurs supplications et de leurs pénitences pour l’heureux succès des rédemptions. D’autres part, les pères revenus des expéditions, après avoir rendu grâce à Dieu, reprennent eux aussi avec joie leur place dans le cloitre et la vie normale de prière, d’austérité et de travail; ou bien encore, leur ministère ordinaire des paroisses ou des hôpitaux. Ils restaurent ainsi la vigueur de leur esprit et de leur corps dans l’intervalle de repos succédant aux expéditions, comme les apôtres a qui Jésus disait: « Venite seorsum et requiescite pusillum » « Venez là-haut, petit troupeau, et reposez-vous » ».

Et pour nous faire une juste idée de l’efficacité d’une telle organisation le révérendissime père Ignace du T.S. Sacrement, ministre général, ajoute dans le document déjà cité : « En calculant sur une moyenne de cent, ce qui est le nombre des esclaves libérés à chaque rachat, on arrive à attribuer aux pères rédempteurs, plusieurs milliers de voyages ou d’expéditions qui, répartis sur six cents ans, donne approximativement un voyage par saison effectué des ports de l’Europe à destination des côtes de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Et si l’on tient compte des moyens de navigation de l’époque, ordinairement de fragiles embarcations à voiles ou a rames, l’on peut se faire une idée de la somme d’angoisses et de privations qu’une telle entreprise devait couter aux religieux rédempteurs et à l’Ordre en général. A plus forte raison, pouvons-nous ajouter, peut-on se faire une idée de l’organisation géniale qu’une telle œuvre exige... »

Allons plus loin ! La règle propre des Trinitaires mentionne l’obligation d’avoir une œuvre de miséricorde dans chaque maison et d’y consacrer une partie notable des revenus : règle à laquelle saint Jean de Matha se conforme le tout premier. Au nombre des quarante maisons qu’il fonde lui-même on en compte vingt-quatre affectées au soin des malades (esclaves rapatriés ou non) soit douze hôpitaux proprement dits, plus les douze couvents y annexés.

Le choix des ports de mer, tels Marseille et Gênes, pour les établissements de son Ordre, manifeste à la fois son esprit pratique et son talent d’organisation. Tout est prévu pour l’heureux retour des rachetés, pour leur réhabilitation physique et morale ainsi que pour leur réintégration finale au sein de leur famille respective.

Mais, seul devant une tâche aussi vaste, saint Jean de Matha se sent débordé. Le temps presse, en effet de pourvoir aux hôpitaux, au rachat des esclaves, a l’assistance des croisés, a l’apostolat paroissial en terre chrétienne et infidèle...

« Il faut des hommes et des femmes d’action, animés de l’esprit d’abnégation, embrasée de zèle et de charité pour les malades. Les blessés, prompts à parcourir villes et villages pour y apporter la joie et la consolation chrétienne. »

Jean de Matha ouvre donc toutes grandes les portes du cloitre aux hommes et aux femmes qui veulent y entrer. Quant à ceux qui n’y peuvent venir, le cloitre vient à eux dans leur foyer. Grace a cette communion fraternelle par la prière et l’apostolat, un échange de bienfaits spirituels et temporels s’établit entre les religieux et les associés de l’Ordre fondé par le même patriarche. Que ces associés soient « tertiaires » ou « moniales », tous contribuent au sein d’un même organisme vital a l’obtention de la fin commune de l’Ordre : « Gloire à la Trinité ! Aux captifs, liberté ! »

Aujourd’hui comme jadis
Devant l’imposante physionomie de saint Jean de Matha, physionomie d’un caractère tout-à-fait moderne, l’on n’éprouve qu’un désir : « Ah ! S'il existait encore aujourd’hui un tel homme, comme tout serait changé ! »

Cet homme existe dans l’Ordre auguste que saint Jean de Matha. Si le père se prolonge en ses fils et ses filles, le saint fondateur se perpétue dans l’Ordre trinitaire, ses diverses branches et dans ses œuvres variées. Là se retrouvent ses descendants, bien agissant encore au XXe siècle, au même poste d’honneur qu’il occupe depuis ses premiers jours auprès de la Trinité, auprès des âmes en péril.

Son Ordre sait encore réaliser son idéal sublime :

  • Être des saints sans cesser d’être des hommes ;
  • Être des hommes de Dieu afin de mieux être des hommes parmi les hommes.
Aujourd’hui comme jadis, l’Ordre de la Très-Sainte-Trinité conserve
  • la même structure organique : un grand Ordre de religieux auquel s’agrègent à des degrés divers les membres du second Ordre, du Tiers Ordre et de l’archiconfrérie dans la poursuite du même but ;
  • Le même idéal : la gloire de la très sainte Trinité et la rédemption des miséreux le plus en danger de perdre la foi ;
  • Les mêmes moyens : la règle primitive légitimement interprétée par l’Église et les successeurs de saint Jean de Matha ;
  • La même situation enfin : là-dessus, un auteur distingué, membre actuel du vénérable définitoire général de l’Ordre trinitaire a écrit ces lignes convaincantes : « Si nous portons le regard par-delà les « rideaux » - de fer et de bambou – édifiés par la haine, combien de millions de véritables et d’authentiques esclaves en pleine civilisation ? Et si nous regardons vers les déserts brulants de l’Afrique, quel commerce d’esclaves trouverons-nous en plein vingtième siècle ? Et dans les prisons, et parmi les « sortant de prisons » combien d’espoirs à rallumer, combien de cœurs à consoler, combien d’épaves du vice ou du crime a rescaper pour le bien et pour le service de l’Église et de la société ! (…) Oui ! Que Jean de Matha, le saint de la charité, revienne de nouveau avec son esprit sur la terre !
Qu'il obtienne de la Trinité ineffable les secours efficaces pour tant de nécessités ! Et qu’il arrive à temps la ou les bons n’en peuvent plus, soit à cause de la faiblesse innée de la nature humaine, soit a cause de la haine des méchants. »

Après huit siècles, Jean de Matha, homme de Dieu et des hommes spécialiste de la sainte charité, n’est-il pas toujours un saint d’actualité ?

Culte filial :
Heureusement, la mémoire de saint Jean de Matha reste toujours vivante chez les peuples qui ont reçu davantage les soins attentifs de l’apôtre des captifs. En Espagne, par exemple, Madrid, Lérida, Ubéda vouent à saint Jean de Matha un culte immémorial en reconnaissance de tous ses bienfaits à leur endroit. En Italie, Rome et Palerme vénèrent le zélé fondateur des Trinitaires. La vieille France garde du libérateur des captifs un impérissable souvenir : Paris, Faucon, Marseille célèbrent, chacun a sa manière, les mérites et les gloires de notre saint patriarche.

Cependant, la flamme trinitaire et rédemptrice allumée au cœur de la vieille France ne pouvait faire autrement que de briller d’un éclat nouveau dans la France nouvelle. Dans la province de Québec, deux paroisses ont pour patron l’illustre fondateur. L’une s’érige dans le diocèse de Joliette dès 1855 et donne son nom au village qui a grandi autour de son clocher ; l’autre, dans le diocèse de Montréal, au cœur du quartier de Ville-Émard, est le berceau de l’Ordre trinitaires en terre canadienne.

L’inauguration de la nouvelle église Saint-Jean-de-Matha, bénite solennellement le 8 septembre 1957 par son éminence le cardinal Paul-Émile Léger, est l’heureuse occasion de faire connaitre le saint en son esprit et en ses œuvres.

Les lignes de cet édifice sacré, conception originale de l’architecte M. Guy Parent, nous semblent inspiratrices et symboliques : l’état audacieux de ses voutes rappelle l’énergie indomptable qu’il lui fallut pour établir sans ressource son œuvre de rachat ; l’exaltation, a la cime du campanile, de la croix rédemptrice suggère hautement l’idéal sublime de contemplation élevée et de charité universelle, profession que, en vrai père, il attend de ses vrais fils, de ses dévots fidèles.

L’hymne grandiose qui monte ainsi de tous les points du globe vers le ciel veut proclamer a la face des hommes de notre époque que la vraie gloire est celle que trouvent les âmes entièrement données a la cause de Dieu ; la vraie grandeur est celle à laquelle s’élèvent ceux qui ont su, par un surnaturel désintéressement, s’abaisser au niveau des hommes les plus souffrants, les plus abandonnés ; la vraie richesse est celle qui consiste à se priver de tout pour assurer aux malheureux la libération, la délivrance et le salut définitif.

Or cet hymne universel s’adresse à un homme qui, cherchant par-dessus tout la gloire de Dieu, a trouvé, par surcroit, la gloire éternelle ; a un homme qui, frémissant d’humilité devant la grandeur de Dieu, s’est vu soudainement exalté par la voix infaillible de l’Église et placé sur les autels ; a un homme enfin qui, sacrifiant ses propres aises au point de manquer souvent du nécessaire pour racheter un de ses frères, est centré dans la possession éternelle d’une richesse « que ni la rouille, ni les vers ne sauraient ronger ».

Cet homme n’est autre que saint Jean de Matha, l’apôtre des captifs, le Trinitaire-Rédempteur.

Conclusion :
Le vie de saint Jean de Matha doit trouver en chacun de nos cœurs une résonnance profonde de sorte que, à son contact, nous nous sentions sollicités vers une pratique plus constante et plus intense de charité envers la très sainte Trinité et envers les pauvres esclaves de notre temps. Dieu saint qu’il n’en manque pas d’ailleurs !

Depuis sept siècles et demi, la vie de saint Jean de Matha ne cesse d’inspirer à ses fidèles disciples une conduite modelée sur son prototype de Trinitaire-Rédempteur. Sa pensée survit dans son œuvre et son œuvre est perpétuée d’âge en âge dans l’Ordre religieux qu’il a lui-même fondé.

De son vivant, le digne patriarche n’a pu réaliser personnellement son désir de répandre par toute la terre la flamme ardente de la divine charité, la lumière réconfortante de l’auguste Trinité. Mais, du haut du ciel, spectateur ravi, saint Jean de Matha doit jeter un regard complaisant sur ses fils trinitaires qui propagent dans le monde entier le feu sacré jailli de son âme apostolique. Il peut contempler de nos jours encore, les répercussions de sa noble initiative : en Italie, en Espagne, en France, en Autriche, en Argentine, au Chili, au Pérou, à Cuba, aux États-Unis et au Canada, sans oublier l’ile rouge de Madagascar, les religieux trinitaires se dévouent à la cause de Dieu un et trois et à l’œuvre de la rédemption. Quelle surnaturelle fierté n’éprouve-t-il pas dans son cœur de père devant la tâche à la fois grandiose et pénible accomplie par les religieuses trinitaires de Belgique, d’Angleterre, de Suisse, d’Algérie, de Majorque, du Pérou et du Mexique sans parler des autres pays ou elles secondent avec désintéressement l’apostolat de leurs frères en religion.

Puisse-t-il entendre nos prières afin que s’accroisse sans cesse le nombre de ceux qui veulent, à sa suite, consacrer leur vie a la plus grande gloire de la très sainte Trinité et à la libération de tous ceux qui gémissent dans la captivité.

Gloria tibu Trinitas et captivis, libertas !

Jean-Paul Regimbal

Tiré de: Trinitas - revue du tiers-ordre et de l’archiconfrérie de la très sainte Trinité, 5e année, No. 2, Juin et juillet 1959, pp. 4 à 15. Revue conservée a la Société d'histoire de la Haute-Yamaska (Fonds P049).